Vendredi 18 mai 2007

Un seau d’eau glacée vient s’abattre sur mon corps à demi nu.
— « Vite, Ramis, fais un bilan de la situation. » me dis-je .
Je ne sais jamais où je débarque après avoir vu Jack, ni quand, ni comment, ni pourquoi. J’ouvre les yeux tandis que l’eau coule encore de mes cheveux, m'empêchant de voir clairement autour de moi. Les murs de la salle où je me trouve sont couverts de carrelage blanc immaculé et une horloge à la sobriété exemplaire m'observe sur le mur d'en face. Elle indique cinq heures. Cela fait probablement plus de deux heures que je suis en plein délire.

À chaque fois, c’est la même chose. Lorsque je parle avec Jack, les minutes s'étirent en heures interminables. C’est vraiment de plus en plus exaspérant. Je me réveille systématiquement dans des lieux inconnus et dans des situations incongrues.
C’est sans doute le cas, cette fois encore, car le réveil a en effet été fort pénible. Je ne comprends pas comment je suis arrivé là, ni pourquoi… Du moins pas encore.
Je suis rassuré cependant de sentir mon corps qui gèle sur place, soulagé de savoir que j'existe encore. Je suis furieux : la tête de mort a bien failli me faire croire à son petit manège cette fois-ci.
Je suis assis sur une chaise. On a enlevé mes bottes, ma veste, mon chandail. Ne me reste que mon pantalon . Quelq'un sort de la pièce en ricanant. Les pas sont lourds et pesants. Un grand costaud sans doute. Il referme la porte derrière lui et laisse tomber le seau un peu plus loin dans le couloir.
Deux néons blafards sont accrochés au plafond, étalant leur lumière nauséause juste au dessus de ma tête. On m’a menotté les mains derrière le dos. Ah, les crétins… s’ils savaient.
Mais je fais comme si j’y croyais, histoire d’en savoir plus. Je décide de hurler au beau milieu de la salle, dont l’acoustique parait bonne
— « Il y a quelqu'un ? Je suis chasseur de primes pour le gouvernement commercial de l’union terrestre ! Laissez-moi partir ! Ma carte est dans la poche de la veste que vous
avez dû confisquer ! »
Personne ne répond. J’entends des cris derrière mon dos, ce doit être le couloir. Je perçois le crissement des roulettes métalliques sur un sol en ciment. Je dois être dans un hôpital ou quelque chose qui y ressemble. Le plateau s’approche, puis s’arrête à hauteur de la porte. Un bruit de clefs dans une serrure apparemment imposante. Les pas d’une personne et le grincement du plateau qui se rapproche. Le serviteur métallique s’arrête à hauteur de mon épaule et la personne qui l’a poussé jusque-là tire le linge vert stérile du … plateau chirurgical !
Pas de doute, cette fois, je pense qu'on va essayer de me faire parler.
— « J’espère que la vue de ces doux instruments vous rendra coopératif, Monsieur Ramis. » dit une voix féminine, qui aurait pu être fort séduisante si je ne l’avais ouïe dans de telles circonstances. La jeune femme sort de la salle et referme la lourde porte avant de me jeter
— « Le docteur arrive tout de suite, réfléchissez bien. Lorsqu‘il touchera au plateau, il sera trop tard… »
Je ne peux m’empêcher de rétorquer 
— « Dommage que je ne puisse te voir, tu as une bien jolie voix . Lorsque je sortirai d’ici on pourrait aller boire un verre, si tu veux. Je fais la peau à ton docteur, je trouve mes fringues et on se retrouve à la sortie. J’en ai pour dix minutes. »
Qu’est-ce que je peux être idiot parfois . Villars a bien raison.
Avec mon implant défectueux, je suis dans un sacré pétrin. Il me faudra sans doute plus de dix minutes...
Enfin, voyons ce que le docteur va me demander… Franchement, appeler un tortionnaire « le docteur », je trouve ça vraiment tarte…

Des pas dans le couloir. Des semelles de crêpe, des mocassins de mauvaise qualité sans doute. Mais qu’avons-nous dans le plateau, au fait ? Je me penche autant que les entraves me le permettent. Des scalpels de toutes les tailles, une scie sternale, des fers crochetés, des pinces à clamper. Oh… tout ce matos rien que pour moi, ça me fait délirer…
— « J’espère que vous êtes en forme, Ramis », me dit une voix un peu rauque qui se veut peu rassurante et volontairement virilisée pour l’occasion, alors que la lourde porte se referme de nouveau. La partie commence.
— « Je me porte à merveille, comme vous pouvez le constater.  Alors, par quoi commence-t- on, docteur ? »
Il apparaît devant moi et saisit un dossier posé sur un meuble métallique à ma gauche sur lequel il griffonne quelques mots, puis jette un coup d’œil sur les instruments préparés à mon intention par son assistante à la délicieuse voix. Il dresse un rapide inventaire, attrape le stéthoscope et m’ausculte.
— « Bien, vous m’avez l’air en état de subir l’intervention… Mais d‘abord, mettons un peu de musique, voulez-vous ? »
— « Je suppose que mon avis vous indiffère »
— « Tout à fait, jeune homme, vous avez parfaitement raison… »
Il se dirige vers le meuble métallique, ouvre une porte et sort un lecteur de micro disques musicaux qu'il met aussitôt en marche. Après une brève hésitation, l'appareil se met à cracher un vieil air de rock’n’roll qui inonde l’atmosphère paisible de la salle.




Le docteur se tourne vers moi, commence à remuer les genoux avec un sourire  hideux.
— « Ça, c’est Elvis… Un vestige de cette époque où l’homme savait faire de la musique, vous connaissez ? »
— « Qu’importe ? Vous dansez à contre temps. Finissons-en vite avant que vous ne me donniez l’envie de vomir ».
Le docteur baisse le volume de l’appareil, qui laisse un fond sonore particulièrement désagréable à mon goût.
— « Je vous donne raison », scande-t-il du haut de sa haute stature squelettique et dégingandée

— « mais reprenons depuis le début, et faisons connaissance »
— « faites donc ça, pantin »
— « je ne répondrais pas tout de suite à vos provocations, nous avons tout le temps pour ça… »
Il se saisit à nouveau du dossier et entreprend sa lecture. Il parcourt les pages à une vitesse impressionnante. Je me demande quelle synthèse il va retirer de toute cette paperasse.
Il jette soudain le tas de papier à terre, et commence à tourner autour de ma chaise, d’un pas lent et bruyant, encore à contre temps avec Elvis… Il va finir par me rendre malade.
Il s’arrête enfin devant moi.
— « À ce jour, les services médicaux de l’union terrestre vous donnent, selon votre photographie cellulaire, l’âge de vingt-trois ans. On a trouvé dans votre sang de nombreuses traces d’antioxydants utilisés par les explorateurs galactiques, substance illégale si vous n'êtes pas en possession d'un permis spécial. Ceci ne nous permet donc pas de savoir à ce jour quel est votre âge véritable.
Pour ce seul délit vous avez écoppé de 124 années d‘emprisonnement.
239 cadavres de membres de l’U.E portent votre signature, ce qui vous a valu une peine cumulable de 794 années d’emprisonnement.
Vous avez été également condamné pour les faits suivants : vol à main armée, séquestration, extorsion de fonds, chantage, vol en réunion, détention d’armes illégales ou contrôlées, conduite sans permis, pilotage sans permis, refus d’obtempérer, refus de délation, vol d’un appareil expérimental de l’union terrestre ( pesant des millions ).
Vous voilà donc acquéreur de 1354 années de cachot que vous ne purgerez qu’en partie, étant donné que l’on meurt tous un jour. »
Ce pitre commence à me saouler. Il doit avoir envie de me demander si je suis fier de tout cela… Je ne regrette rien, d’ailleurs il ne tardera pas à s’en apercevoir.
— « Bien, très chouette exposé que je me ferai un plaisir de vous aider à compléter. Mais pour l'heure
je vous demande de bien vouloir me libérer. » dis-je.
Il pose son pied sur la chaise, entre mes deux jambes et se penche vers moi. Je peux constater à cette distance qu’il porte des lentilles anti UV, preuve que nous sommes encore sur Amoiria.
— « Où diable avez-vous appris à faire tout cela, monsieur Ramis ? Qui vous a appris à piloter un bâtiment de guerre ? »
— « Je regardais des dessins animés japonais étant enfant… c’est là que j’ai tout appris. »
— « Vous vous croyez couvert par les membres de l’union, n’est-ce pas, Ramis ? »
— « Je pense qu’il est mauvais de se frotter à l’un de leurs agents, monsieur… »
— « Kavinsky… Docteur Kavinsky » me lance-t-il fièrement .
— « J’ai entendu parler de vous… Vous travaillez pour… »
— « Pour l’union terrestre. Et oui, nous sommes du même bord. C’est le consortium qui m’a demandé de vous interroger… » ricane-t-il, sans se douter un instant que ces menottes ne me retiendront plus très longtemps dans ce cachot blanchâtre .
Il pose alors un pied sur mon torse et m’assène un coup qui me fait tomber à la renverse. Ma tête heurte violemment le carrelage glacé et mille chandelles défilent devant mes yeux. Avant que je ne reprenne complètement mes esprits, le toubib relève la chaise. J’ai la tête qui tourne et la laisse tomber en avant.
— « Il ne faut pas faire de mal à sa puce. C’est interdit. Si tu t’étais confié à ton avatar, tu n’en serais pas là… »
Je ne comprends rien à ce qu’il raconte.
— «Tu sais, je te tutoie parce qu’on est en train de devenir intimes toi et moi, il n’est aucune partie de ton corps que je ne puisse explorer avec ces quelques instruments. Crois-le ou non, je suis très adroit et j’obtiens toujours ce que je veux. » crache-t-il avec nonchalance .
— « Que voulez-vous ? »
— « Mais tout… Mon jeune ami. Vide ton sac.»
— «Je n'ai absolument rien à vous dire.»
— « J’ai hâte de tester ma nouvelle lame de douze, tu ne m’en veux pas, j’espère… »
— « Attendez ! Un aussi joli corps que le mien ne peut être plus abîmé qu’il ne l’est déjà… Je vais vous dire ce que je sais à l’oreille. Mais avant il faut que vous sachiez que si je vous donne des informations, je devrai vous tuer. »
Ce n’est pas une bonne idée de menacer un type armé d’un scalpel. Le docteur plonge sa lame dans mon pectoral droit, redresse la lame et la tire vers lui jusqu’à en discerner la forme à travers ma peau. Je hurle. Au moins pendant ce temps-là, Elvis ne me casse pas les oreilles. Mais bon dieu, ça fait mal !
— « Ravelyn, petit enfoiré. Que sais-tu au sujet de Ravelyn ? »
Je crache par terre et plonge mon regard dans le sien.
— « C’est lui qui a fait voler les plans des téléporteurs de l’union. », dis-je en suffoquant alors que le doc fait tourner le bout de ferraille acérée dans ma poitrine.
— « Il veut les troquer contre quelque chose, je ne sais pas encore quoi. Tout ce que je sais, c’est que les Humanoïdes ont contacté Ravelyn pour l’échange il y a quelques jours. »
Le docteur semble abasourdi par cette nouvelle. Il retire la lame et la jette sur le plateau. Je saigne abondamment. Il va falloir que je fasse vite. Il commence à faire les cent pas devant moi et réfléchit à voix haute
— « Ravelyn est membre permanent du conseil d’administration de l’union terrestre. Qu’y a-t-il de si important qu’il puisse désirer en échange de la seule avancée technologique que ne possèdent pas les humanoïdes et qui nous protège encore
? »
— « La conversation que j’ai pu capter parlait d’un langage crypté que les humanoïdes sont incapables de déchiffrer pour l’instant. Ils ont parlé d’une boite ou quelque chose dans le genre. Une boite noire… »
Je sens que je vais mal…
— «Je perds beaucoup de sang, Kavinsky, je vais pas tarder à tourner de l’œil… »
Un étrange sourire déforme alors les traits creusé du docteur qui se penche tout près de mon visage
— « Dis-moi encore une chose. Où as tu traîné tes guêtres pendant toutes ces années, avant de venir semer le chaos chez nous ? Ensuite, je te laisse tranquille… »
 — « Allez vous faire voir ! Relâchez-moi immédiatement si vous voulez voir le soleil se lever ce matin. ».
Le toubib éclate d'un rire gras. Etonnant qu’il ne s’envole pas en crachouillant autant de décibels, vu sa maigreur. Il saisit alors une lame de calibre deux d’une main et de l’autre attrappe mon visage par le menton, chose que je déteste par-dessus tout. Il pose la pointe sous mon œil. Je sens que je ne vais pouvoir me contenir plus longtemps.
À mon avis, cette marionnette ne sait rien des véritables motivations du conseil. Il faut que je m’en débarrasse au plus vite. Et puis, c’est vrai, j’ai un rendez-vous galant avec sa charmante assistante. Sa lame parcourt alors mes traits, lentement.
— « Sais-tu que l’on m’a donné l’ordre de réussir là où tous les autres ont échoué, coûte que
coûte ? Dis-moi d’où tu viens… »
— « Tu as
raison, on va devenir intimes, Kavinsky, car tu vas comprendre de quoi est capable un ancien combattant de... l'Arcadia ! »
Du pouce de la main droite, j’actionne le mécanisme d’éjection de mon implant, qui tombe en l’espace d’un « pshit » rassurant. L’acide ne l’a pas grillé, sauvé…
Je balance un coup de tête dans le nez du docteur. À première vue, il peut dire adieu à son arête nasale. Elle doit traîner un peu plus loin. Je me relève, tenant dans ma main l’implant, suspendu par les menottes comme une montre à gousset.
— « La bannière de l'Arcadia, ça te rappelle quelque chose ?! »
Je hurle comme une bête, je perds tout contrôle et me jette sur lui en poussant des cris enragés.
Il est sonné, mais ne peut plus empêcher la violence d’affluer. Je suis déjà à genoux sur la poitrine de mon tortionnaire et lui brise le visage à grands coups de bras en ferraille. Les pommettes volent en éclat, puis les arcades. Je déchausse les dents par lot de trois. Il ne peut rien faire, même pas crier. Il est inconscient , voire déjà mort. Mais ça ne fait rien, il faut que ma rage exulte ou je risquerais un jour de blesser Gabrielle, ou Villars, ou quelqu'un d’autre. Lui, il le mérite.

 


— « C’est à cause de bâtards dans ton genre que je suis ce que je suis ! »
Je hurle de plus belle, mais lui n’entend plus rien. Sa mâchoire se décroche en éclaboussant les murs propres de son univers malade. Puis je lâche l’implant, attrape sa tête et la cogne violemment sur le sol jusqu’à sentir un tas d’os humide et tiède sous mes doigts.

Vendredi 18 mai 2007

J’erre depuis tant d’années sans buts précis et sans envies. Je ne me souviens plus quand j’ai eu le désir de vivre pour la dernière fois. Je baisse les yeux sur le verre de whisky frelaté, déjà à moitié vide, posé sur le comptoir collant et poussiéreux de ce bouge enfumé.
Le rire gras d’un marchand d’armes de contrebande éclate sur ma droite. Le patron de ce trou à rats aligne sans conviction des bouteilles d’alcools inconnus sur les étagères sales, un vieux mégot coincé entre ses dents jaunies.
J’observe en silence les piliers de bistrot qui m’entourent : des voleurs, des clochards, d’anciens soldats reconvertis aux plaisirs insipides des jeux d’argent, des paumés noyant leur médiocrité dans les spiritueux et les drogues de mauvaise qualité. Il semble que toute la lie de l’humanité s’est donné rendez-vous dans ce coin perdu de l’univers. Je me demande à chaque fois ce qui peut bien me pousser à revenir ici, mais je suis incapable de trouver une réponse cohérente.
Subsiste-t-il d’ailleurs une quelconque parcelle de cohérence dans mon cerveau embrumé ?
J’avale une nouvelle rasade du liquide, dont l’amertume me fait grimacer et indique au tenancier de me resservir. Il bougonne quelque chose et s'exécute avec mauvaise humeur. Cela attire l’attention du crétin au rire tonitruant. Il se rapproche du comptoir, me gratifiant des forts effluves de transpiration qu’il dégage. Je me redresse, espérant le dissuader de m’adresser la parole, mais c’est peine perdue.
— Alors, on boit des trucs d’homme ? grince-t-il en s’installant à mes côtés.
Ne pas répondre. Je sais où cela me mènerait. Ne surtout pas répondre.
— T’as une sacrée descente, dis moi ! 
Son haleine faisandée me donne envie de vomir. Je réajuste la capuche noire qui me protège des regards inquisiteurs de l’assemblée, soudain fort curieuse de ce qui se passe par ici. Le marchand d’armes s’ennuie ce soir. Il a décidé d’insister.

 


— Pourquoi te caches-tu là-dessous ? T’as peur de quoi ? Allez, laisse-moi voir à quoi tu ressembles. 
Il avance sa grosse main calleuse. Bon sang. Je n’avais pas envie de cela ce soir… Je bloque son geste d’une main ferme, sans daigner le regarder. La foule est médusée. Les badauds indiscrets s’approchent, heureux de pouvoir bénéficier du spectacle qui s‘annonce. L’homme recule, blessé dans son orgueil puant d‘hormones masculines.
— Oh ! On fait sa pucelle effarouchée… Allez, laisse-nous voir ce que tu caches là-dessous... 
Je me lève et me débarrasse calmement de ma cape, que je jette au loin, sous l’œil incrédule et inquisiteur des spectateurs.
— À quoi tu joues ? lance le truand, avec une moue dédaigneuse et menaçante.
— Je ne joue jamais.
— Alors ça ! Pour qui te prends-tu pour me toiser de la sorte ? Je vais t’apprendre comment une femme doit se comporter avec un homme.
Il tente de me saisir le bras. Je lui assène un violent coup de poing en plein visage. Ma féminité lui a sans doute laissé présager qu'il n'était pas utile de se méfier. Lourde erreur de jugement, une fois de plus.
— Ah ! Garce ! Tu vas me payer ça ! 
Il s'élance vers moi, mais je l’esquive sans difficulté et une brève empoignade s‘ensuit, sous les cris de jubilations de la foule surexcitée. Il est lourd et maladroit, et je parviens sans mal à le rouer de coups de pieds. Sans doute l’habitude de ces altercations sans saveur, que je semble provoquer malgré moi dès que je sors de mon trou. Je finis par le jeter à terre, un bras plaqué dans le dos, alors que sa face puante s’écrase sur le sol inégal. Son souffle rauque et irrégulier me fait penser à celui d’un phoque échoué.
— Tu ne parleras plus jamais de cette façon à une femme, lui dis-je à l'oreille.
Il pousse un gémissement pitoyable, tandis que je savoure avec un plaisir malsain ce furtif instant de triomphe. Je frappe d’un coup sec son avant-bras vers l’extérieur et un horrible craquement résonne. Il rugit de surprise et de douleur.
— Aaaaah ! Elle m’a cassé le bras ! Elle m’a cassé le bras ! glapit mon agresseur, en se tordant comme un ver. Un pesant malaise surnage dans l’assistance, qui se disperse avec un murmure nerveux et désapprobateur, abandonnant la victime qui se relève en me dardant d'un regard effaré. Il ne m’intéresse déjà plus. Je vide d’une traite mon verre et jette quelques pièces sur le comptoir, sous l'oeil menaçant du patron, qui grommelle je ne sais quelle insulte locale.
Je récupère ma cape, ajuste la capuche qui me permet un salutaire anonymat et passe la porte, escortée par les admonestations d’un homme qui n’osera plus jamais croiser mon chemin.

Dehors, le vent s’est levé et le ciel vomit une couleur brune et sale, comme presque tous les jours. Je croise quelques ivrognes, qui me reconnaissent et me saluent amicalement. La désolation de cette planète indépendante est pathétique. La plupart des colons n’ont plus les moyens de rentrer chez eux, ce qui est sans doute un moindre mal. Lorsque le gouvernement de l’union terrestre s’est aperçu que les ressources de Phtät étaient dérisoires, il a tout bonnement abandonné ces hommes à leur destin, cessant tout ravitaillement et excluant tout rapatriement. Les trafiquants ont immédiatement saisi le filon et sont devenus les maîtres des lieux. Ils sont d’ailleurs les seuls à pouvoir aller et venir à leur guise, les combustibles nécessaires au fonctionnement des vaisseaux étant inexistants sur Phtät. Il n’est en outre pas rare de croiser des moyens de transport aussi rudimentaires que les chevaux, ou quelques vaches squelettiques tractant d‘étranges véhicules rafistolés de toutes parts, qui brinquebalent le long des routes défoncées leur chargement hétéroclite.
Le ronflement nerveux d‘un petit équidé à la robe clair m‘arrache un triste sourire. Quelle ironie, la plus ancienne conquête de l’homme, partout ailleurs frappée d’extinction, recouvrant ici toutes ses lettres de noblesse, ou presque… l’animal secoue la tête en découvrant ses dents dans une grimace agressive lorsque je passe à sa portée, les oreilles plaquées le long de son encolure décharnée. Je le repousse d’une main distraite et, comme chaque fois, il semble brièvement paniqué et recule vivement en roulant des yeux blancs.




Un malaise sournois s’insinue bientôt en moi, m’incitant à me retourner à intervalles réguliers.
Une étrange intuition. Cela n’était pas arrivé depuis fort longtemps… Je déverrouille discrètement la sécurité de mon arme, tout en poursuivant mon chemin. J’accélère le rythme et change de direction à plusieurs reprises. Rien n’y fait. Je souris et me dissimule brusquement dans un renfoncement sombre. Mon instinct ne m’avait pas trompé. Une silhouette rapide ne tarde pas à se glisser dans la pénombre qui s’étend devant moi. Je bondis, plaque sans mal mon suiveur au sol, le canon de mon arme sur son crâne.
— Qu'est-ce que tu me veux ? 
Je reste interdite et écarquille les yeux sur une très jeune femme aux cheveux courts.
Le temps semble suspendu. Elle s’accroche à mon poignet, essoufflée, terrifiée. Elle tente de parler, mais mon avant-bras qui écrase sa trachée l’en empêche. Je réalise soudain que son visage ne m’est pas inconnu, et recule légèrement afin qu’elle puisse reprendre son souffle. Elle tousse douloureusement et bredouille quelque chose.
— Pourquoi me suivais-tu ? dis-je rageusement.
— Ayana, ne tirez pas ! 
Je suis abasourdie. Je n’ai plus entendu prononcer mon nom depuis ce qui me semble être des siècles. Comment une si jeune femme peut-elle le connaître ? Un pan entier de ma vie ressurgit des méandres de mes souvenirs. Je relâche mon étreinte, sans cesser de pointer mon arme contre son front trempé de sueur.
— Qui es-tu ? fais-je, d’une voix blanche.
— C’est moi, Stelly.
Je laisse tomber mon arme, atterrée, tandis que des milliers d’images enfouies au plus profond de moi m’assaillent dans un chaos et une confusion dantesque. Je ne peux détacher mon regard de ses grands yeux bleus, qui m’implorent en silence. Je reconnais en elle la petite fille si triste que j’ai abandonnée sans même un adieu. Ses traits légèrement durcis par l’adolescence sont toujours aussi fins et délicats, sa bouche fragile, l’ovale parfait de son visage… Je suis terrassée par une émotion que je pensais disparue à jamais. Les mots s’étranglent dans ma gorge.
— Mon Dieu, Stelly… 
Elle sourit et je l’aide à se redresser. Je pose une main sur sa joue comme pour vérifier que je ne suis pas victime d’une hallucination et l’enlace dans un élan de tendresse dont je me supposais incapable.



Elle rit doucement en s’écartant avec un léger embarras.
— Vous êtes toujours aussi aimable avec les étrangers ? plaisante-t-elle
— Je suis désolée, j’ai cru que… mais bon sang, que fais-tu sur cette planète ? C’est sans doute la plus mal famée de tout l’univers ! Elle a de nouveau un petit rire cristallin.
— Je pourrais vous poser la même question. Je n’aurais jamais pensé vous retrouver ici. 
J’acquiesce d’un hochement de tête en l’aidant à se relever. Je suis déstabilisée par sa haute stature, qui égale la mienne. Elle est maintenant une jeune femme aux jambes sveltes et élancées, et sa coupe de garçon lui confère un charme pétillant. Sa taille fine est ceinte par une large sangle de cuir et un corsage lacé laisse outrageusement deviner sa poitrine. Elle est magnifique. Elle remarque mon regard et hausse les épaules en souriant.
— J’étais une enfant lorsque vous êtes partie. Ce n’est plus le cas. Je lui rends un sourire mitigé.
— Suis-moi, Stelly, il ne fait pas bon traîner dans les ruelles désertes de cette ville. 
Je ramasse mon arme et lui indique le chemin à suivre.

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