Mercredi 18 avril 2007

La coupe de champagne a littéralement explosé entre mes doigts.  Un tireur dissimulé dans la loge de cette discothèque minable n’aurait pu accomplir un tel miracle. Même avec une excellente lunette c’est impossible, il aurait été contraint de faire sauter la généreuse poitrine de la jeune femme blonde assise à ma gauche.
Le volume plus qu’insupportable de la musique qui fait vibrer les murs m’empêche de me concentrer.
Piotr a bien choisi le lieu du rendez-vous. C’est la dernière fois que je fais confiance à un indic.
— « Alors, le kid, tu fais moins le malin… »
— « Que veux-tu que je fasse, Piotr, que je te descende devant tous ces gens ? »
— « Il me semble qu’avec la dose d’acide que vient de boire ton implant, il te sera difficile de dégainer aussi prestement que d’habitude, d’autant que mon tireur est prêt à t’abattre. » me lance-t-il, avec condescendance .
En effet, mon bras commence à s’éparpiller dans une fumée épaisse et nauséabonde. Je comprends que cet immonde salopard l’a fait griller. Comment est-t-il parvenu à échanger le millésime hors de prix par de l'acide ?

Je tente de poser ce qui reste de la coupe sur la table, mais mon cerveau ne commande plus la mécanique complexe et sans faille en d’autres circonstances, de mon bras gauche.  Il faut que je détourne son attention, le temps de trouver une échappatoire.
— « Combien te propose-t-il pour me faire disparaître ? » fais-je
— « Il ne s’agit pas d’argent, c’est d’abord une question d’honneur. »
— « Si tu avais voulu l’emporter à la loyale, il t’aurait fallu me provoquer en duel »
— « Taratata ! Pas sur une planète de l’union terrestre. Ici, je n’ai encore rien fait de condamnable. Cela ne va malheureusement pas durer, car il va falloir qu’on en finisse » grince-t-il en sortant une arme de son blazer scintillant de reflets parme à vomir .
J‘en suis certain maintenant. Il n'y a aucun tireur,
Il est persuadé de ma crédulité, mais je sais qu'il bluffe.Il me faut agir très vite.
Il pointe le canon de son arme dans ma direction.
Personne ne se rendra compte de rien, car la musique est trop puissante, et les gens trop saouls.
Quelle soirée, mes aïeux ! Quand je pense que je voulais juste bavarder un peu…
En un éclair, je saisis de ma main valide le pied de la coupe restée piteusement accrochée à l’implant et lui envoie dans l’œil.
Piotr tombe à la renverse, mais un réflexe l’entraîne à tirer un coup de feu. La surprise ou la douleur, je m’en moque un peu. Je me jette sur le côté, renverse la table d’un coup de pied et dégaine mon Whatsup 380.
Mon bras gauche pend tel un animal mort suspendu à mon épaule.
Les cris de Piotr résonnent, malgré le mur sonore du dernier titre à la mode qui encombre les lieux.
Je me relève, l’arme au poing, la haine au fond des yeux. Piotr est à terre, il a lâché son arme et j‘observe ses contorsions pathétiques.
Je rengaine mon cosmogun et l’attrape par le col de son immonde veste disco.
— « Qui ? Combien ? Comment ? Pourquoi ? »
— « Ravelyn ! C’est Ravelyn ! 10 000 crédits ! Il sait que l’union terrestre le cherche ! » gargouille-t-il.
— « Qui lui a dit que je m’occupe de son dossier ? »
— « Je ne sais pas ! »
Il me semble que chaque info que je lui soutire l’enfonce un peu plus dans la tombe. Il est vrai qu’il perd beaucoup de sang.  Nous baignons tous deux dans une mare noirâtre et poisseuse, qui ne cesse de s’agrandir tandis que je le questionne.
Je lève les yeux et réalise que tous les regards convergent dans notre direction. Un attroupement s’est formé et les curieux nous dévisagent.
Voilà que je n’entends plus la musique.
Les règlements de compte, tout le monde y est accoutumé ici. Terminé ce bon vieux temps où les gens partaient en hurlant et courant dans tous les sens, me laissant régler mes affaires tranquillement… 
Il faut en finir avant qu’un videur vienne s’en mêler et trouble le peu de concentration que je conserve encore.
— « Comment tu as su ? » gémit Piotr.
— « Si tu avais eu un tireur, un simple geste de ta main aurait suffit pour me faire tomber ce soir, inutile donc pour toi de sortir ton arme. »
— « Tu as tenté le diable… »
— « Le diable ne me fait pas peur. » dis-je, en relevant mon arme pour la pointer sur son front .
— « Il est temps d’en finir. »
— « Je t’en supplie, tu n’auras aucun argent contre ma tête ! » crache-t-il dans un beuglement désespéré tandis que je déverrouille la sécurité de mon arme .

— « Je vais rendre le monde meilleur. » dis-je dans un souffle, avant de tirer .



Je peux voir sa cervelle s’éparpiller sur le dance-floor de la discothèque minable où il a bu son dernier verre. La foule murmure son aversion générale tout en contemplant le spectacle dans un voyeurisme consensuel, qui caractérise le quotidien des amoirians.  
Un gros homme chauve à la carrure dissuasive s’approche de moi et me demande des comptes. Je sors ma plaque de ma main valide. Il esquisse un sourire et me fait signe de le suivre, ouvrant un chemin au coeur de l’assemblée de bovins, qui nous observent sans avoir l’air de bien comprendre.
Il m’invite à sortir et me souhaite une bonne soirée.
Bonne soirée… rendre le monde meilleur… au nom de qui, de quoi ?
Je déambule dans les rues sombres d’Amoiria, m’identifiant au fantôme d’Hamlet, et les paroles de Villars me reviennent en mémoire :
« un Homme sans buts, c’est un arbre sans racines, quelque soit l’endroit où on le plante, ses branches restent sans feuilles et son nom méconnu… »
Il est fort pour sortir des dictons à la noix. Mais il y a souvent du vrai dans ce qu’il dit, et tant que j’agirais en me basant sur d’éventuels « Peut-être », tant que je voguerai au hasard sans aucune conviction, je ne serai pas moi-même. Je ne serai pas Ramis.
L’ai-je d’ailleurs été un jour ? N’ai-je été que le disciple du capitaine ou puis je imaginer qu'il m'ait considéré un jour comme un ami ? Ai-je vraiment eu ma place au sein de son équipage ? Ai-je vraiment une raison d'être dans cet univers pourri ?Je ne pourrai sans doute jamais répondre à ces questions. 
Quoi qu'il en soit, j’en ai assez de toutes ces batailles qui ne mènent à rien.
Quand je vais sur Terre aujourd’hui, c’est pour poser mes primes sur le compte de mon gros tas de banquier, puant l’embonpoint et l’étroitesse d’esprit.

- « Vous devriez épargner… » me répète-t-il à chaque fois.
Il ne comprend rien. Moi, ce que je veux, c’est tout claquer, aux quatre coins de l’univers, parce qu’on ne vit qu’une fois, et que dans mon boulot la vie est trop courte pour profiter de ses rentes.
Quand on est chasseur de prime, on vit peu, mais bien.
De toute façon, les grands idéaux que je défendais à bord de l’Arcadia sont si loin aujourd'hui. Je n'existe plus maintenant que pour 
traquer et exécuter mes proies, c’est tout ce que je sais faire. Et quoi qu'il en soit, c’est le seul boulot qui me permet de financer les recherches de Villars. Je lui dois bien ça. Cela me rappelle qu'il va falloir changer mon bras.

 
Il commence à pleuvoir. Je cache l’implant sous ma veste. Je pense que l’acide a dû altérer son étanchéité. Je traverse la rue. Plus personne dehors.  Ils sont tous en train de s'abandonner à leurs loisirs insipides et vains.



Amoiria est la ville de la plus parfaite perdition. Les gens sont tous jeunes et beaux. L'âge et la faiblesse n'ont pas leur place ici. La loi implacable du paraître l'emporte sur tout le reste et les amoirians passent tout leur temps à dépenser du fric en jeux sans intérêt et distractions idiotes. Je ne veux même pas savoir comment ils le gagnent.
Une soudaine envie d’aller boire un verre. Je ne suis pas très loin du « Tequila Sunlight ». Je fouille dans ma poche, mais mon comodule est foutu. Impossible de joindre qui que ce soit. Je croise une cabine, introduis ma carte et compose le numéro de mon plus vieil ami.
— « Alors le kid, il faut te raccommoder cette fois encore ? » demande Villars sans aucune hésitation.
— « Hey, doc ! Vous saviez que c’était… »
— « Il n’y a que le kid pour appeler à une heure pareille. » me coupe-t-il .
— « Vous venez prendre un verre avec moi, doc ? »
— « Pas de problèmes techniques, cette fois-ci ? »
— « Ça peut attendre. Retrouvez-moi au Tequila Sunlight dans dix minutes. Les armes sont interdites là-bas. Je serai… »
— « Au fond du bar, loin des fenêtres, etc., etc. »
Il raccroche sèchement. Je repose le combiné et récupère ma carte. La pluie tombe de plus belle. Avec un peu d’alcool, cette nuit m’aidera-t-elle une fois de plus à laver mes péchés ?

  • spacepiracy
  • : Weblogs
  • : Il était une fois une gamine de Huit ans qui croisa le regard froid et mystèrieux d'un Capitaine solitaire sur le petit écran de sa télé, un après midi pluvieux...
  • Retour à la page d'accueil

Newsletter

Inscription à la newsletter

Recherche

Calendrier

Avril 2007
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Recommander

Cliquez ici pour recommander ce blog

LIVRE D'OR

L'Arcadia



Pirates ont rejoint l'équipage


drapeau-anglais.png
drapeau-allemand.png
 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus