Vendredi 21 septembre 2007
Le colosse roux nommé Syrus s’approche de moi en me tendant une compresse, afin que je puisse faire cesser l’écoulement du sang, qui doit sans doute s’étaler le long de mon menton et de mon cou. Je le gratifie d’un sourire reconnaissant, tandis qu’il m’observe un instant, indécis. C’est le premier geste de sympathie de l’un de ces hommes envers moi et je l‘apprécie d‘autant plus.
— Je n’ai pas encore eu l’occasion de vous souhaiter la bienvenue à bord, commandant, admet-il, avec un sourire franc et généreux.
— Merci.
Des flashs de douleurs irradient toujours mon cerveau par vagues, troublant ma vue et mon équilibre, mais je décide de ne pas y prêter attention. Je plaque la compresse contre mes narines et entreprends de rejoindre la salle de l’ordinateur principal, qui devrait pouvoir répondre aux questions qui se bousculent dans mon esprit. Herlock a déjà réuni une cellule de crise afin de parer aux multiples avaries et problèmes techniques du bâtiment et s’affaire à répartir et définir en hâte les tâches incombant à chacun. Je quitte les lieux, tandis que me suit le regard bienveillant de Syrus, qui s’empresse ensuite d’aller prêter main-forte au gros des troupes.

— L’Arcadia est vraiment très endommagé, m’accueille sans détour la voix omnipotente d’Alfred, dès que je franchis le seuil de cette salle devenue son univers à jamais.
— Pourquoi n’avez-vous pas réagi, Alfred ? Nous avons bien failli nous écraser sur cette maudite planète !
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, Ayana, à aucun moment je n’ai décelé la présence d’une planète, ou de quoi que ce soit d’autre d’ailleurs.
— Quoi ? Mais enfin Alfred, je pensais que vos « neurones » envahissaient toutes les machines de ce bâtiment par le biais de l’ordinateur central.
— C’est exact, il n’est aucun composant électronique de ce vaisseau qui ne fasse pas partie aujourd’hui de ce que je suis devenu.
— Et bien alors, comment expliquez-vous ce qui vient de se passer, Alfred ? Nous avons vraiment cru ne jamais nous en sortir, et cette attraction terrible, et ces cris ? Bon sang, comment pouvez-vous affirmer ne rien avoir décelé ?
— C’est impossible, les radars et tous les capteurs n’ont détecté absolument aucune anomalie. Je ne comprends pas, toute activité physique ainsi que les données mathématiques sont restées stables, enfin jusqu’à la manœuvre extrême du capitaine. Etes-vous certaine qu’il y avait effectivement quelque chose sur notre trajectoire ? 
— Une planète, Alfred ! Nous avons failli percuter rien moins qu’une planète ! Je ne crois pas que tout l’équipage ait été victime d’une hallucination…
— Bien…, je vais essayer d’élaborer une théorie quant à ce qui a bien pu advenir. Il me faut replonger dans un milliard d’archives et de connaissances afin d’effectuer des recoupements et des raisonnements cohérents. Il va me falloir quelques heures, je pense. Revenez me voir d’ici là… 
Je l’abandonne à ses recherches, troublée par son aveuglement et ses réponses d’un cartésianisme presque agaçant. J’ai à peine le temps de parcourir quelques mètres dans le corridor principal qu’un homme me heurte rudement, avant de s’effondrer quelques mètres devant moi. Il se contorsionne en hurlant de douleur ou de terreur, je suis bien incapable de faire la différence. Je saisis instinctivement mon arme en m’approchant pour m’agenouiller à sa hauteur, quand un second cri me parvient. Un jeune garçon fait irruption à la suite du premier, l’arme brandie et les yeux injectés de sang.
— Il faut le tuer ! glapit-il, en levant son cosmogun d’une main vacillante.
L’homme à mes pieds hurle de plus belle, tandis qu’un sang bouillonnant dégouline maintenant entre ses lèvres. Je reste pétrifiée d’horreur au son clair de ses os qui craquent et se déboîtent, incapable de prendre une décision. Le jeune garçon appuie sur la détente et un laser vient frapper le malheureux en pleine poitrine.
— Arrêtez ! fais-je dans un cri, en pointant mon arme vers son crâne.
— Vous ne comprenez pas, il faut l'abattre ! Ou peut-être êtes-vous atteinte aussi, vous êtes comme lui… murmure-t-il, en me mettant en joue.
— Ne m’obligez pas à…
Trop tard. Son doigt allait presser la détente. J'ai été contrainte de tirer. J’ai visé entre les yeux. Un réflexe. Il s’effondre avec un bruit sourd, tandis que l’homme blessé à mes pieds continue de se tordre en spasmes incohérents. Les os de sa colonne ont déchiré l'épiderme de son dos et semblent vouloir vivre une existence propre, heurtant avec des bruits secs de cartilage le sol métallique. Je me traine vers l’arrière, les jambes coupées par la terreur, incapable de réagir.


Le malheureux n’est toujours pas mort… Ses côtes déchiquètent leur carcan de peau et commencent à croître et à ramper au hasard. Il faut que je me reprenne. Je tire plusieurs salves de lasers, qui viennent brûler l’amas de chair sanguinolent qui était autrefois un membre de l’équipage, et parviens à me remettre sur pied. Il bouge toujours, d’une écœurante reptation saccadée, ce qui achève de me mettre hors de moi.
— Mais tu vas crever, oui !!!
Ma colère prend le pas sur la terreur qui me paralyse, afin de m’éviter de sombrer dans la folie, et c’est avec une rage inutile bien qu’inespérée que je fais feu une bonne dizaine de fois sur l'entité sans nom, qui finit par cesser d’avancer. Le son de la course des hommes qui se rapprochent ne parvient pas à me ramener à la réalité, et je suis incapable de baisser mon cosmogun, persuadée que la chose va se remettre à ramper dans ma direction. On me parle, mais je ne peux pas écouter, il faut que je surveille le tas informe, prêt à me sauter à la gorge, ne me déconcentrez pas… Une main se pose précautionneusement sur la mienne, me faisant sursauter et me ramenant presque parmi les vivants. Mais mes doigts refusent de desserrer leur étreinte, douloureusement crispés sur la crosse. Un brouhaha soudain envahit mon cerveau. Les cris de Stelly, des exclamations, des mots qui fusent, et la voix du capitaine.
— Lâchez votre arme, Ayana, s’il vous plait. C’est fini.
Je réalise alors seulement qu’il tient fermement mon poignet. Tandis que Stelly sanglote dans les bras de Mime, qui semble être la seule en mesure de garder un semblant de calme.
— Donnez-moi cette arme, commandant, insiste Herlock.


Je parviens enfin à déplier mes doigts engourdis, et il saisit aussitôt le cosmogun, qu’il jette à l’un de ses équipiers, sans me quitter des yeux. Il m’attrape par les épaules, m’aidant par ce geste à détacher mon regard de la scène atroce qui s’étale sur le sol et les murs du corridor.
— Bon sang, mais que s’est-il passé ? demande Syrus.
— Elle a buté Davy, c’était l’un de mes meilleurs hommes ! vocifère une voix, que je ne connais pas.
— Mais qu'est-ce que c’est que ce truc ? renchérit quelqu’un d’autre.
— Commandant Ayana, que s’est-il passé ici ? insiste une voix jeune, qui m’est étrangère
— Assez. Laissez-la respirer. Nettoyez-moi plutôt ce couloir. Key, faites-moi appeler Villars ici. Je veux des analyses complètes de ces deux corps, intervient Herlock
— À vos ordres, capitaine.
Il me saisit par le bras et se fraye un chemin sous les grognements de protestation des curieux, tandis que je me concentre pour éviter de me retourner vers cette chose, dont il me semble sentir le regard mauvais planté dans mon dos…
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