Vendredi 4 avril 2008

Un cri déchirant précède de quelques fractions de secondes l'irruption dans le corridor d'un jeune garçon terrifié. Il semble ne pas s'apercevoir de ma présence et me bouscule avant de s'effondrer sur le sol gris, sans cesser de fixer quelque chose au fond de la pénombre. Il tremble si fort que je parviens à entendre le claquement de ses dents qui s'entrechoquent. Je m'accroupis à sa hauteur afin de lui venir en aide et il pousse un nouveau hurlement au contact de ma main. Il pointe un doigt vers le fond désert du corridor en rampant maladroitement vers l'arrière.

— Pitié ! Non ! Je vous en prie, je n'ai pas mérité ça ! Gémit-il dans une transe hystérique. Je l'empoigne par les épaules et lui assène une paire de claques afin de briser l'illusion dans laquelle il doit sans doute se débattre. Il lève soudain vers moi des yeux hagards et humides de terreur, haletant.
— Relevez-vous, dis-je sévèrement. Mais il ne réagit pas, encore sous le choc de ce qu'il vient de traverser, et m'indique de nouveau le bout du couloir noyé dans la pénombre.
— Vous l'avez vu ? Il vient nous châtier. Il vient nous punir de tous nos méfaits ! chuchote-t-il d'une voie vacillante teintée d'une ferveur hystérique qui me hérisse.
— Je n'ai rien vu, reprenez-vous, c'est un ordre, ou je vous fais interner dans la section 4.
— Il est venu nous condamner pour tous nos péchés ! Il m'a choisi pour être sa main, je dois sanctionner les pécheurs ! Glapit-il en me jetant soudain un regard injecté de sang. L'éclat de sa folie me frappe alors de plein fouet et je comprends qu'il me faut agir vite. Je lui assène un coup de poing et lui retourne prestement un bras dans le dos pour l'immobiliser au sol. Je pose mon genou contre ses reins afin de le neutraliser et enclenche mon émetteur dans l'espoir de contacter Villars.
— Urgence couloir 34, docteur Villars : un membre d'équipage prit de démence.
— Encore un ? Mais c'est une véritable épidémie ! Bien, je vous envoie de l'aide, vous le ferez rapatrier au poste médical, me répond la voix grésillante du médecin.
— Vous allez tous le payer ! Dieu arrive et il est en colère ! Rugit le pirate en espérant vainement se dégager. Je le plaque plus brutalement au sol afin de le faire taire, excédée par ses élucubrations religieuses. J'ai de tout temps méprisé ces doctrines quelles qu'elles soient, qui tentent de donner un sens illusoire à nos actes et à nos vies en nous dictant des conditions. Comment après tant de sang versé et de siècles écoulés un être humain peut-il encore adhérer à ces croyances obscures prônant la toute-puissance d'une entité supérieure ?
— Dieu a décidé de nous exterminer, car nous sommes indignes ! Vocifère le forcené, échaudant mes nerfs. J'enfonce son visage dans le sol en m'appuyant de tout mon poids contre son dos tandis qu'il se débat de plus belle.
— Ferme-la ou je t'envoie rejoindre ton dieu de pacotille, dis-je avec un agacement grandissant. J'aperçois Andrak et Key au bout du corridor, qui se précipitent afin de me prêter main-forte. Nous obligeons le jeune homme à se relever et je frissonne en remarquant une longue trainée de sang qui s'écoule de son nez. La station debout semble l'aider à reprendre ses esprits et il se calme au bout du compte, nous jetant des regards craintifs et embarrassés.
— Encore ces foutues hallucinations, grogne Key.
— Celui-ci a vu Dieu, dis-je avec une moue cynique. Les assistants du docteur Villars arrivent enfin, escortés de trois gorilles armés. Ils prennent en charge le forcené qui se montre coopératif, exactement comme s'il venait de s'éveiller d'un violent cauchemar. Je les regarde l'emmener, soulagée.
— Il semble que plus de la moitié de l'équipage soit déjà victime de ces hallucinations, murmure Key en passant une main nerveuse dans ses cheveux.
— Ce ne sont pas que des visions. Ces... choses que vous voyez sont bien réelles. Elles sont issues non pas de vos cerveaux, mais indiscutablement d'une réalité parallèle, une dimension qui s'insinue petit à petit dans la nôtre, répond Andrak.
— Foutaises, fais-je, excédée. Qu'est-ce qui vous permet de si hasardeuses conclusions ? Ce ne sont que des hallucinations générées par nos peurs enfouies.
— Malheureusement, ce n'est pas si simple, insiste Andrak avec un certain malaise.
— Qu'essayez-vous de nous dire ? Reprends Key.
— Si nous restons dans les alentours de cette menace trop longtemps, les évènements vont irrémédiablement s'aggraver et prendre de telles proportions qu'il sera impossible de lutter. J'ai été témoin de tout ceci, j'ai vu également des choses, et je les aie... touchées. Je veux que vous compreniez, je ne sais pas comment c'est possible, mais ces dimensions sont capables d'entrer dans la nôtre, d'interférer avec notre réalité, de nous... engloutir.
— Mes terreurs n'appartiennent qu'à moi, et c'est elles que j'ai dû affronter jusqu'à présent, dis-je avec mépris.
— Vous vous méprenez : vos peurs et vos cauchemars ne sont qu'une dimension parmi des milliards à laquelle vous avez accès de temps à autre sans pouvoir en faire partie, en temps normal.
— C'est absurde.
— Je pense qu'il a peut-être raison, commandant, intervient Key. Cela rejoint étrangement l'explication de monsieur Zon.
— Les rêves, les cauchemars, les pensées, ne sont qu'une suite de stimulus électriques générés par notre cerveau, Key, c'est une des premières choses que l'on apprend dans les écoles de l'U.T.
— Et si ce n'était pas le cas, commandant ? S'il y avait une autre vérité que celle de l'U.T ?
Je la foudroie du regard, piquée à vif par sa remarque et furieuse de réaliser que mon argumentation et mes réticences sont uniquement dictées par une peur instinctive qui s'éveille au creux de mon ventre et que je tente en vain d'endiguer. Je frémis en songeant à la petite plume de nacre au fond de ma poche. Conscient de la tension qui s'est installée, Andrak s'empresse de reprendre la parole.
— Grace au lieutenant, j'ai été en mesure de contacter mon haut commandement. Demande est faite aux autorités suprêmes de vous accorder audience, afin de leur exposer les faits, ceci bien entendu avec l'assurance de votre immunité parlementaire diplomatique. Il n'y a plus qu'à attendre leur accord. Une simple formalité.
— Imaginez-vous réellement que vos dirigeants respecteront l'immunité qui nous est promise ?
— J'en suis certain. Jamais un humanoïde ne trahit ses engagements. La trahison est un délit très grave sur ma planète, passible de la peine capitale, même en ce qui concerne les affaires civiles d'ordre privé. Je pense d'ailleurs que votre peuple devrait s'inspirer de notre code, cela éviterait beaucoup de situations inextricables.
— Je me passerai de vos conseils, Andrak, contentez-vous de faire au mieux afin que cette entrevue ne se métamorphose pas en bain de sang.
— Je ferai tout mon possible pour que nos fratries puissent s'allier en une salutaire harmonie afin de lutter contre cette menace.
— N'en faites pas trop, seule la fatalité nous unira, je ne vois là aucune harmonie, dis-je avec une moue maussade.
— Je regrette que vous appréhendiez les choses avec tant d'amertume.
— Ne regrettez rien. Herlock vous l'a fait comprendre à sa façon et je vais maintenant vous donner ma version : je ne vous aime pas, Andrak. Je n'apprécie guère de devoir collaborer avec ceux qui m'ont jadis traitée comme un simple rat de laboratoire, je ne suis pas heureuse de partager ma destinée avec les monstres qui ont massacré mon équipage et tous ceux que je chérissais autrefois, je suis malade rien qu'à l'idée de devoir rencontrer vos chefs barbares qui n'ont pas la décence de respecter nos morts et fabriquent des machines de guerre avec les dépouilles de mes frères... Évitez donc à l'avenir de me faire l'apologie de votre merveilleux peuple, car il se pourrait que ma main dérape et se referme sur votre immonde cou décharné afin de vous faire taire à jamais. Je suis arrêtée net au milieu de mon sermon par le regard aux multiples pupilles qui reflète une telle déception et une si authentique tristesse que je regrette presque mon soudain épanchement de haine.
— Je vous comprends, commandant, se contente de murmurer l'humanoïde en baissant les yeux.

 
 
J'abandonne mes compagnons et rejoins machinalement les quartiers du capitaine. Je frappe, mais personne ne répond. Je pose ma main sur le capteur d'empreinte à tout hasard et esquisse un léger sourire lorsque le sas se déverrouille. Ainsi donc, il a entré mes coordonnées dans le logiciel de verrouillage de son univers personnel. Je lui en suis reconnaissante et quelque peu émue, mais le verre de vin brisé qui gît au pied du bureau ne me laisse guère le temps de profiter de cette révélation. Je balaie rapidement la pièce d'un regard inquiet et découvre une vieille photo un peu plus loin, lacérée avec acharnement. Je la saisis avec appréhension et elle me dévoile les visages déchiquetés de trois enfants d'une dizaine d'années, aux yeux pétillants de vie. Je reconnais sans hésitation les regards d'ébènes de Zon et de sa soeur, ainsi que celui plus clair et rêveur du petit Herlock. Je fronce les sourcils. Pourquoi s'être ainsi acharné sur ces images du passé ? Herlock a-t-il lui aussi été contraint d'affronter ses propres démons ? Cela ne me dit rien qui vaille et le pressentiment d'un imminent malheur me submerge avec une singulière violence. Je quitte les lieux avec empressement, nourrissant le secret espoir que mon instinct se joue de moi.

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