Vendredi 29 juin 2007
Je sursaute à l’ouverture impromptue d’un sas, lorsque j’arrive au premier croisement.
Il semble vouloir rester ouvert, ce qui n’a rien de très naturel. Je m’approche lentement, tentant en vain de comprendre pourquoi le mécanisme s’est déclenché sans raison, et une petite lumière blafarde se met à clignoter au bout du couloir. Je traverse le sas, qui se referme brusquement derrière moi, tandis que mon cœur s’accélère.
La lueur jusque-là vacillante redouble d’intensité, comme si une vie palpitante l’animait.
Est-ce mon imagination ? Il me semble que les pulsations électriques adoptent la cadence spécifique d’un cœur qui bat. Quelle est cette illusion ? Je frotte mes yeux dans un réflexe absurde et m’approche de la petite chose blanche qui se trouve soudain auréolée d’une aura de mystère et de danger fascinant. Lorsque j’arrive enfin à sa hauteur, un deuxième sas s’ouvre dans un souffle brutal qui me fait tressaillir. J’hésite un instant, puis franchis la nouvelle porte, pour m’apercevoir qu’une autre lumière s’embrase brusquement, adoptant la même pulsation étrange. Cette fois, aucun doute n'est envisageable. Quelque chose dirige mes pas, un appel silencieux qui cherche à m’entraîner vers une destinée qui m’angoisse, tout en attisant ma curiosité. Le manège se poursuit quelques minutes au travers des corridors déserts de l’immense bâtiment, et je comprends seulement en arrivant devant l'ultime sas…

Des milliers de voyants aux couleurs vives dansent en tout sens dans la pénombre.
Impossible de fixer mon attention sur un point précis, tant l’effervescence de petites lumières est déroutante. Le bruit étouffé de milliard d’impulsions électriques me donne l’impression d’être perdue au cœur d’un essaim discret, à l'omniprésence inquiétante. Une luminosité blanche et diffuse envahit bientôt la salle immense.
_ Bonsoir, Ayana.
Cette voix. Oh ! Cette voix que je connais si bien résonne comme la voix de Dieu. Elle fuse de tous côtés, impossible de trouver un point d’ancrage logique au son qui semble m’envelopper de toute part. Je suis incapable de répondre, à la fois fascinée et terrifiée par la phénoménale machine sans doute dotée d’une âme humaine, qui se déploie sous mes yeux…
— Je suis si heureux de vous revoir. Si heureux, poursuit la voix, teintée d’une émotion tragique qui me fait frissonner. Je cherche mes mots, mais rien n’y fait. Le concept même de cette chose qui se dresse devant moi me déstabilise, au point de ne plus être en mesure de raisonner normalement.
— Je vous en prie Ayana, ne me regardez pas ainsi. Cela me fait si mal.
— Parce que… vous me voyez ?
— Bien sûr que je vous vois. Quelle drôle de question.
Je recule afin de prendre toute la mesure de la puissance de mon interlocuteur, mais aussi de chercher quelque chose qui ressemblerait à un regard, un signe d’humanité… Je sais toute l’absurdité de ma tentative, mais je ne peux lutter contre ce réflexe instinctif, dépourvu de tout discernement.
— Je sais bien que je ne suis plus aussi beau qu’autrefois, ironise la voix, avec une intonation qui m’est si familière que tous mes sens me poussent à croire en la réalité de l’existence tangible de mon vieil ami. Je respire profondément et parviens enfin à articuler une phrase cohérente.
— Dois-je vous appeler Alfred ?
— Je vous en prie Ayana, ne me parlez pas comme si j’étais un étranger, cela me torture ! Je suis là, c’est bien moi, votre cher vieil Alfred. Je tente un sourire pathétique pour m'efforcer de dissimuler mon désarroi.Oh ! Ayana, je comprends que tout cela soit difficile à accepter, mais c’est bien moi, n’ayez aucun doute là-dessus. Seule mon enveloppe charnelle a disparu, et cela fait bien longtemps aujourd’hui.
— Je… je ne sais pas si je pourrais m’accoutumer à cela, dis-je, d’une voix blanche.
— Je m’y suis fait moi ! plaisante la voix.
Un bref silence. Je me laisse étourdir par les éclairs de lumières miroitants à l’infini.
Je comprends alors qu’il est indispensable que mon esprit rationnel accepte de lâcher prise, et il s'agit d'un exercice périlleux qui focalise toute mon énergie et ma concentration. Je décide de relativiser l’importance de la notion d’existence et parviens à me détendre quelque peu.
— Mais comment vais-je pouvoir… vous serrer dans mes bras, mon cher Alfred ? Un rire complice teinté de mélancolie me répond, tandis que je m’approche afin de poser une main sur le métal glacé de l’immense machine. Je sais ce geste inutile, mais il me rassure, offrant une consistance palpable à ce concept immatériel qu’est devenu mon ami.
— C’est merveilleux que vous soyez revenue, Ayana.
— Je ne sais pas, Alfred…
— Ne soyez pas absurde. Votre place est ici, et elle l’a toujours été.
Je souris. Il a peut-être raison. Je ne me suis jamais sentie plus à ma place qu’en ces lieux, malgré tous les questionnements et la souffrance que cela implique.
— Vous m’avez tant manqué, Alfred, j’ai tellement honte de vous avoir abandonné quand…
— Inutile de vous torturer, mon corps n’était déjà plus qu’une enveloppe vide lorsque vous êtes partie. Ne parlons plus de cette triste époque…
— Très bien.
Un froissement de tissus m’invite à me retourner. La silhouette d’Herlock se découpe dans l’ouverture du sas, resté ouvert. Il s’approche de moi et enveloppe mes épaules de sa lourde cape. Il semble que ma stupeur m’a en effet immunisé contre le froid lancinant, et je réalise que je suis glacée.


— Je suis si heureux de vous voir enfin tous deux réunis, murmure la machine, avec une émotion déroutante. La voix de Key grésille soudain à travers le petit émetteur d’Herlock.
— Vaisseau non identifié à la dérive. Je répète : vaisseau non identifié à la dérive. Demande d’instructions, capitaine.
— Gardez-le sous surveillance, Key. J’arrive.
— À vos ordres, capitaine.
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