Le bilan de cette réunion s’avère plus que complexe. Il me semble que toutes les
certitudes et les principes qui ont régi jusqu'à présent nos destinées sont sur le point de voler en éclat. L’inexorable danger qui s’étend maintenant bien au-delà des frontières de la nébuleuse
de Razokan remet en question tout ce qui a fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui et la précarité de la situation parait vouloir nous contraindre à des alliances qui m’inspirent une
confiance plus que mitigée, si toutefois le peuple humanoïde et les grands pontes de la guilde commerciale se montrent capables de comprendre que nous n’avons guère le choix. Tout vacille, j’ai
la sensation d’être un marin perdu au sein d’un vieux navire qui prend l’eau de toute part et s’apprête à sombrer. Jamais notre survie ne m’est apparue plus incertaine, et c’est sans doute pour
cette raison que je ne parviens plus à juguler les bouffées d’angoisses qui m’assaillent, entrecoupées d’inaccoutumées pulsions de vie et de profond désespoir. Herlock a préféré se retirer dans
le calme et la pénombre de ses quartiers, tandis qu’un impérieux besoin de me mêler à la foule s’est emparé de moi, ce qui ne m’est guère coutumier. J’observe avec attention chacun de mes
semblables au sein du réfectoire saturé d’odeurs de graisses et de fumée, me laissant étourdir par le vacarme de bavardages entremêlés. Quelque chose a changé dans mon regard. Tout ce qui
m’entoure me semble auréolé d’une indéfinissable tristesse. Chaque geste, chaque sourire, me paraît marqué d’un sceau inexorable. Ont-ils seulement conscience que chaque instant, chaque minute,
nous rapproche d’une échéance sans doute fatale ? Ont-ils seulement idée de l’effroyable vulnérabilité de nos existences ? J’assiste en silence à la querelle stérile de deux pirates
avinés pour une bouteille à moitié vide. À quelques pas, la si jeune Stelly rit aux éclats au milieu d’un groupe de béotiennes recrues, visiblement fascinées par son décolleté. À sa droite, une
petite troupe de femmes discute avec entrain en jetant quelques œillades indiscrètes en direction de la table de Zon, qui trinque avec Ramis, sous l’oeil réprobateur de Key. Je m’aperçois
soudainement que malgré toutes les longues traversées que nous avons partagées, je ne sais rien de son histoire, je n’imagine même pas ce qui la lie avec tant d’abnégation à l’Arcadia et à son
capitaine, je m’en veux soudain de ne jamais m’être posée la question avant ce jour et je frissonne à l’idée de tout ce qui m’échappe, tout ce que je ne connaitrai jamais de mes fidèles
compagnons de voyage, alors pourtant que nous allons sans doute périr ensemble. Mon dieu, tous ces sentiments, ces rancoeurs, ces rêves, ces folies, ces peines et ces joies, tout ce qui semble
donner un sens à nos vies, tout cela nous paraitra bientôt tellement absurde, à l'instant où l’univers entier s’embrasera, au moment où tout ce que nous maitrisons sera englouti par ce chaos
indescriptible qui avance chaque seconde un peu plus. Je laisse divaguer mon regard au hasard de la salle commune, perdue au cœur de ces réflexions inutiles, lorsque mon sang se glace d’un seul
coup. Je suis tétanisée à la vue du petit visage crasseux d’un enfant aux cheveux en bataille qui me toise d’un oeil noir au milieu de la foule. Personne ne semble lui prêter attention. Un
enfant que je reconnais aussitôt, le souffle coupé par la stupéfaction. Autour de lui, les hommes se restaurent et boivent sans paraitre interpellés par la présence d’un si jeune
voyageur à bord. Suis-je en train de perdre la raison ?

Je remarque le regard de Ramis qui s’est posé sur moi et se lève, tandis que je ferme les yeux et entreprends de contrôler ma respiration qui s’accélère en rythme avec les battements de mon cœur,
je les ouvre de nouveau, mais l’enfant est toujours là, qui me dévisage avec une animosité inconcevable. Mes mains se mettent à trembler alors que je tente vainement de me raisonner : Tomy
est mort il y a dix ans de cela, ce que tu vois n’est qu’un effet secondaire de la proximité avec la menace. Il n’est qu’illusion, rappelle-toi les mots d’Andrak…
Une main vient se poser sur l’épaule du petit garçon tandis que mon cœur s’accélère encore. Je lève les yeux vers le nouveau venu qui plonge son regard clair au fond du mien et je ne peux contenir un cri de stupeur. Je me redresse d’un bond, renversant mon verre et ma chaise, et recule de quelques pas, terrifiée. Kyle pointe vers moi un index accusateur avec un rire diabolique, pendant que ses traits se déforment en un masque de folie meurtrière. Ses doigts se fondent soudain avec l’épaule de l’enfant dans d’abominables bruits de craquements d’os alors que s’élève un hurlement aux accents inhumains de la gorge du petit être difforme. Les deux corps se modifient tandis que je recule encore. Je sursaute au son de la voix de Ramis, qui pose une main sur mon avant-bras et me retourne vivement.
— Vous vous sentez bien, commandant ?
— Je… n’en suis pas certaine, fais-je en lui désignant la place vacante qui accueillait il y a quelques secondes les fantômes de ma conscience malmenée. Il esquisse un sourire compréhensif et me tend un coude amical afin de m’inviter à le suivre. Tétanisée et confuse, je m’exécute sans quitter des yeux la chaise obstinément vide qui me fait face à quelques mètres de là.
— Allons marcher un peu, vous êtes plus pâle qu’un spectre, dit-il. Nous abandonnons le réfectoire et le contact franc de son bras ainsi que le calme des corridors m’aide à reprendre mes esprits. Je suis brusquement embarrassée par mon accès de panique et c’est les yeux rivés au sol que je poursuis mon chemin.
— Vous vous sentez mieux ? Demande soudain le jeune homme.
— Oui, je te remercie, je ne sais pas ce que…
— Vous avez vu quelque chose, n’est-ce pas ?
— Je n’en suis plus certaine, je crois que je suis victime d’hallucinations, sans doute notre promiscuité avec ce magma immonde qui est en train d’engloutir les étoiles…
Il stoppe alors la marche et je lâche son bras, décontenancée.
— Vous aviez l’air d’avoir vu un fantôme, ironise-t-il
— C’est à peu près le cas, enfin, je crois, dis-je avec une pointe d’humour.
— Oui, moi aussi j’ai croisé des fantômes ces derniers temps. L’un d’eux traine dans le sillage du capitaine… Mais au fait, je n’ai pas eu le loisir de vous remercier.
— Pourquoi ?
— Et bien, pour avoir volé à mon secours lorsque nous avons déserté la terre, car j’imagine que le capitaine se serait fait un plaisir de m’abandonner à mon triste sort.
— Il ne te hait pas, Ramis, j’en suis certaine.
— Oui, je pense aussi que tout dans son attitude démontre à quel point il m’apprécie, grince-t-il avec cynisme. Mais j’étais convaincu de toute façon que vous ne me laisseriez pas tomber, commandant.
— Tu savais aussi que nous allions être attaqués, n’est-ce pas, Ramis ?
— J’oublie parfois à quel point vous pouvez être perspicace Ayana.
— Ce n’était pas bien compliqué, Ramis. Un passage menant droit à l’Arcadia, au cœur même de la pièce prise d’assaut, ta rapidité d’analyse et de réaction…
— Je l’avoue, j’ai orchestré cette opération depuis le début. Mais vous reconnaitrez qu’il n’y a eu aucune perte parmi l’équipage, c’était du travail de professionnel.
— Pourquoi, Ramis ? C’était extrêmement risqué !
— Quel autre moyen avais-je de vous accompagner ? Le capitaine ne m’aurait jamais accepté au sein de son équipage, et il fallait absolument que je sois des vôtres. Je n’avais pas d’autre choix que de lui forcer la main en prévenant l'armada humanoïde la plus proche, car je dois rendre cet univers meilleur, c’est mon destin, et je sais pertinemment que l’Arcadia sera au cœur du terrible affrontement qui se prépare.
— Bon sang, tu ne changeras donc jamais, Ramis.
— C’est ce qui fait tout mon charme, avouez-le.
— Ainsi, tu penses qu’il y aura une bataille… mais comment veux-tu que nous nous mesurions à l’enfer que vos expériences absurdes ont libéré ? Quel est le pacte qui te lie à monsieur Zon ? Il baisse les yeux, puis me saisit par les épaules.
— Monsieur Zon n’est pas le monstre que vous imaginez, commandant. Son but était louable et tellement ambitieux. Si nous étions parvenus à nos fins, cela nous aurait menés sur de si vastes chemins…
— Il semble que vous ayez échoué, entrainant avec vous la destruction de milliards de vies, humaine ou non, l’annihilation de cet univers ! Bon sang, Ramis, te rends-tu compte de ce que vous avez libéré, dans le seul but de maitriser ce qui ne doit pas l’être ? Vous êtes tous deux complètement inconscients, ou fous.
— Nous allons défaire ce qui a été fait, quand bien même je devrais y laisser la vie, et soyez certaine que tel est également le but de monsieur Zon.
— Je pense que malheureusement nombreux sont ceux qui vont devoir y laisser la vie, la tienne et celle de Zon ne suffiront pas, Ramis.
— J’ai fait beaucoup d’erreurs, Ayana, j’en suis conscient. Je suis loin d’être celui que j’étais autrefois. Mais une chose est incontestable. Je tiens toujours parole et je vous jure que je mettrais fin à ce cauchemar. Il ne peut en être autrement. Il fait quelques pas en avant puis se retourne dans ma direction.
— Quant à ma petite manigance, je pense que vous comprendrez qu’il serait néfaste d’en parler au capitaine, n’est-ce pas ?
— Je crois qu’il sait déjà parfaitement à quoi s’en tenir.
Une lueur incrédule traverse son regard, puis il exécute une discrète révérence avec un sourire éclatant avant de s’éclipser.
La clarté rougeoyante et instable qui inonde la salle de pilotage me donne l’impression de plonger dans le ventre d’un gigantesque animal. À l’instar de mes
compagnons, je reste muette de stupeur devant l’ampleur extraordinaire que semble avoir prise la chose dans cette partie de l’univers. Aussi loin que portent mes yeux un magma informe parait se
mouvoir à travers l’espace, avalant les étoiles et les planètes avec de répugnantes convulsions. Des amas sombres d’une matière indescriptible se diluent et se rétractent avec incohérence.
— Quelle distance nous sépare de cette chose ? Demande Herlock.
—50 000 spatiokilomètres, mais l’ordinateur central ne décèle toujours rien d’anormal, si ce n’est l’absence de tout corps céleste. C’est comme si pour Alfred, cette partie de l’univers
était complètement… vide, répond Key dans un souffle atterré.
— Regardez ! Crie Ramis. Ça s’étend ! Bon sang, cette chose se rapproche de nous à toute vitesse.
— Mon dieu, jamais je n’aurais imaginé une telle chose, murmure Zon, plongé dans une sorte de transe admirative mêlée de terreur. Je recule soudain, convaincue d’avoir aperçu au sein du
magma bouillonnant les traits déformés de milliers de visages. Je frotte mes yeux pour me débarrasser de cette horrible illusion lorsqu’une violente douleur irradie mon cerveau, faisant flancher
mes jambes. Je titube et réalise que je ne suis pas l'unique victime de ce mal subit. Un long filet de sang ne tarde pas à s’écouler de mon nez alors qu’il me semble déceler de nouveau
cette étrange psalmodie au cœur d’un entrelacs de chuintements et de murmures insolites. Suis-je la seule à les entendre ?
— Machine arrière ! Hurle le capitaine en agrippant la barre à pleine main.
Je rejoins mon poste de pilotage, quelque peu étourdie, et tape une série de codes afin de neutraliser les moteurs principaux, tandis que Key se charge des réacteurs annexes. Par bonheur, cette
fois aucune attraction n’entrave notre manœuvre, sans doute car nous sommes encore bien trop loin de la source des perturbations. La douleur de mon crâne s’estompe rapidement et c’est avec
soulagement que je vois s’éloigner le magma incompréhensible qui défigure l’espace derrière nous.
— Je crois que nous avons un sérieux problème, murmure Ramis à l’attention de Zon, qui lui jette un regard étrange tandis que je sursaute, persuadée d’avoir aperçu une ombre sinueuse l’envelopper
un instant.

— Monsieur Zon, Ramis, Syrus, salle de conférence, sur le champ. Avisez également le docteur Villars de me rejoindre, grogne Herlock avec mauvaise humeur. Key, maintenez le cap vers la planète
Epona. Il va nous falloir demander de l’aide si nous souhaitons empêcher cette chose d’atteindre les colonies frontalières de l’U.T. commandant Ayana, avec moi.
Je le suis sans discuter à travers les couloirs, avec la désagréable sensation que des ombres menaçantes se dissimulent dans les recoins à notre approche et se mettent à louvoyer dans notre
dos.
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— Je veux savoir exactement quelle était la teneur et le but des expériences que tu as mené, Zon, ordonne brutalement le capitaine, sans plus de cérémonie. Ce dernier recule d’un pas et nous
dévisage sans un mot.
— Répondez donc, monsieur Zon, insiste Villars.
— Comment voulez-vous que je vous dépeigne en quelques phrases des dizaines d’années d’une recherche acharnée ? Je ne suis pas convaincu que vous êtes en mesure de comprendre…
— Essayez toujours, dis-je avec agacement.
— Bien. Mes recherches se sont basées sur la théorie des cordes, qui fût développée pour la première fois dans les années 1984, par un certain Michael B Green et son homologue John H. Schwarz.
J’ai tenté de savoir si effectivement il existe plusieurs dimensions qui nous échappent et ne s’entrecroisent jamais, comme de nombreux physiciens l’ont autrefois suggéré. Ces dimensions seraient
la résultante de fréquences ondulatoires infinies. Pour faire simple, grâce à Ramis, je suis parvenu à briser, ou plutôt dévier certaines de ces cordes.
— Quel était le but de cette manœuvre ? Répond sèchement Herlock.
— Je voulais être capable de relier entre elles plusieurs dimensions, d’ouvrir un passage vers quelque chose qui nous dépasse, de découvrir comment modifier l’espace-temps et changer nos
destinées. Vous n’imaginez pas toutes les possibilités que laisse entrevoir cette légère modification... et plus que tout, j’avais l’espoir de la retrouver, dit-il en levant un regard empli de
colère et de douleur vers le capitaine qui demeure impassible.
— Modifier le temps ? Changer la destinée ? Bon sang, Zon, êtes-vous devenu complètement fou ? S’écrie Villars en le dévisageant d’un air affligé.
— J’y suis presque parvenu. Souviens-toi, Ramis. Le messager. Le messager est parvenu à traverser les dimensions. Puis tout s’est dégradé, nous avons perdu le contrôle. Il n’est jamais revenu.
Comment l’aurait-il pu ? Ces choses abominables que vous avez vues et entendues ne sont que la résultante des dimensions qui s’entrecroisent et forment quelque chose d’inconcevable. Quelque
chose qui ne devrait pas être.
— Mon Dieu, Zon, qu’avez-vous fait ? Murmure Syrus avec horreur.
— J’ai ouvert les portes du chaos originel. J’ai libéré l’enfer.
— Votre folie a condamné tout ce qui vit dans l’univers et vous faites des métaphores ! N’avez-vous donc aucun respect pour quoi que ce soit ? Par votre faute nous sommes en passe
d’assister à la fin de toute civilisation et vous parlez de l’apocalypse avec une exaltation hystérique qui me donne furieusement envie de vous botter le train ! Bon sang, capitaine, ce
type est sans doute un génie, mais c’est plus encore un illuminé dangereux ! Rugit Villars avec fureur.
— Contentez-vous de suivre les pistes que je vous ai données et épargnez-nous vos commentaires, lui répond Zon avec une condescendance irritée
— Vous n’avez aucun ordre à me donner !
— Assez ! Rugit Herlock. Calmez-vous, docteur Villars. Cela ne sert strictement à rien de vous emporter ainsi. Quant à toi, Zon, je te conseille d'apporter à nos savants plus qu’une piste de
recherche. J'exige des résultats dans les 48 heures ou je programme un chasseur qui t’enverra directement au cœur de ta magnifique création. Ramis, je veux que tu me mettes en contact avec le
commandement de l’union terrestre. Nous allons avoir besoin de toutes les forces armées envisageables.
— Mais, capitaine, je ne pense pas que…
—Lorsqu’ils auront vu ce que nous avons vu, lorsqu'ils sauront ce que nous savons, ils seront bien contraints d'écouter. Transmets-leur la copie de l’enregistrement du poste de contrôle.
— Entendu, capitaine. Je vais tenter de les joindre. Mais auparavant, je voudrais savoir si je peux récupérer ma cabine. Je ne peux décemment jouer mon nouveau rôle de diplomate au beau
milieu de la horde de soudards qui me servent actuellement de voisins, répond Ramis avec un sourire narquois.
— Accordé, soupire Herlock avec lassitude.
— Je vous remercie, capitaine. Je vous promets que vous ne regretterez pas votre geste.
Un étrange désarroi traverse le regard d'Herlock, qui semble dérouté un instant par la gratitude et l’enthousiasme du jeune homme et quelque chose s’adoucit dans ses traits tendus,
quelque chose qui s’apparente au soulagement à la suite d'une rude bataille, au réconfort de retrouver un être cher disparu depuis trop longtemps ? Le signal sonore de la porte
détourne mon attention.
— Laissez-moi entrer, capitaine, ce que j’ai à vous dire est d’une importance capitale, grésille la petite voix de l’humanoïde derrière le battant. Herlock enclenche le visualisateur.
— Que voulez-vous, Andrak ? Ceci est une réunion strictement confidentielle.
— Je pense que je peux vous aider, capitaine. Je vous en prie, permettez-moi d'entrer.
Herlock enclenche le dispositif d’ouverture du sas, et l’humanoïde, intimidé, nous dévisage avec angoisse sans oser bouger.
— Entrez donc, Andrak, nous n’allons pas vous faire de mal, dis-je en lui faisant signe vers l’intérieur. Il m’accorde un sourire reconnaissant et s’exécute en se tordant nerveusement les
mains.
— Je… j’ai vu comme vous ce qui arrive droit vers les territoires habités. Je ne vais pas y aller par quatre chemins, capitaine. Je pense qu’il est de mon devoir d’avertir mon commandement et du
vôtre de m’y autoriser. Mon peuple a le droit de savoir ce qui se passe.
— C’est ça, de cette manière ils n’auront plus qu’a nous localiser et se pointer avec l’artillerie lourde, car qui nous dit que vous ne leur transmettrez pas notre position ? Grogne
Ramis
— Là n’est pas le but de mon appel. Croyez-moi, je n’ai aucune intention de nuire à ceux qui m’ont sauvé la vie.
— Ouais, bien sûr. Tout le monde sait que la parole d’un humanoïde est sacrée, insiste Ramis avec arrogance.
— Tout à fait, monsieur Ramis.
— LIEUTENANT Ramis, je te prie. J’ai pris du galon depuis tout à l’heure. Allez, ne me fais pas rire, tu ne crois pas que tu vas parvenir à nous convaincre tout de même ?
— Permettez-moi d’insister, lieutenant Ramis. Tout d’abord, sachez que la valeur de la parole donnée a sans doute plus d’importance pour mon peuple que pour le vôtre. Ensuite, imaginez que
contrairement à ce que vous pensez, nous ne sommes pas des brutes incultes et sans cervelle, ce qui n’est pas toujours valable en ce qui concerne vos congénères, et par conséquent nous sommes
tout à fait à même de nous rendre compte de la terrible gravité de ce qui est en train de se passer et d’agir subséquemment de la manière la plus appropriée afin de venir à bout de ce qui menace,
semble-t-il, l’univers dans son ensemble. Univers dans lequel nous évoluons au même titre que vous, humains.
Ramis reste muet quelques secondes, pris de court par la réponse sèche et sévère d’Andrak, que j’admire soudain pour le courage de sa démarche et de ses quelques mots à Ramis, qui, avec sa
caractéristique impétuosité, aurait fort bien pu décider de l’abattre en une fraction de seconde. Mais le jeune homme se contente d’un large sourire assorti d’une claque amicale dans le dos de
l’humanoïde, qui vacille avec stupeur.
— Je t’aime bien toi, t’as du cran. Capitaine, nous devrions peut-être écouter ce qu’il veut nous dire après tout, déclare Ramis.
— Que proposez-vous, Andrak ? Demande Herlock
— Je voudrais que vous acceptiez de me faire confiance, capitaine. Il me faut contacter mon haut commandement afin qu’ils sachent ce qui se passe. Je dois également leur transmettre
l’enregistrement de la salle de contrôle. Je pourrais sans doute obtenir l’immunité provisoire de l’équipage de l’Arcadia afin que vous puissiez expliquer la situation à nos dirigeants et…
— Vous êtes en train de me parler d’une collaboration avec vos semblables ? L’interrompt sèchement Herlock.
— Je… ce que j’ai vécu à bord du Neskar dépasse tout ce que vous pouvez imaginer, capitaine. Ça a commencé par les hallucinations, et puis les rêves et les cauchemars qui se sont mélangés à
la réalité, les crises de folies des membres de l’équipage, et puis… les transformations, cette chose a pris le contrôle de nos esprits et du bâtiment. Mon dieu, vous avez vu comme moi ce que
sont devenus mes compagnons ! Imaginez que cette chose s’attaque aux colonies, aux familles, aux enfants !
— Assez ! Vocifère soudain Zon. Allez-vous le laisser gémir ainsi encore longtemps ? Nous perdons du temps.
— Capitaine ! Insiste Andrak en agrippant la cape d’Herlock, qui le repousse fermement. Ce que j’essaie de vous dire, c’est que nous n’avons pas le choix. Si nous voulons survivre, il va
nous falloir nous unir, j’en suis convaincu. Sans cela, nous sommes tous condamnés.
Herlock se rapproche vivement de l’humanoïde et empoigne à son tour le col de sa veste, ce qui le pousse à reculer, terrifié.
— J’ai passé la moitié de mon existence à combattre ceux de ta race. Vous avez torturé et avili mon peuple pendant des décennies. Vous avez massacré sans scrupule mes amis et mes frères, tout ce
que j’ai un jour aimé a été détruit par votre civilisation intolérante et colonisatrice. Comment peux-tu croire que je vais collaborer avec les tiens, que je maudis au-delà de toutes
limites ? Siffle-t-il avec répugnance. Andrak baisse ses yeux étranges qui me paraissent soudain plus brillants. Un humanoïde connait-il les larmes ? Que répondre à ce flot de haine et
de souffrance ? Quelles justifications donner à tant de mort et de destruction ? Chacun en cet instant semble se perdre à l’unisson dans ces questionnements. Syrus pose alors une
main amicale sur l’épaule du capitaine.
— N’oublie pas que tu as passé la première moitié de ta vie à combattre ceux de ta propre race, mon ami. N’oublie jamais combien ils sont aussi coutumiers du mal. Mais je pense malgré tout
qu’aucun de ces deux peuples ne mérite d’être ainsi exterminé par ce qui se rapproche. Andrak à raison. Nous devons nous unir.
Un long silence tendu s’installe tandis qu’Herlock dévisage chacun d’entre nous avec attention, comme s’il cherchait les échos de sa haine au fond de nos prunelles.
— Très bien. Docteur Villars, escortez Andrak jusqu’au pont. Key va vous montrer la procédure de mise en liaison, annonce-t-il finalement d’un ton désincarné. Une fois encore, toutes ses
réticences se sont évanouies face aux arguments du grand homme roux. Une fois encore, j’observe avec perplexité les traits paisibles et rassurants de Syrus, qui m’évoquent plus que jamais les
portraits de valeureux guerriers d’autrefois. Quelque chose d’anachronique accompagne les pas de cet homme étrange.
J'espère que ça vous plaira. ^^






