Vendredi 4 mai 2007

Je suis extirpé de mes pensées nauséabondes par une voix familière.
— « Dans quels mauvais draps t’es-tu encore fourré ? », me demande Villars en s’asseyant alors que le serveur dépose le merveilleux nectar à la couleur rubis sur la table en onyx.
Je lui réponds naturellement, sans sous-entendre un « bonjour » ou un « content de te voir ».
 — « Ma prothèse est foutue. Un indicateur vendu à ma cible l’a aspergée d’acide. Je sors de ce rendez-vous qui lui a été fatal. Victorieux, comme d’habitude, quoi… »
— « Et toujours aussi modeste. Mon petit, regarde-toi. En plus d’être habillé comme un épouvantail, tu pues les circuits grillés. Tu ne sais plus quoi inventer pour me faire honte lorsqu’on nous croise dans la rue. J’ai une réputation à défendre, moi » dit-il en ne plaisantant qu’à moitié . Son discours me gonfle. Je sens que je vais faire l’impertinent.
— « Je ne vous ai jamais demandé de me suivre, doc… »
— « Oh, le sale petit… », il retient une insulte que je devine gentillette. Il soupire et poursuit avec une contenance agacée.
— « Te suivre ou continuer à supporter cette nouvelle génération de mécréants, je me demande ce qui était le mieux. »
— « Je vous remercie, ça me fait chaud au cœur… », dis-je avec ironie.
Je pose mon implant sur la table et sans ajouter un mot, Villars l’ausculte minutieusement. Il tourne le bras de métal dans tous les sens et ne constate aucune rigidité dans la mécanique complexe, mais surtout pas le moindre réflexe de ma part.
— « Ça a l’air sérieux… aucun stimulus ne semble titiller ton cerveau reptilien. C’est mauvais signe. Le capteur d’ondes cérébrales conçu par Alfred a dû souffrir pendant le combat. »
— « Vous êtes venu à pied ? »
— « D’après toi, cervelle de moineau ? » demande-t-il gentiment.
Ma question est idiote, en effet. Les ports de téléportation interdisent la traversée du passage avec un véhicule si l‘on n’est pas titulaire d‘une plaque de soldat de l‘union terrestre comme la mienne. 
— « Mon Skylab n’est pas garé très loin, mais je ne peux plus conduire. Je reviendrai le prendre lorsque vous aurez réglé mon petit problème, doc. »
— « Et à part ça, dans l’ensemble, tout va bien ? Ton travail te plait ? » grince-t-il avec un sourire narquois .
— « Au moins, c’est honnête, comme boulot. »
Il m'interrompt d’un geste de la main et se tourne vers Gabrielle, qui nous observe depuis quelques secondes. Je peux voir à la série de gestes qu’il lui adresse qu’il commande un expresso. Je pouffe en écrasant ma tête au plus profond de mes épaules et Gabrielle fait de même en m’adressant ce regard dont elle seule a le secret. Un mélange de folie, de convoitise et de complicité sans fond. En fait, aucun d’entre nous n’appartiendra jamais à l’autre et c’est sans doute aussi cela qui nous unit. Le respect de notre intégrité sous toutes ses formes et sans tabous. Finalement, je pense que c’est une véritable amie. Villars ne peut s’empêcher de la suivre du regard tandis qu'elle s'affaire derrière le comptoir et me demande alors.
— « Et avec Gabrielle, ça va ? »
Je lui rétorque alors avec un soupçon de mensonge que je suis le seul à croire.
— « On n’est pas ensemble, doc. »
— « C’est vrai, un type aussi modeste que toi ne peut être supporté par personne. »
Il me fait face et plonge son regard dans le mien.
— « Tu n’en as pas marre de faire n’importe quoi ? Tu ne te fatigues jamais de tes petites escroqueries, de tes trafics en tout genre ? Je t’ai vu passer par tant d’étapes que j'ai l'impression d'être ton père, certains jours. » m'assène-t-il .
Je veux avorter ce monologue le plus vite possible
— « Doc, vous savez très bien que je n’avais pas le choix. Vous avez passé l’âge de jouer les héros en voguant dans l’immensité intersidérale du trou de balle de l’univers ! Il nous fallait un toit, il nous fallait des assiettes et de quoi les remplir. Que vouliez-vous que je fasse d’autre ? »
Je me suis emporté. Je m’en aperçois à la mine sévère du videur qui s’approche de notre table.
— « Tout va bien, Monsieur ? La soirée se déroule-t-elle comme monsieur désire ? »
— « Tout va très bien, mon ami. Un égarement passager. Permettez-moi de vous offrir une coupe de champagne afin de me faire pardonner d’avoir semé le trouble dans votre établissement toujours si paisible. »
— « J’accepte avec plaisir, Monsieur. »
Je fais signe à Gabrielle, mais elle a déjà tout lu sur mes lèvres. Elle est décidément très douée. S’en suit un geste au serveur qui apporte sur un plateau la coupe promise au portier qui s’empresse de la saisir avant de claquer des talons, esquissant une courbette pour finalement récupérer sa place. Je me retourne vers Villars qui me dévisage.
— « Tu me déconcertes. Tu sais jouer en société, tu te donnes de grands airs, tu tues en toute légalité… mais qui es tu au fond ? Tu penses avoir raison sur tout, mais n’as réponse à rien. Rappelle-toi l’histoire de l’arbre… », murmure-t-il avec dépit.
Je n’en peux plus. Il est tard, je ne pense qu’à réparer mon bras et courir récupérer mon Skylab avant de prendre une douche et d'enfin aller dormir.
— « Blablabla, doc. Écoutez, on ne s’en est pas mal sorti, tous les deux. C’est plus qu’un échange de bons procédés entre nous, je pense. Je ne vous demande rien. Tout ce que je vous ai donné je l’ai fait parce que je respecte l’homme que vous êtes et tout ce que vous avez fait pour moi jusqu’à maintenant. Si vous n’aviez pas été là… »
Il tranche dans le vif
— « Tu serais manchot, c’est ça ? C’est tout ce que tu retiens de ce que nous avons partagé finalement ? Depuis la mort d’Alfred, tu n’es plus le même, Ramis. »
— « Je suis devenu une légende intemporelle, doc, il va falloir vous y faire. »
— « À ce jour, et pour l'éternité, Alfred est et restera le seul immortel que l’univers connaisse… Tu ne seras jamais comme lui… »
— « Qui se souviendra de cet ordinateur qui porte un nom dans un vaisseau pirate abandonné aux confins de l’univers ? Moi, mon nom survivra à ma mort. Et tous s’en souviendront pour les siècles à venir. Voilà mon but. »
Le doc me regarde avec cette expression désagréable des psys qui font mine de comprendre.



— « Non, Ramis. Tout ce que tu veux, c’est qu’Herlock entende à nouveau ton nom et s'en souvienne jusqu'au restant de ses jours. »
Je suis incapable de répondre quoi que ce soit à cette vérité cinglante. Villars semble s'apercevoir qu'il est allé trop loin et son visage se radoucit.
— « Ramis, tu es fatigué, allons-nous-en. Je vais m’occuper de réparer ton implant. Nous prendrons le téléport. »
— « Attendez, je dois passer un coup de fil avant de partir. Vous avez un comodule avec vous ? »
— « Je ne suis pas friand de ces trucs là, Ramis. Tu es bizarre parfois… tu sais que ce n’est pas ma tasse de thé. » répond-il avec une tentative d’accent ratée .
— « Je file aux toilettes où se trouve une cabine. » dis-je en me levant péniblement de la banquette .
— « Pendant ce temps, réglez les consommations. Je vous rejoins devant la porte dans une minute, le temps d’un briefing. »
Il acquiesce d’un signe de tête. Je passe à côté du comptoir et « dis » à Gabrielle que je dois partir en urgence. Elle dépose un baiser dans le creux de sa main avant de me l’envoyer en soufflant. Je fais mine de le recevoir comme un coup de poing. Je la vois qui rit de bon coeur.
Je rentre dans les toilettes et attrape le combiné sur ma droite, oubliant que je n’ai plus qu’une main valide. Je laisse pendre l'appareil au bout de son fil et saisis ma carte de la poche avant droite de mon pantalon d’épouvantail. N’importe quoi. Ces vieux ringards en costard qui ne connaissent rien à la mode...
Mais bon, Villars, je lui pardonne. Comment en vouloir à cet homme qui a passé sa vie entière à sauver celle des autres et tant de fois la mienne . Il a été au chevet de tant de mes compagnons d'autrefois...Alfred, Key, le commandant... Qu’a-t-elle bien pu devenir ?
— « Enfin bref, ne pense plus à tout cela. Crois-tu que ces gens pensent à toi aujourd’hui ? Tu te méprends, mon jeune ami. » me dis-je tout bas, comme une prière pour chasser ces fantômes de mon passé qui me hantent de temps à autre, au détour d’une ruelle, derrière chaque salopard que je descends, à la sortie de tous les bars, dans le lit de toutes les catins de la galaxie … Et ce cliquetis ignoble, cette mâchoire aiguisée, cette créature qui me rendit infirme à tout jamais, avant de me donner mes lettres de noblesse… enfin. Tous trembleront à l’écoute de mon seul nom.
Je deviens fou… je sursaute et introduis la carte dans la machine. Je saisis le combiné et le cale sur mon épaule pour composer le numéro de mon employeur, à savoir le siège social de la guilde des commerçants les plus puissants de l’univers exploré, ce que l’on appelle communément l’« union terrestre ». Pas de tonalité. Je regarde l’écran à cristaux liquide qui m’indique que ma carte n’est pas valide. Aurais-je oublié de faire la mise à jour ? Comme c’est pénible, ces trucs. Maintenant, on vous donne une carte pour tout. Identification, paiement, assurance, permission de voyager dans le système de l’Union Terrestre, carte d’accès au réseau informatique, aux stocks de nourriture et d'eau, etc. tout quoi.
Seconde tentative. Là encore, raté. Je risque gros à me balader avec une carte défectueuse. Je suis équipé de jouets interdits au public. Il faut une autorisation spéciale pour utiliser une paire de cosmoguns Whatsup 9 cadencés à 12 coups par seconde. Même problème avec le Skylab. Je ne peux le démarrer sans cette fichue carte…
Gabrielle pourra sans doute me dire depuis son terminal ce qui ne va pas avec ce bout de plastique. Je raccroche rageusement le combiné sur l’appareil qui manque de se décrocher du mur. Je me dirige vers la sortie, d'un pas décidé, et suis alors frappé d’une stupeur que j’ai du mal à ressentir tellement elle est violente. Le spectacle me pétrifie. Tout, autour de moi, a changé. Le Tequila Sunlight n’est plus que l'ombre de lui même. Il semble s'être complètement vidé en l’espace de quelques minutes. Tout est parfaitement rangé et calme, comme si le bar n’avait jamais ouvert ses portes cette nuit. Ils ne sont tout simplement plus là. Plus personne, je suis seul.
J’ai un mauvais pressentiment. Je me dirige vers la porte d’entrée. Peut-être Villars m’attend-il dehors ? Qu’est-ce qui a bien pu pousser tous ces gens à quitter les lieux aussi vite ?
La porte est ouverte. La rue est déserte, elle aussi. J'observe un instant les gouttes de pluie qui viennent marteler le sol gris des trottoirs découpé des lumières multicolores que renvoient les enseignes lumineuses surplombant les toits d'en face. Rien d'anormal à l’horizon. Je rentre à nouveau dans le bar et manque de défaillir. La salle est envahie de chandelles dont les flammes vacillantes s’animent de mille reflets scintillants alors que mon regard balaye la pièce.
Le souffle court, je pose ma main valide sur le canon de mon arme. Je lance un « C’est ici, la surprise-party ? ». Je pense que j’ai peur, mais tente de ne surtout rien laisser transparaitre. Il reste une zone d’ombre, dans un coin, d’où s’échappe un bruit sinistre que j'identifie aussitôt. Le bruit que fait Jack lorsqu’il approche. Alors, voilà que tout ça recommence...
Je le vois qui arrive. L’affreuse tête de mort roule à mes pieds avant de s’asseoir sur sa mâchoire inférieure en faisant claquer ses dents. La petite bougie que contient le crâne s’allume dans un crépitement. Je me penche vers mon macabre compagnon qui me salue dès lors de son habituel « Bonjour, Ramis. »
Je souris, m’assieds en tailleur devant la tête et lui réponds « Bonjour, Jack. »

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