Vendredi 23 mars 2007

La porte s’ouvre sur la vaste salle de contrôle déserte, inondée par la lumière spectrale des galaxies que nous traversons, la plupart du temps sans même nous en apercevoir.
Je reste un instant subjuguée par la beauté glacée et vertigineuse de l’espace, qui s’étire à l’infini à travers les hublots démesurés s'étalant le long des parois de métal, tout autour de moi.
Les dizaines d’écrans de contrôle, qui ronronnent paisiblement, me renvoient un scintillement fantomatique et j’observe la danse saccadée des milliers de petits voyants lumineux qui envahissent le tableau de bord. Je distingue dans la pénombre, la silhouette immobile du capitaine, qui quitte la barre et descend les quelques marches qui nous séparent, afin de me rejoindre. L'irrégularité de sa démarche témoigne encore de ce qu'il vient de traverser. De sombres ecchymoses se dessinent sous sa mâchoire, et semblent s’étendre le long de sa nuque. Son corps le trahit, mais comme à l’accoutumée, il ne laisse rien paraître.
Je ne sais quelle improbable justification donner à l’acte irréparable que j’ai commis quelques heures auparavant. Je ne peux que le contempler en silence. Je tente de chasser en vain la désagréable sensation de culpabilité qui ronge mes nerfs et acquiert une ampleur incontrôlable.
Il faut que je cesse de me mentir. Mon arrivée sur ce bâtiment a amorcé un engrenage infernal qu’il me faut interrompre. Je sens confusément au fond de moi que je ne suis pas étrangère aux risques inconsidérés qu'il a pris en se livrant aux humanoïdes. Mon entêtement permanent a fini par mener Zon aux portes de l’Arcadia, et des dizaines d’âmes se sont éteintes en raison de mes choix et de mes actes. Pourtant, Alfred va malgré tout mourir, tout cela n’aura rien changé à cette terrible fatalité. Et voilà que pour clore ce triste chapitre, j’ai organisé la fuite de notre plus fervent détracteur… Bon sang, mais comment continuer à porter le poids de cette succession d’erreurs ? Je dois mettre un terme à ce désastre, je dois réparer tout le mal qui a été fait.

Je comprends, lorsque son regard se pose sur moi, que tout ressentiment à mon égard s’est déjà évaporé. Ne reste que cette communion étrange et inexplicable qui nous a mystérieusement unis depuis le début. Une fois de plus son extraordinaire charisme me pétrifie, et je sais que jamais je ne pourrai aimer plus passionnément… Mais je dois absolument renier tout ce que mon âme écorchée me crie en silence. Il faut que j’abandonne tout espoir et que j’aille au bout de cette décision, qui surnage au fond de mon âme en de longues vagues sinueuses et entêtantes, depuis que j‘ai de nouveau posé un pied sur ce bâtiment. Je dois plonger au coeur de ce gouffre insondable qui n’attend que moi.


— Je pars, m’entends-je prononcer, sans bien y croire.
Est-ce bien ma voix ? Suis-je vraiment parvenue à articuler ces deux mots fatidiques ? L’éclair de surprise et d’incompréhension qui traverse son regard ne laisse aucun doute. Il me semble qu’il s'efforce de déchiffrer mon âme, tandis que la solennité du silence qui nous entoure me donne la sensation de suffoquer. Il faut absolument que je trouve la force de continuer, et c‘est d‘une voix vacillante que je tente une pathétique argumentation.
— Il existe encore tant d’innocents, tant d’idéaux à défendre… Tant d’êtres vivants croient toujours en toi, en ton courage et ta détermination, ta force, ta légende… 
Mon cœur se noie. Je peux le voir battre à travers ma tunique tant il martèle ma poitrine avec violence. J’ai du mal à poursuivre, les mots s’étranglent dans ma gorge, mais les paroles de la femme qui fut sa mère me reviennent soudain en mémoire, comme pour me convaincre que je fais le bon choix.
— Tant qu’il y aura des hommes capables de sacrifier leur vie pour ne pas te trahir, tant que brille au fond des yeux de tes compagnons cette flamme confiante et pure, ce fantastique enthousiasme et ce désir de vaincre, de… vivre, tu n’auras pas le droit de faiblir.
Je suis en train de sceller mon destin, de briser ce qui reste de ma vie, mais je n’ai pas d’autre choix. Je le dois à la mémoire de tous nos frères, morts sous l’étendard de la liberté, convaincus que leurs sacrifices n’étaient pas vains. Je le dois à l’innocence et la sublime pureté des enfants qui survivent encore au sein de l’enfer que nous leur avons bâti. Je le dois à l’univers entier, qui se déchire et s’affronte dans un formidable entrelacs d‘espoirs et de morts… Je lève les yeux vers lui, consciente de la douleur et de la fragilité que je suis en cet instant incapable de dissimuler.
— Et je suis… ta faiblesse, dis-je finalement, dans un souffle.

Il ne réagit pas, se contente de m’observer sans un mot, une main posée sur son épée, tandis que de nouveau seul le doux ronronnement des machines s’élève dans la vaste salle, qui me parait soudain presque hostile. Je suis incapable de détacher mon regard du sien, et il semble une fois de plus lutter contre une multitude de sentiments contradictoires. Il esquisse un sourire d’une insondable tristesse, qui enflamme soudain mes yeux, et je ne peux réprimer une larme silencieuse. Il m’a accordé de découvrir sa vulnérabilité, et je lui retourne en plein visage. Comment pourrait-il ne pas m’en vouloir ?
— Il est vrai… que j’ai peur pour toi plus que pour tous les autres… souffle-t-il, sans me quitter des yeux. Je frotte doucement mes épaules avec la paume de mes mains, comme pour m’assurer que je suis toujours cet être tangible, qui sacrifie tout ce pour quoi il vit encore.
— Trop de vies et d’espoirs sont en jeu… fais-je, d’une voix brisée.
Mes jambes vont se dérober tant l’émotion qui me submerge atteint son paroxysme. Je fixe le sol froid, laissant les mèches blondes de mes cheveux retomber en désordre, dissimulant mon expression, que je devine éperdue. Je tressaille lorsque sa voix s’élève dans un murmure, et son inflexion d’une équanimité contenue transperce mon coeur aussi sûrement que l’aurait fait une lame acérée.
— Tu es libre de quitter l’Arcadia quand tu le décides.
Je lis une souffrance sans nom et sans âge au fond de son regard. Je viens de le poignarder et tout son être s’est déjà refermé dans un mutisme destructeur. Je voudrais tant qu’il me serre dans ses bras une dernière fois, qu’il me permette de respirer sa peau pour garder ce souvenir à tout jamais gravé au fond de mon âme. Qu’il m’accorde un ultime baiser, un mot, quelque chose… Mais je sais qu’il n‘en fera rien.


Le verdict vient de tomber, brutal, froid et sans appel. C’est sans doute mieux ainsi. Il lui aurait suffi d’un souffle pour que je perde toute détermination. Il se détourne et rejoint la majestueuse barre de son vaisseau, plongeant son regard dans l’infini néant de l’espace. Je reste figée, tétanisée par la violence de ma propre décision et sa réaction si conforme à ce que je pouvais appréhender. Je l’observe une dernière fois, imprimant à jamais dans mon esprit les moindres détails de ses traits. S’il savait combien je l’aime, S’il savait comme je meurs…
Il a fermé les yeux, se drapant dans sa solitude et sa souffrance et il me semble percevoir le léger tremblement de ses mains, qui se crispent sur la barre. Mon cœur se déchire. Mon cœur vole en éclats… Je quitte les lieux, transie de douleur, priant pour entendre ses pas derrière moi, tout en implorant qu’il ne tente rien pour me retenir…

Je récupère en hâte quelques affaires et tombe nez à nez avec Ramis, en sortant de ma chambre. Il me jette un regard inquiet en apercevant mon paquetage sommaire.
— Mais que faites-vous ? Lui mentir serait vain et irrespectueux.
— Je vous quitte Ramis. Je n’ai plus rien à faire ici. 
— Quoi ? Mais pour aller où ? Votre vaisseau est perdu, et vous serez arrêtée dès que vous franchirez la frontière d’une planète de l’union ! 
— Et bien, je naviguerai vers une planète indépendante. 
— Mais il n’y a rien d’autre que quelques colons et de vieux truands sur ces planètes ! Je tente d‘avancer, mais il me barre la route. Commandant Ayana, je vous en prie ! Ne faites pas ça…
— Ramis, il faut que je parte. 
— Mais, pourquoi ? Je parviens enfin à faire quelques mètres, mais il me talonne. Pourquoi, commandant ? »
— Mes raisons ne concernent que moi, Ramis. 
Il agrippe mon bras et m’oblige à lui faire face.
— Et que faites-vous de nous ? De cet équipage déjà si affaibli ? Que faites-vous de Stelly ? Vous abandonnez cette fillette qui a déjà tant perdu… N’avez-vous aucun sentiment pour elle ? Pour nous ? 
— Je t’en prie, Ramis… 
— Ne ressentez-vous donc jamais rien ? Êtes-vous comme lui ?!
Je sens la colère vibrer dans sa voix, tandis qu’il me désigne les quartiers du capitaine.
— Ramis, je t’en prie… laisse-moi partir. Ce que je ressens ne changera rien au cours des choses… 
— Alors, restez commandant ! Son regard empli d’espoir lacère mon âme déjà en lambeaux.
— Je suis désolée, Ramis. 
Il comprend enfin que son entêtement est vain et baisse les yeux, me libère. Je n’ai pas le courage de soutenir son regard et m’éloigne en hâte. Je prends possession d’une navette de combat, y jette mon paquetage en m’efforçant de ne surtout pas réfléchir. J’effectue les manœuvres de départ dans une sorte de transe mécanique. Bientôt, les moteurs crachent leur puissance et le lancement me plaque au siège, tandis que je serre les dents pour ne pas m’effondrer en larmes. Je ferme les yeux et me retrouve en quelques secondes plongée au sein de myriades d’étoiles plus lointaines et étincelantes les unes que les autres.. Jamais l’immensité spatiale ne m’a parue aussi vide et impersonnelle.
Je tape une destination au hasard sur le petit écran de navigation et enclenche le pilotage automatique. Mes mains tremblent et les battements anarchiques de mon cœur semblent résonner à l‘intérieur de l‘habitacle restreint, accompagnés de mon souffle saccadé par l’émotion. Je sens le sang palpiter dans mes tempes et enfouis mon visage dans mes mains.
Un nœud douloureux enserre ma gorge. Il ne faut surtout pas que je me retourne. Je ne veux pas voir la silhouette élancée de l’Arcadia disparaître peu à peu dans le néant. C’est toute mon âme que j’abandonne à bord de ce magnifique vaisseau de guerre. J’ai tellement mal…
Monsieur Zon, vous auriez dû me tuer… Jamais je ne pourrai plus aimer, jamais je ne pourrai oublier, Herlock, ton image me hante déjà, et me hantera à tout jamais…

 

-FIN-
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