Soudain, une lourde porte de métal s'ouvre sur une immense salle baignée dans la lueur de milliers d'étoiles. L'espace infini s'étire derrière les parois aussi limpides que du cristal qui nous entourent de toute part. Des dizaines d'écrans d'ordinateur scintillent, effectuant de mystérieux et innombrables calculs dans un ronronnement sourd et rassurant, à peine étouffés par le son omniprésent des énormes moteurs de l'Arcadia. Au centre de la pièce s'élèvent quelques marches, menant à une barre magnifiquement ciselée, identique à celles que l'on trouvait autrefois à bord des luxueux navires écumant les mers de notre planète. Le capitaine se tient là, surplombant la salle, immobile et silencieux, le regard perdu au milieu des astres, dans un cheminement intérieur connu de lui seul. Il descend les marches à notre arrivée.
— Comment vous sentez-vous ? Me demande-t-il.
— Ma hanche me fait un peu souffrir, mais rien d’insurmontable.
— Bien. J’espère que vous parviendrez à vous adapter à votre nouvelle vie.
Il n’attend pas de réponse et nous fait signe de le suivre vers un grand écran sombre. Il saisit une fine canne de métal et la pointe vers ce dernier. Aussitôt nous apparaît une carte étonnamment détaillée du cosmos. Il désigne de sa canne une toute petite planète bleue.
— Nous allons nous poser sur Astoria d'ici environ huit heures. Je dois savoir ce qui s'y passe : je viens de recevoir un appel de détresse de mon contact, mais la communication a été interrompue, nous explique-t-il
— Oh bon sang, elle a donc été découverte ? Murmure Alfred
— Je ne saurai le dire, répond sèchement le capitaine. Nos radars ont été brouillés. Il s'agit certainement d'un guet-apens, mais je n'ai guère le choix.
— Mais, capitaine ! Proteste Alfred
— Assez, coupe brutalement Herlock, avant de se tourner vers moi. Je voudrais savoir si vous accepteriez de seconder Alfred et de prendre toute décision nécessaire en mon absence. Je suis abasourdie.
— Pourquoi moi, capitaine ? C’est une énorme responsabilité...
— Et je sais que vous y êtes accoutumée. Avez-vous déjà fait fi de votre passé ?
Cet homme m'a sauvé la vie et je ne me sens pas le droit de lui refuser mon aide. De plus, sa remarque m'a quelque peu piquée à vif.
— J'accepte et j'espère ne pas vous décevoir, dis-je, en m'efforçant de ne pas tenir compte des protestations d'Alfred.
— Je suis persuadé d'avoir fait le bon choix. Je sais de quoi vous êtes capable, ironise-t-il, avant d'ajouter : je vous remercie. Alfred va vous expliquer tout ce que vous avez besoin de savoir quant au fonctionnement de ce bâtiment. Il vous reste peu de temps.
Le petit homme maugrée quelque chose entre ses dents et me désigne un siège vide faisant face à l'écran d'un ordinateur.
— Il est plus têtu qu'une mule et n'écoute jamais personne, il va bien finir par se faire tuer un de ces jours, grince-t-il à mon intention. Je pose une main sur son épaule et lui souris.
— Je pense qu'il sait ce qu'il fait, dis-je, en me penchant vers lui. Il hésite un instant puis semble se détendre et me sourit.
— Bien : je suis sûr que vous possédez déjà d'excellentes notions de pilotage ?
— Je me débrouille...
— En fait, il ne s'agira pour vous que de découvrir les nombreuses finesses que possède cet appareil, en comparaison d'un modèle classique. Elles ne sont certes pas négligeables, mais une paire d'heures suffiront, je pense, à vous y accoutumer.
Nous restons finalement de nombreuses heures à travailler ensemble, mais également à apprendre à nous connaître. Le vaisseau, je le découvre peu à peu, constitue une merveille de technologie et d'ingéniosité. Son créateur, aussi excentrique et amusant soit-il, est un petit homme fascinant et d'une prodigieuse richesse intérieure. Je suis émerveillée par ses connaissances, sa vive intelligence, et reconnais en lui un confident inattendu et compréhensif. Sa personnalité originale et attachante m'inspire une confiance rare. Sa gentillesse me surprend, tant elle semble pure et franche. Enfin, il m’escorte devant la porte de ce qui sera dorénavant mes quartiers et je m'écroule sur le lit frais, rompue de fatigue.
Je m'éveille quelques heures plus tard dans la nuit éternelle de l'espace au son de l'étrange voix de Mime, qui me parvient par le biais d'un petit émetteur incrusté dans le col de ma tunique.
— Commandant Ayana, nous sommes arrivés à destination. Le capitaine vous demande sur le pont.
— Très bien, merci, dis-je en soupirant, encore quelque peu engourdie de sommeil. La douleur de ma jambe se réveille et me contraint à avaler deux petits cachets que m'a confiés le docteur Villars.
Je suis surprise en arrivant dans la grande salle par la clarté diffuse de la lumière du jour. J'avais pratiquement oublié à quoi ressemblait le ciel d'une planète munie d'une atmosphère et en suis presque émue. La voix sévère du capitaine m'enlève brusquement à ma contemplation.
— Je serai de retour dans deux jours au plus tard. Passé ce délai, vous décollez et la vie de l'équipage sera entre vos mains.
Sa voix trahit une telle autorité que je m'abstiens de protester. Son regard reste rivé au mien quelques secondes et son intensité me fait frissonner. Puis il fait volte-face et je le regarde disparaître dans la poussière traversant les rayons tièdes d'un soleil lointain, sa longue cape noire soulevée par les bourrasques du vent mordant. Alfred me conte l'histoire tragique de Stelly, une enfant de huit ans, que le capitaine a mis à l'abri sur la planète Astoria depuis maintenant deux paires d'années.
— Elle est la fille de Hans Winkler, ami d'enfance et fidèle compagnon d'armes du capitaine, ainsi qu'un certain Zon Von Klardht. Les trois amis s'étaient organisés pour faire leurs classes militaires ensemble et c'est également d'un commun accord qu'ils quittèrent leurs postes respectifs lorsque débuta cette interminable guerre, afin de lutter tout d’abord contre les sbires du gouvernement Stalker, puis contre l‘oppresseur humanoïde. Ils étaient inséparables et terriblement efficaces, jusqu'au jour où Hans fit la connaissance d'une jeune femme. Il l'épousa quelques mois plus tard et de leur union naquit la petite Stelly. Désireux de préserver sa nouvelle famille, Hans décida de quitter le mouvement de rébellion terrestre et de se faire oublier en s'installant sous une fausse identité dans un petit village, non loin de Dublin. C'est juste avant son départ que les troupes humanoïdes firent irruption chez Zon, où s'étaient réunis les trois hommes. Ils furent incarcérés dans les quartiers de haute sécurité terriens. Herlock n'a jamais voulu me dire ce qu‘il est advenu par la suite. Je sais simplement qu'il est parvenu à s'évader et que son ami, Hans, est malheureusement décédé. Depuis ce jour, il a pris la petite Stelly sous sa protection, considérant son existence comme irrémédiablement liée à celle de cette enfant, qui représente sans doute souvenirs, amour, et culpabilité morbide...
— Qu'est devenu Zon ? Dis-je
— Je n'en ai aucune idée. Le capitaine reste toujours très secret en ce qui concerne ce pan de son existence...
Ce récit me fait replonger dans mes propres souvenirs : je suis de nouveau sur le Dark Oak. Je vois tes yeux si clairs pour lesquels j'aurai pu traverser l'enfer, ton sourire franc et audacieux soudain figé dans un rictus de douleur. Je frôle ta joue déjà pâlie par l'ombre de la mort... un filet de sang... tout devient rouge, tout se brouille, j'ai si mal... J'ouvre brusquement les yeux afin de chasser toutes ces images à l‘intensité trop intacte. Mon Dieu, tant de massacres, tant de sang versé... Le capitaine va-t-il pouvoir sauver cette petite fille ? Ou ira-t-elle rejoindre les milliers de fantômes qui hantent mon esprit malade ? Tant de questions sans réponses...






