Vendredi 22 juin 2007
Je m’éveille au cœur de la nuit, mon organisme encore peu accoutumé à l’alternance inexistante de luminosité. Seule la pendule ancienne aux longues aiguilles ciselées accrochée face au lit parvient à m’offrir un point de repère. Il est quatre heures du matin, selon le rythme organisé du vaisseau.
Je me recroqueville sous les draps, de nouveau surprise de sentir le contact tiède de sa peau contre la mienne. Je me redresse discrètement et l’observe en silence. Il dort paisiblement et son visage respire un calme et une douceur que je ne lui connais guère en temps de veille.
Sa balafre qui vient se perdre sous le bandeau noir me rappelle soudain les images torturées de mon cauchemar et je frissonne. Je m’écarte doucement, mais sa main se referme sur mon poignet au moment où je vais me relever.


— Où vas-tu ? chuchote-t-il.
Je souris. Son sommeil est aussi fragile que le mien. Le moindre souffle dans la nuit éveille tous ses sens en une fraction de seconde. Sans doute un avantage dans cet univers hostile. Un instinct de survie indispensable…
— Je n’arrive pas à dormir… j’ai besoin de marcher un peu.
Il ne répond rien, se contente de m’observer en silence tandis que j’enfile mon vieux jean et mon débardeur.
— Je ne suis pas convaincu que les couloirs de l’Arcadia soient sans risques à cette heure. Les hommes ne te connaissent pas…
Je souris en relevant mes cheveux, tentant de les maintenir sommairement noués par une petite pince.
— Je sais me défendre, tu sais. En douterais-tu ?
Il me rend un sourire complice.
— En aucune façon. Je sais bien de quoi tu es capable.
La familiarité paisible de cette discussion me parait si chimérique, mais aussi tellement rassurante, que je me demande soudain si je ne suis pas en train de rêver. Mais sa main qui se referme sur la mienne est bien réelle, tout comme la magie intime de son baiser. Je me lève enfin et quitte la pièce en silence.

Le bruit de mes pas résonne dans la quiétude froide des couloirs. Je laisse glisser mes doigts le long de la paroi, comme pour tenter de m’approprier l’immense bâtiment.
Je m’arrête devant une porte que je n’ai jamais pu oublier. J’ai fait un jour une promesse à un petit garçon innocent, avant de le pousser derrière cette porte. Il me faisait confiance et je l’ai trahi. sa vie si pure et si fragile s’est éteinte dans la violence et le sang. Ses petites mains ont du implorer son salut, et ses yeux refléter une telle incompréhension…
Comment ce petit garçon aurait-il pu comprendre ? Comment un enfant pourrait-il concevoir les motivations délétères et les enjeux ineptes des adultes pervertis ? Comment ce petit être aurait-il pu imaginer que puissent exister une telle horreur et une telle cruauté dans l’univers encore indemne de sa si brève existence ? Petit bonhomme, je n’ai jamais pu t’effacer de ma mémoire, et j’emporterai dans ma tombe le souvenir de tes grands yeux terrifiés, qui me supplient de te protéger… Ma main tremble, posée sur le battant de cette porte qui a scellé le destin tragique d’un ange…



Des éclats de rire sur ma gauche. Le tintement des verres qui trinquent, mêlé aux voix rocailleuses de quelques hommes d’équipage et à celle plus douce, d’une jeune femme…Stelly ? Je ne peux m’empêcher d’aller constater qu’à ces heures étranges, toutes les âmes ne sont pas paisiblement assoupies…

Je découvre sans peine l’origine des voix et reste clouée sur place à l'orée du réfectoire, effarée par la scène qui s’offre à moi. Une poignée d’individus s’enivre dans le plus parfait abandon, autour d’une table où gisent déjà les cadavres de multiples bouteilles d’un mauvais whisky. Leurs rires gras et leurs plaisanteries grivoises me replongent dans l’ambiance enfumée des bars de Phtät. Mais le pire demeure sans doute l'oeillade malveillante que me jette la jeune Stelly, en s’apercevant de ma présence. Elle est affalée sur les genoux d’un jeune type à la mine défaite et aux cheveux huileux. Il me gratifie d'un regard embrumé d’alcool, et sourit en rejetant la tête en arrière. Ses compagnons me jaugent d’un air moqueur et agressif.
— Tiens ! V’la le… COMMANDANT ! s’écrie le plus massif, avec un salut caricatural, tandis que fusent les rires hystériques des trois autres. Stelly ne me quitte pas des yeux, un sourire mauvais déformant anormalement ses traits. Elle caresse d’une main distraite la barbe de trois jours de son « compagnon ».
— Nous feriez-vous l’honneur, COMMANDANT, de venir boire un coup avec vos
humbles serviteurs ? renchérit le grand gaillard, avec une révérence ridicule qui manque de le déséquilibrer. Je recule d’un pas, persuadée qu’il va s'écrouler, et mon geste le met aussitôt hors de lui. Regardez-moi ça ! Madame ne veut pas qu’on l’approche !
Les trois ivrognes se lèvent, tandis que je constate avec dégoût que Stelly ricane méchamment, avant d’embrasser à pleine bouche l’homme aux cheveux gras.
— Alors, madame le commandant ? On se trouve trop bien pour se mêler à l’équipage ? grogne l’un des individus, à la maigreur et à la saleté repoussantes.
— C’est bon. Laissez tomber, je m’en vais, dis-je
— Pas si vite, grince le grand homme, en se glissant derrière moi pour m’interdire toute retraite. Il baisse la tête et renifle bruyamment contre ma nuque, me hérissant le poil.Tu sens bon la femelle soignée… diable ! Le capitaine aurait tort de se priver, hein ? Une si belle pièce…
Je fais volte-face et dégaine mon arme.
— Oh ! Mais c’est qu’on n’est pas partageuse en plus ?
— Nous n'avons rien à partager. Dégage de mon chemin, dis-je, d’une voix blanche. Je sens dans mon dos que Stelly s’est levée. La tension est montée d’un cran.
— Et là ! Doucement… Je ne voudrais pas abîmer un si joli visage, je veux juste que tu viennes jouer un peu avec nous, insiste le grand homme.
— C’est vrai ça, il n’y en a que pour le capitaine. Et nous, alors ? On est des hommes aussi ! lance le maigrichon avec une voix déformée par l'ivresse. Je vais lever mon arme, mais le cri de Stelly me stoppe net.
— Assez ! Fichez-lui la paix ! Je n'ai pas envie de bagarre ce soir.
Il semble que cette gamine possède une certaine autorité au sein de ce groupe d’ivrognes inutiles. Ils hésitent un instant, puis reprennent leurs ricanements incohérents en se resservant à boire. L’homme qui me barrait le chemin les rejoint en grognant quelques mots incompréhensibles. Je ne peux détacher mon regard de celui de la jeune femme. Une étrange émotion mêlée d’embarras traverse ses yeux clairs, aussitôt remplacée par une lueur de défiance mauvaise.
— Stelly, comment peux-tu…
— Pas un mot. Pas un seul conseil de votre part. Pas non plus de récriminations. Vous n’en avez pas le droit, me coupe-t-elle rudement. Je reste muette, choquée par cette vérité indiscutable. Je l’ai abandonnée il y a si longtemps. Ce qu’elle est, ce qu’elle vit, lui appartient. Je n’ai pas le droit d’intervenir aujourd’hui…

Je recule et décide de quitter les lieux, en tentant désespérément de me convaincre que rien de ce qui se passe entre ces murs ne me concerne. Foutaise ! Me voilà de nouveau plongée dans le marasme sans fin de ma culpabilité chérie, qui s’agrippe à moi comme le plus malfaisant des parasites. Culpabilité qui use déjà mes nerfs et ronge les bases de raisonnements faciles, que j’étais parvenue à mettre en place sur Phtät, afin d’épargner à mon esprit torturé les questionnements perpétuels sur le sens de mes actes et de ma vie.
Qu’est-ce que je fais là, bon sang ? Quelle folie m’a entraînée jusqu’aux portes de ce vaisseau ?
Une sourde angoisse me submerge, sans que je ne puisse rien contrôler. Un terrible pressentiment s’empare de tout mon être sans que je ne parvienne à en saisir le sens.
Mon Dieu, mais quelle est cette menace tapie dans l’ombre de mon existence ?
Que vais-je devenir ?
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