Dimanche 30 septembre 2007

Une fois n'est pas coutume, je tenais à vous faire partager mon dernier coup de coeur, une superbe B.O du film Requiem for a dream. (que je n'ai pas encore vu, le sujet n'étant pas ce que j'affectionne le plus...)
Cette musique est de Clint Mansell, et d'après ce que je sais a servi de bande sonore à pas mal d'autres films.
Voilà, j'espère que ça vous plaira, moi ça m'évoque un tas d'images grandioses et me donne envie d'écrire.

par Linka publié dans : Divers
Vendredi 28 septembre 2007

Me voilà au banc des accusés, prostrée sur le siège qui a servi à l’interrogatoire de l’humanoïde, quelques heures auparavant. Pourquoi Villars a-t-il jugé bon de m’injecter cette saleté de calmant ? Pourquoi cet oeil inquiet du capitaine, qui m’observe en silence ?
— Pourquoi ne m’a-t-on pas restitué mon arme ?
Villars jette un regard embarrassé à Herlock, qui lui sourit en guise de réponse.
— Je ne désirais courir aucun risque, et être certain que ce qui est arrivé n’est pas le fruit d’une quelconque contamination, car vous avez été exposée de fort près à cet... homme, si l'on peut encore le définir en tant que tel.
— Et qu’en est-il ? dis-je, en repoussant la sournoise angoisse qui s’insinue en moi.
Le médecin prend les devants, en m’indiquant que je peux me lever.
— Il n’en est rien. D’après mes premières analyses, ainsi que ce que m’ont confessé les proches des victimes, et à la suite de quelques recoupements personnels, je crois pouvoir affirmer que les deux malheureux avaient consommé des drogues ramenées du vaisseau humanoïde. Cependant, je n’arrive toujours pas à analyser la teneur de ces produits. Il semble que leur composition ait été modifiée, leur structure moléculaire s'avère absolument incompréhensible pour l’instant. Mais je travaille là-dessus… En tout cas, pas de soucis de votre côté, vous êtes en pleine santé, très chère. 
— Vous m’en voyez rassurée, docteur, dis-je en me redressant.
Il jette un nouveau regard à Herlock.
— J’aurai besoin de son témoignage, si je veux mettre le plus de chances de notre côté, capitaine.
— Pas maintenant, Villars, laissez-la récupérer un peu.
— Je vais bien, capitaine, si je peux aider Villars, je crois qu’il n’y a pas une minute à perdre.
— Entendu. Je vais tenter de réunir les consommateurs potentiels de ces drogues dans les quartiers de confinement du niveau cinq, afin que vous puissiez pratiquer les analyses nécessaires, docteur Villars. Il hésite un instant, puis me tend mon arme.
— Commandant Ayana, je voudrai que vous évitiez de rester seule quelque temps.
— Je vous assure que je vais bien, capitaine.
La grimace amusée du docteur Villars interrompt brusquement notre conversation, dont l’accent impersonnel ne semble convaincre que nous…
— Je veillerais sur elle, capitaine. 
Herlock lui accorde un sourire reconnaissant avant de s’éclipser.
— Bien évidemment, personne ne me demande mon avis, dis-je au médecin, sur le ton de la plaisanterie. Le grand homme barbu plonge un regard adouci au fond du mien, tandis que le timbre de sa voix se teinte d'une légère mélancolie.
— Je ne pense pas qu’il souhaite courir le risque de vous perdre une seconde fois… 
Je préfère ne pas répondre à son allégation.
— Que désirez-vous savoir, Villars ? 
— Avant toute chose, commandant, je voudrais comprendre pourquoi vos analyses ne présentent aucune trace de métabloquant 634. Quand avez-vous reçu votre dernière injection ?
— Je n’avais plus navigué depuis très longtemps, docteur. Je crois que cela date d'une bonne douzaine d’années, j’étais encore sur le Dark Oak à l’époque… 
— Vous n'ignorez pas que pour une efficacité optimale les injections doivent être renouvelées tous les dix ans. Le protocole est très clair.
— Oui, je suis au courant, mais voyez-vous, je ne suis pas certaine de vouloir tripler mon espérance de vie, mon ami.
— Quand je pense au nombre de gens qui seraient près à tout pour obtenir ne serait-ce qu'une seule dose ! Soyez raisonnable, je vous prie : vous savez pertinemment que l'administration régulière de métabloquant 634 est l'unique moyen efficace pour lutter contre l’ostéoporose et la fonte de vos muscles.Sans parler du blocage des cycles de...
Je l'interromps d'un soupir en lui tendant mon avant-bras.
— Très bien, docteur, vous avez gagné, injectez-moi donc ce produit miracle.
Il me rend un sourire complice en ouvrant le petit coffre contenant les ampoules de jouvence, autrefois si controversées et pourtant si convoitées sur terre. L'interdiction et le retrait du marché de ce sérum aux incroyables propriétés par le gouvernement n'ont fait que donner plus de valeur encore aux précieuses fioles, qui sont devenues une manne fantastique pour les trafiquants en tout genre. Je ne peux m’empêcher de grimacer au contact de l’aiguille et une interrogation m’obsède soudain.


— Villars, connaissez-vous l’âge réel du capitaine ?
Il applique une petite compresse de tissus à l’endroit de la piqûre et jette la seringue dans un bac de métal.
— Si je le savais, je ne vous le confierais certainement pas commandant. Son passé lui appartient. Libre à vous de lui poser la question.
Je le dévisage avec curiosité, tandis qu’il s’affaire au nettoyage méticuleux de ses instruments.
— Et vous, docteur, quel est votre âge ?
Il referme précautionneusement le coffre avant de se retourner vers moi.
— Personne ne vous a jamais dit que vous étiez trop curieuse ?
Je soutiens son regard et penche la tête sur le côté, tentant de deviner le nombre d’années qui se dissimulent derrière le visage bon enfant d’un homme d’une cinquantaine d’années. Il soupire avant de répondre.
— J’ai 124 ans. La réponse vous convient-elle, commandant ? Et, non, je ne tiens pas à vous parler de l‘avant-guerre.
Je suis stupéfaite, et pourtant je ne le devrais pas. Je sais pertinemment que le métabloquant 634 est fréquemment utilisé par les équipages, afin de lutter contre les méfaits de la vie spatiale sur l’organisme humain. J’en fais moi-même usage depuis longtemps, et je suis consciente que mon physique doit avoisiner celui d’une femme de 25 ans, alors que j’en accuse 20 de plus. Cette substance a faussé tous nos points de repère dans le temps, et j’ai parfois encore du mal à réaliser qu’il est impossible de deviner l’âge réel d‘un individu, sinon par le biais d‘analyses poussées… Quel peut donc être l’âge d’Herlock ? A-t-il connu les années paisibles de l’avant-guerre ? Ai-je vraiment envie de le savoir ? Je n’en suis pas certaine…



Ce n’est que tard dans la nuit que l’équipage est convoqué sur le pont. Le capitaine est installé à la barre, comme il le fait souvent lorsqu'il désire accorder une solennité sans équivoque à ses propos. La gravité des évènements semble à la mesure de ses traits soucieux et tendus. Je remarque Stelly dans un coin de la pièce, toujours flanquée de son acolyte aux cheveux gras, qui lui murmure quelque chose à l’oreille. Elle éclate d'un petit rire nerveux qui s’étrangle alors que son regard croise le mien. J’y discerne une tristesse infinie qui, une fois encore, se transforme en insolite rancœur. La voix d’Herlock s’élève bientôt, et son inflexion sévère me fait frissonner.
— Je ne suis pas en mesure pour l’instant de vous donner une explication sûre et rationnelle quant à ce que nous venons de vivre à bord. L’ordinateur central poursuit ses recherches et ses recoupements, mais il semblerait qu'actuellement, aucune réponse cohérente ne permette de définir précisément quel est le danger auquel nous devons faire face. Certains membres de l’équipage ont été placés en isolement, afin de limiter les risques, mais d’après les premiers résultats du docteur Villars, ce qui a tué aujourd’hui ces deux hommes n’est pas un virus. Il s’agirait d’un effet secondaire lié aux drogues ramenées du vaisseau humanoïde, qui parait être à même de modifier la structure moléculaire d’un individu. Ces produits seront donc réquisitionnés, et je compte sur votre bon sens et votre intégrité pour collaborer avec Syrus et le docteur Villars, qui sont chargés de récupérer tout matériel suspect. 
Une vague de grognements mécontents traverse l’assemblée, aussitôt contrée par le capitaine, qui hausse le ton.
— Il en va de votre survie, de notre survie à tous. De ce fait, aucune trahison ne sera tolérée, et les contrevenants impitoyablement châtiés. J’espère avoir été très clair sur ce point.
— Limpide, capitaine. Le règlement sera appliqué, répond Syrus, sous les regards hargneux de quelques hommes, dont il ne semble guère se soucier.
— L’autre point dont je voulais vous informer est le suivant : L’Arcadia est très gravement endommagé et certains composants sont impossibles à trouver ailleurs que… sur terre.
À ces mots, mon sang se glace et un long frisson traverse ma colonne. Je ferme les yeux, refusant d’entendre la suite.
— Nous faisons donc route vers notre planète. Ce voyage apparaît des plus périlleux, mais nous n’avons guère le choix : l’oasis ne bénéficie pas d’un laboratoire suffisamment performant, ni des matériaux adéquats. Je vous demande ipso facto de vous préparer au combat. Nous atteindrons notre destination dans cinquante-trois heures. Vous pouvez disposer. Syrus passera vous voir individuellement.
La masse des hommes se met en mouvement, accompagné d’un bavardage étouffé, tandis que Stelly semble assommée par la nouvelle. Key me frôle imperceptiblement en passant.
— Ça vous rappellera de bons souvenirs, grince-t-elle, sans s’arrêter.
Je n’ai pas le temps de me soucier de ses états d’âme. Je me précipite vers Herlock, qui se dirige vivement vers les quartiers d’isolement.
— Capitaine, il faut que je vous parle. 
— Pas maintenant Ayana, je dois vérifier si… 
J’agrippe son avant-bras et le stoppe dans son élan, ce qui l’oblige à se retourner. Il me jette un regard étrange.



— C’est impossible, nous ne pouvons pas regagner la terre, c’est… elle… il n'y a...
— Nous discuterons de cela plus tard, commandant.
Il s’écarte et poursuit son chemin, mais je décide de lui emboiter le pas. Il faut que je lui avoue maintenant, car je n’en aurais plus la force dans quelques minutes. Nous traversons les couloirs à toute vitesse, j’ai presque la sensation qu’il tente de me fuir, mais il est contraint de s’arrêter devant l’imposant sas du quartier d’isolation.
— Herlock, je t’en prie, tu dois entendre ce que j’ai à te dire…
Il me fait face et son expression embarrassée me déconcerte.
— La terre, elle…
Les mots refusent de faire surface. Comment lui annoncer ce que je n’ai pu lui confesser il y a de cela huit interminables années ? Il pousse un long soupir et relève une mèche de mes cheveux derrière mon oreille, comme il le fait chaque fois qu’il tente de me faire appréhender quelque chose d’essentiel. Il esquisse un sourire triste et compatissant, avant de m’avouer dans un murmure.
— Je le sais.
Les battements de mon cœur s’accélèrent et je ne peux dissimuler ma stupeur.
— Et je sais aussi pourquoi tu as choisi de ne rien me dire. Mais je voudrais à l’avenir que tu comprennes une seule chose : je n’ai en aucun cas besoin d’être préservé. J’aspire à être celui qui te protège, bien que je doute que tu sois en mesure de l‘accepter.
Je baisse les yeux, mortifiée, mais il pose un index sous mon menton, m’obligeant à relever la tête pour le regarder.
— Si tu es ma faiblesse, permets-moi d'être ta force… 
Je dois accomplir un terrible effort pour ne pas laisser affleurer une larme d‘émotion. Auprès de lui, je peux lâcher prise, à ses côtés, je peux être celle que je suis sans en payer le prix, mais encore faut-il que je sois capable d‘être en paix avec moi-même… Je suis incapable de répondre, trop enferrée dans une lutte intérieure contre mes propres démons.
Il esquisse un sourire imperceptible et pose sa main sur le capteur d’empreinte afin de déverrouiller l’entrée des quartiers d'isolation. Un petit voyant vert clignote et l’imposante porte de métal s’ouvre lentement sur une salle illuminée de néons blafards. Je découvre les cellules de verre qui recouvrent le pan du mur qui me fait face, tandis que les regards anxieux des « contaminés » convergent dans notre direction. Deux soldats armés montent la garde, malgré l’évidente invulnérabilité de la paroi sécurisée qui nous sépare de l’espace de quarantaine. La quinzaine d'hommes est répartie en trois groupes à l'intérieur des compartiments hermétiquement clos.
— Capitaine, Aaron se sent mal, il faut faire quelque chose, s’écrie immédiatement l’un des malheureux prisonniers de la cellule de gauche.
— Il a raison, capitaine, regardez-le, vous ne pouvez pas le laisser souffrir comme ça ! renchérit l’un de ses compagnons.
J’aperçois le jeune garçon aux traits asiatiques qui s’est recroquevillé dans un coin de la chambre. Il est couvert de sueur et claque des dents. Son teint bleuté n’annonce rien de bon. Herlock enclenche son émetteur en s’approchant de la vitre.
— Villars, rejoignez immédiatement le niveau cinq : nous avons une urgence.
Le malade pousse un gémissement lancinant en se tordant de douleur.
— Depuis quand est-il dans cet état ? demande Herlock
— Il s’est effondré il y a vingt minutes, capitaine. Il agonise, il faut le sortir de là, lui répond un jeune garçon aux longs cheveux bruns, qui semble avoir du mal à respirer.
Je remarque alors les cernes profonds qui encadrent les regards injectés de sang de plusieurs captifs. Le mourant pousse une nouvelle plainte déchirante en se repliant sur lui-même. Herlock me fait signe de reculer, ainsi qu’aux deux gardiens, et s’approche du sas de la cellule afin d'enclencher la procédure d’ouverture.
— Villars, donnez-moi le code de la chambre de contention numéro un, demande-t-il à travers le petit émetteur. La voix lointaine du docteur grésille, nerveuse et essoufflée
— Négatif, capitaine. Vous ne devez en aucun cas ouvrir cette porte, c’est bien trop risqué.
Un hurlement étouffé par l’épaisseur des cloisons nous parvient, et il me semble déceler le craquement des os. Je fais quelques pas en arrière, jusqu’à sentir le mur contre mon dos, incapable de quitter le jeune garçon des yeux. Une panique aveugle s’empare des hommes, qui tambourinent désespérément contre les parois inviolables en suppliant qu’on les extirpe de là.
— Sortez tous d’ici ! ordonne Herlock en pianotant nerveusement sur le tableau de commande de la porte. Les deux gardiens se précipitent dehors sans demander leur reste.
— Nom de Dieu, Villars ! Donnez-moi ce foutu code ! rugit-il.
— Je suis désolé, capitaine, mais il n'en est pas question : cela mettrait tout l’équipage en péril.
— C’est un ordre, docteur Villars ! insiste Herlock, hors de lui, tandis que les cris terrifiés des hommes s’amplifient. Cette fois, j’en suis certaine, j’entends distinctement le craquement des os qui se disloquent.
— Sors d’ici, Ayana ! m’ordonne-t-il, en dégainant son cosmogun. Il le pointe vers le tableau de commande, mais Villars fait irruption au même moment et fond sur lui, l’empêchant de toucher sa cible et le déséquilibrant de tout son poids.. Le laser ricoche contre le mur et vient détruire les instruments complexes alignés sur une table à ma droite.
Les cris de terreurs s’entremêlent en une abominable cacophonie et je tente de détacher en vain mon regard du jeune garçon, qui n’est plus qu’un amas de chair sanguinolent. De longs fragments d’os mouvants grimpent le long des parois de la cellule, claquant contre le verre et transperçant les corps des malheureux horrifiés, qui frappent de plus belle contre les vitres, où viennent exploser des taches de sang mêlées d’entrailles éparses.
— Lâchez-moi, Villars ! vocifère Herlock, alors que le grand homme à la stature imposante s'efforce de l’empêcher de se relever.
— Ne faites pas ça, capitaine ! Vous allez tous nous faire tuer !
— Je n’abandonnerai pas mes hommes ! 
Villars est beaucoup plus massif que le capitaine, mais bien moins leste et le coup de crosse qu’il reçoit en pleine tempe a aussitôt raison de lui. Il s’effondre dans un geignement pathétique, tandis qu’Herlock se précipite de nouveau vers la vitre.
Je réalise soudain que Villars est dans le vrai. L’ignoble créature qui a maintenant envahi toute la cellule n’a laissé aucun survivant, et leurs dépouilles viennent se fondre avec d’horribles bruits de muscles qui se déchirent à l’entité qui ne cesse de croître. Les rescapés des cellules voisines se sont terrés dans le coin le plus éloigné de la chose, fous de terreur.
Je parviens enfin à m'arracher du mur et bondis vers Herlock, me jette devant lui en hurlant, faisant barrage de mon corps, adossée à la paroi de verre à travers laquelle je perçois les immondes reptations de l’amas de chairs informe.
— C’est trop tard ! 
Il me dévisage, furieux, puis son regard se fixe sur ce qui grouille dans mon dos. Il reprend son souffle et me saisit par les épaules afin de m’éloigner de la vitre. Je vais m’agenouiller près de Villars, qui s’est péniblement redressé sur les coudes, une main contre sa tempe qui a déjà doublé de volume. Les hommes des cellules voisines n’ont plus la force de hurler, et se sont blottis les uns contre les autres, hagards et gémissants. Herlock récupère son arme sans cesser de scruter la chose palpitante qui semble tenter de trouver un chemin à travers les murs hermétiques de sa prison. Il baisse enfin un oeil vers nous et hésite un moment, avant de tendre la main à Villars pour l’aider à se relever.
— Vous n’auriez rien pu faire, capitaine, bredouille d’un ton hésitant le grand homme.
Herlock le dévisage un instant, oscillant entre la vindicte et la gratitude.



— Que va-t-il advenir maintenant, docteur ? murmure-t-il en balayant la pièce du regard, sans réellement escompter de réponse.

Vendredi 21 septembre 2007
Le colosse roux nommé Syrus s’approche de moi en me tendant une compresse, afin que je puisse faire cesser l’écoulement du sang, qui doit sans doute s’étaler le long de mon menton et de mon cou. Je le gratifie d’un sourire reconnaissant, tandis qu’il m’observe un instant, indécis. C’est le premier geste de sympathie de l’un de ces hommes envers moi et je l‘apprécie d‘autant plus.
— Je n’ai pas encore eu l’occasion de vous souhaiter la bienvenue à bord, commandant, admet-il, avec un sourire franc et généreux.
— Merci.
Des flashs de douleurs irradient toujours mon cerveau par vagues, troublant ma vue et mon équilibre, mais je décide de ne pas y prêter attention. Je plaque la compresse contre mes narines et entreprends de rejoindre la salle de l’ordinateur principal, qui devrait pouvoir répondre aux questions qui se bousculent dans mon esprit. Herlock a déjà réuni une cellule de crise afin de parer aux multiples avaries et problèmes techniques du bâtiment et s’affaire à répartir et définir en hâte les tâches incombant à chacun. Je quitte les lieux, tandis que me suit le regard bienveillant de Syrus, qui s’empresse ensuite d’aller prêter main-forte au gros des troupes.

— L’Arcadia est vraiment très endommagé, m’accueille sans détour la voix omnipotente d’Alfred, dès que je franchis le seuil de cette salle devenue son univers à jamais.
— Pourquoi n’avez-vous pas réagi, Alfred ? Nous avons bien failli nous écraser sur cette maudite planète !
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, Ayana, à aucun moment je n’ai décelé la présence d’une planète, ou de quoi que ce soit d’autre d’ailleurs.
— Quoi ? Mais enfin Alfred, je pensais que vos « neurones » envahissaient toutes les machines de ce bâtiment par le biais de l’ordinateur central.
— C’est exact, il n’est aucun composant électronique de ce vaisseau qui ne fasse pas partie aujourd’hui de ce que je suis devenu.
— Et bien alors, comment expliquez-vous ce qui vient de se passer, Alfred ? Nous avons vraiment cru ne jamais nous en sortir, et cette attraction terrible, et ces cris ? Bon sang, comment pouvez-vous affirmer ne rien avoir décelé ?
— C’est impossible, les radars et tous les capteurs n’ont détecté absolument aucune anomalie. Je ne comprends pas, toute activité physique ainsi que les données mathématiques sont restées stables, enfin jusqu’à la manœuvre extrême du capitaine. Etes-vous certaine qu’il y avait effectivement quelque chose sur notre trajectoire ? 
— Une planète, Alfred ! Nous avons failli percuter rien moins qu’une planète ! Je ne crois pas que tout l’équipage ait été victime d’une hallucination…
— Bien…, je vais essayer d’élaborer une théorie quant à ce qui a bien pu advenir. Il me faut replonger dans un milliard d’archives et de connaissances afin d’effectuer des recoupements et des raisonnements cohérents. Il va me falloir quelques heures, je pense. Revenez me voir d’ici là… 
Je l’abandonne à ses recherches, troublée par son aveuglement et ses réponses d’un cartésianisme presque agaçant. J’ai à peine le temps de parcourir quelques mètres dans le corridor principal qu’un homme me heurte rudement, avant de s’effondrer quelques mètres devant moi. Il se contorsionne en hurlant de douleur ou de terreur, je suis bien incapable de faire la différence. Je saisis instinctivement mon arme en m’approchant pour m’agenouiller à sa hauteur, quand un second cri me parvient. Un jeune garçon fait irruption à la suite du premier, l’arme brandie et les yeux injectés de sang.
— Il faut le tuer ! glapit-il, en levant son cosmogun d’une main vacillante.
L’homme à mes pieds hurle de plus belle, tandis qu’un sang bouillonnant dégouline maintenant entre ses lèvres. Je reste pétrifiée d’horreur au son clair de ses os qui craquent et se déboîtent, incapable de prendre une décision. Le jeune garçon appuie sur la détente et un laser vient frapper le malheureux en pleine poitrine.
— Arrêtez ! fais-je dans un cri, en pointant mon arme vers son crâne.
— Vous ne comprenez pas, il faut l'abattre ! Ou peut-être êtes-vous atteinte aussi, vous êtes comme lui… murmure-t-il, en me mettant en joue.
— Ne m’obligez pas à…
Trop tard. Son doigt allait presser la détente. J'ai été contrainte de tirer. J’ai visé entre les yeux. Un réflexe. Il s’effondre avec un bruit sourd, tandis que l’homme blessé à mes pieds continue de se tordre en spasmes incohérents. Les os de sa colonne ont déchiré l'épiderme de son dos et semblent vouloir vivre une existence propre, heurtant avec des bruits secs de cartilage le sol métallique. Je me traine vers l’arrière, les jambes coupées par la terreur, incapable de réagir.


Le malheureux n’est toujours pas mort… Ses côtes déchiquètent leur carcan de peau et commencent à croître et à ramper au hasard. Il faut que je me reprenne. Je tire plusieurs salves de lasers, qui viennent brûler l’amas de chair sanguinolent qui était autrefois un membre de l’équipage, et parviens à me remettre sur pied. Il bouge toujours, d’une écœurante reptation saccadée, ce qui achève de me mettre hors de moi.
— Mais tu vas crever, oui !!!
Ma colère prend le pas sur la terreur qui me paralyse, afin de m’éviter de sombrer dans la folie, et c’est avec une rage inutile bien qu’inespérée que je fais feu une bonne dizaine de fois sur l'entité sans nom, qui finit par cesser d’avancer. Le son de la course des hommes qui se rapprochent ne parvient pas à me ramener à la réalité, et je suis incapable de baisser mon cosmogun, persuadée que la chose va se remettre à ramper dans ma direction. On me parle, mais je ne peux pas écouter, il faut que je surveille le tas informe, prêt à me sauter à la gorge, ne me déconcentrez pas… Une main se pose précautionneusement sur la mienne, me faisant sursauter et me ramenant presque parmi les vivants. Mais mes doigts refusent de desserrer leur étreinte, douloureusement crispés sur la crosse. Un brouhaha soudain envahit mon cerveau. Les cris de Stelly, des exclamations, des mots qui fusent, et la voix du capitaine.
— Lâchez votre arme, Ayana, s’il vous plait. C’est fini.
Je réalise alors seulement qu’il tient fermement mon poignet. Tandis que Stelly sanglote dans les bras de Mime, qui semble être la seule en mesure de garder un semblant de calme.
— Donnez-moi cette arme, commandant, insiste Herlock.


Je parviens enfin à déplier mes doigts engourdis, et il saisit aussitôt le cosmogun, qu’il jette à l’un de ses équipiers, sans me quitter des yeux. Il m’attrape par les épaules, m’aidant par ce geste à détacher mon regard de la scène atroce qui s’étale sur le sol et les murs du corridor.
— Bon sang, mais que s’est-il passé ? demande Syrus.
— Elle a buté Davy, c’était l’un de mes meilleurs hommes ! vocifère une voix, que je ne connais pas.
— Mais qu'est-ce que c’est que ce truc ? renchérit quelqu’un d’autre.
— Commandant Ayana, que s’est-il passé ici ? insiste une voix jeune, qui m’est étrangère
— Assez. Laissez-la respirer. Nettoyez-moi plutôt ce couloir. Key, faites-moi appeler Villars ici. Je veux des analyses complètes de ces deux corps, intervient Herlock
— À vos ordres, capitaine.
Il me saisit par le bras et se fraye un chemin sous les grognements de protestation des curieux, tandis que je me concentre pour éviter de me retourner vers cette chose, dont il me semble sentir le regard mauvais planté dans mon dos…
Vendredi 14 septembre 2007

Je n’ai jamais vraiment eu l’occasion d’observer un humanoïde d’aussi près, sans être au beau milieu des rafales de lasers, et c’est sans doute pourquoi je ne peux m’empêcher de dévisager cet être à la peau grisâtre et aux veines si saillantes, qu’elles semblent sur le point d’exploser. Je peux même percevoir le lent battement du sang noir qui les anime, d’une palpitation douce et régulière.
Ses deux immenses yeux aux multiples pupilles sont dépourvus d’iris, et j’ai l’impression de croiser le regard glauque et dénué d'expression d'un insecte. Quelques mèches éparses de ce que l‘on pourrait qualifier de chevelure sont implantées sur toute la longueur de son dos, et son large front dénudé lui confère l‘aspect inquiétant d’un humain déformé par une quelconque maladie. Impossible de ne pas le trouver repoussant, même si le claquement de terreur de ses dents qui s’entrechoquent, ainsi que ses gémissements pathétiques, suscitent en moi une incontrôlable empathie…
— Merci pour le transmetteur, murmure-t-il, d’une voix métallique et caverneuse.
— Que s’est-il passé à bord ? demande Herlock, tandis que Villars enfonce une aiguille dans le bras de l’humanoïde qui sursaute, mais ne tente aucune rébellion.
— Je n’en sais rien, gémit la créature, en empoignant sa tête entre ses mains. Nous croisions près de la planète Kalike, lorsque nos radars ont repéré un signe d'activité. Nous sommes un détachement d’exploration : nous avons pour mission d’informer notre commandement de toute nouvelle trace de vie et de colonisation, humaine ou autre, sur les mondes non encore répertoriés. Le capitaine a donc donné l’ordre d’approche et…
Il déglutit bruyamment, et ses traits se déforment douloureusement.
— Nous n'avons jamais pu nous poser sur cette satanée planète, pourtant elle était bien sous nos yeux, même si nos radars et nos ordinateurs étaient incapables de la localiser… nous l'avons... traversée.
Il porte une main à son front en gémissant, mais Herlock reste imperturbable et l’oblige d’un ton ferme à se concentrer sur son récit.
— Traversée ? Comment est-ce possible ? Que s’est-il passé à bord de ce bâtiment ? Répondez-moi honnêtement ou je vous livre en pâture à mes hommes, qui n’attendent que ça.
— C’était atroce ! Je ne sais pas quoi vous dire… quelque chose s’est agrippé à la coque, une force phénoménale venue de nulle part. J’ai entendu les craquements de la tôle qui se déchire, des milliers de sons étranges ont envahi les couloirs…
Il semble incapable de poursuivre son récit, et je perçois l’exaspération grandissante d’Herlock, qui s'efforce de garder le contrôle malgré toute l'aversion que provoque en lui la présence de ce représentant de tout ce qu'il combat sans relâche depuis tant d'années.
— Et ensuite ? insiste-t-il, d’un ton sec.
— Nous avons tenté de nous dégager, mais c’était impossible…Nous avons été entrainés droit vers le coeur de cette chose et tout a basculé… ils sont devenus fous, ils ont commencé à changer, et à s’entretuer, et puis les ténèbres, les ténèbres ont submergé les corridors du vaisseau… Et j’entendais les craquements des os, les chairs qui se déchirent, les parois se sont mises à respirer, à se mouvoir dans un horrible gargouillement… par pitié ! Arrêtez les ténèbres ! Arrêtez-les ! Je ne veux pas ! Nooooooooon !!! 
Il s’est relevé dans un spasme de terreur, les yeux révulsés. Un liquide jaunâtre suinte entre ses lèvres.
— Il fait une crise ! hurle Villars, en se jetant sur lui.
Terrassé par de violentes convulsions, l’humanoïde parvient malgré tout à me désigner un petit flacon, sur l’étagère derrière moi. De la Piradoxine. J’attrape le remède et m’agenouille en hâte près du docteur, qui tente désespérément d’immobiliser le pauvre être, qui se fracasse violemment l’arrière du crâne sur le sol, tant ses mouvements incontrôlés se font frénétiques.
— C’est ça qu’il lui faut, fais-je dans un souffle à Villars, qui me gratifie d'un regard stupéfait.
— Mais enfin, comment ?
— Faites ce que je vous dis, Villars !
Je pousse le médecin, afin de prendre sa place, en lui mettant le petit flacon dans la main, tandis que les spasmes du mourant redoublent encore de violence. Il jette un œil interrogateur au capitaine, qui vient me prêter main-forte.
— Faites ce qu’elle vous conseille, Villars.
— Faites vite ! Nous allons le perdre ! dis-je, dans un cri rageur.
Il s’exécute immédiatement et en quelques secondes, le produit est injecté dans les grosses veines bouillonnantes du prisonnier. Les spasmes s’espacent enfin et c’est avec un immense soulagement que je peux en définitive lâcher le pauvre humanoïde, écumant une salive teintée d’un sang noirâtre, inconscient.
— Je ne sais même pas si la dose est bonne, murmure Villars.
— Nous ne pouvions rien faire d’autre, dis-je, haletante.
— Il faut que vous le mainteniez en vie, Villars. Il est le seul à pouvoir nous éclairer sur ce qui se passe par ici, ajoute Herlock, en se redressant.
— Je ferai de mon mieux, capitaine, mais je ne connais pas grand-chose à leur biologie et morphologie, ni…
— Faites tout ce qui est en votre pouvoir pour qu'il survive, insiste Herlock.
Syrus fait subitement irruption dans la pièce.
— Capitaine ! Il faut que vous veniez sur la passerelle immédiatement ! C’est incroyable ! vocifère-t-il, en se précipitant dans le couloir.
Herlock s’engouffre à sa suite, tandis que je reste quelques secondes indécise, terrifiée par la tournure que prennent les évènements. Des cris me parviennent de l’avant du bâtiment, m’ôtant le reste de vaillance qui surnageait encore. Mon pressentiment était justifié, tout s’accélère, me voilà plongée dans un tourbillon qui m’attire au plus profond de mes appréhensions.
Les hurlements redoublent, et je me lève d’un bond, m’élance vers la passerelle, mue par une terreur qui ne m’est guère coutumière et que je ne comprends pas. J’ai juste le temps d’atteindre la salle des commandes, pour apercevoir l’immense planète qui scintille d’une lueur indéfinissable et mouvante, à travers les gigantesques hublots de l’Arcadia. Nous fonçons droit dessus à une vitesse critique, nous allons la percuter de plein fouet !
— L’ordinateur central ne réagit pas, capitaine ! hurle Key, agrippée à son tableau de bord.
— Coupez les propulseurs et verrouillez tous les sas ! Déclenchez l'alarme ! Ayana, passez les quartiers en état d'alerte, sécurisez les systèmes de l'infirmerie et branchez-moi sur le capteur général !
Je m'exécute aussitôt, bondissant vers mon poste pour abaisser plusieurs manettes et enclencher le programme d'urgence, tandis que retentit déjà l'appel strident de l'alarme.
— À tout l'équipage, résonne la voix d'Herlock à travers la globalité des couloirs du bâtiment. Nous sommes en état d'alerte. Je répète, nous sommes en état d'alerte. Que chacun rejoigne son poste immédiatement et accrochez-vous... ça va secouer !
À ces mots, il attrape à deux mains la barre imposante, qu’il fait tourner avec toute la vitesse et la force imaginable, à plusieurs reprises.


Aussitôt, l’énorme bâtiment effectue un virage, dont la courbe trop vive fait craquer l’ensemble des tôles du fuselage, donnant l’impression d’être pris au piège de la carcasse mouvante d’un gigantesque animal qui s’éveille.
— Ayana ! Key ! Enclenchez les propulseurs et les réacteurs de secours, puissance maximale ! rugit-il.
La salle est soudain noyée par le vrombissement sourd des moteurs, qui tentent de résister à une attraction phénoménale, couvrant les cris de stupeur des hommes d’équipage. Ma tête bourdonne, et je suis éjectée de mon siège auquel je n'ai pas eu le temps de me ceinturer, par une violente secousse qui me catapulte contre un mur. Autour de moi, les hommes s’écrasent comme de gros insectes sur les parois du vaisseau, qui adopte une dangereuse inclinaison. Herlock est toujours agrippé à la barre, les phalanges blanchies par la pression, s'attachant de son mieux à conserver son équilibre.
— Modifiez l'inclinaison de quarante-huit degrés tribord ! vocifère-t-il.
Un horrible grincement me déchire les tympans, tandis que tous les voyants des panneaux de contrôle virent au rouge. Un tremblement croissant m’empêche de me relever et je serre les mâchoires, m'efforçant de ramper jusqu’à un poste de pilotage annexe et parviens à entrer les nouvelles données d'orientations, mais un puissant choc me repousse de nouveau et je glisse vers les hublots, maintenant à l’horizontale, aussi impuissante que tous mes compagnons. J’aperçois du coin de l'œil, Herlock, qui est projeté avec une violence inouïe contre les parois de métal de l'Arcadia, alors que notre trajectoire s’écarte lentement de la planète, auréolée d’un magma bouillonnant, qui ressemble à celui observé à bord du vaisseau humanoïde. Une masse grouillante et organique se mêle à une matière étrange, simultanément visqueuse et gazeuse…
Je passe mon bras sous une glissière de sécurité, verrouille ma main autour de mon poignet et ferme les yeux, terrassée par l’horreur sans nom qui tente de nous avaler, priant pour que l’ordinateur central soit en mesure de prendre le relai de cette manœuvre extrême. Je me recroqueville instinctivement dans une position fœtale, protégeant ma nuque et mon visage, tandis que les craquements du fuselage se confondent aux rugissements de l’équipage malmené. Un bruit de métal qui se déchire longe la coque du vaisseau, passant juste derrière mon dos, mes tympans vont éclater. Je sens la chaleur du sang s’écouler de mes oreilles, et de mon nez. Il me semble déceler, perdus au milieu du vacarme, des hurlements stridents et une entêtante psalmodie, mais je ne suis plus certaine de rien. Une douleur frénétique irradie mon cerveau, qui va faire exploser ma boite crânienne. Des images d’horreurs chaotiques dansent devant mes yeux, et je me recroqueville de plus belle, luttant contre la terreur et la folie, que je sens affleurer…

Puis l’effroyable cacophonie se dilue enfin, tandis que les vibrations s’atténuent et que le vaisseau rectifie lentement sa trajectoire, m’obligeant à étendre mes jambes pour ne pas rester suspendue dans le vide. Le capitaine se redresse tant bien que mal et titube jusqu’à la barre, afin de s’assurer de la stabilisation du bâtiment. Les hommes, hagards et secoués, se relèvent péniblement. Certains sont blessés, et presque tous ont subi d’abondantes hémorragies nasales.
— Nous avons réussi ! tonne soudain Syrus, en levant un poing vainqueur vers Herlock, qui le gratifie d’un signe de tête reconnaissant.
— Voilà une sacrée manoeuvre, digne d'un prestigieux pilote ! insiste le grand gaillard avec un rire bon enfant, aussitôt imité par d’autres, qui amorcent quelques saluts militaires en guise de respect. Le capitaine leur renvoie la politesse avec un sourire entendu et me jette un regard inquiet. Je lui indique de ne pas se soucier de mon cas et me décide enfin à lâcher la glissière de sécurité. Je balaie la salle du regard et réalise l’ampleur des dégâts. Je crois que je me rendrai plus tard à l’infirmerie, Villars va sans aucun doute être débordé.

Vendredi 7 septembre 2007

Nous nous dirigeons vers la salle de contrôle et de nouveau ce maudit pressentiment qui m'assaille. Une voix surgit du tréfond de mon inconscient, qui m’informe que le compte à rebours a commencé, qu'il est trop tard maintenant pour faire marche arrière. Plus rien ne peut arrêter la menace impalpable qui glisse lentement vers nous, tel un reptile en chasse…
Un éclair de douleur en pénétrant dans la vaste salle, saturée d‘écrans de surveillances. Un souvenir brutal de ce que je crus être la fin. Ici, je me suis effondrée sous le feu de l’ennemi, et des flashs incohérents de ma pénible convalescence tourbillonnent dans ma mémoire. Le sang dans ma gorge et mes poumons, sensation d’asphyxie, lutte désespérée pour émerger du néant, et la souffrance, tellement de souffrance ! Je frotte instinctivement une main sur la vieille blessure qui lacère ma poitrine en grimaçant. Ici également, j’ai décidé de bouleverser le tournant des dernières années de ma vie, optant pour la fuite et l’abandon de tout ce qui avait une quelconque valeur à mes yeux. Ici, j’ai pensé sceller à jamais ma destinée.
— Il s’agit d’un vaisseau d’exploration humanoïde, capitaine, indique Key, en activant le moniteur de surveillance. J’observe l’imposant croiseur ennemi qui vient d’apparaître sur l'écran avec une appréhension croissante. D’énormes éraflures lacèrent la coque sur toute la longueur, m'évoquant les griffes démesurées d'un rapace stellaire qui s’y serait agrippé. Aucun point lumineux n'éclaire les façades endommagées de l'immense bâtiment, aucun signe de vie.
— Les scanners détectent une présence à bord, mais nous ne recevons aucun autre signal. J’ai tenté d’établir le contact, mais il semble que tous leurs systèmes soient hors service. Seul le réseau de secours secondaire fonctionne encore. La trajectoire est instable. C’est comme si… il n’y avait plus personne aux commandes, ajoute Key.
— Je me demande d’où ils viennent, leur bâtiment est sacrément amoché, murmure un homme, que je ne connais pas.
— Bien. Programmez une sonde, demandez à Alfred s'il peut parvenir à remettre en route les systèmes électroniques afin de rétablir l'équilibre atmosphérique interne et de déceler les éventuelles avaries et risques sanitaires. Qu'il se charge également de décrypter les codes de déverrouillages des sas.
La jeune femme pianote une suite de questions et nous retenons notre souffle, en attente de la réponse.
— Le niveau d'oxygène est en deçà du seuil de tolérance terrien, mais il pense pouvoir rétablir l'équilibre d'ici une quinzaine de minutes, capitaine. Cela devrait nous permettre d'accéder à la salle de contrôle. Aucun signe de contamination microbienne ou radioactive.
— C'est déjà ça. Que l’équipe d’exploration se prépare. Nous allons monter à bord. Je veux que vous soyez opérationnels dans quarante-cinq minutes, annonce Herlock. Mime recule d’un pas et se retourne vers lui.
— Capitaine, je ne crois pas que ce soit une bonne idée.
— Il reste peut-être des survivants, ils pourront nous éclairer sur ce qui se passe par ici. Ce qui est arrivé à ce croiseur ressemble fortement à ce que nous avons observé précédemment, je ne serais pas surpris que ça se rapproche des territoires habités...
— Ouais ! Et il y a sans doute un beau butin à la clef ! lance le jeune homme aux cheveux gras, croisé au cœur de la nuit précédente. Le capitaine ne semble guère se soucier de la remarque et fait volte-face.
— Syrus, faites en sorte que vos hommes soient prêts à débarquer. Je n’accepterai aucun tir aux flancs cette fois-ci. 
— À vos ordres, capitaine ! lance un grand gaillard aux longs cheveux roux, avec un salut militaire. Je jette un regard interloqué à Herlock, qui m’adresse un sourire amer.
— La hiérarchie est un peu différente de ce que tu as connu autrefois à bord. Les hommes qui se sont joints à nous sont pour la plupart d'anciens pirates, menés par leur propre capitaine. J’ai choisi de garder le schéma de ces fratries, tant que leurs chefs me prêtent allégeance.
— L’Arcadia est donc découpé en plusieurs factions distinctes, qui se battent sous la même bannière, ajoute Mime, avec une pointe de mélancolie dans la voix.
Ainsi donc, la belle unité fraternelle de l’Arcadia a, elle aussi, volé en éclat… Ce qui fédère ces hommes n’a plus rien à voir avec les principes et l’idéalisme qui ont forgé la puissance de l’équipage d‘autrefois. Je commence à comprendre pourquoi Ramis a choisi de voguer vers de nouvelles aspirations…
— Je veux être des vôtres ! retentit soudain une voix claire derrière moi. Stelly nous toise avec une détermination et une insolence qui, en d’autres circonstances auraient pu sembler attendrissantes. Je remarque que ses hanches sont flanquées de deux lourdes armes aux canons étincelants de menace, et d'une rangée de munitions. Elle est loin d’être aussi fragile et innocente que ce que je pensais, elle parait même s’ingénier à jouer le rôle d’insupportable peste, qui lui sied comme un gant, je dois bien le reconnaître.


— Pas question, grogne Herlock.
— Et pourquoi ça ? Je ne suis plus une gamine, je fais partie de cet équipage, au même titre que ces… hommes, rage-t-elle, en balayant la pièce d’une main agacée. Je veux avoir ma part
du butin ! 
Je serre les dents, m’efforçant de ne pas réagir à ses mots qui ne provoquent en moi qu’une profonde indignation, mêlée de colère. Herlock, en revanche, lui jette un regard noir, et sa voix adopte l’intonation glacée et contenue que je connais si bien.
— Lorsque tes aspirations seront autres que l’esprit d’aventure et la cupidité, alors peut-être que je t’autoriserai à m’accompagner. 
— Ah oui ? Et eux ! Tu crois qu’ils te suivent pour quoi, hein ? Par loyauté envers l’univers ? Pour nous sauver tous d’une menace dont personne ne sait rien ? Menace qui n’a sans doute jamais existé que dans ton esprit ! crache-t-elle, avec un mépris qui me donne la chair de poule. Il fait un pas en avant et je discerne une furtive lueur de désarroi dans les yeux de la jeune femme. Mais elle se redresse de toute sa hauteur et soutient le regard obscurci du capitaine, tandis que des œillades indiscrètes et pesantes survolent la scène en silence.
— Retourne dans tes quartiers et restes-y, grince Herlock, d’une voix menaçante.
— Je te hais, persiffle-t-elle, avant de tourner les talons et de quitter la salle avec fureur.
Mon regard croise celui de Key et Mime, qui semblent aussi démunies que moi. Herlock, quant à lui, a déjà endossé sa carapace de chef de meute implacable, qui nous impose un mutisme et un respect naturel.
— Tous à vos postes ! Nous allons accoster ! clame-t-il à l’équipage, qui s’exécute aussitôt.



Un gigantesque mausolée, dédié à l’horreur la plus primaire et à l’oubli de toute humanité.
La lumière blanche que crachent les néons accentue le contraste cru des taches pourpres, horriblement éparpillées sur la presque totalité des murs immaculés. Une vague de panique et d’incompréhension traverse l’assistance, ainsi que les cliquetis des armes que l’on déverrouille fébrilement, et dont la résonance métallique semble soudain si rassurante. J’imite mes compagnons, tandis qu’une sourde terreur grimpe le long de mes jambes et de ma colonne.
Tout en moi se révolte et me crie de fuir, d'interposer des milliards de kilomètres entre moi et cette nouvelle menace sans nom, de décamper aussi loin que mes forces puissent me mener et de ne surtout jamais me retourner…
Quelque chose d’inexorable se met en place sans que je ne puisse plus rien arrêter… Je respire profondément, tentant de retrouver un semblant de rationalité, et c’est finalement avec une sorte d’acceptation résignée que j’emboîte le pas prudent des hommes. Le silence oppressant semble s’épaissir à mesure que nous avançons plus avant dans le bâtiment, si bien que je suis capable de percevoir autour de moi le son désagréable des respirations saccadées par l’angoisse. Les murs sont maintenant pratiquement en totalité recouverts d’un sang noir et poisseux, et leur surface irrégulière adopte des formes tourmentées, presque organiques…
— Nom de Dieu ! Mais qu’est-ce que c’est que ce foutu bordel ! s’exclame Syrus, en balayant du regard la salle principale, que nous venons d’atteindre.
— Bon sang ! Mais qu’est-ce que ça veut dire ? lance un autre homme, derrière moi.
Je suis pétrifiée. Incapable de la moindre réaction, ni d'un quelconque raisonnement cohérent. Le cerveau humain n’est pas fait pour assimiler ni comprendre ce genre de situation…
Les murs qui entourent le poste de contrôle m'évoquent une immense scène arrachée des enfers, figée en pleine expansion…



Des concrétions de chairs se mêlent à ce qui ressemble à des entrailles et des corps atrocement déformés paraissent avoir fusionné avec les parois du vaisseau. Il est impossible de trouver un sens logique à l’amas organique pourrissant, dont l’odeur insoutenable m’oblige à reculer pour ne pas m’évanouir. Il me semble que quelque chose a ouvert des yeux révulsés au milieu de ce magma informe… Oui, un regard horrifié m’implore de mettre un terme cette abomination. Sa bouche déformée et sanglante hurle quelque chose, mais aucun son ne me parvient.
— Mon Dieu, capitaine, cette chose est… vivante… dis-je dans un souffle, sans pouvoir détacher mon regard de l’atrocité inconcevable, qui pourtant palpite tout autour de nous.
La voix de Syrus me fait sursauter.
— J’ai un signal ! Par là, capitaine ! crie-t-il, en désignant le corridor sur notre droite.
— Allons-y. Trois hommes en arrière, minez ce vaisseau, annonce Herlock.
Nous suivons en hâte le grand gaillard roux jusqu’à ce qui ressemble à une infirmerie. Le signal du traceur se fait de plus en plus virulent, nous menant devant la porte close d’une armoire de métal. Herlock s’en approche prudemment, indiquant à l'équipage de rester à l’écart. Un bruit sourd à l’intérieur me glace le sang. Mon cœur s’accélère tandis qu’il avance sa main vers la poignée. Il l’ouvre vivement, alors que les hommes pointent leurs armes en direction du danger inconnu. Nous découvrons un humanoïde qui se tortille pathétiquement, en essayant de s’enfoncer plus encore dans le coin de l’armoire, les mains entourant son visage pour se protéger.
— Ah ! Une saleté d’humanoïde ! Tuons-le ! hurle un gros individu crasseux, aussitôt repris en cœur par ses acolytes, bouffis de haine.
— Non ! Je vous interdis de le toucher ! vocifère Herlock, en s’accroupissant à hauteur de la créature, qui semble saisie de spasmes, tant elle est terrifiée.
— Mais enfin, capitaine... insiste l’homme
Je m’interpose fermement et sens immédiatement toute l’animosité que ma présence inspire à ces pirates sans principes. Un bref silence, salutairement interrompu par l’éclat de voix d’un tout jeune homme aux traits asiatiques.
— Regardez les gars ! Toute la came dont on puisse rêver, il n’y a qu’à se servir !
Les étagères éclaboussées de sang devant moi sont en effet chargées de toutes les médecines imaginables, humanoïdes ou non. Une véritable aubaine pour des utilisateurs, ou des trafiquants. Le groupe se jette sans modération sur cette manne sans prix, tandis que je m’accroupis près d’Herlock, afin de l’aider à déloger le survivant, qui pousse un hurlement silencieux et agite les bras en tout sens, comme s’il tentait de dire quelque chose. Il se calme enfin et parvient à me faire un signe vers sa gorge.
— Oh mon Dieu, ne me dites pas que cette histoire est vraie… fais-je, dans un souffle
— De quoi parles-tu ? murmure nerveusement Herlock.
— les transmetteurs qui leur permettent de communiquer avec les autres races… cette légende qui affirme qu’ils ne s'expriment que par ultrasons… À ces mots, l’humanoïde m’accorde un signe de tête reconnaissant.
— Très bien. Nous l’emmenons, annonce le capitaine, avant de se retourner vers ses hommes, qui s’affairent fébrilement à remplir leurs poches de drogues diverses, jouant des coudes et grognant comme des chiens affamés convoitant un os.
— Nous nous replions ! Brûlez cette infamie et faites-moi sauter ce bâtiment !
À ces mots, une clameur de plaisir rageur s’élève, et quelques pyromanes hystériques se font une joie de suivre les ordres d’Herlock, tandis que celui-ci pousse sans ménagement notre prisonnier vers son nouveau cauchemar.

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