Mon cœur s’accélère encore lorsque quelque chose me pousse à fouiller dans la poche extérieure de mon veston. Je suis presque rassurée de sentir sous mes doigts l’incomparable douceur d’un duvet. Je sors de ma poche la fragile plume de nacre au moment même où l'éclairage artificiel vacille imperceptiblement. Je frémis, les yeux rivés sur la frêle chose blanche issue de mes nuits tourmentées. La luminosité rassurante des allées vacille de plus belle et prend soudain une teinte mordorée. Je lève les yeux et fixe le souffle coupé, les chandeliers d’argents illuminés de dizaines de bougies tremblantes qui se substituent maintenant contre toute logique aux petits carrés de lumière familiers. J’avance de quelques pas, abasourdie, et découvre l’immense porte de bois brut sur ma gauche, qui est venue remplacer le sas du poste médical. Mon regard se focalise brusquement sur le fond du corridor plongé dans l’obscurité. Quelque chose bouge dans la pénombre. Des ombres sinueuses glissent le long des murs de pierre. Je n’arrive plus à me raisonner tant l’illogique de la situation me glace le sang, j'ai conscience de mon souffle qui se fait de plus en plus saccadé, il me semble laisser échapper un gémissement de terreur et mes jambes se mettent à trembler. Je pousse un cri d’horreur en sentant remuer quelque chose entre mes doigts. Je baisse les yeux sur la petite plume juste à temps pour voir s’agrandir à la lisière des nervures blanches une horrible tache de sang, qui coule lentement dans ma paume et le long de mon bras, tandis que la plume se racornit et commence à ramper dans le creux de ma main. Le duvet ensanglanté se déforme en longs tentacules osseux qui tentent de pénétrer mes chairs. Je secoue la main de toutes mes forces, incapable de me raisonner et ne peut contenir un nouveau cri de terreur. Je recule, haletante, lorsque je sens le canon d’une arme qui vient se ficher entre mes omoplates. La plume monstrueuse disparait dans le sol tandis que je suis aveuglée par la lumière blanche des allées de l’Arcadia. Plus aucune trace des chandeliers, plus d’ombres menaçantes. Je lève machinalement les mains en l’air, presque soulagée d’avoir repris pieds dans ce monde.
— Plus un seul geste, commandant, m’ordonne la voix emplie de rudesse et de méchanceté d’une jeune femme. J’obtempère, encore sous le choc de ce que je viens de traverser et stupéfaite de reconnaitre le timbre cristallin de Stelly. Il est si différent de celui de la petite fille que j’ai abandonnée quelques années auparavant. Comment a-t-elle pu se métamorphoser à ce point ? Suis-je coupable de la dévorante colère que je pressens dans ses mouvements ? Sommes-nous tous responsables de la perdition de cette enfant autrefois si douce et pure ?
— Avancez commandant Ayana, m’ordonne-t-elle sèchement en me poussant avec le canon de son arme.
— Stelly, que fais-tu ? dis-je d’une voix blanche.
— Je fais ce que j’aurais dû accomplir il y a bien longtemps. Je rends justice à ceux qui ont été trahis.
— De quoi parles-tu ?
— Ne vous inquiétez pas, vous allez le savoir avant de mourir.
Elle me bouscule sans ménagement à travers le sas de la salle de contrôle qui nous fait face sans un mot de plus. Le capitaine se redresse d’un bond tandis que tous les regards convergent dans notre direction. La stupeur et l’incompréhension se dessinent sur chaque visage. Comment eût-il pu en être autrement ? J’aperçois du coin de l’œil la main artificielle de Ramis qui se rapproche imperceptiblement de la crosse de son Watsup, alors qu’Herlock esquisse un geste d’apaisement vers la jeune femme. Il fait un pas en avant et cela la met en rage.
— N’avance plus ou je n’hésiterai pas une seconde. Que personne ne tente quoi que ce soit, vous êtes prévenus, persiffle-t-elle, au comble de la haine.
— Pourquoi fais-tu ça Stelly ? Demande Herlock en reculant. Je sens la pointe de l’arme qui s’appuie un peu plus fort contre ma colonne et je sers les dents pour ne pas laisser transparaitre la douleur.
— Tu n’as pas une petite idée, mon cher protecteur ? Tu n’as vraiment pas une vague intuition de ce qui se passe ?
Il reste interdit, effaré comme nous tous par la tournure démentielle que prennent les évènements.
— Une geôle pourrie dans les quartiers de détentions humanoïdes sur Terre, il y a de cela dix ans, ça ne te rappelle rien ? Insiste-telle.
— Je ne comprends pas ce que…
— Tu ne comprends pas ? Un jeune soldat, un ami à toi, du nom de Hans Winkler, ça ne te dit rien non plus ?
— Bien sûr que si Stelly, mais que…
— Tais-toi ! Vocifère-t-elle, à la limite de l’hystérie. Il te faisait aveuglément confiance, tout comme Zon, il était ton ami, ton frère d’armes, et tu l’as lâchement abandonné… Je suis au courant de tout : je sais aujourd’hui que les humanoïdes t'ont libéré. Tu devais leur fournir les plans du téléporteur et revenir dans le délai imparti. Tu devais revenir sinon ils abattaient tes amis. Ils t'ont accordé la liberté et tu n'es jamais réapparu,tu t'es enfuis comme un lâche et n’es jamais revenu les chercher, tu as laissé crever mon père pour sauver ta peau !
— C’est totalement faux ! Ça ne s'est pas passé ainsi !
— La ferme ! Écume-t-elle en pointant l’arme contre ma tempe. Je l’ai vu. Il m’a parlé. Il m’a dit combien il a souffert, ils l’ont torturé jusqu'à ce qu’il gémisse comme un chien au fond de sa prison. Il n’était pas encore mort lorsqu’ils l’ont balancé dans la fosse commune, avant d’y mettre le feu. Il m’a décrit son calvaire dans les moindres détails. Il m’a montré ce que je n’aurais jamais dû voir.
Herlock est devenu livide. Il pose sur Stelly un œil hagard et douloureux, incapable de trouver une réponse adéquate à ses allégations teintées de folie.
— Ce sont des hallucinations, dis-je à demi-mot.
— Je ne vous ai pas donné l’autorisation de parler, commandant Ayana.
— Ce que tu as aperçu est certainement lié à la menace qui se rapproche, j’ai moi aussi vu et ressentit des choses…
— Silence ! Je sais ce que j’ai vu. Tu as condamné mon père à l’enfer et maintenant tu vas payer, grince-t-elle. Elle m’oblige à m’agenouiller et je sens sa main trembler sur la détente de l’arme qui est déverrouillée. Au moindre faux mouvement, un laser me transpercera le crâne.
— Quant à elle, c’est vrai, tu ne vivais plus depuis son départ. Moi qui te pensais incapable d’amour, je me trompais. Tu lui as voué ton âme, à elle. Pourquoi ? Pourquoi n’as-tu jamais pu m’aimer comme tu l’aimes ? Pourquoi ne m’as-tu jamais aimé ? Parce que dans mes traits tu devinais ceux de celui que tu as trahi ? Si tu savais comme j’ai espéré atteindre ton cœur, comme j’ai pleuré la nuit en rêvant à tes bras venant me réconforter, comme j’aurais voulu être digne de ton affection, dit-elle d’une voix brisée et tremblante de désespoir. Je ne peux m’empêcher de revoir les grands yeux bouleversés de la petite Stelly qui me demande de la prendre dans mes bras, tandis que je sens s’accentuer le tremblement de sa main qui tient l’arme. L’expression éperdue du capitaine me fait mal. Je n’ai jamais vu une telle détresse au fond de ses yeux. Il dévisage la jeune femme, incapable de faire face à tout ce qu’il vient de comprendre en quelques secondes, muselé par la stupéfaction et la souffrance. Zon, qui jusque-là s'est tenu à l'écart tente une prudente approche.
— Stelly, pose cette arme, tu ne résoudras rien ainsi, d'autant que tu ne connais pas la vraie version des faits je crois bien...mais elle ne l'écoute même pas, son regard verrouillé à celui du capitaine, qui retient son souffle.
— Je ne peux pas te tuer, c’est au-dessus de mes forces. Mais ce n’est pas toi que je vais abattre, reprend-t-elle soudain d’un ton glacé. Un violent coup de crosse contre ma tempe. Une douleur aiguë traverse tous les nerfs de mon visage et je sens un liquide poisseux couler le long de ma mâchoire.
Herlock a crié quelque chose, mais je n’ai pas compris. La tête me tourne. Je porte une main à ma blessure et constate avec une impuissance hagarde que des gouttes de sang viennent s’écraser entre mes jambes.
— Je veux que tu endures ce que j'ai enduré, ce que mon père a subi, je veux que tu souffres du même vide insondable qui s’est creusé au fond de moi durant toutes ces années, grince la jeune démente en appuyant douloureusement le canon du cosmogun contre l'arrière de mon crâne.
— Dis-lui adieu, Herlock, annonce-t-elle d'une voix blanche.
Je ferme les yeux, appréhendant ma mort imminente, lorsque le claquement caractéristique d’un laser résonne dans la pièce. Une abominable douleur transperce ma nuque, juste sous l‘oreille.
Un hurlement et le bruit d’une chute et d’une arme qui tombe, les cris du capitaine… j’ouvre les yeux. Ma tête est contre le sol et une grande flaque pourpre s‘étend devant moi. Je remarque Stelly qui se débat sous la poigne de Syrus, j'aperçois le regard horrifié de Ramis qui me contemple, son Whatsup encore dans la main. C‘est sans doute lui qui a dévié la trajectoire du cosmogun. Mais pourquoi me dévisage-t-il ainsi ? J’essaie de me redresser, mais mon corps refuse de répondre. Une vague de panique s’insinue en moi.

Quelqu’un me soulève doucement. Je croise le regard d’Herlock et je peux y lire un tel désespoir ! Mais que se passe-t-il ? Je tente de lui parler, mais mes lèvres refusent de remuer. Il pose ma tête contre sa poitrine, caresse mes cheveux… ses mains sont couvertes de sang. Villars semble paniqué, il lui dit quelque chose, mais les sons paraissent déformés, les syllabes se noient dans le brouhaha environnant. Herlock se relève en m’entraînant avec lui. Je traverse les couloirs dans ses bras, le docteur sur nos talons. Ma vue se brouille et je lutte pour ne pas sombrer. Je me concentre sur le rythme des battements du cœur d’Herlock, qui s’accélèrent irrégulièrement. Nous sommes devant la porte de l’infirmerie qui s’ouvre dans un souffle. J’ai peur, je suis soudain terrifiée. Je voudrais crier, mais je ne suis plus capable du moindre geste, tout mon organisme est paralysé. Je vous en prie ! Dites-moi ce qui se passe ! Herlock m’allonge avec précaution sur la table d’opération, il est livide et je jurerais voir une larme perler le long de sa joue. Il plonge son regard au fond du mien, tente un sourire rassurant en caressant mes cheveux et s’écarte afin de laisser le docteur Villars m’administrer ce qui doit être un anesthésique, mais je n’ai pas mal… je ne ressens plus rien… Le médecin plaque un masque sur mon nez et tout autour de moi prend une consistance floue et vacillante… Il me semble entendre la voix brisée d’Herlock et je le vois qui saisit sa tête entre ses mains. Je me sens mal, je suis tellement terrifiée que je refuse de sombrer, mais je ne peux pas lutter, la pénombre envahit mon esprit, je ne contrôle plus rien…
Je n’ai plus froid. Le soleil orangé de cette fin d’après-midi réchauffe généreusement mes épaules et mes bras dénudés. Une délicate brise d’été
joue avec les herbes verdoyantes de la prairie éclaboussée de Paquerettes blanches et d'un tapis de frêles coquelicots, s’engouffrant sous les pans de ma jupe de soie bleue si légère. Je
frissonne au doux contact du tissu contre ma peau légèrement hâlée par l'astre bienveillant de ce début de saison. Le chant de milliers de cigales enthousiastes accompagne le vol désordonné
des papillons multicolores qui animent de leurs fragiles danses les framboisiers sauvages. Je ramasse un brin de lavande parmi les dizaines de pieds odorants qui bordent ma route et je
souris en apercevant au loin le toit de la maison de pierres ivoirines. Je m’élance sur le chemin de terre avec un rire cristallin. Un rire d’enfant. J’ai huit ans et je hume avec délice le
parfum d’une tarte aux pommes mêlée de cannelle qui refroidit sur le rebord de la fenêtre encadrée de glycine dentelée, tandis que le chat gris s’étire nonchalamment à mon arrivée. Je
tente de le caresser, mais il crache méchamment et sa patte leste griffe le dos de ma main. Qu'importe, je n'aime pas les chats. Ils sont fourbes et savent des choses qui nous échappent à
nous, humains. Je le regarde s'éloigner à toute vitesse, perplexe. Je ne devrais pas être ici, quelque chose au fond de moi cherche à me prévenir. Le félin se doute de quelque chose...
J'ai fait un songe étrange cette nuit, mais cela m'arrive si souvent. Je rêve beaucoup trop, me dit tout le temps maman. Elle en a même parlé au docteur une fois. Il
a expliqué que ce n'était pas grave, les rêves allaient me quitter plus tard, lorsque je serais grande. Cela m'a rendue triste. Je n'ai pas envie que mes rêves disparaissent, même si parfois
ils me font peur. Je me sentirais vide et seule sans eux. Mon dernier songe était différent des autres. Il y avait des milliers d'étoiles et des planètes, je naviguais au coeur de
l'espace. C'était si beau et si vaste ! Il y avait un homme avec un bandeau noir couvrant son oeil blessé, quelque chose de très étrange me liait à lui, comme si je l'avais toujours connu,
mais le souvenir s'est doucement évaporé au fil de cette magnifique journée, ne me laissant qu'un arrière-gout insolite de danger. Je balaie d’un geste distrait les angoisses qui parasitent
l’harmonie de ces instants de plénitude. Il faudrait sans doute que je renonce à mes rêves, maman et le docteur ont raison. Cela ne mène à rien. La porte s’ouvre sur son sourire bienveillant.
Elle est si belle, auréolée de douceur et d’amour, ses lourds cheveux d'or retenus par un ruban de dentelle noire. La lueur affectueuse au fond de ses yeux clairs me comble d’un bonheur sans
restriction. J’ai huit ans et maman m’invite à entrer dans la cuisine emplie de tous les arômes sucrés qui me font déjà saliver. Elle me tend une main et me soulève sans effort. Je suis dans ses
bras et je peux entendre les battements réguliers de son cœur, en harmonie avec les miens. Je me blottis contre sa poitrine et profite sans remords de sa chaleur et du parfum aux accents d’amande
et de fleur d'oranger de sa peau si douce. Tout est si paisible et feutré. Je suis tellement bien, je suis si heureuse. J’ai huit ans et je suis enfin rentrée à la maison…
Un cri déchirant précède de quelques fractions de secondes l'irruption dans le corridor d'un jeune garçon terrifié. Il semble ne pas s'apercevoir de ma présence et me bouscule avant de s'effondrer sur le sol gris, sans cesser de fixer quelque chose au fond de la pénombre. Il tremble si fort que je parviens à entendre le claquement de ses dents qui s'entrechoquent. Je m'accroupis à sa hauteur afin de lui venir en aide et il pousse un nouveau hurlement au contact de ma main. Il pointe un doigt vers le fond désert du corridor en rampant maladroitement vers l'arrière.
— Pitié ! Non ! Je vous en prie, je n'ai pas mérité ça ! Gémit-il dans une transe hystérique. Je l'empoigne par les épaules et lui assène une
paire de claques afin de briser l'illusion dans laquelle il doit sans doute se débattre. Il lève soudain vers moi des yeux hagards et humides de terreur, haletant.
— Relevez-vous, dis-je sévèrement. Mais il ne réagit pas, encore sous le choc de ce qu'il vient de traverser, et m'indique de nouveau le bout du couloir noyé dans la pénombre.
— Vous l'avez vu ? Il vient nous châtier. Il vient nous punir de tous nos méfaits ! chuchote-t-il d'une voie vacillante teintée d'une ferveur hystérique qui me hérisse.
— Je n'ai rien vu, reprenez-vous, c'est un ordre, ou je vous fais interner dans la section 4.
— Il est venu nous condamner pour tous nos péchés ! Il m'a choisi pour être sa main, je dois sanctionner les pécheurs ! Glapit-il en me jetant soudain un regard injecté de sang. L'éclat de
sa folie me frappe alors de plein fouet et je comprends qu'il me faut agir vite. Je lui assène un coup de poing et lui retourne prestement un bras dans le dos pour l'immobiliser au sol. Je pose
mon genou contre ses reins afin de le neutraliser et enclenche mon émetteur dans l'espoir de contacter Villars.
— Urgence couloir 34, docteur Villars : un membre d'équipage prit de démence.
— Encore un ? Mais c'est une véritable épidémie ! Bien, je vous envoie de l'aide, vous le ferez rapatrier au poste médical, me répond la voix grésillante du médecin.
— Vous allez tous le payer ! Dieu arrive et il est en colère ! Rugit le pirate en espérant vainement se dégager. Je le plaque plus brutalement au sol afin de le faire taire, excédée par ses
élucubrations religieuses. J'ai de tout temps méprisé ces doctrines quelles qu'elles soient, qui tentent de donner un sens illusoire à nos actes et à nos vies en nous dictant des conditions.
Comment après tant de sang versé et de siècles écoulés un être humain peut-il encore adhérer à ces croyances obscures prônant la toute-puissance d'une entité supérieure ?
— Dieu a décidé de nous exterminer, car nous sommes indignes ! Vocifère le forcené, échaudant mes nerfs. J'enfonce son visage dans le sol en m'appuyant de tout mon poids contre son dos tandis
qu'il se débat de plus belle.
— Ferme-la ou je t'envoie rejoindre ton dieu de pacotille, dis-je avec un agacement grandissant. J'aperçois Andrak et Key au bout du corridor, qui se précipitent afin de me prêter main-forte.
Nous obligeons le jeune homme à se relever et je frissonne en remarquant une longue trainée de sang qui s'écoule de son nez. La station debout semble l'aider à reprendre ses esprits et il se
calme au bout du compte, nous jetant des regards craintifs et embarrassés.
— Encore ces foutues hallucinations, grogne Key.
— Celui-ci a vu Dieu, dis-je avec une moue cynique. Les assistants du docteur Villars arrivent enfin, escortés de trois gorilles armés. Ils prennent en charge le forcené qui se montre coopératif,
exactement comme s'il venait de s'éveiller d'un violent cauchemar. Je les regarde l'emmener, soulagée.
— Il semble que plus de la moitié de l'équipage soit déjà victime de ces hallucinations, murmure Key en passant une main nerveuse dans ses cheveux.
— Ce ne sont pas que des visions. Ces... choses que vous voyez sont bien réelles. Elles sont issues non pas de vos cerveaux, mais indiscutablement d'une réalité parallèle, une dimension qui
s'insinue petit à petit dans la nôtre, répond Andrak.
— Foutaises, fais-je, excédée. Qu'est-ce qui vous permet de si hasardeuses conclusions ? Ce ne sont que des hallucinations générées par nos peurs enfouies.
— Malheureusement, ce n'est pas si simple, insiste Andrak avec un certain malaise.
— Qu'essayez-vous de nous dire ? Reprends Key.
— Si nous restons dans les alentours de cette menace trop longtemps, les évènements vont irrémédiablement s'aggraver et prendre de telles proportions qu'il sera impossible de lutter. J'ai
été témoin de tout ceci, j'ai vu également des choses, et je les aie... touchées. Je veux que vous compreniez, je ne sais pas comment c'est possible, mais ces dimensions sont capables d'entrer
dans la nôtre, d'interférer avec notre réalité, de nous... engloutir.
— Mes terreurs n'appartiennent qu'à moi, et c'est elles que j'ai dû affronter jusqu'à présent, dis-je avec mépris.
— Vous vous méprenez : vos peurs et vos cauchemars ne sont qu'une dimension parmi des milliards à laquelle vous avez accès de temps à autre sans pouvoir en faire partie, en temps normal.
— C'est absurde.
— Je pense qu'il a peut-être raison, commandant, intervient Key. Cela rejoint étrangement l'explication de monsieur Zon.
— Les rêves, les cauchemars, les pensées, ne sont qu'une suite de stimulus électriques générés par notre cerveau, Key, c'est une des premières choses que l'on apprend dans les écoles de
l'U.T.
— Et si ce n'était pas le cas, commandant ? S'il y avait une autre vérité que celle de l'U.T ?
Je la foudroie du regard, piquée à vif par sa remarque et furieuse de réaliser que mon argumentation et mes réticences sont uniquement dictées par une peur instinctive qui s'éveille au creux de
mon ventre et que je tente en vain d'endiguer. Je frémis en songeant à la petite plume de nacre au fond de ma poche. Conscient de la tension qui s'est installée, Andrak s'empresse de reprendre la
parole.
— Grace au lieutenant, j'ai été en mesure de contacter mon haut commandement. Demande est faite aux autorités suprêmes de vous accorder audience, afin de leur exposer les faits, ceci bien entendu
avec l'assurance de votre immunité parlementaire diplomatique. Il n'y a plus qu'à attendre leur accord. Une simple formalité.
— Imaginez-vous réellement que vos dirigeants respecteront l'immunité qui nous est promise ?
— J'en suis certain. Jamais un humanoïde ne trahit ses engagements. La trahison est un délit très grave sur ma planète, passible de la peine capitale, même en ce qui concerne les affaires civiles
d'ordre privé. Je pense d'ailleurs que votre peuple devrait s'inspirer de notre code, cela éviterait beaucoup de situations inextricables.
— Je me passerai de vos conseils, Andrak, contentez-vous de faire au mieux afin que cette entrevue ne se métamorphose pas en bain de sang.
— Je ferai tout mon possible pour que nos fratries puissent s'allier en une salutaire harmonie afin de lutter contre cette menace.
— N'en faites pas trop, seule la fatalité nous unira, je ne vois là aucune harmonie, dis-je avec une moue maussade.
— Je regrette que vous appréhendiez les choses avec tant d'amertume.
— Ne regrettez rien. Herlock vous l'a fait comprendre à sa façon et je vais maintenant vous donner ma version : je ne vous aime pas, Andrak. Je n'apprécie guère de devoir collaborer avec ceux qui
m'ont jadis traitée comme un simple rat de laboratoire, je ne suis pas heureuse de partager ma destinée avec les monstres qui ont massacré mon équipage et tous ceux que je chérissais
autrefois, je suis malade rien qu'à l'idée de devoir rencontrer vos chefs barbares qui n'ont pas la décence de respecter nos morts et fabriquent des machines de guerre avec les dépouilles de mes
frères... Évitez donc à l'avenir de me faire l'apologie de votre merveilleux peuple, car il se pourrait que ma main dérape et se referme sur votre immonde cou décharné afin de vous faire taire à
jamais. Je suis arrêtée net au milieu de mon sermon par le regard aux multiples pupilles qui reflète une telle déception et une si authentique tristesse que je regrette presque mon
soudain épanchement de haine.
— Je vous comprends, commandant, se contente de murmurer l'humanoïde en baissant les yeux.
J'abandonne mes compagnons et rejoins machinalement les quartiers du capitaine. Je frappe, mais personne ne répond. Je pose ma main sur le
capteur d'empreinte à tout hasard et esquisse un léger sourire lorsque le sas se déverrouille. Ainsi donc, il a entré mes coordonnées dans le logiciel de verrouillage de son univers personnel. Je
lui en suis reconnaissante et quelque peu émue, mais le verre de vin brisé qui gît au pied du bureau ne me laisse guère le temps de profiter de cette révélation. Je balaie rapidement la pièce
d'un regard inquiet et découvre une vieille photo un peu plus loin, lacérée avec acharnement. Je la saisis avec appréhension et elle me dévoile les visages déchiquetés de trois enfants
d'une dizaine d'années, aux yeux pétillants de vie. Je reconnais sans hésitation les regards d'ébènes de Zon et de sa soeur, ainsi que celui plus clair et rêveur du petit Herlock. Je fronce les
sourcils. Pourquoi s'être ainsi acharné sur ces images du passé ? Herlock a-t-il lui aussi été contraint d'affronter ses propres démons ? Cela ne me dit rien qui vaille et le pressentiment d'un
imminent malheur me submerge avec une singulière violence. Je quitte les lieux avec empressement, nourrissant le secret espoir que mon instinct se joue de moi.






