Le capitaine a requis notre présence sur le pont, en ce début de soirée. Ce concile imprévu me semble de bien mauvais augure. Personne n’ose briser le silence. Les regards furtifs et inquiets se croisent, dans la perspective de ce qui va nous être annoncé.Stelly est venue s’installer sur mes genoux, son petit visage appuyé contre ma poitrine. Je sais que l’angoisse la ronge, mais je ne peux rien faire pour soulager sa détresse, si ce n’est l’envelopper de la protection bienveillante qu’elle me réclame.
Les pas du capitaine résonnent bientôt dans le couloir, singulièrement irréguliers, accentuant l’austérité de notre attente. Il apparaît enfin et toutes mes appréhensions s’évanouissent. Malgré le bandage qui enserre son front et ses traits tirés, une aura extraordinaire accompagne chacun de ses gestes. Il n’a rien perdu de sa majesté, comme le confirme la nature de tous les regards qui se dirigent en direction de la porte.
— Nous sommes tous là, Capitaine, murmure Villars, en l’invitant respectueusement à s'asseoir.
Il ne bouge pas et fixe le médecin avec attention.
— Avant toute chose, docteur Villars, je voudrais connaître vos conclusions, en ce qui concerne l’état de santé d’Alfred. Je pense que chacun d'entre nous aimerait savoir à quoi s‘attendre.
Le médecin hésite un instant, indécis, et pousse un long soupir avant d’entamer son exposé, sur un ton à la neutralité médicale toute relative.
— Et bien voilà : cela fait malheureusement plusieurs jours que son état se dégrade. Au moment où je vous parle, il n’est plus en mesure de communiquer avec son entourage. Je ne comprends pas quel mal étrange le ronge, mais l‘évolution semble foudroyante. J’ai effectué tous les tests et tous les examens imaginables, employant même les quelques protocoles médicaux humanoïdes dont je dispose, mais je n‘ai absolument rien trouvé qui puisse m‘aiguiller. C’est un véritable mystère…
— Se peut-il qu’il subisse les effets d’une rechute du virus contracté chez Microteck ? hasarde Key
— Non. J’aurais découvert des souches résistantes dans ses cellules. Par contre, ses globules rouges et blancs se raréfient, et plus grave encore, ses plaquettes disparaissent très rapidement. J’ai déjà été contraint de juguler plusieurs hémorragies sous-cutanées, et son corps est en train de se couvrir d’ecchymoses. Sa moelle osseuse perd de sa densité de jour en jour.
C’est comme si son sang, et tout son organisme perdaient peu à peu toute… substance… Ses ondes cérébrales subissent des fluctuations totalement anormales. Les ondes Delta connaissent des pics incroyables, tandis que les ondes Bêta et Gama sont anormalement basses. Quant aux ondes Alpha, elles sont quasiment inexistantes, ce qui parait inconcevable, mais…
— Évitez-nous les détails scientifiques, Villars. Quel est votre avis sur ce qui lui arrive ? fais-je.
— Et bien, je dois reconnaitre que je n’y comprends rien. L‘analyse de son activité cérébrale démontre des oscillations totalement incohérentes, qui ne correspondent à rien de ce que j‘ai déjà pu observer auparavant chez l‘un de mes patients. Les bases de données médicales universelles ne m’apportent aucune réponse supplémentaire… Je dois avouer que je me sens absolument impuissant, répond-il, en levant des yeux d’une infinie tristesse, teintés de crainte, vers le capitaine, qui ne réagit pas. Je crains qu’il ne lui reste que peu de jours à vivre, car il s‘affaiblit rapidement, et en l‘absence de cause définie, je ne peux lui administrer de remède. Je suis vraiment désolé, Capitaine, je ne peux rien faire de plus…
Herlock pose une main compatissante sur l’épaule de Villars, qui semble soulagé.
— Ne vous sentez pas coupable, mon ami. Vous n’y êtes pour rien.
Je suis stupéfaite par sa réaction. Je jurerais que le verdict de Villars ne le surprend guère… Il pose un regard accablé sur l’enfant qui sanglote en silence au creux de mes bras. Je frémis en imaginant toute la souffrance qui s’amoncelle en lui. Il balaie du regard le petit groupe d’hommes et de femmes qui l’observent avec un respect attentif et silencieux. Puis il décide enfin de prendre la parole, et l'assurance déterminée de sa voix me semble presque surréaliste.
— Mes compagnons, mes amis, je sais que vous êtes tous très affectés par ce que nous venons de traverser. C’est pourquoi je suis heureux de vous annoncer que l’oasis n’est plus qu’à dix-huit heures de vol. Nous allons nous y poser pour un long moment, afin de remettre en état l’Arcadia, qui a lui aussi beaucoup souffert de l’abordage. Le temps, pour vous aussi, de vous reposer et de… faire le deuil de toutes ces vies, qui nous ont été arrachées. Peut-être, déciderez-vous également de faire le point sur ce que vous désirez faire par la suite. Je comprendrais en effet, que certains d’entre vous choisissent de quitter l’Arcadia, pour une existence plus… paisible. Vous avez tous mérité de vivre autre chose que le combat perpétuel que suppose votre engagement à bord de ce bâtiment. Je veux que vous sachiez que j’apprécie la grande valeur de chacun d’entre vous, quel que soit votre choix. Je tiens également à rendre hommage à votre courage, votre grandeur d’âme et votre intégrité, qui sont dignes plus profond respect.
Un long silence s'installe, durant lequel il dévisage un à un les rescapés de son équipage brisé.
Son regard croise un instant le mien et je peux y lire une contradiction étrange avec la suite de son discours.
— Cependant, si vous choisissez de continuer la lutte, sachez que je ne renonce en rien à nos idéaux. Je poursuivrai jusqu‘au bout le combat, qui, j’en suis certain, aboutira un jour ou l‘autre à la libération de notre peuple et de tous les êtres vivants asservis par les humanoïdes et son sordide allié qu’est devenu le gouvernement terrien. Notre équipage est affaibli, mais d‘autres se fondent chaque jour, aux confins de l‘univers, et chaque jour, des hommes et des femmes se dressent face à l‘ennemi. C‘est pourquoi mon désir de combattre n‘est en rien émoussé, je tenais à ce que vous en ayez conscience.
Stelly a cessé de pleurer et écoute avec une dévotion muette les paroles du capitaine.
— Comment pourrions-nous aspirer à une vie paisible, tant que ces maudits humanoïdes annexeront des planètes et martyriseront notre peuple ! lance Ramis, du fond de la pièce.
Les visages se tournent vers le jeune homme et un fugace élan d’espoir illumine les traits du capitaine. Une flamme indomptable et communicative brille encore au fond de son regard…
— Nous n’abandonnerons jamais le combat, capitaine. Un jour nous serons assez forts pour libérer notre terre du joug de l’envahisseur ! reprend un jeune garçon, couvert de bandages. Ces quelques mots me donnent envie de hurler mon désespoir, mais je reste muette, envoûtée par l’enthousiasme fragile que je sens s’élever autour de moi.
— Pas besoin de réflexion, capitaine, nous ne déserterons pas l’Arcadia, ajoute Villars, avec un sourire complice. Il semble indiscutable, malgré tous les efforts qu’il fait pour le dissimuler, qu’une incontrôlable émotion s’empare du capitaine. Un sourire reconnaissant et enthousiaste éclaire son visage pâle et amaigri. Stelly saute de mes genoux et s’approche de lui. Il la prend dans ses bras, la dévisage comme s‘il la voyait pour la première fois et l‘embrasse doucement, avant de la reposer et de quitter la salle. Je remarque avec un pincement au cœur l’irrégularité de sa démarche. Son discours inhabituel a interpellé chacun d’entre nous et personne n’a pu résister à ce magnifique éclat d’espoir, que notre solidarité intacte est parvenue à faire naître au sein de nôtre communauté, pourtant si amoindrie…
Cette fois, il faut que je me fasse violence si je veux me débarrasser de toutes ces questions sans réponses, qui virevoltent dans mon esprit fatigué. Je m’engouffre à sa suite dans le corridor, sous le regard désenchanté de Key, qui s’écarte à regret pour me laisser passer.
Il a déjà rejoint ses quartiers, dont il ne sort quasiment plus, depuis que nous avons quitté la terre. Je me retrouve une nouvelle fois devant cette porte close que je ne parviens pas à franchir.
Mon cœur s’emballe et je prends une profonde inspiration avant de frapper. La petite lumière rouge au dessus de la porte passe au vert, signe du déverrouillage. J’enclenche la poignée et la porte s’ouvre dans un bruit de soufflet. Il se retourne vers moi et me dévisage longuement sans un mot. Je suis incapable de déchiffrer ses traits, tant il semble livrer un combat intérieur avec un millier de sentiments écorchés et contradictoires. Les secondes s’étirent en silence avant qu’il ne décide de s‘approcher enfin. Je ne me souviens plus de la raison de ma venue ici, tant son expression me trouble. Il tend une main vers ma joue, avec un sourire étrange.
— J’ai cru ne jamais te revoir… murmure-t-il, en relevant une mèche de mes cheveux derrière mon oreille. Son regard reflète une angoisse que je ne lui ai jamais connue auparavant. Je baisse les yeux et il m’attire contre lui en soupirant. Je me blottis en silence dans ses bras, qui se referment autour de mes épaules. Je sens les battements de son cœur qui s’accélèrent en rythme avec les miens. Quelque chose l’afflige que je ne saisis pas.
— Je ne crois pas que j’aurais pu le supporter… Un bref silence nous enveloppe, pesant d'angoisse et de sous-entendus. Je leur ai menti. J'ai perdu l’envie de combattre. Je ne veux plus risquer le sacrifice d’autres vies… me souffle-t-il enfin à l’oreille, comme si cet aveu le soulageait d’un fardeau trop lourd à porter seul. Et soudain, je comprends : notre union ne nous affermit pas, bien au contraire. Elle nous fragilise dans cet univers sans pitié, sans justice et sans logique…
Nos sentiments nous rendent vulnérables et nos émotions décuplées annihilent nos forces…
Tandis que la haine les accroît. Je repense alors à cette extraordinaire vision. Deux frères d’armes dressés l’un contre l’autre, appelant à l’unisson un verdict final et sans appel. Je m’écarte doucement et plonge mon regard au fond du sien.
— Cela fait plus de dix ans que je survis au milieu de la barbarie des combats, au même titre que toi, et je suis toujours là. J’ai la peau dure, dis-je, sur un ton se voulant insouciant. Il sourit, mais la gravité de son regard le trahit. Je ne saisis que trop bien ce qu’il exprime à demi-mot.
Nous avons tous deux tellement perdu au fil de cette interminable guerre… tant d’amours et d’espoirs enterrés à jamais dans les méandres de nos souvenirs… Je cherche une échappatoire à ces angoissantes considérations, me sachant incapable d’y faire face.
— Je voudrais… que tu me parles de ce monsieur Zon, dis je, dans un souffle. Il recule, quelque peu décontenancé et un nouveau silence s’installe, avant qu’il ne parvienne à me répondre.
— J’ai eu un jour à faire un terrible choix, je l’ai fait en mon âme et conscience. Mais les conséquences furent dramatiques.
— J’ai vu une photo. Tu étais en sa compagnie, avec un troisième homme… vous sembliez tellement proches…
Il porte une main à son front et ferme les yeux, avant de poursuivre.
— Le troisième homme s’appelait Hans. Il était le père de Stelly. Il est mort. Quant à Zon, je l‘admets, il était mon ami. Un très précieux ami. Une terrible mélancolie assombrit son regard, qui vagabonde dans le vide. Mais tout ceci est tellement lointain, aujourd’hui. Cette histoire a plus de dix ans, m’assène-t-il, d’un ton sec. Il vide d’une traite le verre de vin posé sur le bureau.
Je n’ai jamais abandonné ni laissé mourir personne, quoiqu’il en pense. Je voudrais que tu sois certaine de cela. Une expectative douloureuse au fond de son œil…
— Je te crois. Je comprends qu’il n’en dira pas plus. La souffrance est trop vive pour qu’il puisse ou désire la partager. Je sais que je ne dois plus poser de questions. Je n’ai d’ailleurs plus aucune envie de réfléchir à quoi que ce soit. Je veux juste profiter à nouveau de son étreinte rassurante et oublier que le reste de l’univers continue d’exister…
Au milieu de la nuit toutefois, les vieux démons se réveillent et m’interdisent de nouveau l’accès au sommeil, auquel j’aspire pourtant ardemment. Je reprends ma déambulation automatique et éperdue au sein des couloirs, qui se ressemblent tous et se succèdent avec une monotonie hypnotique. Je savoure le néant absolu qui prend possession de mon cerveau, tandis que je m’applique à compter le nombre de mes pas, qui résonnent dans ce tombeau volant. Je ne lui ai rien dit de ce que je sais, en ce qui concerne notre planète. J’ai certainement tort, mais je n’ai pas le courage de lui avouer que le dernier espoir de renouveau de la terre s‘est éteint, il y a déjà quelques années, avec le lancement de la première tête nucléaire…
Comment lui annoncer que tout ce qu’il protège, respecte et chérit au plus profond de sa chair, n’existe plus que dans les pages des livres qu’il affectionne tant ? Comment lui imposer cette abominable réalité, qui vide de sens une partie de nos actes passés, qui réduit à néant toute conviction d’une réappropriation prochaine de notre histoire et de nos racines . Nous sommes désormais des orphelins, exilés à jamais de notre planète défunte, assassinée de la main de ses propres enfants… Je ne parviens même pas à imaginer ce qu’il pourrait ressentir, à l’annonce de l’agonie de la terre, lui qui fut son plus acharné défenseur durant tant d’années, lui qui fut contraint de s’expatrier aux confins de l’univers, afin de combattre la source du mal au plus près…
La perspective de repos sur l’oasis me terrifie. Je ne tiens pas à revoir ces oiseaux aux couleurs chatoyantes, ces paysages à la beauté indécente qui ne peupleront plus jamais la terre…
Mais au-delà de tout, je refuse de voir mourir Alfred.
J’ai désespérément besoin d’action, de violence et de sang. Je voudrais m’épuiser dans une bataille quelconque, cogner à l’aveuglette et me faire mal… Je frappe le mur de toutes mes forces avec le poing et une violente douleur traverse toutes mes phalanges. Je souris. C’est exactement ce que j’espérais… Un nouveau coup et un cruel élancement sillonne ma main, pour remonter jusqu’à mon avant-bras. Je ricane. Ce n’est pas suffisant… Je vais cogner à nouveau, lorsqu’un bruit suspect me fait sursauter. J’identifie immédiatement sa provenance : la salle de l’ordinateur central. Je frotte ma main endolorie et avance à pas feutrés vers la porte entrouverte, prenant soin de dégainer l’arme qui ne me quitte jamais. J’aperçois par l’interstice, une silhouette masculine élancée, qui se tient face à l’ordinateur. L’intrus a visiblement laissé tomber sur le sol ce qui semble être une bombe électromagnétique. Je m’apprête à entrer, lorsque la voix d’Alfred s’élève, forte et distincte. Je plisse les yeux, gênée par la pénombre… que diable se passe-t-il ici ?
— Cela fait bien longtemps déjà que la technologie nous permet de retranscrire numériquement les ondes cérébrales. Cependant, personne jusqu’ici n’avait été capable de trouver le moyen d’encoder une conscience dans sa globalité, car chaque onde est aussi unique, complexe et personnelle que l'empreinte d'une main. Le malheureux, que vous avez surpris, est heureusement parvenu à insérer la clef dans les circuits de l’ordinateur central de l‘Arcadia. Il n’avait plus qu’à respecter scrupuleusement le protocole d‘installation, et vous pouvez constater que le résultat est tout à fait probant, explique Alfred.
— C’est absolument prodigieux, murmure une voix grave, que je reconnais aussitôt. Comment diable monsieur Zon s’est-il retrouvé à bord de l’Arcadia ? Je serre les dents et déverrouille la sécurité de mon cosmogun.
— Si je suis en train de mourir, c’est simplement dû au fait que deux consciences identiques ne peuvent en aucun cas cohabiter dans le même espace temps. Et voyez-vous, le cerveau et l’organisme humain ont des faiblesses que les circuits d’un ordinateur ne connaissent pas. C’est pourquoi je suis aujourd’hui plus fort et puissant que n’importe quel être constitué de chair et de sang. D’ailleurs, je ne suis pas si mécontent de m’être débarrassé de cette dépouille mortelle. Elle n’a jamais été en accord avec ce que je suis, dans le fond. Je sais que vous êtes un scientifique passionné, avant d’être un combattant, monsieur Zon. Je suis convaincu que vous ne pouvez pas détruire le fruit d’une telle avancée technologique…
— C’est vrai, murmure Zon, dans un souffle résigné. Vous êtes un homme vraiment exceptionnel.
— Oui, enfin, plus maintenant. Disons que je suis… un être exceptionnel, c’est un terme plus… général, qui convient mieux à la situation, ironise Alfred. Je n’y tiens plus. J’écarte la porte d’un coup de pied et Zon fait volte-face. Je balaie rapidement les lieux du regard, aucune trace d’Alfred. Je pointe mon cosmogun vers le crâne de l’homme en noir.
— Où est-il ? Où est Alfred ? Qu’avez-vous fait de lui ?!
— Calmez vous commandant. Je suis là, me répond la voix de mon ami, qui envahit la salle avec une douce résonance. Je baisse mon arme, atterrée.
— Que se passe-t-il ici ? fais-je, d’une voix blanche. Zon m’observe avec un sourire amusé.
— Votre ami Alfred est le plus grand génie de ces cinq derniers siècles, le saviez-vous ?
Mon regard passe de l’ordinateur à Zon. J‘ai bien saisi le sens de ce que je viens d‘entendre, mais quelque chose me pousse à refuser de l‘admettre.
— Alfred ?
— Oui, c’est bien moi, commandant. Ne craignez rien, résonne l’écho de la voix, qui nous enveloppe de toute part.
— Que… comment se fait-il que…
— Et bien, étant donné les pertes de nos effectifs après l’assaut ennemi, il fallait que je trouve un moyen de rendre l’Arcadia autonome. En fait, c’était enfin l’occasion de donner le jour à un projet sur lequel je travaille depuis plus de quinze ans.
— Mais vous êtes en train de mourir…
— Non. Ce n’est que mon moi humain qui est mourant. Je dois avouer que c’est un paramètre que je n’avais pas pris en compte. Enfin, pour tout vous dire, je me doutais bien qu‘une telle chose était inévitable, mais j‘ai choisi de ne pas en tenir compte.
— Oh mon Dieu, Alfred, qu’avez-vous fait ?
— Je suis simplement devenu immortel, Ayana, rien de moins. Les larmes brouillent ma vue.
— Herlock est-il au courant de cette folie ? Le ton de la voix, avec ses accents caractéristiques si parfaitement conformes à la manière de parler de mon ami, me déconcerte.
— J’avoue que j’ai préféré taire ce léger inconvénient auprès du capitaine… pensez-vous, il ne m’aurait jamais laissé faire !
— C’est atroce…
— Je comprends que cela vous paraisse inconcevable pour l‘instant, mais vous n’avez aucune raison d’être horrifiée. Ne soyez pas triste, je suis bien là, et je serais toujours à vos côtés dorénavant.
Profitant de la diversion, Zon se précipite vers la sortie, tandis que l’ordinateur déclenche l’alarme générale. Je m’élance à la poursuite de l’intrus, qui s’avère être extrêmement véloce. Mais je suis plus rapide et finis par l’acculer dans la salle de contrôle déserte.
— Lâche ! fais-je, dans un grognement de rage, en pointant le canon de mon arme dans sa direction.Venez donc m’affronter ! Maintenant que vous ne détenez plus mes compagnons, nous sommes à arme égale !
— Très bien, répond-il, avec une révérence militaire grandiloquente. Je choisis l’épée.
— Très bien ! dis-je, en jetant mon cosmogun au loin.
Je dégaine mon sabre et me précipite sur lui, sans plus de cérémonie. Le bruit de nos armes qui s’entrechoquent avec fureur résonne de milliers d’échos, qui ricochent sur les murs métalliques de la salle immense. Sa garde est extrêmement sophistiquée et difficile à traverser. Je suis contrainte de saisir mon épée à deux mains pour parer ses attaques, d’une virtuosité et d’une force incroyable. Je perds du terrain. Sa précision parfaitement maitrisée, ainsi que le sourire sauvage qui n'a pas quitté son visage, me déstabilise. Je résiste avec l’énergie du désespoir et sens mes mains qui commencent à trembler. Je tente un ultime assaut avec un cri rageur, mais il contrecarre tous mes coups et finit par traverser ma garde et pointer sa lame sur ma trachée. Nous nous dévisageons un long moment, essoufflés. Je vais mourir…
Peut-être est-ce la meilleure chose qui pouvait m’arriver…
Les claquements des bottes qui se rapprochent. Il esquisse un sourire triste et ironique. Je ferme les yeux. La pointe s’enfonce dans ma gorge, puis soudain se retire. J’ouvre les yeux. Il se redresse, tandis que j’entends déjà les éclats de voix de mes compagnons.
— Je préfère vous laisser goûter à l’amertume du moment où il vous abandonnera, vous aussi, chuchote-t-il, avec une grimace désabusée.
Il recule et brandit son épée dans un geste emprunt d’une noblesse désuète, en faisant face à la porte. Les pas se rapprochent. Je réalise qu’il n’a aucune chance. Mais il vient de m’épargner et mes émotions me trahissent. J’hésite un instant, tiraillée entre mon aversion, mon devoir et quelque chose d’indéfinissable, et finit par agripper vivement son bras en criant.
— Suivez-moi, si vous ne voulez pas mourir !
Une lueur de confusion dans ses yeux. Je ne lui laisse pas le temps de réfléchir et le traîne à ma suite dans le petit corridor de secours qu’Alfred nous avait dévoilé lors du dernier assaut.
Que suis-je en train de faire ? Mon Dieu, mais pourquoi est-ce que je lui sauve la vie ? Je n’en sais rien, mais il est trop tard pour reculer. Nous atteignons la navette et il saute prestement à l’intérieur, avant de plonger son regard d’ébène au fond du mien. Un curieux trouble s’empare soudain de moi.
— Pourquoi ? murmure-t-il, incrédule.
— Fichez le camp !
Il enclenche la fermeture du sas, sans me quitter des yeux. Je rebrousse chemin sans perdre un instant et fais irruption dans la salle de contrôle en même temps qu’Herlock, qui me jette un regard stupéfait et furieux.
— Tu l’as laissé partir !? Je ne réponds pas, soudain accablée par l’horrible sensation d’être la pire traîtresse que ce vaisseau n’ait jamais accueillie. Pourquoi ?! vocifère le capitaine.
— Je lui devais une vie, dis-je, en évitant son regard. Je le frôle involontairement en quittant précipitamment les lieux.






