Elle ouvre de grands yeux horrifiés lorsque nous arrivons aux portes de ce que l’on pourrait définir comme mon territoire. La navette qui s’est posée là il y a
plusieurs années n’a plus jamais bougé. Elle trône sur le terrain défoncé, telle une sentinelle intemporelle, au milieu des carcasses de véhicules disparates et d'anciennes caisses de vivres
abandonnées.
Je chasse sans conviction un vieux chien couvert de boue, qui nous empêche d’accéder à une hideuse baraque aux murs torturés par les vents destructeurs, qui viennent régulièrement réclamer leur
tribu de planches pourries. Je me suis toujours demandé comment le toit de tôle rafistolé et mangé de rouille parvenait à ne pas s’effondrer. Je déverrouille le cadenas sommaire qui fait office
de serrure et invite la jeune femme à entrer. L’intérieur n’est guère plus reluisant. Un matelas miteux est jeté à même le sol et pour tout mobilier, quelques chaises et une grande table longent
un mur, recouvert d’objets usuels en tout genre. Seul le coffre de survie récupéré à bord de la navette dénote quelque peu, au sein de cette atmosphère d’un autre temps. J’allume la lampe à
pétrole accrochée au sommet d’une vieille poutre et saisit une bouteille de vin entamée. J'attrape deux petits verres et invite Stelly à s’asseoir. Elle parait déroutée et affligée. Je
remplis les verres en l‘observant attentivement.

Je sais pertinemment qu’elle ne comprend pas, qu’elle ne reconnaît pas en moi celle qui fut si digne de son affection autrefois, et j’éprouve un malsain plaisir à
la laisser extrapoler sur ce que je semble être devenue.
— Comment se fait-il que tu te retrouves ici, Stelly ? Elle balaie du regard les alentours en se tordant les mains.
— Je vous cherchais.
— Tu me cherchais ? Mais pourquoi ? Elle pousse un long soupir fatigué.
— C’est compliqué… les choses ont tellement changé, vous savez…
Je ne suis pas vraiment sûre de vouloir entendre ce qu’elle va me dire. Je n’ai pas envie de connaître les raisons de sa venue. Je vis sans espoir et sans buts depuis trop longtemps, mais surtout
sans le fardeau épuisant de ma culpabilité. Ici, je ne suis personne. Je n’ai aucune obligation ni aucune responsabilité. Jamais de choix à faire. Aucune vie ne dépend de mes actes et je pourrai
mourir sans gloire au fond d’un bistrot mal famé sans que personne ne remarque rien. Je me complais depuis trop longtemps dans ce mode de fonctionnement solitaire et égocentrique. J’ai appris à
vivre avec ce mépris de moi-même. Je vide mon verre d’une traite, furieuse que cette gamine vienne détruire ma forteresse. Je lui en veux déjà pour tout ce qu’elle va faire voler en éclat.
— L’Arcadia est devenu ma prison, murmure-t-elle.
Le nom du grand vaisseau résonne en moi comme autant de souffrance et de désespoir. Je me lève d’un bond.
— Je ne veux rien avoir à faire avec tout ça, Stelly. Je te ramène à ta navette.
— Vous ne pouvez pas faire ça ! Je n'y retournerai pas ! Gémit-elle en se redressant. Une étrange colère s’insinue en moi. Je ne veux pas faire partie de cette histoire.
— Je suppose que tu es venue seule ?
— Oui, j’ai pris une navette de patrouille, et j’ai piraté le journal de bord de l’ordinateur. J’ai cherché le signal correspondant aux navettes qui ont quitté l’Arcadia le jour de votre
départ, puis j’ai volé le module correspondant. Je blêmis
— Je n’ai jamais déconnecté l’unité de suivi des trajectoires…
— Exact. Et le signal m’a mené droit sur cette planète.
Je suis sidérée. Pourquoi n’ai-je pas pris cette précaution élémentaire ? Peut-être parce que jamais je n’aurais pu imaginer que quiconque tente de retrouver ma trace. Soudain, un détail me
revient à l’esprit.
— Mais ce jour-là, deux navettes ont quitté l’Arcadia…
Elle semble hésiter, mal à l’aise, et saisit le verre de vin déposé à son attention. Son regard est fuyant.
— Je ne savais pas. Je suppose que j’ai eu de la chance de tomber sur le bon module.
Elle éclate d’un petit rire étrange et goûte le vin en grimaçant.
— Pouah ! Il est infect !
Une étrange suspicion s’empare de moi. Mais je vis depuis si longtemps au milieu des pires truands de l’univers que ma paranoïa me fait sourire.
— Je te ramène, Stelly. Il est hors de question que tu restes ici.
— Très bien, mais je vous demande une faveur, une seule. Vous me devez bien ça. Vous devez bien ça à la petite fille que vous avez abandonnée il y a huit ans. Une petite fille qui vous
aimait et que vous…
— Très bien, très bien. Inutile d'en dire davantage. Que veux-tu de moi ?
Un bref silence s’abat, entrecoupé des cris stridents des corbeaux qui se disputent sans doute les restes d’une charogne. Elle lève vers moi des yeux implorants et il me semble revoir durant
quelques secondes la petite fille éperdue qui vient de comprendre que son meilleur ami est condamné.
— Je veux que vous veniez avec moi, à bord de l’Arcadia. Je recule, émue et furieuse.
— C’est hors de question.
— Je vous en prie, Ayana ! Je suis partie à votre recherche dans le seul but de vous ramener.
— Mais, pourquoi ?
Elle hésite un instant et passe une main dans ses cheveux.
— Pour… lui. Elle n’a pas osé prononcer son nom, mais nous connaissons toutes deux la portée de ses derniers mots. Je détourne mon regard, foudroyée par un sentiment depuis longtemps enfoui au
plus profond de ma conscience, mais la jeune femme s’approche de moi et insiste avec une véhémence désarmante.
— Quelque chose a changé en lui depuis que vous nous avez quittés. Et ces dernières semaines ont été pires encore, je ne saurais dire pourquoi... je veux juste que vous acceptiez de le voir
quelques minutes. Il persiste entre vous quelque chose d'irrésolu, ensuite vous pourrez repartir si vous le souhaitez. Je vous en prie !
— À quoi cela servirait-il, Stelly ? Sinon raviver d’anciennes blessures ? Elle perd soudain toute contenance et ses joues s'enflamment imperceptiblement.
— Faites-le pour moi, Ayana, cela lui prouverait au moins que je suis capable de quelque chose ! Les larmes qui roulent soudain le long de son visage me torturent.
— Il ne sait pas que je suis partie à votre recherche. Durant toutes ces années, je ne l'ai jamais entendu prononcer votre nom, mais je sais qu'il ne vous a jamais oubliée, je le voyais dans son
regard lorsque j'étais enfant. Depuis, c'est comme si le temps s'était figé à tout jamais dans les corridors de l'Arcadia... murmure-t-elle en observant ses propres larmes qui s'écrasent en
silence sur le sol poussiéreux . Je suis stupéfaite. Elle est si fragile...elle cherche à lui démontrer sa valeur, tout simplement.J’imagine sans peine la souffrance de la petite fille, face à
cet homme qui doit sans doute profondément l’aimer, mais sans être en mesure de le lui faire partager. Je ne sais que trop combien il lui est impossible de dévoiler ce qu'il ressent.
Notre brève union et ses aveux passés lacèrent soudain mon coeur. Mon dieu, mon départ a-t-il eu tant de répercussions ? Son âme est-elle devenue plus inaccessible qu'elle ne l'était déjà
autrefois ? Stelly, que cherches-tu à lui prouver ? Es-tu venue me retrouver aux confins des galaxies dans le seul but de lui manifester ton amour
?

— Je vous en prie… sanglote-telle de nouveau.
Je n’ai pas le choix. Il faut que j’affronte mon passé. J’ai une dette envers cette enfant. Je ne veux pas la trahir une seconde fois en fuyant pitoyablement mon destin. Je ne tomberai pas si
bas…
— Très bien. Je te suivrai, Stelly. Mais ce soir, nous devrons passer la nuit ici. Le vent s’est levé et les tempêtes sont d’une redoutable violence sur Phtät. Il nous faudra attendre
qu’elles s’éloignent.
Elle se jette dans mes bras et je perçois le parfum sucré de sa peau. Le même qu’autrefois. Je ferme les yeux et soupire en la serrant tendrement contre mon cœur. Elle est si douce. De
nouveau, il me semble pendant quelques furtives secondes qu'elle n'est qu’une délicieuse petite fille, perdue au milieu d’un univers hostile.
Un seau d’eau glacée vient s’abattre sur mon corps à demi nu.
— « Vite, Ramis, fais un bilan de la situation. » me dis-je .
Je ne sais jamais où je débarque après avoir vu Jack, ni quand, ni comment, ni pourquoi. J’ouvre les yeux tandis que l’eau coule encore de mes cheveux, m'empêchant de voir clairement autour de moi. Les murs de la salle où je me trouve sont couverts de carrelage blanc immaculé et une horloge à la sobriété exemplaire m'observe sur le mur d'en face. Elle indique cinq heures. Cela fait probablement plus de deux heures que je suis en plein délire.
À chaque fois, c’est la même chose. Lorsque je parle avec Jack, les minutes s'étirent en heures interminables. C’est vraiment de plus en plus exaspérant. Je me réveille systématiquement dans des lieux inconnus et dans des situations incongrues.
C’est sans doute le cas, cette fois encore, car le réveil a en effet été fort pénible. Je ne comprends pas comment je suis arrivé là, ni pourquoi… Du moins pas encore.
Je suis rassuré cependant de sentir mon corps qui gèle sur place, soulagé de savoir que j'existe encore. Je suis furieux : la tête de mort a bien failli me faire croire à son petit manège cette fois-ci.
Je suis assis sur une chaise. On a enlevé mes bottes, ma veste, mon chandail. Ne me reste que mon pantalon . Quelq'un sort de la pièce en ricanant. Les pas sont lourds et pesants. Un grand costaud sans doute. Il referme la porte derrière lui et laisse tomber le seau un peu plus loin dans le couloir.
Deux néons blafards sont accrochés au plafond, étalant leur lumière nauséause juste au dessus de ma tête. On m’a menotté les mains derrière le dos. Ah, les crétins… s’ils savaient.
Mais je fais comme si j’y croyais, histoire d’en savoir plus. Je décide de hurler au beau milieu de la salle, dont l’acoustique parait bonne
— « Il y a quelqu'un ? Je suis chasseur de primes pour le gouvernement commercial de l’union terrestre ! Laissez-moi partir ! Ma carte est dans la poche de la veste que vous
avez dû confisquer ! »
Personne ne répond. J’entends des cris derrière mon dos, ce doit être le couloir. Je perçois le crissement des roulettes métalliques sur un sol en ciment. Je dois être dans un hôpital ou quelque chose qui y ressemble. Le plateau s’approche, puis s’arrête à hauteur de la porte. Un bruit de clefs dans une serrure apparemment imposante. Les pas d’une personne et le grincement du plateau qui se rapproche. Le serviteur métallique s’arrête à hauteur de mon épaule et la personne qui l’a poussé jusque-là tire le linge vert stérile du … plateau chirurgical !
Pas de doute, cette fois, je pense qu'on va essayer de me faire parler.
— « J’espère que la vue de ces doux instruments vous rendra coopératif, Monsieur Ramis. » dit une voix féminine, qui aurait pu être fort séduisante si je ne l’avais ouïe dans de telles circonstances. La jeune femme sort de la salle et referme la lourde porte avant de me jeter
— « Le docteur arrive tout de suite, réfléchissez bien. Lorsqu‘il touchera au plateau, il sera trop tard… »
Je ne peux m’empêcher de rétorquer
— « Dommage que je ne puisse te voir, tu as une bien jolie voix . Lorsque je sortirai d’ici on pourrait aller boire un verre, si tu veux. Je fais la peau à ton docteur, je trouve mes fringues et on se retrouve à la sortie. J’en ai pour dix minutes. »
Qu’est-ce que je peux être idiot parfois . Villars a bien raison.
Avec mon implant défectueux, je suis dans un sacré pétrin. Il me faudra sans doute plus de dix minutes...
Enfin, voyons ce que le docteur va me demander… Franchement, appeler un tortionnaire « le docteur », je trouve ça vraiment tarte…
Des pas dans le couloir. Des semelles de crêpe, des mocassins de mauvaise qualité sans doute. Mais qu’avons-nous dans le plateau, au fait ? Je me penche autant que les entraves me le permettent. Des scalpels de toutes les tailles, une scie sternale, des fers crochetés, des pinces à clamper. Oh… tout ce matos rien que pour moi, ça me fait délirer…
— « J’espère que vous êtes en forme, Ramis », me dit une voix un peu rauque qui se veut peu rassurante et volontairement virilisée pour l’occasion, alors que la lourde porte se referme de nouveau. La partie commence.
— « Je me porte à merveille, comme vous pouvez le constater. Alors, par quoi commence-t- on, docteur ? »
Il apparaît devant moi et saisit un dossier posé sur un meuble métallique à ma gauche sur lequel il griffonne quelques mots, puis jette un coup d’œil sur les instruments préparés à mon intention par son assistante à la délicieuse voix. Il dresse un rapide inventaire, attrape le stéthoscope et m’ausculte.
— « Bien, vous m’avez l’air en état de subir l’intervention… Mais d‘abord, mettons un peu de musique, voulez-vous ? »
— « Je suppose que mon avis vous indiffère »
— « Tout à fait, jeune homme, vous avez parfaitement raison… »
Il se dirige vers le meuble métallique, ouvre une porte et sort un lecteur de micro disques musicaux qu'il met aussitôt en marche. Après une brève hésitation, l'appareil se met à cracher un vieil air de rock’n’roll qui inonde l’atmosphère paisible de la salle.

Le docteur se tourne vers moi, commence à remuer les genoux avec un sourire hideux.
— « Ça, c’est Elvis… Un vestige de cette époque où l’homme savait faire de la musique, vous connaissez ? »
— « Qu’importe ? Vous dansez à contre temps. Finissons-en vite avant que vous ne me donniez l’envie de vomir ».
Le docteur baisse le volume de l’appareil, qui laisse un fond sonore particulièrement désagréable à mon goût.
— « Je vous donne raison », scande-t-il du haut de sa haute stature squelettique et dégingandée
— « mais reprenons depuis le début, et faisons connaissance »
— « faites donc ça, pantin »
— « je ne répondrais pas tout de suite à vos provocations, nous avons tout le temps pour ça… »
Il se saisit à nouveau du dossier et entreprend sa lecture. Il parcourt les pages à une vitesse impressionnante. Je me demande quelle synthèse il va retirer de toute cette paperasse.
Il jette soudain le tas de papier à terre, et commence à tourner autour de ma chaise, d’un pas lent et bruyant, encore à contre temps avec Elvis… Il va finir par me rendre malade.
Il s’arrête enfin devant moi.
— « À ce jour, les services médicaux de l’union terrestre vous donnent, selon votre photographie cellulaire, l’âge de vingt-trois ans. On a trouvé dans votre sang de nombreuses traces d’antioxydants utilisés par les explorateurs galactiques, substance illégale si vous n'êtes pas en possession d'un permis spécial. Ceci ne nous permet donc pas de savoir à ce jour quel est votre âge véritable.
Pour ce seul délit vous avez écoppé de 124 années d‘emprisonnement.
239 cadavres de membres de l’U.E portent votre signature, ce qui vous a valu une peine cumulable de 794 années d’emprisonnement.
Vous avez été également condamné pour les faits suivants : vol à main armée, séquestration, extorsion de fonds, chantage, vol en réunion, détention d’armes illégales ou contrôlées, conduite sans permis, pilotage sans permis, refus d’obtempérer, refus de délation, vol d’un appareil expérimental de l’union terrestre ( pesant des millions ).
Vous voilà donc acquéreur de 1354 années de cachot que vous ne purgerez qu’en partie, étant donné que l’on meurt tous un jour. »
Ce pitre commence à me saouler. Il doit avoir envie de me demander si je suis fier de tout cela… Je ne regrette rien, d’ailleurs il ne tardera pas à s’en apercevoir.
— « Bien, très chouette exposé que je me ferai un plaisir de vous aider à compléter. Mais pour l'heure je vous demande de bien vouloir me libérer. » dis-je.
Il pose son pied sur la chaise, entre mes deux jambes et se penche vers moi. Je peux constater à cette distance qu’il porte des lentilles anti UV, preuve que nous sommes encore sur Amoiria.
— « Où diable avez-vous appris à faire tout cela, monsieur Ramis ? Qui vous a appris à piloter un bâtiment de guerre ? »
— « Je regardais des dessins animés japonais étant enfant… c’est là que j’ai tout appris. »
— « Vous vous croyez couvert par les membres de l’union, n’est-ce pas, Ramis ? »
— « Je pense qu’il est mauvais de se frotter à l’un de leurs agents, monsieur… »
— « Kavinsky… Docteur Kavinsky » me lance-t-il fièrement .
— « J’ai entendu parler de vous… Vous travaillez pour… »
— « Pour l’union terrestre. Et oui, nous sommes du même bord. C’est le consortium qui m’a demandé de vous interroger… » ricane-t-il, sans se douter un instant que ces menottes ne me retiendront plus très longtemps dans ce cachot blanchâtre .
Il pose alors un pied sur mon torse et m’assène un coup qui me fait tomber à la renverse. Ma tête heurte violemment le carrelage glacé et mille chandelles défilent devant mes yeux. Avant que je ne reprenne complètement mes esprits, le toubib relève la chaise. J’ai la tête qui tourne et la laisse tomber en avant.
— « Il ne faut pas faire de mal à sa puce. C’est interdit. Si tu t’étais confié à ton avatar, tu n’en serais pas là… »
Je ne comprends rien à ce qu’il raconte.
— «Tu sais, je te tutoie parce qu’on est en train de devenir intimes toi et moi, il n’est aucune partie de ton corps que je ne puisse explorer avec ces quelques instruments. Crois-le ou non, je suis très adroit et j’obtiens toujours ce que je veux. » crache-t-il avec nonchalance .
— « Que voulez-vous ? »
— « Mais tout… Mon jeune ami. Vide ton sac.»
— «Je n'ai absolument rien à vous dire.»
— « J’ai hâte de tester ma nouvelle lame de douze, tu ne m’en veux pas, j’espère… »
— « Attendez ! Un aussi joli corps que le mien ne peut être plus abîmé qu’il ne l’est déjà… Je vais vous dire ce que je sais à l’oreille. Mais avant il faut que vous sachiez que si je vous donne des informations, je devrai vous tuer. »
Ce n’est pas une bonne idée de menacer un type armé d’un scalpel. Le docteur plonge sa lame dans mon pectoral droit, redresse la lame et la tire vers lui jusqu’à en discerner la forme à travers ma peau. Je hurle. Au moins pendant ce temps-là, Elvis ne me casse pas les oreilles. Mais bon dieu, ça fait mal !
— « Ravelyn, petit enfoiré. Que sais-tu au sujet de Ravelyn ? »
Je crache par terre et plonge mon regard dans le sien.
— « C’est lui qui a fait voler les plans des téléporteurs de l’union. », dis-je en suffoquant alors que le doc fait tourner le bout de ferraille acérée dans ma poitrine.
— « Il veut les troquer contre quelque chose, je ne sais pas encore quoi. Tout ce que je sais, c’est que les Humanoïdes ont contacté Ravelyn pour l’échange il y a quelques jours. »
Le docteur semble abasourdi par cette nouvelle. Il retire la lame et la jette sur le plateau. Je saigne abondamment. Il va falloir que je fasse vite. Il commence à faire les cent pas devant moi et réfléchit à voix haute
— « Ravelyn est membre permanent du conseil d’administration de l’union terrestre. Qu’y a-t-il de si important qu’il puisse désirer en échange de la seule avancée technologique que ne possèdent pas les humanoïdes et qui nous protège encore ? »
— « La conversation que j’ai pu capter parlait d’un langage crypté que les humanoïdes sont incapables de déchiffrer pour l’instant. Ils ont parlé d’une boite ou quelque chose dans le genre. Une boite noire… »
Je sens que je vais mal…
— «Je perds beaucoup de sang, Kavinsky, je vais pas tarder à tourner de l’œil… »
Un étrange sourire déforme alors les traits creusé du docteur qui se penche tout près de mon visage
— « Dis-moi encore une chose. Où as tu traîné tes guêtres pendant toutes ces années, avant de venir semer le chaos chez nous ? Ensuite, je te laisse tranquille… »
— « Allez vous faire voir ! Relâchez-moi immédiatement si vous voulez voir le soleil se lever ce matin. ».
Le toubib éclate d'un rire gras. Etonnant qu’il ne s’envole pas en crachouillant autant de décibels, vu sa maigreur. Il saisit alors une lame de calibre deux d’une main et de l’autre attrappe mon visage par le menton, chose que je déteste par-dessus tout. Il pose la pointe sous mon œil. Je sens que je ne vais pouvoir me contenir plus longtemps.
À mon avis, cette marionnette ne sait rien des véritables motivations du conseil. Il faut que je m’en débarrasse au plus vite. Et puis, c’est vrai, j’ai un rendez-vous galant avec sa charmante assistante. Sa lame parcourt alors mes traits, lentement.
— « Sais-tu que l’on m’a donné l’ordre de réussir là où tous les autres ont échoué, coûte que
coûte ? Dis-moi d’où tu viens… »
— « Tu as raison, on va devenir intimes, Kavinsky, car tu vas comprendre de quoi est capable un ancien combattant de... l'Arcadia ! »
Du pouce de la main droite, j’actionne le mécanisme d’éjection de mon implant, qui tombe en l’espace d’un « pshit » rassurant. L’acide ne l’a pas grillé, sauvé…
Je balance un coup de tête dans le nez du docteur. À première vue, il peut dire adieu à son arête nasale. Elle doit traîner un peu plus loin. Je me relève, tenant dans ma main l’implant, suspendu par les menottes comme une montre à gousset.
— « La bannière de l'Arcadia, ça te rappelle quelque chose ?! »
Je hurle comme une bête, je perds tout contrôle et me jette sur lui en poussant des cris enragés.
Il est sonné, mais ne peut plus empêcher la violence d’affluer. Je suis déjà à genoux sur la poitrine de mon tortionnaire et lui brise le visage à grands coups de bras en ferraille. Les pommettes volent en éclat, puis les arcades. Je déchausse les dents par lot de trois. Il ne peut rien faire, même pas crier. Il est inconscient , voire déjà mort. Mais ça ne fait rien, il faut que ma rage exulte ou je risquerais un jour de blesser Gabrielle, ou Villars, ou quelqu'un d’autre. Lui, il le mérite.

— « C’est à cause de bâtards dans ton genre que je suis ce que je suis ! »
Je hurle de plus belle, mais lui n’entend plus rien. Sa mâchoire se décroche en éclaboussant les murs propres de son univers malade. Puis je lâche l’implant, attrape sa tête et la cogne violemment sur le sol jusqu’à sentir un tas d’os humide et tiède sous mes doigts.
J’erre depuis tant d’années sans buts précis et sans envies. Je ne me souviens plus quand j’ai eu le désir de vivre pour la dernière fois. Je baisse les yeux sur le verre de whisky frelaté, déjà à moitié vide, posé sur le comptoir collant et poussiéreux de ce bouge enfumé.
Le rire gras d’un marchand d’armes de contrebande éclate sur ma droite. Le patron de ce trou à rats aligne sans conviction des bouteilles d’alcools inconnus sur les étagères sales, un vieux mégot coincé entre ses dents jaunies.
J’observe en silence les piliers de bistrot qui m’entourent : des voleurs, des clochards, d’anciens soldats reconvertis aux plaisirs insipides des jeux d’argent, des paumés noyant leur médiocrité dans les spiritueux et les drogues de mauvaise qualité. Il semble que toute la lie de l’humanité s’est donné rendez-vous dans ce coin perdu de l’univers. Je me demande à chaque fois ce qui peut bien me pousser à revenir ici, mais je suis incapable de trouver une réponse cohérente.
Subsiste-t-il d’ailleurs une quelconque parcelle de cohérence dans mon cerveau embrumé ?
J’avale une nouvelle rasade du liquide, dont l’amertume me fait grimacer et indique au tenancier de me resservir. Il bougonne quelque chose et s'exécute avec mauvaise humeur. Cela attire l’attention du crétin au rire tonitruant. Il se rapproche du comptoir, me gratifiant des forts effluves de transpiration qu’il dégage. Je me redresse, espérant le dissuader de m’adresser la parole, mais c’est peine perdue.
— Alors, on boit des trucs d’homme ? grince-t-il en s’installant à mes côtés.
Ne pas répondre. Je sais où cela me mènerait. Ne surtout pas répondre.
— T’as une sacrée descente, dis moi !
Son haleine faisandée me donne envie de vomir. Je réajuste la capuche noire qui me protège des regards inquisiteurs de l’assemblée, soudain fort curieuse de ce qui se passe par ici. Le marchand d’armes s’ennuie ce soir. Il a décidé d’insister.

— Pourquoi te caches-tu là-dessous ? T’as peur de quoi ? Allez, laisse-moi voir à quoi tu ressembles.
Il avance sa grosse main calleuse. Bon sang. Je n’avais pas envie de cela ce soir… Je bloque son geste d’une main ferme, sans daigner le regarder. La foule est médusée. Les badauds indiscrets s’approchent, heureux de pouvoir bénéficier du spectacle qui s‘annonce. L’homme recule, blessé dans son orgueil puant d‘hormones masculines.
— Oh ! On fait sa pucelle effarouchée… Allez, laisse-nous voir ce que tu caches là-dessous...
Je me lève et me débarrasse calmement de ma cape, que je jette au loin, sous l’œil incrédule et inquisiteur des spectateurs.
— À quoi tu joues ? lance le truand, avec une moue dédaigneuse et menaçante.
— Je ne joue jamais.
— Alors ça ! Pour qui te prends-tu pour me toiser de la sorte ? Je vais t’apprendre comment une femme doit se comporter avec un homme.
Il tente de me saisir le bras. Je lui assène un violent coup de poing en plein visage. Ma féminité lui a sans doute laissé présager qu'il n'était pas utile de se méfier. Lourde erreur de jugement, une fois de plus.
— Ah ! Garce ! Tu vas me payer ça !
Il s'élance vers moi, mais je l’esquive sans difficulté et une brève empoignade s‘ensuit, sous les cris de jubilations de la foule surexcitée. Il est lourd et maladroit, et je parviens sans mal à le rouer de coups de pieds. Sans doute l’habitude de ces altercations sans saveur, que je semble provoquer malgré moi dès que je sors de mon trou. Je finis par le jeter à terre, un bras plaqué dans le dos, alors que sa face puante s’écrase sur le sol inégal. Son souffle rauque et irrégulier me fait penser à celui d’un phoque échoué.
— Tu ne parleras plus jamais de cette façon à une femme, lui dis-je à l'oreille.
Il pousse un gémissement pitoyable, tandis que je savoure avec un plaisir malsain ce furtif instant de triomphe. Je frappe d’un coup sec son avant-bras vers l’extérieur et un horrible craquement résonne. Il rugit de surprise et de douleur.
— Aaaaah ! Elle m’a cassé le bras ! Elle m’a cassé le bras ! glapit mon agresseur, en se tordant comme un ver. Un pesant malaise surnage dans l’assistance, qui se disperse avec un murmure nerveux et désapprobateur, abandonnant la victime qui se relève en me dardant d'un regard effaré. Il ne m’intéresse déjà plus. Je vide d’une traite mon verre et jette quelques pièces sur le comptoir, sous l'oeil menaçant du patron, qui grommelle je ne sais quelle insulte locale.
Je récupère ma cape, ajuste la capuche qui me permet un salutaire anonymat et passe la porte, escortée par les admonestations d’un homme qui n’osera plus jamais croiser mon chemin.
Dehors, le vent s’est levé et le ciel vomit une couleur brune et sale, comme presque tous les jours. Je croise quelques ivrognes, qui me reconnaissent et me saluent amicalement. La désolation de cette planète indépendante est pathétique. La plupart des colons n’ont plus les moyens de rentrer chez eux, ce qui est sans doute un moindre mal. Lorsque le gouvernement de l’union terrestre s’est aperçu que les ressources de Phtät étaient dérisoires, il a tout bonnement abandonné ces hommes à leur destin, cessant tout ravitaillement et excluant tout rapatriement. Les trafiquants ont immédiatement saisi le filon et sont devenus les maîtres des lieux. Ils sont d’ailleurs les seuls à pouvoir aller et venir à leur guise, les combustibles nécessaires au fonctionnement des vaisseaux étant inexistants sur Phtät. Il n’est en outre pas rare de croiser des moyens de transport aussi rudimentaires que les chevaux, ou quelques vaches squelettiques tractant d‘étranges véhicules rafistolés de toutes parts, qui brinquebalent le long des routes défoncées leur chargement hétéroclite.
Le ronflement nerveux d‘un petit équidé à la robe clair m‘arrache un triste sourire. Quelle ironie, la plus ancienne conquête de l’homme, partout ailleurs frappée d’extinction, recouvrant ici toutes ses lettres de noblesse, ou presque… l’animal secoue la tête en découvrant ses dents dans une grimace agressive lorsque je passe à sa portée, les oreilles plaquées le long de son encolure décharnée. Je le repousse d’une main distraite et, comme chaque fois, il semble brièvement paniqué et recule vivement en roulant des yeux blancs.

Un malaise sournois s’insinue bientôt en moi, m’incitant à me retourner à intervalles réguliers.
Une étrange intuition. Cela n’était pas arrivé depuis fort longtemps… Je déverrouille discrètement la sécurité de mon arme, tout en poursuivant mon chemin. J’accélère le rythme et change de direction à plusieurs reprises. Rien n’y fait. Je souris et me dissimule brusquement dans un renfoncement sombre. Mon instinct ne m’avait pas trompé. Une silhouette rapide ne tarde pas à se glisser dans la pénombre qui s’étend devant moi. Je bondis, plaque sans mal mon suiveur au sol, le canon de mon arme sur son crâne.
— Qu'est-ce que tu me veux ?
Je reste interdite et écarquille les yeux sur une très jeune femme aux cheveux courts.
Le temps semble suspendu. Elle s’accroche à mon poignet, essoufflée, terrifiée. Elle tente de parler, mais mon avant-bras qui écrase sa trachée l’en empêche. Je réalise soudain que son visage ne m’est pas inconnu, et recule légèrement afin qu’elle puisse reprendre son souffle. Elle tousse douloureusement et bredouille quelque chose.
— Pourquoi me suivais-tu ? dis-je rageusement.
— Ayana, ne tirez pas !
Je suis abasourdie. Je n’ai plus entendu prononcer mon nom depuis ce qui me semble être des siècles. Comment une si jeune femme peut-elle le connaître ? Un pan entier de ma vie ressurgit des méandres de mes souvenirs. Je relâche mon étreinte, sans cesser de pointer mon arme contre son front trempé de sueur.
— Qui es-tu ? fais-je, d’une voix blanche.
— C’est moi, Stelly.
Je laisse tomber mon arme, atterrée, tandis que des milliers d’images enfouies au plus profond de moi m’assaillent dans un chaos et une confusion dantesque. Je ne peux détacher mon regard de ses grands yeux bleus, qui m’implorent en silence. Je reconnais en elle la petite fille si triste que j’ai abandonnée sans même un adieu. Ses traits légèrement durcis par l’adolescence sont toujours aussi fins et délicats, sa bouche fragile, l’ovale parfait de son visage… Je suis terrassée par une émotion que je pensais disparue à jamais. Les mots s’étranglent dans ma gorge.
— Mon Dieu, Stelly…
Elle sourit et je l’aide à se redresser. Je pose une main sur sa joue comme pour vérifier que je ne suis pas victime d’une hallucination et l’enlace dans un élan de tendresse dont je me supposais incapable.

Elle rit doucement en s’écartant avec un léger embarras.
— Vous êtes toujours aussi aimable avec les étrangers ? plaisante-t-elle
— Je suis désolée, j’ai cru que… mais bon sang, que fais-tu sur cette planète ? C’est sans doute la plus mal famée de tout l’univers ! Elle a de nouveau un petit rire cristallin.
— Je pourrais vous poser la même question. Je n’aurais jamais pensé vous retrouver ici.
J’acquiesce d’un hochement de tête en l’aidant à se relever. Je suis déstabilisée par sa haute stature, qui égale la mienne. Elle est maintenant une jeune femme aux jambes sveltes et élancées, et sa coupe de garçon lui confère un charme pétillant. Sa taille fine est ceinte par une large sangle de cuir et un corsage lacé laisse outrageusement deviner sa poitrine. Elle est magnifique. Elle remarque mon regard et hausse les épaules en souriant.
— J’étais une enfant lorsque vous êtes partie. Ce n’est plus le cas. Je lui rends un sourire mitigé.
— Suis-moi, Stelly, il ne fait pas bon traîner dans les ruelles désertes de cette ville.
Je ramasse mon arme et lui indique le chemin à suivre.
— « Que suis-je en train de faire, Jack ? »
— « Peut-être rends-tu le monde meilleur… »
— « Que fait-on ici ? »
— « Cela fait trois années déjà que tu me poses à chaque fois la même question. » répond le crâne. S’il pouvait sourire, je pense qu’il le ferait.
— « Ma carte ne passe pas dans ce monde, on dirait… Tout cela n’a donc rien de réel ? »
— « Absolument rien. Je ne me donne plus la peine de recréer ton univers, maintenant. L’heure approche.Mais dis moi, qu'as-tu appris sur Ravelyn ? »
Sa question me parait incongrue. Presque mécanique. Je me demande si je dois répondre ou tout garder pour moi. J’essaie de contourner le problème, car depuis peu, il me semble que Jack tente de plus en plus souvent de me tirer les vers du nez.
— « Rien de plus que la dernière fois qu’on s’est rencontrés. Sinon qu'il a mis ma tête à prix. Piotr me l’a dit ce soir avant de claquer. »
La tête de mort se laisse tomber sur le côté et se met à rouler autour de moi, puis s’arrête derrière mon dos, avant de revenir à l’attaque.
— « Tu te souviens de notre première rencontre ? » demande-t-il tandis que j'observe les deux trous béants de ses orbites derrière lesquels tremblote la flamme jaune de la bougie, lui conférant presque une illusion de vie ...
— « Tu venais de te faire arrêter par les forces armées de l’union terrestre… » renchérit-il .
— « Après l’attaque d’un convoi de fonds, je me souviens. Tu m’as dit que tu… »
— « Étais ton seul ami. Je sais que tu te souviens. Mais aujourd’hui, les choses ont changé.A chaque fois, je t’écoute raconter tes petits problèmes et cela me fatigue. Rien ne sort. Rien de rien. Tu ne m'as jamais parlé de toutes ces années durant lesquelles tu as disparu sans donner le moindre signe de vie. Où étais-tu ? Avec qui ? Comment t’es-tu retrouvé sur une des planètes de l’union terrestre ? »
Le ton qu’emploie Jack ne me plait pas le moins du monde. Il ressemble à celui de ces soldats qui m’ont cuisiné il y a trois ans lorsque les Forces de L’U.T. m’ont coincé dans le système Uriath, placé sous sa juridiction. J’avais pourtant tout prévu. J'ai tout de même descendu la moitié de leurs troupes avant de me faire tirer dans le dos. Villars a été contraint de fuir à bord du Spartacus avant de le dissimuler quelque part, je ne sais où. Je pense qu’il n’aurait pas pu endurer le « traitement » réservé aux voleurs.
Je remercie d'ailleurs le capitaine de m’avoir appris à rester digne dans ces circonstances. Son enseignement m’a été salutaire à bien des reprises, malgré tout.
— « Ne crois jamais ce que tu vois ou entends, mais ce que tu ressens. Ton instinct est l’arme la plus puissante que tu possèdes face à n'importe quel ennemi. Ainsi, tu sentiras arriver le danger et tu n’auras plus qu’à l’attendre… »
Mais toi, Herlock, tu as trop attendu cette fois-ci à mon gout. Tu aurais mieux fait de préserver l'unité de tes troupes et ramener le commandant au lieu de recruter ces hordes de pirates, avides d’or et de sang.
— « À quoi penses-tu ? » demande Jack.
— « Je pense qu’il est temps, comme tu l’as si bien dit. L’heure est proche. »
Le crâne tombe et roule devant moi avant de se redresser à nouveau avec une attitude qui pourrait s'apparenter à de la surprise.
— « L’heure de quoi ? »
Je me relève et fixe la tête de mort droit dans les orbites, puis je m’étire.
— « L’heure de me débarrasser de toi, Jack ! »
Je hurle de toutes mes forces en décochant un coup de pied magistral dans la mâchoire de cette immonde relique qui vole en éclat.
— « Goooooal ! »
Les chandelles qui ornaient la pièce s’éteignent les unes après les autres avec une rapidité effrayante. Je suis dans de beaux draps. Est-ce que je vais pouvoir rentrer chez moi, maintenant ? Jack n’existe plus et me voilà paumé dans un univers qui me dépasse. J'ai une fois de plus manqué de discernement. Décidément, je n'apprendrai jamais...
Une sourde panique me gagne alors et je cours vers la porte du Tequila Sunlight, ou du moins de sa copie. Je pousse en hâte le battant sur... le vide. La rue a disparu. Il n’y a plus rien que l'obscurité et le néant. J'avance prudemment un pied dehors et il me semble marcher sur du coton. La porte derrière moi se referme, et lorsqu’elle claque, laissant son souvenir dans un bruit assourdissant, elle m'abandonne à la pénombre, immense, froide, déserte, vide...
Je m'aperçois alors que je ne ressens plus rien. Je n’ai ni chaud, ni froid. Je ne sais même pas si je porte encore des vêtements. Je tente de parcourir mon corps de ma main, mais ne trouve que le vide. Est-ce parce que j‘ai perdu le sens du toucher ou tout simplement parce que je ne suis plus ? Je fais parti du néant… tant pis.
Le silence est soudain déchiré par le claquement intempestif des mâchoires de Jack. Il revient. Comment a-t-il pu échapper à mon coup ? Je tente de courir, mais je n'avance pas d'un centimètre. Le bruit se rapproche et se fait de plus en plus entêtant. J'essaie d'en localiser la provenance en vain. Il fait si noir que j'ai l'impression d'être aveugle.
Il me semble que l'immonde crâne tourne autour de moi dans une valse incessante qui pourrait me faire frissonner si je le pouvais encore.

Il stoppe enfin sa course face à moi dans un sinistre claquement qui s'accélère de plus belle et résonne comme une menace.
La chandelle contenue dans la cavité qui autrefois abritait son cerveau s'embrase soudainement. La lumière qu’elle dégage ne me permet pas de savoir si je suis entier ou si je ne suis plus qu'une entité éthérique désincarnée. Je me rappelle l’histoire du Horlà, que j’ai lue dans les quartiers du capitaine. Je suis dans la merde. Jack a-t-il décidé de se venger ?
— « Tu te demandes ce que je vais faire de toi, maintenant que tu as déclenché les hostilités, mon ami ? » demande la tête de mort.
Je tente de répondre, mais aucun son ne sort de ma bouche, si j’en ai encore une.
Les claquements de mâchoire qui me vrillent les tympans s'arrêtent soudain, pour laisser la place à un long gémissement qui pourrait s'apparenter au râle d’un mourant.
La chandelle pâlit et finit par s'éteindre. La voix de Jack semble alors résonner dans ma tête.
— « Le réveil va être pénible, mon ami… »
Je suis extirpé de mes pensées nauséabondes par une voix familière.
— « Dans quels mauvais draps t’es-tu encore fourré ? », me demande Villars en s’asseyant alors que le serveur dépose le merveilleux nectar à la couleur rubis sur la table en onyx.
Je lui réponds naturellement, sans sous-entendre un « bonjour » ou un « content de te voir ».
— « Ma prothèse est foutue. Un indicateur vendu à ma cible l’a aspergée d’acide. Je sors de ce rendez-vous qui lui a été fatal. Victorieux, comme d’habitude, quoi… »
— « Et toujours aussi modeste. Mon petit, regarde-toi. En plus d’être habillé comme un épouvantail, tu pues les circuits grillés. Tu ne sais plus quoi inventer pour me faire honte lorsqu’on nous croise dans la rue. J’ai une réputation à défendre, moi » dit-il en ne plaisantant qu’à moitié . Son discours me gonfle. Je sens que je vais faire l’impertinent.
— « Je ne vous ai jamais demandé de me suivre, doc… »
— « Oh, le sale petit… », il retient une insulte que je devine gentillette. Il soupire et poursuit avec une contenance agacée.
— « Te suivre ou continuer à supporter cette nouvelle génération de mécréants, je me demande ce qui était le mieux. »
— « Je vous remercie, ça me fait chaud au cœur… », dis-je avec ironie.
Je pose mon implant sur la table et sans ajouter un mot, Villars l’ausculte minutieusement. Il tourne le bras de métal dans tous les sens et ne constate aucune rigidité dans la mécanique complexe, mais surtout pas le moindre réflexe de ma part.
— « Ça a l’air sérieux… aucun stimulus ne semble titiller ton cerveau reptilien. C’est mauvais signe. Le capteur d’ondes cérébrales conçu par Alfred a dû souffrir pendant le combat. »
— « Vous êtes venu à pied ? »
— « D’après toi, cervelle de moineau ? » demande-t-il gentiment.
Ma question est idiote, en effet. Les ports de téléportation interdisent la traversée du passage avec un véhicule si l‘on n’est pas titulaire d‘une plaque de soldat de l‘union terrestre comme la mienne.
— « Mon Skylab n’est pas garé très loin, mais je ne peux plus conduire. Je reviendrai le prendre lorsque vous aurez réglé mon petit problème, doc. »
— « Et à part ça, dans l’ensemble, tout va bien ? Ton travail te plait ? » grince-t-il avec un sourire narquois .
— « Au moins, c’est honnête, comme boulot. »
Il m'interrompt d’un geste de la main et se tourne vers Gabrielle, qui nous observe depuis quelques secondes. Je peux voir à la série de gestes qu’il lui adresse qu’il commande un expresso. Je pouffe en écrasant ma tête au plus profond de mes épaules et Gabrielle fait de même en m’adressant ce regard dont elle seule a le secret. Un mélange de folie, de convoitise et de complicité sans fond. En fait, aucun d’entre nous n’appartiendra jamais à l’autre et c’est sans doute aussi cela qui nous unit. Le respect de notre intégrité sous toutes ses formes et sans tabous. Finalement, je pense que c’est une véritable amie. Villars ne peut s’empêcher de la suivre du regard tandis qu'elle s'affaire derrière le comptoir et me demande alors.
— « Et avec Gabrielle, ça va ? »
Je lui rétorque alors avec un soupçon de mensonge que je suis le seul à croire.
— « On n’est pas ensemble, doc. »
— « C’est vrai, un type aussi modeste que toi ne peut être supporté par personne. »
Il me fait face et plonge son regard dans le mien.
— « Tu n’en as pas marre de faire n’importe quoi ? Tu ne te fatigues jamais de tes petites escroqueries, de tes trafics en tout genre ? Je t’ai vu passer par tant d’étapes que j'ai l'impression d'être ton père, certains jours. » m'assène-t-il .
Je veux avorter ce monologue le plus vite possible
— « Doc, vous savez très bien que je n’avais pas le choix. Vous avez passé l’âge de jouer les héros en voguant dans l’immensité intersidérale du trou de balle de l’univers ! Il nous fallait un toit, il nous fallait des assiettes et de quoi les remplir. Que vouliez-vous que je fasse d’autre ? »
Je me suis emporté. Je m’en aperçois à la mine sévère du videur qui s’approche de notre table.
— « Tout va bien, Monsieur ? La soirée se déroule-t-elle comme monsieur désire ? »
— « Tout va très bien, mon ami. Un égarement passager. Permettez-moi de vous offrir une coupe de champagne afin de me faire pardonner d’avoir semé le trouble dans votre établissement toujours si paisible. »
— « J’accepte avec plaisir, Monsieur. »
Je fais signe à Gabrielle, mais elle a déjà tout lu sur mes lèvres. Elle est décidément très douée. S’en suit un geste au serveur qui apporte sur un plateau la coupe promise au portier qui s’empresse de la saisir avant de claquer des talons, esquissant une courbette pour finalement récupérer sa place. Je me retourne vers Villars qui me dévisage.
— « Tu me déconcertes. Tu sais jouer en société, tu te donnes de grands airs, tu tues en toute légalité… mais qui es tu au fond ? Tu penses avoir raison sur tout, mais n’as réponse à rien. Rappelle-toi l’histoire de l’arbre… », murmure-t-il avec dépit.
Je n’en peux plus. Il est tard, je ne pense qu’à réparer mon bras et courir récupérer mon Skylab avant de prendre une douche et d'enfin aller dormir.
— « Blablabla, doc. Écoutez, on ne s’en est pas mal sorti, tous les deux. C’est plus qu’un échange de bons procédés entre nous, je pense. Je ne vous demande rien. Tout ce que je vous ai donné je l’ai fait parce que je respecte l’homme que vous êtes et tout ce que vous avez fait pour moi jusqu’à maintenant. Si vous n’aviez pas été là… »
Il tranche dans le vif
— « Tu serais manchot, c’est ça ? C’est tout ce que tu retiens de ce que nous avons partagé finalement ? Depuis la mort d’Alfred, tu n’es plus le même, Ramis. »
— « Je suis devenu une légende intemporelle, doc, il va falloir vous y faire. »
— « À ce jour, et pour l'éternité, Alfred est et restera le seul immortel que l’univers connaisse… Tu ne seras jamais comme lui… »
— « Qui se souviendra de cet ordinateur qui porte un nom dans un vaisseau pirate abandonné aux confins de l’univers ? Moi, mon nom survivra à ma mort. Et tous s’en souviendront pour les siècles à venir. Voilà mon but. »
Le doc me regarde avec cette expression désagréable des psys qui font mine de comprendre.

— « Non, Ramis. Tout ce que tu veux, c’est qu’Herlock entende à nouveau ton nom et s'en souvienne jusqu'au restant de ses jours. »
Je suis incapable de répondre quoi que ce soit à cette vérité cinglante. Villars semble s'apercevoir qu'il est allé trop loin et son visage se radoucit.
— « Ramis, tu es fatigué, allons-nous-en. Je vais m’occuper de réparer ton implant. Nous prendrons le téléport. »
— « Attendez, je dois passer un coup de fil avant de partir. Vous avez un comodule avec vous ? »
— « Je ne suis pas friand de ces trucs là, Ramis. Tu es bizarre parfois… tu sais que ce n’est pas ma tasse de thé. » répond-il avec une tentative d’accent ratée .
— « Je file aux toilettes où se trouve une cabine. » dis-je en me levant péniblement de la banquette .
— « Pendant ce temps, réglez les consommations. Je vous rejoins devant la porte dans une minute, le temps d’un briefing. »
Il acquiesce d’un signe de tête. Je passe à côté du comptoir et « dis » à Gabrielle que je dois partir en urgence. Elle dépose un baiser dans le creux de sa main avant de me l’envoyer en soufflant. Je fais mine de le recevoir comme un coup de poing. Je la vois qui rit de bon coeur.
Je rentre dans les toilettes et attrape le combiné sur ma droite, oubliant que je n’ai plus qu’une main valide. Je laisse pendre l'appareil au bout de son fil et saisis ma carte de la poche avant droite de mon pantalon d’épouvantail. N’importe quoi. Ces vieux ringards en costard qui ne connaissent rien à la mode...
Mais bon, Villars, je lui pardonne. Comment en vouloir à cet homme qui a passé sa vie entière à sauver celle des autres et tant de fois la mienne . Il a été au chevet de tant de mes compagnons d'autrefois...Alfred, Key, le commandant... Qu’a-t-elle bien pu devenir ?
— « Enfin bref, ne pense plus à tout cela. Crois-tu que ces gens pensent à toi aujourd’hui ? Tu te méprends, mon jeune ami. » me dis-je tout bas, comme une prière pour chasser ces fantômes de mon passé qui me hantent de temps à autre, au détour d’une ruelle, derrière chaque salopard que je descends, à la sortie de tous les bars, dans le lit de toutes les catins de la galaxie … Et ce cliquetis ignoble, cette mâchoire aiguisée, cette créature qui me rendit infirme à tout jamais, avant de me donner mes lettres de noblesse… enfin. Tous trembleront à l’écoute de mon seul nom.
Je deviens fou… je sursaute et introduis la carte dans la machine. Je saisis le combiné et le cale sur mon épaule pour composer le numéro de mon employeur, à savoir le siège social de la guilde des commerçants les plus puissants de l’univers exploré, ce que l’on appelle communément l’« union terrestre ». Pas de tonalité. Je regarde l’écran à cristaux liquide qui m’indique que ma carte n’est pas valide. Aurais-je oublié de faire la mise à jour ? Comme c’est pénible, ces trucs. Maintenant, on vous donne une carte pour tout. Identification, paiement, assurance, permission de voyager dans le système de l’Union Terrestre, carte d’accès au réseau informatique, aux stocks de nourriture et d'eau, etc. tout quoi.
Seconde tentative. Là encore, raté. Je risque gros à me balader avec une carte défectueuse. Je suis équipé de jouets interdits au public. Il faut une autorisation spéciale pour utiliser une paire de cosmoguns Whatsup 9 cadencés à 12 coups par seconde. Même problème avec le Skylab. Je ne peux le démarrer sans cette fichue carte…
Gabrielle pourra sans doute me dire depuis son terminal ce qui ne va pas avec ce bout de plastique. Je raccroche rageusement le combiné sur l’appareil qui manque de se décrocher du mur. Je me dirige vers la sortie, d'un pas décidé, et suis alors frappé d’une stupeur que j’ai du mal à ressentir tellement elle est violente. Le spectacle me pétrifie. Tout, autour de moi, a changé. Le Tequila Sunlight n’est plus que l'ombre de lui même. Il semble s'être complètement vidé en l’espace de quelques minutes. Tout est parfaitement rangé et calme, comme si le bar n’avait jamais ouvert ses portes cette nuit. Ils ne sont tout simplement plus là. Plus personne, je suis seul.
J’ai un mauvais pressentiment. Je me dirige vers la porte d’entrée. Peut-être Villars m’attend-il dehors ? Qu’est-ce qui a bien pu pousser tous ces gens à quitter les lieux aussi vite ?
La porte est ouverte. La rue est déserte, elle aussi. J'observe un instant les gouttes de pluie qui viennent marteler le sol gris des trottoirs découpé des lumières multicolores que renvoient les enseignes lumineuses surplombant les toits d'en face. Rien d'anormal à l’horizon. Je rentre à nouveau dans le bar et manque de défaillir. La salle est envahie de chandelles dont les flammes vacillantes s’animent de mille reflets scintillants alors que mon regard balaye la pièce.
Le souffle court, je pose ma main valide sur le canon de mon arme. Je lance un « C’est ici, la surprise-party ? ». Je pense que j’ai peur, mais tente de ne surtout rien laisser transparaitre. Il reste une zone d’ombre, dans un coin, d’où s’échappe un bruit sinistre que j'identifie aussitôt. Le bruit que fait Jack lorsqu’il approche. Alors, voilà que tout ça recommence...
Je le vois qui arrive. L’affreuse tête de mort roule à mes pieds avant de s’asseoir sur sa mâchoire inférieure en faisant claquer ses dents. La petite bougie que contient le crâne s’allume dans un crépitement. Je me penche vers mon macabre compagnon qui me salue dès lors de son habituel « Bonjour, Ramis. »
Je souris, m’assieds en tailleur devant la tête et lui réponds « Bonjour, Jack. »






