Vendredi 1 juin 2007

Quelle heure est-il ?
Je m’en moque, en fait. Je dois absolument sortir d’ici. Je fouille les poches de ma victime et finis par découvrir les clefs. Il faudrait que je trouve des vêtements si je veux rester discret, mais tout dans cette pièce est maculé de sang. Tant pis, je vais être contraint d'éliminer quiconque se mettra en travers de ma route.
Une fois sorti d'ici, je retrouverai Villars et Gabrielle. Ensuite, j’irai saluer les membres du conseil commercial afin de tirer tout cela au clair.
J’ai mal à la tête et tout mon corps est parcouru d'un fourmillement désagréable. Certainement une chute d’adrénaline. L’odeur de viande qui se dégage de la carcasse de celui qui, quelques minutes auparavant, était encore un homme, me retourne l'estomac et je vomis le cocktail de Gabrielle. L’alcool, en remontant, me brûle la gorge. Je déteste ça. J’essuie la commissure de mes lèvres d’un revers de la main et emboite de nouveau le bras de métal sur l'horrible moignon dont la vue m'insupporte, mais il ne fonctionne toujours pas.
Je pense que le fait de m’en être servi comme d’une batte de baseball ne l’a pas arrangé.
Je dois absolument retrouver le docteur Villars. A-t-il été capturé, lui aussi ? Il est vrai qu’aux dernières nouvelles, il m’attendait devant le Tequila Sunlight. Il faut que je recolle les morceaux.
Je tressaille, réalisant soudain que je suis en train de me balancer d’avant en arrière, recroquevillé dans un coin de la cellule. Je claque des dents.



À quelques mètres de moi, un rectangle de papier, sur le sol… Le dossier. Mon dossier. Qu’y a-t-il là-dedans que j'ignore ? Je ne peux m'empêcher d'y jeter un œil et parcours les lignes sans bien savoir ce que je cherche. Mon regard s'arrête pourtant sur une phrase qui clôt la dernière page : « Résiste à l’implant. Doit subir intervention. Perte de temps inutile. »
Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Quel implant ? Qu'est-ce que ces fumiers de l'union terrestre manigancent ?
J’arrache la page et la fourre dans mon pantalon. Tant pis pour les taches. J'ai les mains couvertes d’un sang sale et sec. Il faut que je me rince…

Je rampe sur le carrelage blanc et ramasse le badge du cadavre avant d'aller poser mon oreille contre la porte. Ma respiration s'est enfin apaisée, je me sens un peu mieux, bien que la douleur de mon torse qui laisse de longues trainées rougeâtres sur le sol m'extirpe quelques gémissements étouffés. Le couloir est plongé dans un silence rassurant. Je tourne la clef dans la serrure qui cède sans problème, tandis que le lecteur digital chantonne toujours « If you‘re looking for trouble, you‘re in the right place. »
Sacré Elvis… J’aurais découvert quelque chose au moins, aujourd’hui.

Je glisse la tête à l’extérieur. Un couloir d'une vingtaine de mètres s'étend devant moi et une demi-douzaine de cellules s'étalent sur les murs gris et sales. Sur ma droite, un peu plus loin… le symbole des toilettes. Je me déplace à pas de loup et réalise que je suis mort de froid. Il faut absolument que je trouve de quoi me couvrir...
Je franchis la porte des toilettes en prenant soin de ne faire aucun bruit. J’entends la grosse brute qui réveille les pensionnaires à coup de seau d’eau en train de parler tout seul, assis sur une cuvette. Je m’approche discrètement. Je peux deviner chacun de ses gestes et réunis toutes les forces qui me restent pour balancer un grand coup d’épaule dans la porte au moment où il va sortir. Il est déséquilibré et sa tête heurte la cuvette des toilettes. Je lui colle un bon coup de pied, histoire d’être sûr qu’il ne viendra pas me taquiner. J’ai toujours les mains attachées, maintenant que le bras est revenu à sa place, ce qui me rend un peu maladroit, néanmoins efficace. J'attrape la serviette qui traîne à côté du lavabo en porcelaine et entreprends de nettoyer ma plaie. Elle n’est pas belle à voir. Ce toubib sorti d'un mauvais film de série Z a réussi à me décoller la peau du muscle. J’utilise le linge comme compresse et décide de débarrasser le gros homme inconscient de sa chemise, mais suis saisi d'un violent malaise. Je dois sortir d’ici avant m’effondrer. Je titube jusqu'au couloir et repère un escalier sur ma droite. Mes jambes ne me portent presque plus, car l’adrénaline qui dopait mon organisme s'est évanouie. Tout s'accélère, les murs vacillent, ma respiration se fait pénible et saccadée.Je ne suis qu’à quelques mètres des marches et j'aperçois un plan d’évacuation du bâtiment… J'avale une grande bouffée d’air, avant de m'élancer.
J’ai un mal fou à déchiffrer la carte, comme si j'avais plongé les yeux ouverts dans une piscine bourrée de chlore. Il faut que je garde un semblant de lucidité. Si on me met la main dessus, on ne me fera pas de cadeau...
Je suis au sous-sol, la sortie est juste au-dessus de moi, à quelques marches. Je tire la porte qui est verrouillée… Ma main glisse et je tombe à la renverse. Je me tourne sur le ventre, me redresse péniblement en fouillant dans ma poche pour en sortir le trousseau de clefs volé. Je tâtonne un instant et suis soulagé d'entendre enfin le cliquetis libérateur. J’appuie mon épaule contre le mur pour ne pas m'affaler tandis que des cris résonnent dans mon dos. Je n'ai guère envie de m'attarder. Je m’engouffre dans la cage d'escalier qui me fait face et m'écroule à genoux. Il me semble percevoir le claquement  des pas venant du niveau supérieur, mais je ne suis plus certain de rien. Je lève péniblement l’enclume qui me sert de tête et j’aperçois... l’ange.
J'ai perdu trop de sang, j’ai des hallucinations. Gabrielle est là, en haut des marches, elle s'élance vers moi et je remarque qu’elle porte une tenue thermo spatiale.
L’ange Gabrielle, l’ange de la mort qui ne dit mot et jamais ne consent me protège tandis que je sombre


— « Capitaine, je dois vous accompagner, je ne peux pas rester ici à vous attendre ! Alfred peut nous couvrir et… »
— « Tu n’es pas en mesure de décider, Ramis. » répond froidement Herlock en se détournant.
— « De plus, tes dernières folies ont contribué à me dissuader de te laisser sortir de l’Arcadia pour l’instant. »
— « Je pensais bien faire, capitaine. Bon sang, tout le monde a droit à l’erreur... »
Je suis ses traces dans le long couloir central de l’Arcadia alors qu’il se dirige vers l’entrepôt. Je suis convaincu que cette mission est un suicide et je sais que je serais utile.
— « Syrus m’accompagnera. Cela évitera que nous perdions toute une cargaison d’eau potable simplement parce que tu es incapable de te contrôler. » ajoute le capitaine d'un ton cinglant afin sans doute de me dissuader de le suivre.
— « Depuis qu’il est arrivé à bord avec ses hommes, vous ne jurez plus que par lui. Ça ne vous ressemble pas, Capitaine. Qui est-il pour mériter ainsi une confiance aussi aveugle ? »
Il s’arrête net et fait volte-face, empoignant mon épaule d'une main ferme.
— « je n'ai pas le temps de me soucier de tes rancoeurs. Mes hommes sont en train de se faire massacrer et tes enfantillages permanents nuisent à l'efficacité des troupes. »
— « Vous êtes injuste, capitaine, je ne veux que vous aider ! »
Une violente explosion fait vibrer la coque tandis que la voix de Key retentit dans son émetteur.
— « Ramis. Si tu ne peux supporter davantage de naviguer sous mon commandement ou celui de mon lieutenant, sache que tu peux quitter ce bâtiment quand tu le désires. »
Son œil est noirci du sentiment de dégoût que mon comportement lui inspire. Mais je garde au fond de moi trop de choses et depuis trop longtemps, il me faut en finir avec tout ça. Une violente rage m'envahit soudain sans que j'en saisisse vraiment la raison, et une dévorante envie de me venger de je ne sais quoi, l'irrépressible désir de lui faire mal...
— « Tout comme le commandant, n'est-ce pas, capitaine ? C’est bien ce que vous lui avez dit avant qu’elle ne disparaisse dans une navette de patrouille ? »
— « Je ne vois pas le rapport et cela ne te concerne en rien. Le commandant Ayana a choisi sa destinée. »
— « Avez-vous seulement songé une seule seconde qu’elle avait sa place parmi nous et qu’elle aurait peut-être choisi de rester si vous eussiez daigné dans la plus pure des noblesses descendre de votre piedestal pour la retenir ? »



Un coup vient m’éclater la pommette et je tombe à genoux. Je n’aurais jamais cru le capitaine capable de frapper un homme qu’il a vu grandir, un enfant combattant pour la liberté, mais aussi pour lui plaire, un enfant qui a tout tenté pour ne jamais le décevoir, jusqu’à aujourd’hui. Là où j’attendais des mots, je n’ai trouvé que la violence de ceux qui n’ont plus rien à dire. Je me redresse, sonné par le choc. Je saigne, mais ce n’est pas grave. Autant enfoncer le clou, je dois le faire pour lui, pour moi, pour le commandant :
— « De toutes les façons, Herlock, vous n'êtes plus bon qu’à philosopher dans la salle des ordinateurs, ou à piller des vaisseaux humanoïdes entre deux tomes de Shakespeare depuis son départ.»
— « Que crois-tu donc connaitre de moi, Ramis ? Tu n'es qu'un gamin arrogant... et je t'interdis de me parler sur ce ton. »
— « Je ne connais certes que ce que vous laissez entrevoir, c'est à dire pas grand chose.... Que comptez-vous faire de moi ? Me mettre aux fers parce que je ne suis pas assez docile
à votre goût ? Me tourner le dos et partir sans un mot comme vous l’avez fait avec elle ? »
— « Non, Ramis. TU pars. » répond-il d'un ton glacial en se redressant dans une posture altière et menaçante comme il en a seul le secret.
— « Prends ce que tu veux et va-t’en, Ramis. J'ai décidé de ne plus supporter ton insolence sans borne. Tu es banni de ce bâtiment. »
— « C’est injuste, capitaine. Mais cela ne m’étonne pas. Plus rien ne m’étonne venant de vous. »
Je me détourne et me dirige vers mes quartiers, de l’autre côté du vaisseau. Je l'imagine me contemplant en train de commettre ma dernière bêtise. J’arrive à la porte qui refuse de s’ouvrir.
— « Tu ne peux pas m’empêcher de partir, Alfred. Tu dois obéir au capitaine. Pour moi, c’est du passé. Je sais que tu peux comprendre. »
La porte s’ouvre à l’annonce de ces quelques mots. Je prends une malle de transport parée du sceau de l’Arcadia et y enferme quelques affaires qui me permettront de passer inaperçu. Je ne pourrais pas me balader avec une tenue thermo spatiale dans les galaxies habitées. L’écran situé à côté de ma couchette s’illumine pour attirer mon attention. Un petit message y est noté
— « Tu devrais passer voir Villars avant de partir, Ramis. Ton visage est un peu abîmé. Si tu ne veux pas te faire remarquer, tu devrais gommer ce détail… »
Alfred ne peut parler que dans la salle des ordinateurs. En d'autres lieux, il est obligé de faire ainsi, laisser des pense-bêtes sur les murs de son vaisseau.
— « Tu as raison, Alfred. Merci. Je vais le voir de suite. »
Je sors de la cabine et me dirige vers l’infirmerie.
— « Ramis, qu’est-ce qui t’est arrivé ? Tu t’es battu ou quoi ? » demande Stelly.
— « Oui, c’est ça, Stelly. J’ai pris un vilain coup. »
— « Laisse-le donc, tu ne vois pas qu’il est pressé ? » fait une voix depuis le réfectoire
— « Oh, ça va, j’arrive. Bon, ben, à plus, alors… » m’adresse-t-elle alors avec un clin d’œil.
Je ne réponds pas. De toute façon, elle s’en fout. Elle se fout de savoir ce qui m’arrive. Elle se moque de tout sauf d’elle-même. Ce n’est plus la fillette que j’ai connue, autrefois. Tout fout le camp. Moi aussi d’ailleurs. Je me retrouve nez à nez avec la porte du doc qui s’ouvre aussitôt.
— « Entre et pose tes fesses là-dessus. Alfred m’a dit que tu allais venir. » m’ordonne Villars,
— « Vous a-t-il dit pourquoi ? »
— « Ça, mon petit, ça nous regarde", réplique-t-il en saisissant du fil et du coton.
— «  Tu veux une anesthésie locale ? »
— « J’ai passé l’âge, doc. »
— « Il est vrai que tu as pris l’habitude d’avoir mal. Tant mieux, car l’équipage a besoin d’anesthésiques, même s'il n'est bon qu'a les boire... »
— « L’homme doit au vin d’être le seul animal à boire sans soif », dis-je en soupirant.
— « Et, mais, c’est de moi ! »
— « Je m’en souviendrai, doc… »
— « Alors, Alfred n’a pas menti. Tu t’en vas. Il m’a tout raconté, d’ailleurs. »
— « Je ne vous demande pas de prendre parti, doc. À Alfred non plus, d’ailleurs. »
— « Mais sans maintenance, tu ne pourras rien faire du bras que nous t’avons fabriqué. Sais-tu que tu réduirais à néant tous nos efforts pour te rendre à nouveau valide si tu partais maintenant ? »
— « Je sais qu’il n’est pas encore tout à fait au point. Mais je prends le risque. Et puis, être manchot, c’est peut-être comme piloter, ça revient vite… tant pis. »
— « Tant pis ?! Tu te moques de moi ? »
— « Je vous dois beaucoup à tous les deux, je sais. Mais je ne peux pas rester. Il m’est impossible de revenir en arrière à grands coups d’excuses . Pire encore, doc, je ne regrette rien de ce que j’ai dit au capitaine. M‘excuser, ce serait mentir. »
Le doc me fait pencher la tête vers la lumière aveuglante du bloc opératoire. Il me pique avec adresse et désinfecte la blessure. Il range son matériel, jette l’aiguille. Il ne prononce plus un mot et s’assied en soupirant comme s’il sortait d’une profonde apnée. Il reste assis à son bureau, contemple ses piles de dossiers. Je peux lire “Décédé” sur le premier dossier, ce qui me laisse présager qu’il en est de même pour les autres en dessous. Mon regard se pose à nouveau sur lui, et je le vois qui m’observe.
— « Je ne veux pas que tu rejoignes cette pile, Ramis. Depuis que le capitaine engage d’autres équipages à bord de l’Arcadia, je ne suis bon qu’à compléter la liste des macchabées » murmure-t-il en soupirant . Il hésite un instant avant de reprendre
— « Alfred, sors-moi les plans du module Z426 sur l’écran du bloc et fais-en une sauvegarde sur clef sécurisée. Je pars avec lui, et tu sais pourquoi »

Je suis abasourdi. Le doc saisit une trousse de secours et se dirige vers l’écran afin d’attraper la clef numérique qui vient d’en sortir. Je suis incapable de dire un mot tant l’émotion est forte. Je ne m’attendais pas à cette réaction de la part du docteur Villars, médecin en chef de l’Arcadia depuis plusieurs décennies.  Il retire sa blouse et la pose sur son fauteuil, ouvre une armoire et sort une trentaine d’ampoules de métabloquants.
— « On pourra toujours les vendre si on a besoin d’argent. Ça vaut une fortune au marché noir. »
Il ne plaisante pas. Il me semble qu’il écrit mille scénarii possibles à notre aventure. L‘écran se met à clignoter.
— « Syrus approche de l‘infirmerie. Vous devriez partir avant qu‘il n‘arrive. » nous indique Alfred.
— « Allons-y, avant que je ne change d’avis » déclare Villars en m’agrippant par le bras de sa poigne musclée tout en ouvrant la porte du bloc.
— « Quelle est donc cette chose qui vaut une fortune ? » nous interrompt le colosse aux boucles rousses du nom de Syrus.
— « Vous tombez bien, mon ami. Écoutez, vous direz à tout le monde que je dois m’absenter quelque temps. » annonce Villars.
— « Vous ne pouvez pas partir pour suivre ce…malade mental. »
Son regard d'un bleu délavé se pose sur moi avec un mépris glacé.
— "Vous ne pouvez pas abandonner l’équipage ainsi, docteur Villars. » ajoute-t-il
— « Il n’est plus rien ni personne ici qui nécessite ma présence, Syrus. Quant à vous, vous ne m’avez jamais rendu visite, j’en conclus que vous vous portez comme un charme » ironise le doc en forçant le passage. Je lui emboîte le pas et Syrus nous prend en chasse.
— « Le capitaine a été fort déçu par votre comportement, Ramis, à tel point qu’il s’en est allé seul. Que va-t-il se passer s’il revient de cette mission blessé et qu’il n’y a personne pour le secourir ? »
— « Je crois, mon cher Syrus, que vous connaissez suffisamment l’anatomie humaine pour pallier à ce genre de problème, du moins, c’est ce que m’a raconté la fouille de votre cabine. »
Je stoppe la marche et toise l'usurpateur en faisant un pas en avant, avant de poursuivre.
— « Le docteur, comme d’autres avant lui, a choisi de quitter ce bâtiment et ce n’est pas vous, capitaine de seconde zone qui allez l’en empêcher. »
Je tourne les talons pour rejoindre le doc qui a pris de l’avance alors que je retenais le lieutenant aux airs de capitaine de drakkar.
— « Je suis convaincu que mon cosmogun l’en empêcherait par contre ! » lance-t-il en dégainant son arme.
— « Tout doux, Ramis, vous allez me remettre vos effets et dire au docteur de revenir…»
— « Mort, il ne vous servirait à rien. »
— « ce n’est pas lui que je vise. Vous ne servez à rien, que je sache, Ramis », réplique-t-il en marchant prudemment vers moi.
— « C’est fini, docteur. Revenez ou je tue votre petit protégé. Il ira rejoindre votre pile de dossiers… »
Comment diable Syrus a-t-il pu entendre notre conversation ? Aurait-il posé des micros dans les pièces ? Non, Alfred nous aurait avertis. C’est impossible. Villars a stoppé net sa course. Il se tourne vers moi.
— « Si j’étais vous, Syrus, j’éviterais de pointer une arme sous le bout du nez de Ramis.»
—« Vous voulez dire que l’implant lui permet enfin de tirer droit ? »
—« Non, pas encore Syrus, mais de tirer vite.»
Et je comprends à ses mots ce que je me dois de faire, je dégaine, tire et rengaine. Et Syrus tombe, terrassé par mon cosmogun. Je lui ai transpercé le crâne. Je suis tétanisé, ce n'est pas ce que je voulais, je ne désirais pas le tuer, juste le neutraliser ! Maudit implant !
Son sang s'étale en une grande flaque noirâtre qui envahit le couloir. L’alerte s'est mise en route. Alfred doit signaler notre position à tout l’équipage, considérant que je suis maintenant un meurtrier. Ça sent le roussi. Si les hommes de Syrus nous tombent dessus, ça va barder. Villars est bouleversé et il contemple le cadavre avec une horreur impuissante qui me fait mal, mais il finit par se reprendre et me pousse gentiment vers mes quartiers. 
— « Allez, hop hop hop, on se presse, Ramis. On se presse ! » fait le gros bonhomme en courant d’un pas lourd, le souffle court.
Nous atteignons ma cabine et je suis soulagé de constater qu'Alfred accepte de nous ouvrir la porte. Je saisis la malle et nous reprenons notre course à travers les couloirs de l’Arcadia. Nous arrivons enfin à l'orée de l’entrepôt des navettes de combats.
J'aperçois alors la longue cape noire du capitaine qui nous barre le chemin. Il n'a donc pas encore rejoint les troupes d'assaut à bord du vaisseau humanoïde...Syrus a menti.
— « Laissez nous passer, capitaine. »supplie le doc, les yeux humides d'émotion.
— « Je voulais juste vous dire, Villars, que je comprends. » murmure Herlock en s'écartant du sas avant de me foudroyer d'un regard empli de haine et d'une insondable tristesse.
— « Quant à toi, tu ne sais pas ce que tu viens de faire… sois maudit, Ramis… sois maudit.»

Vendredi 1 juin 2007
Des coups violents contre la porte m‘arrachent brutalement à mon mauvais sommeil entrecoupé de cauchemars et d'instants de veilles confus. Je me redresse d’un bond, courbaturée d’avoir dormis à même le sol.
— Hey ! Ouvre cette porte ! fais la voix rocailleuse d’un homme, que je reconnais aussitôt.
Je fais signe à Stelly de ne pas bouger, tandis qu’elle tire frileusement une couverture sur ses épaules. J’ouvre brusquement la porte, un regard noir planté au milieu de mon visage fatigué.


— Qu’est-ce que tu veux, Tyler ?
— J’en déduis que tu n’es pas au courant. Mes hommes ont trouvé une navette étrangère dans les collines, près de Samarcande. Et figure-toi qu’elle est frappée du sceau de l’Arcadia, comme la tienne.
Je soupire en jetant un regard de biais à Stelly qui s’est redressée, l’air soucieux. Le grand homme chauve tente de se frayer un passage à l’intérieur, mais je ne bouge pas d’un pouce. Il me darde d'un oeil soupçonneux.
— Il n’y avait personne à bord… tu ne saurais pas à qui elle appartient à tout hasard ?
Je m’apprête à répondre, mais Stelly s’interpose avec arrogance.
— C’est de mon appareil que vous parlez.
L’homme écarquille de grands yeux incrédules et une lueur mauvaise traverse son regard. Quelle impossible gamine ! Je sens qu‘elle n‘a pas fini de m’attirer des ennuis.
— D’accord. Je me doutais bien que tu avais quelque chose à voir avec ça, dit-il, en me toisant d’un air désabusé.
— Stelly repart dès aujourd’hui, dis-je, en sachant pertinemment que ce ne sera pas si simple.
— Et bien vois-tu, je crains que Stelly ne soit obligée de rester parmi nous, car je réquisitionne son appareil, grince-t-il.
— Et en quel honneur ?
— Tu me dois de l’argent, ma belle. Tu n’as sans doute pas oublié que tu m’as promis ta navette, si elle pouvait décoller un jour. Et bien, disons que celle de la demoiselle fera l’affaire.
— C’est hors de question ! rugit Stelly, avec tout l’emportement que lui confèrent ses 16 ans. Je la pousse à l’intérieur, au comble de l’agacement.
— Tu me laisses régler ça, Stelly !
— Mais tout est déjà réglé, ironise l’armoire à glace, qui me fait face. Je soupire. Je déteste les journées qui débutent ainsi. Je n’ai pas bien récupéré de cette nuit mouvementée. Mais ai-je vraiment le choix ? Je fais mine de rentrer dans la vieille baraque sous le regard inquisiteur de Stelly. Je serre les dents et ferme les poings, bandant mes muscles ankylosés, puis je fais volte-face et assène un coup de coude précis dans la mâchoire de mon interlocuteur. Il n’a même pas le temps de crier lorsque, en quelques mouvements rapides, je le neutralise, le canon de mon arme sur sa nuque, son bras plaqué dans le dos. Je fais signe à la jeune femme de me tendre une vieille corde qui traîne sur la table et en quelques minutes, le grand homme est à ma merci. Je ne suis même pas essoufflée.
— Bien, maintenant, nous allons rejoindre cette navette et tu expliqueras aux quelques pourritures qui te servent de larbins de nous laisser partir, sans quoi je me ferai un plaisir de débarrasser cette planète du petit truand sans envergure que tu es.
— Personne n’a le droit de quitter Phtät sans l’accord d'Adrik, tu le sais bien ! gémit la brute, en se tortillant pour se redresser sur les genoux.
— Personne ne m’a jamais interdit quoi que ce soit, tu devrais pourtant le savoir, dis-je, en rengainant mon arme. Je me dirige vers une vieille bâche délavée par les averses boueuses et la soulève d’un geste ample, découvrant un ancien véhicule tout terrain datant de la première vague de colonisation. Stelly écarquille de grands yeux incrédules.
— Vous comptez faire démarrer cette… chose ?
— Elle est en état de marche, tu n’as pas de soucis à te faire. Je la gardais là au cas où . Le réservoir est à moitié plein, ce sera largement suffisant pour atteindre les falaises de Samarcande.
Je retourne dans le cabanon et déverrouille la mallette de survie. J’en sors une de mes armes, que je tends à Stelly, ainsi que de nombreuses munitions.
— J’ai remarqué que tu n’étais pas armée. C’est vraiment de l’inconscience dans cette partie de l‘univers. Elle saisit le pistolet avec une moue de dégoût qui m’exaspère.
—Tu ne sais pas tirer ?
— Bien sûr que si, mais j’ai horreur de ça.
Je hausse les épaules et entreprends de charger la mallette à bord du véhicule qui semble prêt à rendre l‘âme, puis je pousse notre prisonnier sans ménagement sur le siège du passager.
— Stelly, monte derrière, et garde un œil sur lui.
Elle obtempère avec un sourire étrange et j’enclenche le moteur qui pousse un cri strident, avant de se mettre à ronfler aussi fort qu’une vieille locomotive.
— Je me doutais bien qu’un jour tu nous trahirais, grince Tyler
— Je ne trahis personne. Je n’ai jamais été des vôtres.
Je pousse le levier et l’étrange véhicule s’élance dans un nuage de poussière brune.


Les grandes falaises de Samarcande ne tardent pas à se dresser devant nous. J’aperçois déjà les silhouettes trapues des contrebandiers qui feront office de comité d’accueil. Il ne faut pas que je réfléchisse, je dois laisser faire mon instinct, l’expérience m’a démontré qu’il était ma meilleure défense. Je pousse la manette de deux crans et le moteur sommaire rugit d’être ainsi malmené.Les secousses violentes que nous renvoie le chemin irrégulier résonnent le long de ma colonne. Je serre les mâchoires afin d’éviter que mes dents ne s’entrechoquent et saisis mon arme sans quitter des yeux la navette que je distingue enfin.
— Nous allons nous tuer avant d’arriver ! Ralentissez ! Hurle Stelly, agrippée aux montants du véhicule. Je ne dois écouter que moi. Je le sais. Il le faut.
Nous déboulons au milieu des hommes dans un crissement assourdissant, et je tire violemment la manette d’accélération, ce qui a pour effet de bloquer les roues. L’engin se déporte sur le côté, fauchant trois individus dans un horrible craquement d’os broyés. Notre course endiablée s’arrête enfin, aux portes du petit vaisseau de Stelly, dans un énorme nuage de poussière. Je pousse aussitôt le prisonnier dehors et me jette au sol à sa suite. Je l’oblige à se redresser devant moi, le canon de mon cosmogun contre sa tempe. Les truands, hagards et aveuglés, ont levé leurs armes sans bien savoir où viser.
— Dans le vaisseau ! Vite ! Dis je, dans un hurlement à Stelly, qui, heureusement semble extrêmement réactive. Elle se précipite sur le pont et s’engouffre à l’intérieur.
— Un seul geste de votre part et je lui troue le crâne !
Les hommes se rapprochent et je faiblis en lisant la haine sans borne de leurs faciès ingrats. Ne pas paniquer, surtout. Je sens la sueur perler le long de mes tempes, tandis que je recule sur le pont, le grand gaillard chauve faisant barrage de toute sa masse aux lasers de mes adversaires.
— Tu ne t’en sortiras jamais, Adrik a déjà dû être prévenu de tes frasques, et des dizaines de patrouilleurs sont déjà en chemin, grince mon bouclier.
— Stelly ! Quand je te le dirais, tu fermes le sas !
Aucune réponse. Je n’ai plus qu’à prier pour que cette gamine que je connais à peine possède les réflexes adéquats. Ma vie est entre ses mains. Je recule de nouveau, inspire une longue bouffée d’air…
— Maintenant ! Dis-je, en poussant du pied le grand homme chauve, tandis que je me jette en arrière. Le sas se referme sous le fracas métallique des lasers, qui fusent aussitôt. Je roule sur le sol, presque surprise d’être encore en vie, et me redresse rapidement. Je croise le regard terrifié de Stelly qui me rappelle immédiatement l’urgence de la situation.
— Je vais piloter, nous ne sommes pas encore tirés d’affaire, dis-je dans un souffle, avant de prendre place aux commandes. Une étrange sensation m’envahit lorsque j’enclenche les moteurs. Cela fait si longtemps, et pourtant il me semble que c’était hier, le jour où j’ai pour la dernière fois piloté un tel engin. Tout est si familier, si évident.
— Attention, accroche-toi, je crois que ça va secouer.
J’ai à peine le temps de prendre un peu d’altitudes, que déjà les premières frappes des patrouilleurs viennent frôler la coque du vaisseau. Mais la navette de l’Arcadia est beaucoup plus souple et rapide que les vieux rafiots volés des contrebandiers. Je les esquive sans trop de mal. Sans bien savoir pourquoi, j’ai toujours adoré piloter les navettes de combat. Il me semble faire corps avec ces petits engins nerveux et réactifs et l’ivresse que me procure leur puissance m‘arrache un sourire. Mon habileté nous permet de nous faufiler au milieu des troupes ennemies sans trop de dommages. Nous quittons enfin l’atmosphère nauséabonde de la planète Phtät, pour nous retrouver plongées au sein de la nuit immense et éternelle de l’espace. Je me laisse griser par la vitesse extraordinaire, qui nous propulse en quelques minutes à plusieurs milliers de kilomètres de là. Les étoiles ne sont plus que des traînées blanches qui viennent lécher les hublots dans un scintillement magnifique. Tout est si vaste, si démesuré, si infini ! Une terrible émotion s’empare de moi, me nouant la gorge. Une envie de pleurer sur la beauté indicible qui nous engloutit…

Le contact de la main de Stelly sur la mienne me fait sursauter. Elle me contemple avec une empathie qui me surprend et me déstabilise.


— Vous n’êtes pas faite pour cette vie que vous quittez, je peux le lire dans vos yeux.
Je fuis son regard, soudain mal à l’aise. Qu’a-t-elle cru lire en moi ? Votre regard s’illumine lorsque vous croisez celui des étoiles, insiste-t-elle. Elle sourit avec une mélancolie touchante et fragile. Votre place est ici. Tout comme la mienne. Dans les ténèbres intemporelles de l’espace…
Je tape la ligne de chiffres qui n’ont jamais quitté ma mémoire, malgré toutes ces longues années. Le code de rattachement des navettes au vaisseau mère. Une invention ingénieuse de mon regretté ami, Alfred. Le petit ordinateur de bord m’indique une trajectoire précise, qui nous mènera jusqu’à la nébuleuse de Razokan, que je connais très mal, même s'il me semble bien qu’il s’agit là d’une partie de l’univers fort peu explorée jusqu’à ce jour. Pourquoi l’Arcadia croise-t-il en des espaces si lointains et mystérieux ? Stelly ne parait pas surprise par la position du vaisseau, et se contente d’un long soupir las et fatigué. Elle hausse les épaules et s’enfonce dans son siège sans un mot. Je verrouille notre destination, après quelques précautions d’usage, et me retourne vers la jeune femme qui m’observe comme si elle venait de me retrouver. Son regard inquisiteur et renfrogné me déplait, sans que je sache vraiment pourquoi. Encore ma paranoïa maladive qui prend le dessus.
— Qu’y a-t-il Stelly ? Que regardes-tu ?
— Oh, rien… je me demandais juste ce que vous alliez bien pouvoir penser de l’Arcadia et de son capitaine, une fois à bord, souffle-t-elle, avec un sourire grimaçant.
— Que veux-tu dire ? Que s’est-il réellement passé à bord ? Pourquoi…
— Ne posez pas tant de questions. Vous constaterez par vous-même combien les choses sont différentes aujourd’hui.
— Explique-moi.
— Alfred, mon seul ami, est mort quelques jours après votre départ, mais vous deviez vous en douter, n'est-ce pas ?
Je frémis. Le douloureux souvenir du petit homme si plein de vie submerge mon esprit. Je ferme les yeux et il me semble sentir sa main serrant la mienne, dans un geste complice et protecteur. Alfred, mon ami, je n’étais même pas auprès de toi lorsque tu as rejoint ta dernière demeure, ma lâcheté me rebute… La voix sèche de Stelly me ramène à la réalité.
— Depuis le jour de sa mort, le capitaine n’a eu de cesse d’aller discuter avec ce maudit ordinateur, persuadé qu’il est l’âme d’Alfred.
Je recule dans mon siège, pensive.
— Et toi Stelly ? Qu’en penses-tu ? Ma question l’embarrasse, je le vois bien. Elle hésite.
— Et bien… je dois avouer que cette histoire est vraiment troublante, je ne sais pas si je dois me fier à ma logique, ou à mon ressenti…
— Lui parles-tu ?
Soudain, la tournure que prend la discussion me fascine. Je n’ai jamais pu concevoir que cette machine soit réellement mon cher Alfred. Je n’ai même jamais tenté de me poser la question en ces termes. Il a toujours été clair dans mon esprit que ce monstrueux ordinateur avait fini par assassiner mon ami, afin d’usurper son identité. J’ai invariablement considéré cette chose comme une machine à l‘impressionnante complexité, certes, mais constituée malgré tout de simples circuits électroniques…
— Parfois, oui, murmure Stelly, en baissant les yeux, avant de poursuivre. Je dois avouer que ça me faisait beaucoup de bien de lui parler. C’est peut-être vraiment lui, vous savez ? J’ai du mal à le concevoir, d’autant que j‘ai assisté à sa mort, mais pourtant…
— Pourtant ?
— Il possède tous ses souvenirs, tous ses raisonnements logiques, toutes ses manies de langage, le même humour, les mêmes connaissances. Il semble même souffrir et aimer comme Alfred. Cela n’est t’il pas suffisant pour constater qu’il est… lui ? Il n’a plus de corps, mais en dehors de cela, en quoi est-il différent de notre Alfred ?
Elle lève vers moi ses yeux d’un bleu si clair qu’il m’est difficile de soutenir son regard. Elle implore une réponse à ce questionnement sans fin, dans lequel son esprit se perd sans doute depuis des années. Mais je n’ai pas de réponse. Qu’est-ce qui permet de définir une existence ? Si l’on met de côté le concept de l’âme, chose éthérée et insaisissable s’il en est, alors quelle est la différence entre une conscience électronique et son original ? Je ne peux que secouer la tête, dans un signe de négation embarrassé.
— Je ne sais pas quoi te dire, Stelly. Je ne sais pas moi-même ce que je pense à ce sujet, ni d’ailleurs ce que je ressens…
— Herlock, en tout cas, ne semble jamais s’être posé la question.
Je souris. Je n’aurai jamais cru entendre de nouveau quelqu’un mentionner son nom, qui résonne en moi comme autant de sensations contradictoires.
— Peut-être a-t-il sciemment choisi de ne jamais se la poser, dis-je, dans un murmure. La jeune femme contient un ricanement désagréable, et s’affale sans retenue dans le siège, trop vaste pour sa frêle silhouette.
— Ça ne me surprendrait même pas. Le jour où il se posera les bonnes questions n’est pas arrivé. Son propos, tout comme le ton méprisant qu’elle emploie, me stupéfie. Elle semble s’en apercevoir et balaie l’espace d’une main nonchalante.
— Bah ! Il a vieilli, vous savez, et il se trouve que ses idées d’un autre temps ne me parlent guère. Ses idéaux poussiéreux et son idéalisme borné me fatiguent. Il continue à croire que l’être humain est digne que l’on se batte pour lui… quelle foutaise ! Tous des crétins et des lâches, qui méritent leur sort de larves insipides ! Franchement, qui peut encore croire aujourd’hui que nous vaincrons ces foutus humanoïdes ? Je suis fatiguée de cette quête absurde et sans fin…
Je suis si atterrée par ce que je viens d’entendre, que je reste muette. Comment cette enfant, qui a partagé nos combats, qui a vu tant des nôtres s’effondrer sous ses yeux pour défendre leurs idéaux, peut-elle avoir aujourd’hui de tels raisonnements ? Comment peut-elle être aussi désabusée et dépourvue d’illusions ? Une sourde colère s’éveille au creux de mon ventre, mais je serre les dents, et choisis de garder un calme relatif.
— Je refuse d’entendre ce genre de choses, Stelly, dis-je, d’un ton sévère
— Très bien. Après tout, vous verrez bien ce que je veux dire.
Elle me tourne le dos et s’installe confortablement, coupant court à toute tentative d’argumentation de ma part. Je décide de l’imiter et incline mon siège vers l’arrière. Il nous reste environ douze heures à partager avant d’atteindre notre destination. La mauvaise nuit que je viens de traverser commence à se faire sentir. Je ne tarde pas à m’assoupir d’un sommeil léger, une partie de mes sens toujours aux aguets du moindre changement dans mon environnement
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