J’ouvre les yeux et réalise immédiatement où je suis. Je reconnaitrais l'odeur du labo entre mille. J’entends le bruit sourd des machines et devine Villars en train de se raidir, en attente des résultats de mes analyses. Je ne souffre plus du tout, mais je suis glacé de froid.
— « Vous auriez une couverture, doc ? »
— « Nom de Dieu, Ramis, tu es enfin réveillé ! Que je suis content, Fils ! »
Il se jette sur moi et m’écrase de tout son poids, sans doute pour me montrer à quel point il m’aime. Notre relation a toujours été des plus étranges. Même lorsque j’ai quitté l’Arcadia, il m’a suivi. Sur le coup, j’ai trouvé cela si bizarre que j’ai cru à un ordre du capitaine, mais ce n'était pas le cas.
— « Une couverture doc, s’il vous plait, ça caille vraiment là dedans…»
— « Attends, je vais chercher tes vêtements, ce sera plus simple. Gabrielle a retrouvé tes armes. Je t’ai injecté un remontant, tu ne devrais pas avoir de mal à te déplacer pendant au moins vingt-quatre heures. »
— « Qu’est-ce que c’est ?»
— « Un truc à moi, à base de plantes, mais le principe actif, une fois isolé, fonctionne très bien. C’est au point. »
— « encore un de vos remèdes de vieille sorcière.»
— « Tu es en vie grâce à la vieille sorcière, je te signale. »
— « Où est-elle ? »
— « Gabrielle monte la garde depuis le salon.» dit-il en me jetant mes fringues comme de vieux chiffons,
— « J’ai eu le temps de les laver, ça fait douze heures que tu es là. »
— « Où sont mes flingues ? »
— « C’est Gabrielle qui les a avec elle. »
— « Elle sait pourtant qu’elle ne peut pas les utiliser. »
— « Ce que tu peux être macho, des fois. »
— « Rien à voir, doc. Vous avez déjà vu les ravages dont ces joujoux sont capables, avec une telle puissance de feu, une seule pression sur la détente lui arracherait les deux bras. Elle est rapide, mais… »
— « Blablabla, encore une excuse. En tout cas, tu lui dois la vie. Sans elle tu serais dans une boite à voguer dans l’espace à l’heure qu’il est. »
Je me lève d’une traite. Le carrelage est glacé. J’enfile mon pantalon, ma chemise, mes bottes, constate que mon implant fonctionne et me dirige vers le salon. Le doc n'a pas bougé du labo et je l’imagine qui me regarde m’éloigner en secouant la tête avec une réflexion du genre « Il ne dirait même pas merci, ce freluquet. »
Je traverse le long couloir bardé de plantes rares, exotiques, ou préhistoriques. Sur le seuil de la porte, je me retourne vers le doc avant de lui lancer :
— « Merci pour l’implant, doc, vous êtes un chef ! »
— « Ah ben ce n’est pas trop tôt. Allez, oust ! Hors de ma vue, va la retrouver. »
Je franchis la porte coulissante et me retrouve dans le placard de ma chambre, enfin, disons plutôt la pièce où je dormais de temps en temps quand j’habitais ici. L’entrée du labo est bien dissimulée, car nous savons, le doc et moi, que ces quelques cultures suffiraient à le faire condamner pour l’éternité. J’ouvre le placard. Je constate que la pièce n’a pas bougé depuis ma dernière visite. Je passe dans le salon. Gabrielle me tourne le dos. Elle est debout, scrutant chaque mouvement de l’extérieur depuis les grands écrans de contrôle posés devant elle. Elle est à l’affût, elle traque le défaut, l’image qui se fige, le mec qui viendrait discrètement franchir le portail. Elle m’entend approcher et c’est alors qu’elle lève la main, pour me faire signe de me taire, les yeux toujours rivés aux écrans de surveillance. Elle abaisse trois doigts de cette même main, et me fait par là comprendre qu’ils sont deux à entrer sans autorisation dans la propriété.

— « Gabrielle, mes flingues ! » elle ouvre d’un geste précis le tiroir du bureau devant elle, se tourne et me jette la paire de Whatsups que je rattrape en vol. Je passe le ceinturon autour de ma taille et pends les holsters dans la position que je préfère : un devant à droite et l’autre derrière à gauche. Ça fait partie de ma légende.
— « Va t’enfermer avec le doc dans le labo, ces types me pensent handicapé, ce sera facile.» dis-je.
— « S'ils sont arrivés jusqu'ici, nous n'avons pas le choix, il nous faut fuir. » me répond-t-elle en langage des signes.
— « Ceux-là serviront d’exemple pour les autres. J’en ai pour deux minutes. Dis au doc de prendre ses résultats et tout ce qu’il peut. C’est le conseil de L’U.T. qui veut notre peau. Dépêche-toi ! »
Elle n’insiste pas et s'élance vers le labo. Je suis soulagé de les savoir à l’abri et il ne me reste plus qu'a m’installer pour attendre les chasseurs de l'union. Je m’assieds dans le grand canapé en cuir de Villars, profitant une dernière fois de son incomparable confort. Les visiteurs sont à deux pas. Ils possèdent visiblement un décodeur dernier cri et déverrouillent sans aucune difficulté le système pourtant fiable de la porte sécurisée. Ils poussent le battant et semblent fort surpris de me voir.
— « Alors, messieurs. On vient prendre des nouvelles du kid ? »
— « On ne pensait pas te voir debout, mauvaise herbe, tu as la peau dure. » répond le premier.
— « Mais bon, on va te finir quand même, ça nous fatiguera pas beaucoup plus. » ajoute le second.
Ils n’ont pas eu le temps de réagir, j’ai déjà dégainé, tiré, rengainé et les munitions dévastatrices du Whatsup ont fait leur macabre boulot. Le résultat est comme d’habitude peu ragoûtant et la majeure partie de ces types est passée à travers le mur. Je m’élance vers la chambre, ouvre le placard et frappe le code : deux coups, un coup, trois coups. Gabrielle et Villars déverrouillent le système de sécurité.
— « Pas le temps de causer, doc, prenez tout ce que vous...»
— « Mes plantes, Ramis, je ne peux pas laisser mes plantes, après tout le mal qu’on s’est donné… »
Il est au bord des larmes et malgré l’urgence que cette situation de crise nous impose, je ne peux pas me résoudre à lui faire ça.
— « On va revenir les chercher, doc »
— « Mais comment ? On ne peut pas emprunter les portails de l’union. Il nous faudrait autre chose qu’un Skylab pour emporter toute cette jungle ! Et puis tu nous imagines nous balader dans la rue avec ces plants prohibés ? »
— « Il y a une solution, doc. »
Je me tourne vers Gabrielle, qui a déjà tout compris. Ses yeux clairs s’illuminent et un délicieux sourire se dessine sur ses lèvres.
— « Quoi ? »demande le doc.
— « QUOI ? On va se faire croquer au premier coin de rue ! T’as un téléporteur de poches ? Hein, qu'est-ce que tu vas bien pouvoir faire ? »
— « Le Spartacus, doc. Vous êtes le seul à savoir où il se trouve. » Gabrielle sourit.
Des pas rapides se rapprochent, et je reconnais les siens parmi ceux des autres… tout ceci est donc bien réel. Je me sens tellement mal. J’ai de plus en plus de difficultés à respirer et mes jambes ne vont pas tarder à flancher. Pourquoi diable ai-je fini par accepter de suivre cette adolescente colérique ? Je n’aurais jamais dû revenir, je m’étais d’ailleurs juré de ne jamais remettre les pieds sur ce vaisseau, je ne voulais surtout pas sentir de nouveau toutes ces émotions qui se débattent en moi et déchirent mon âme épuisée depuis si longtemps, je désirais tellement éviter de ressentir quoi que ce soit jusqu'à la fin de mes jours...
Le claquement de ses bottes, qui n’est plus qu’à quelques mètres de moi, me donne envie de fuir. Mais mon désarroi me cloue sur place, mes jambes refusent de se plier à ma volonté… Je vais m’effondrer.
Soudain, il est là, face à moi…
Il est plus grand et plus beau que tout ce que ma mémoire avait gardé de lui. Sa présence dégage une indescriptible aura de puissance et de splendeur. Il me semble que les années et la solitude ont fait de lui un être plus encore irréel et étranger au reste du monde.
Il me dévisage, stupéfait. Le temps s’est arrêté. Un millier de sentiments se bousculent en moi, tandis que dans son regard, la colère succède à la surprise, puis la souffrance et l’incompréhension. Il pose un œil atterré sur Stelly, puis de nouveau sur moi.
— Je l’ai retrouvée. N’est-ce pas ce que tu as toujours souhaité ? Lance-t-elle, avec une arrogance déplacée. Il la foudroie du regard et se redresse.
— Laissez-nous, ordonne-t-il froidement à ses hommes d’équipage, que je ne reconnais pas. Ils s’exécutent aussitôt sans un mot tandis que Stelly recule avec un sourire amer avant de disparaître à leur suite.
Me voilà seule face à lui.
Seule, face à tous les sentiments exacerbés que m’inspire cet homme. Est-il en cet instant aussi démuni que moi ? Est-il en proie à cette irrépressible émotion qui fait trembler mes jambes si intensément, que je perçois le claquement métallique de mon arme contre ma hanche ? Un nœud de souffrance enserre ma gorge, étouffant les mots qui refusent de faire surface, et mon cœur bat si fort qu’il me semble qu’il va jaillir de ma poitrine. Je suis paralysée, perdue dans les abîmes de son regard fixe, à l'intensité douloureuse. Est-ce qu’il me hait pour ce choix, accompli il y a maintenant huit longues années ? Est-ce qu’il me maudit pour toute cette souffrance ? Est-ce que…
Je sens sa poigne sûre se refermer autour de mon bras. Il semble hésiter, la pression est insoutenable. Il cherche quelque chose au fond de mon regard qu'il discerne sans aucun mal et m’attire finalement contre lui, me serre dans ses bras, comme si nous nous étions quittés quelques jours auparavant. Je me laisse aller, soulagée par ce geste tellement significatif. Toute la tension s’est évaporée. Mon émotion n’est plus parasitée par la peur. Elle est pure, et si extrême que je ne peux empêcher les larmes d'affleurer. Je m’agrippe à lui, comme s’il allait disparaître d’un instant à l’autre, et je sens son étreinte se resserrer.

Un tel bonheur ne devrait pas nous être permis, car il nous mène sur des chemins touchants au divin… Je suis finalement à ma place, unie de nouveau à cette partie de moi qui me manquait, complète, apaisée, guérie. La chaleur de son corps, l’odeur de sa peau, son souffle tiède contre ma tempe… Tout ce que j’avais perdu est enfin à ma portée, tout ce qu’il est, et qui fait partit de moi. Je devrais peut-être mourir, maintenant, avant que l’impartiale réalité ne me rattrape…
Il s’écarte doucement pour m’observer, une main enveloppant ma nuque, et son regard est si franc, si entier, si pur… Mon Dieu, mon amour pour cet homme atteint un paroxysme qui me dépasse, et je comprends que rien ni personne n’a été en mesure d’émousser ce sentiment. Toutes ces longues années d’introspections et de perditions n’ont en rien altéré ce que je ressens… Nous partageons un long baiser, dans le silence de ce couloir désert. Les années écoulées ne sont plus qu'une allusion étrange.Ont-elles jamais existé, ou suis-je en train de m'éveiller d'un cauchemar sans fin ?
— Bienvenue à bord, commandant, me murmure-t-il enfin à l’oreille, avec un sourire imperceptible.
Tout est si familier autour de moi. Je reconnais chaque détail du grand vaisseau, et chaque fois, y est rattaché un souvenir… Je ne crois pas me rappeler avoir jamais divagué aux côtés d’Herlock dans ces corridors. Nous avons finalement partagé à bord tant de souffrance et de solitude et de si rares instants de paix. À notre brève union se sont succédés tant d'inexorables désastres. C’est une sensation inédite et déconcertante de le savoir si près de moi, comme si notre interminable séparation n’avait jamais existé. Une crainte superstitieuse me porte à redouter un drame imminent. Toutes les raisons qui m’ont poussée à le quitter il y a huit ans me reviennent en mémoire, mais je refuse de me laisser de nouveau envahir par la peur. De toute façon, j’ai compris en montant à bord, que je n’aurais jamais la force, ni le courage, de m’éloigner de lui une nouvelle fois. Je suis incapable de revivre les souffrances de ces dernières années. Le destin l’a remis sur ma route, et je ferais mieux de cesser de me poser des questions.
— Tu t’es toujours beaucoup trop posé de questions, murmure-t-il soudain, comme s’il avait lu dans mes pensées. Il me sourit. Je pense ne jamais l’avoir vu sourire ainsi. Peut-être, après tout, avons-nous le droit d’être enfin en paix. Je voudrais tant y croire, j’aimerais tellement ne pas sentir cette ombre menaçante qui nous enveloppe, prête à nous engloutir au moindre signe de défaillance…
Une longue silhouette diaphane se dessine sur le mur, au fond du couloir. Je la reconnais aussitôt. Mime, qui vient de m’apercevoir, s’approche doucement, une lueur dorée auréolant chacun de ses gestes. Elle saisit chaleureusement mes mains.
— Quel bonheur de vous revoir, commandant Ayana, vous nous avez tant manqué.
— Vous m’avez tous terriblement manqué aussi. Il ne s’est pas passé un jour sans que je pense à vous.
Elle lève ses grands yeux sans pupilles vers le capitaine et les pose de nouveau sur moi.
— Merci, merci d’être revenue, commandant.
La compassion et la douceur de cette femme extraordinaire me touchent profondément, et comme chaque fois qu’elle me parle, j’envie son âme pure et sage. Je baisse les yeux, embarrassée par tant de mansuétude.
— Bonsoir, commandant, fait une voix féminine, au bout du couloir. Alors, comme ça, Stelly a encore fait des siennes ? ironise la nouvelle venue, avec un sourire étrange.
— Bonsoir, Key, dis-je. Elle me toise avec une pointe d’animosité qui ne me surprend guère. Il est vrai que j’ai toujours eu des difficultés à communiquer avec cette femme, à la personnalité farouche et changeante…
— Je suppose que vous êtes ici pour nous aider à combattre cette nouvelle menace ? lance -t-elle, d’un ton sarcastique. Le capitaine la reprend sévèrement.
— Key, pas maintenant. Elle recule avec un soupir dédaigneux.
— Bien, je suppose que vous avez mieux à faire pour l’instant que de sauver l’univers…
— Key ! s’indigne Mime. Mais la jeune femme a déjà fait demi-tour et s’éloigne d’un pas rapide. Je pose une main compatissante sur l’épaule de Mime.
— Ce n’est pas grave. Key et moi avons souvent eu des divergences d’opinions par le passé. Je peux comprendre qu’elle ne soit pas enchantée de me revoir.
— Je déteste quand elle fait ça, elle est pourtant si...
— Je le sais, c’est quelqu’un de bien. Ne t’inquiète pas. Mais de quoi parlait-elle au juste ? Quelle est cette nouvelle menace ? Un bref silence s’ensuit, durant lequel Herlock et Mime s’observent, indécis…
— Nous en parlerons plus tard, murmure le capitaine
— Mais…
— S’il te plait, je n’ai pas envie de parler de cela maintenant..
— Le capitaine a raison. Vous venez à peine d’arriver. Prenez le temps de rencontrer le nouvel équipage, et nous parlerons de tout cela lorsque le moment sera venu, intervient Mime. J’obtempère, mais je sais maintenant que la menace redoutée est plus palpable encore que ce que j’imaginais.
Le vacarme sympathique qui nous parvient du réfectoire m’indique que ce doit être l’heure du dîner. Herlock me pousse gentiment à l’intérieur, et bien évidemment mon arrivée est accueillie par de multiples regards inquisiteurs. Je déteste ce genre de situation. L’espace d’une seconde, j’ai l’impression d’entrer dans l’un de ces bars miteux de la planète Phtät, ou la seule échelle de valeurs est basée sur la résistance aux alcools et aux coups… Mais le capitaine lève une main, qui impose immédiatement le silence à l’assemblée d’étrangers, qui ont remplacé mes camarades, aujourd’hui disparus.
— Je vous présente Ayana, ancien capitaine du Dark Oak, également ancien commandant en second de l’Arcadia. Grade qu’elle retrouvera, si elle accepte de combattre à nos côtés. Je compte sur votre hospitalité.
Je parcours du regard cette foule d’hommes et de femmes disparates et ne peux m’empêcher de chercher le visage d'Alfred. Je me souviens aussi du jeune Ramis, et une bouffée de tristesse me saisit.
— Une femme commandant, on aura tout vu ici ! grogne un individu à la barbe négligée, en tirant sur un vieux mégot de cigarette avec une moue dédaigneuse. Je suis trop déconcertée pour répondre, mais en quelques secondes, le récalcitrant se retrouve plaqué contre le mur, maintenu par la gorge, de la main menaçante d’Herlock.
— Cette femme a plus de courage, de droiture et de valeur que tous les hommes ici réunis. Et c’est la seule et unique fois que je te permettrai de lui manquer de respect. Si les règles à bord ne te conviennent pas, libre à toi de nous quitter. Est-ce suffisamment limpide ? siffle- t-il entre ses dents, resserrant encore son étreinte, sous le regard inquiet du reste de l’équipage. L’homme gargouille quelques mots et le capitaine le relâche aussitôt, le laissant s’effondrer au sol dans un bruit sec. Et cela est valable pour chacun d’entre vous, annonce Herlock, en balayant la foule d’un oeil noir.
Quelques « bienvenue » conciliants s’éparpillent çà et là, mais je n’ai pas le cœur de poursuivre cette mascarade. Je remercie poliment les étrangers, et Herlock comprend à mon mouvement de recul qu’il est inutile d’insister. Nous quittons les lieux, tandis que reprend aussitôt le joyeux brouhaha. Je m’appuie contre le mur, affligée.
— Où sont les autres ? dis-je, dans un souffle. Il pousse un long soupir fatigué.
— Ramis nous a quittés deux ans après ton départ. Il ne trouvait pas sa place et n’était pas d’accord avec mes objectifs et mes motivations. Villars est parti avec lui avant de se joindre de nouveau à nous, il y a de cela une paire d'années. Peu à peu, les survivants de notre ancien équipage se sont dispersés, au gré de leurs aspirations. Seules Mime et Key sont restées fidèles à l’Arcadia, ainsi que Stelly, bien entendue. Je lève les yeux vers lui, et comprends à quel point il s’est enferré dans une solitude et une souffrance muette durant toutes ces années. Il fallait trouver un autre équipage, et ceux-là nous ont rejoints au fil des libérations de prisonniers, arrachés aux humanoïdes, ajoute-t-il dans un souffle.
Quelque chose a changé en lui, quelque chose s’est brisé le jour de mon départ. Stelly ne m’a pas menti. Il semble soudain troublé et se penche vers moi, caresse ma joue avec une imprévue tendresse.
— Je n’arrive pas à croire que tu sois là, murmure-t-il avant de m’entraîner à sa suite le long des chemins que je connais bien.
La porte s’ouvre sur ce havre de paix intemporel que sont ses quartiers. Rien n’a changé.
L’imposante bibliothèque me toise de toute sa hauteur, et les tentures bienveillantes me saluent en silence… Je remarque la plume ancienne, étendue près du livre de bord à la hâte… il a dû être interrompu. D’un geste machinal, il ôte sa grande cape qu’il pose sur le dossier d’un fauteuil dans un froissement de tissus chaleureux, avant de remplir deux verres de cristal avec une bouteille de prestigieuse cuvée. Il m’en tend un, et nous trinquons en silence. Que pouvons-nous dire que nos âmes ne savent déjà ? Quels mots que nos regards ne trahissent ? Le vin est doux et réconfortant.
Il aperçoit le petit médaillon d’argent qui ne m’a jamais quitté et le caresse doucement en souriant. Je me débarrasse de mon verre, et appose mes deux mains sur la sienne, en guise d’aveu muet.

Nous restons un long moment ainsi, jouissant de cet instant de plénitude, savourant chaque seconde de ce bonheur simple, de cette chance de pouvoir enfin pour quelques heures exister uniquement l'un pour l'autre.
— Ne repars pas… murmure-t-il.
— Jamais, dis-je dans un souffle.
Il pose son verre et m’embrasse avec une passion intacte… La magie de ces moments me donne le vertige, et je me laisse emporter dans une euphorie et une volupté irréelle, tant elle est pure. La vaste façade d’étoiles qui nous enveloppe est grandiose, et je traverse cette nuit comme si elle était la dernière de ma vie. Il me semble atteindre un bout d’éternité…






