Vendredi 2 mars 2007

Mon cœur s’arrête lorsque je perçois les vibrations, liées à l’accostage de la navette du capitaine. L’imposante porte sécurisée sur notre droite s’ouvre dans un bruit sinistre, tandis que la douleur s’insinue de nouveau dans ma poitrine, tant les battements de mon cœur qui redémarre se font violents. J’entends le cliquetis si caractéristique de ses bottes et du balancement de ses armes se rapprocher inexorablement.
Il apparaît enfin dans l’embrasure, plus altier et digne que jamais, alors qu’une vingtaine de soldats entraînés le tiennent en joue. Il s’immobilise et jette un regard arrogant à nos ennemis qui déverrouillent leurs armes.


Le temps est suspendu, la tension qui nous entoure presque palpable. Il décroche lentement ses deux ceinturons de cuir et les envoie loin devant lui. Ses armes glissent sur le sol avec un bruit sec de métal. Un sourire triomphant teinté de démence illumine le visage de Zon, tandis que le capitaine s’avance jusqu’au centre de la pièce.
— Saisissez-le !
Trois humanoïdes s’approchent d’Herlock, sans qu’il tente le moindre geste de résistance.
Je fais un pas en avant, mais deux soldats pointent leurs armes en direction de ma tempe.
— Je te laisse encore une chance, Zon. Laisse-les partir. Ils n’ont rien à voir avec notre histoire.


— Je ne crois pas que tu sois en position de poser tes conditions, grince Zon, en s’approchant du capitaine.
— Te reste-t-il une once de dignité ? As-tu perdu jusqu’à la plus petite étincelle de courage ?
Je te propose de récupérer ce qui te reste de droiture. Je pense que tu m’as fait venir jusqu’ici dans cet unique dessein…
Une lueur étrange voile soudain le regard haineux de Zon, qui recule avec un sourire incrédule.
— Pour qui te prends-tu ? Rien de ce que tu pourras faire ou dire ne me rendra mon âme, elle s’est évaporée à jamais lorsque tu l’as laissée mourir, lorsque tu nous as tous laissés mourir ! 
L’expression glacée d’Herlock se modifie et il me semble y déceler une profonde compassion, mêlée de dépit et d’une obscure tristesse. Il se dégage de la poigne des soldats d’un geste méprisant, tandis que Zon leur indique de le relâcher.
— Tu n’as jamais voulu entendre la vérité sur ce qui s’est passé, n’est-ce pas ? Tu n’as jamais souhaité savoir, cela risquerait d’anéantir ta colère… murmure le capitaine, d’une voix douloureuse, teintée d’exaspération.
— Assez ! grogne Zon, en dégainant l’un de ses sabres.
— Et ta colère enfuie... ne restera que la souffrance...
À ces mots, Zon se redresse, saisit son deuxième sabre et le jette au capitaine, qui l’attrape sans cesser de le fixer d’un œil noir.
— Tais-toi. Rien ne justifiera jamais ce que tu as fait, siffle-t-il, en brandissant son arme étincelante d’un geste souple et élégant.
— Toute ton amertume ne légitimera pas le sang que tu as sur les mains, Zon…
— Assez palabré, en garde capitaine ! Si tu sors vainqueur de cet affrontement, ils seront libres !

Herlock dégrafe d’un geste sa cape, qu’il jette au loin avec un mouvement de défi, avant de lever le sabre dans un salut respectueux, tel que l'exige l’ancienne tradition guerrière. Le silence se fait étouffant, seulement déchiré par le bruit de pas des deux hommes qui se font face, tournant lentement l’un autour de l’autre tels deux fauves, chacun à l’affût de la faille de son adversaire.


Je ne peux m’empêcher de frémir en observant le sourire carnassier de Zon et le regard acéré d’Herlock. L’image de ces deux tueurs magnifiques que la haine transfigure me donne la nausée, et je sais pertinemment qu’il serait vain de tenter de les raisonner…
Le premier claquement du métal me fait sursauter. L’attaque de Zon a été foudroyante, mais Herlock a paré son coup sans effort. S’ensuit un singulier ballet frénétique, escorté de la musique cinglante des lames qui s‘entrechoquent et glissent avec de longs crissements métalliques. L’assemblée retient son souffle, hypnotisée par le spectacle dont la violence n’a d’égal que la magnificence. Une vague de recul respectueux et craintif suit la progression anarchique des deux hommes, qui n’existent en cet instant plus que l’un pour l’autre, transcendés par une ferveur belliqueuse proche de l’exaltation.
Quelques murmures angoissés s’élèvent sporadiquement, occasionnant une improbable communion entre la foule des soldats et l’équipage. Aucun des deux adversaires ne cède une once de terrain, le capitaine affirmant une force et une agilité hors du commun, face à la redoutable technique, héritée des plus grands maîtres asiatiques, que Zon semble maîtriser à la perfection.Une brève accalmie. Les deux hommes se toisent, haletants, leur garde baissée, mais vigilante. Puis de nouveau, les coups pleuvent et les lames s’entrecroisent dans un chaos cinglant. Je suis à l’agonie. Je me rends compte que je ne peux me résoudre à l’inexorable issue de cet affrontement. Aucun de ces deux hommes ne mérite de perdre la vie entre ces murs…

Un lieutenant humanoïde fait soudain irruption dans la pièce en poussant de grands hurlements outrés.
— Mais que se passe-t-il ici ?! Monsieur Zon ! Veuillez cesser cette mascarade immédiatement ! 
Mais les combattants n’entendent plus rien du monde extérieur, leurs deux âmes unies dans une danse macabre qui réclame son tribu de sang…
— Saisissez-vous de ces deux imbéciles ! vocifère le lieutenant à ses troupes indécises. Hors de lui, il lève son arme et le laser touche le flanc du capitaine, manquant de le déséquilibrer. Les soldats, profitant de la diversion, osent enfin réagir et se précipiter vers les deux hommes.
— Nooon ! rugit Zon, comme si on lui arrachait les tripes à mains nues. En quelques secondes, les deux valeureux adversaires, essoufflés et rageurs, sont neutralisés. Le lieutenant, bouillonnant de rage, s’approche d’Herlock et contre toute attente, tire pratiquement à bout portant dans l'épaule du capitaine. Des œillades empreintes de furtive désapprobation se répandent au sein des troupes ennemies. Herlock est légèrement projeté vers l’arrière sous l’impact, mais il se contente de serrer les dents sans rien laisser transparaître de sa douleur, et porte une main à son épaule dans l’espoir d’arrêter le flot de sang, qui s'étale déjà en grandes flaques sur le sol froid. Un cri de dément s’élève de la gorge de Zon, qui semble soudain au seuil du désespoir. Le lieutenant s’approche de lui avec un regard méprisant.
— Vous me décevez beaucoup, monsieur Zon. Je pense que le haut commandement saura apprécier à sa juste valeur toute l’étendue de votre incompétence. Il se retourne vers Herlock avant de poursuivre. Quant à vous…, voilà tout ce que vous m’inspirez.
Il lui assène un violent coup de crosse dans les côtes. Voilà pour mon frère que vous avez abattu sur le Dark Oak.
— Vois, Zon, vois comme tes nouveaux frères sont honorables, crache le capitaine, en reprenant son souffle sans même accorder un regard à son tortionnaire. Deux nouveaux coups de crosse dans la tempe. Je ferme les yeux, incapable de supporter plus longtemps la vue de ce spectacle atroce.
— Voilà pour tous ceux de mon peuple que vous avez massacrés sans aucun état d’âme !
Le capitaine vacille et s’écroule à genoux dans un bruit sourd. Seuls les soldats qui le tiennent l’empêchent de s’effondrer.
— Arrêtez ça ! hurle Zon.
— Tuez ce renégat et tous ses complices. Emmenez monsieur Zon dans les quartiers de détention du niveau 25, déclare le lieutenant, en faisant volte-face avant de quitter les lieux. Zon, qui ne semble plus être capable de raisonner normalement, a un petit ricanement hystérique, qui me fait froid dans le dos.
— Bon sang, mais comme tu es naïf, mon pauvre Herlock, et dire que tu étais leur capitaine…
Tu n’aurais jamais dû revenir. Croyais-tu vraiment que j’aurais libéré ton équipage, quelle que soit l’issue du combat ?
Le sol se met à trembler violemment, tandis qu’un vrombissement sourd s’élève et résonne à travers toute la forteresse. Le Capitaine redresse la tête. Un long filet de sang s’écoule entre ses lèvres et le long de sa tempe. Il toise son adversaire et esquisse un redoutable sourire.
— Bon sang, mais comme tu es naïf, mon pauvre Zon. Pensais-tu vraiment que je t’accorderais ma confiance, quelle que soit l’issue du combat ?

Une lueur d'appréhension, mêlée d’admiration, dans les yeux de Zon. Le tremblement se fait de plus en plus inquiétant et des pans de mur finissent par se décrocher, avant de venir s’écraser dans un vacarme effrayant. Les soldats s’éparpillent, pris de panique, juste au moment où j’aperçois la pointe menaçante du gigantesque tranchoir de proue de l’Arcadia, qui traverse le plancher dans un craquement assourdissant.
Je recule, évitant de justesse la lézarde immense qui se dessine sous mes pieds. Le sol s’effondre, laissant apparaître la coque imposante du spectaculaire vaisseau de guerre. Les cris des soldats sont rapidement couverts par le bourdonnement tonitruant des moteurs de l’Arcadia. L’immeuble entier vacille dangereusement, prêt à s’affaisser. Un énorme bloc de granit s’écrase sur un officier, qui cherchait à raisonner ses troupes. Les canons de l’Arcadia visent avec précision nos ennemis en déroute, qui tentent de s’échapper en vain, et sont littéralement calcinés sur place.
Je me précipite vers Herlock, qui ne s’est pas relevé, et tressaille en apercevant ses longs cheveux couverts de sang poisseux. Son regard vitreux m’indique qu’il est encore conscient et je passe un de ses bras autour de mes épaules, au milieu des déflagrations, provoquées par les ruptures des multiples canalisations parcourant les murs, qui oscillent de plus belle.
— Rejoins l’Arcadia au plus vite, sors-les d’ici, il y a eu assez de morts, souffle-t-il, en tentant en vain de se redresser.
— Je ne pars pas sans toi.
— Va-t’en, c‘est un ordre.
— Je t’ai déjà dit que personne ne me donnait d’ordre.
J'entreprends de l’aider à se relever, mais il perd connaissance. Le fracas des morceaux de murs qui s’écrasent autour de nous me terrifie, mais une indignation soudaine m’envahit à l’idée de mourir ici, ensevelie sous les restes des murs impersonnels de cette immonde forteresse.
— Debout ! Je ne te laisserai pas mourir ici, tu m’entends ! Lève-toi ! 
Mes cris éperdus semblent le ramener à la surface et il se redresse tant bien que mal, le sang s’écoulant de plus belle de ses blessures. Nous atteignons enfin le pont, mais il est à bout de force, et s‘effondre. Sa masse inerte me fait basculer et nous dégringolons quelques mètres plus bas. Je tente de le tirer vers le haut du pont, mais il est beaucoup trop lourd. J’aperçois Zon du coin de l’œil, qui, profitant de la panique, est parvenu à récupérer un cosmogun et abat le soldat humanoïde, qui était sur le point de nous exécuter et dont le corps se retrouve enseveli en quelques secondes sous plusieurs tonnes de gravats instables.


Le vent extérieur s’engouffre férocement à travers les fissures béantes qui lézardent les murs, venant attiser la virulence des multiples foyers qui se sont amorcés aux alentours. Les longues flammes bleues viennent lécher mes épaules tandis que je me recroqueville sur le corps sans vie du capitaine. Il me semble que la peau de mes mains se rétracte sous l’effet de la chaleur insoutenable. Cette fois, c’est la fin. Je n’arriverai jamais à le hisser jusqu’en haut du pont, et je ne partirai pas sans lui. Mes poumons s’emplissent d’une fumée noire et nauséabonde, engendrant une effroyable quinte de toux, mes yeux se brouillent de larmes tant ils sont douloureux. Je perçois soudain un tremblement brutal sous mes mains. Le capitaine est en train de se redresser. Il se retourne vers moi et j’ai l’impression d’observer un mort tant son visage couvert de sang est livide.


— Un tel entêtement finira par te couter la vie… souffle-t-il, avant d’agripper fermement mon bras droit. Il rassemble ses dernières forces et m’entraîne à sa suite vers le haut du pont, tandis qu’une longue empreinte sanglante témoigne de notre passage. Nous trébuchons à plusieurs reprises et je sens sa main trembler irrépressiblement, mais il ne fléchit pas et je suis stupéfaite de la puissance avec laquelle il parvient à nous sortir de là, bien qu’il soit au seuil de la mort…
Nous parvenons enfin à rouler à l’intérieur du bâtiment et le pont se referme, assourdissant soudain le fracas environnant. Je suis soulagée d’apercevoir Alfred, qui se précipite vers nous.
Je me redresse sur les avants bras, mais une nouvelle quinte de toux m’oblige à me plier en deux. Il me semble que mes poumons fragilisés viennent de se déchirer et je jurerais que la plaie sur ma poitrine est de nouveau béante. Alfred me plaque un masque à oxygène sur le nez, tandis que le docteur Villars retourne le capitaine sur le dos. Il ne réagit plus. La douleur s’estompe suffisamment pour me permettre de reprendre mes esprits et je suis effarée de constater que le vaisseau parait doté d’une vie qui lui est propre. Aucune main humaine ne gouverne l’énorme bâtiment, qui semble en mesure de fonctionner de manière totalement autonome. Les canons principaux envoient deux salves précises, afin d’ouvrir un chemin à travers les monumentaux murs de bétons de la forteresse. La violence de la déflagration nous oblige à nous plaquer au sol. La proue de l’Arcadia traverse sans hésitation la façade ravagée de l’immeuble dans un vacarme de fin du monde. Nous prenons alors de l’altitude à une vitesse phénoménale qui me retourne l‘estomac. Nous quittons enfin la tour infernale, qui s’effondre en quelques minutes dans un nuage de poussière brunâtre de plusieurs kilomètres, presque aussitôt dissipé par les vents impitoyables, qui semblent ne jamais s‘apaiser. J’imagine avec horreur l’infecte odeur de graisses brûlées émanant des corps, disséminés dans les décombres de cet enfer. Le vaisseau fantôme, mû par une volonté mystérieuse, semble savoir où il doit nous mener… Herlock ouvre un œil embué et tourne la tête vers la salle de l’ordinateur.
— Ça a marché, Alfred,… nous avons réussi.
Il perd de nouveau conscience. Je regarde le petit homme, dubitative.
— De quoi diable parle-t-il ?
— Je n’en sais rien, il doit délirer. Il a perdu énormément de sang…
— Aidez-moi à le transporter au bloc, nous allons le perdre ! gémit Villars. Je regarde les deux hommes emmener le corps du capitaine, incapable de trouver la force de me relever. J‘appuie mon dos contre la paroi glacée du vaisseau, inspirant à grandes goulées l‘oxygène qu‘Alfred a laissé à ma disposition. Un doux vertige ne tarde pas à m’envahir. Je voudrais calmer la douleur lancinante qui traverse mes côtes, il faut que Villars me donne de la morphine

 

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