Bon, voilà, en cette deuxième journée de pluie et de grisaille, mon ordi tout fraichement acquis à la sueur de mon front vient de rendre l'âme. Monsieur a décidé de ne plus
s'allumer du tout, et c'est donc depuis mon bon vieux portable inusable que j'écris. Seulement, sur le disque dur de ce bon vieux compagnon d'insomnies il n'y a plus rien. Ingrate que je suis
j'avais tout transféré dans la mémoire de son rival, plus grand, plus jeune, plus puissant, plus beau etc...
Bref, tous mes textes, dessins, documents, logiciels, toutes mes photos ne me sont plus accessibles. Je prie simplement pour que le disque dur de cette merveilleuse machine de marque n'ait pas
cramé, ce qui voudrait dire que j'ai tout perdu, y compris les chapitres qui ne sont pas encore publiés et que dans mon état mental actuel je n'ai certainement pas le courage, l'energie ni
l'inspiration de réécrire. Vous l'aurez compris, je suis contrainte une fois de plus de suspendre la mise en ligne, et ce pour une durée indéfinie, surtout si l'infernale chose doit partir en
s.a.v.
Si quelqun avait l'insolite idée de me dire que j'aurai du sauvegarder tout cela sur un disque dur externe, par pitié, qu'il se retienne. Je n'ai pas pris le temps de le faire et tant pis pour
moi, mais inutile de me rappeler à quel point je suis coupable de mon propre malheur. Je suis fatiguée, écoeurée, dépitée et tout autre adjectif négatif en "ée". En plus je suis furieuse de me
rendre compte à quel point je suis dépendante de cette machine.
Je m'en vais donc m'avaler une tablette complète de chocolat Milka, avant d'aller me planquer sous ma couette et de ruminer des idées noires. Le plus drôle c'est que c'est souvent dans ces cas là
que je suis inspirée pour écrire, qui sait...
Je vous dis donc à bientôt, en espérant vous revoir très vite malgré tout.

Un froid lancinant semble vouloir prendre possession de moi à travers la plante de mes pieds nus. J’ai peur. Je cligne des yeux dans la pénombre et suis figée de terreur. Le cliquetis infernal de l’horloge envahit maintenant tout l’espace. Quelque chose palpite derrière la porte, qui gonfle et se tord en défiant toute logique physique. De longs filets d’ombres se fraient un passage et s’étalent rapidement sur les murs, avançant droit vers moi. Un innommable gargouillis s’éparpille dans le corridor, qui perd toute consistance. Je suis tétanisée devant les gonds qui craquent et gémissent, mes jambes ne m’obéissent pas, exactement comme si elles étaient plongées dans le béton. Des coups d’une violence inouïe contre le battant, mon Dieu ! Elle va céder !
Je me redresse brusquement, inondée de sueur et haletante et il me faut quelques secondes pour réaliser que je suis à bord de l’Arcadia. Le corset inconfortable a disparu et je passe une main troublée sur mes côtes, sous le léger vêtement de fibres synthétiques, décontenancée par sa légèreté. Plus aucune trace de l’encombrante jupe à l’étoffe moirée. J’étends mes jambes dénudées au-dessus des draps, songeuse, lorsque mon regard est attiré par une petite forme blanche. Je reste un bref instant figée de stupeur, avant de saisir précautionneusement entre deux doigts la plume aux reflets de nacres perdue au creux d'un monde qui n'est pas le sien. Quel est donc ce maléfice ? Je passe une main sur mon front et enferme la mystérieuse plume dans la poche de ma veste de combat, avant d’enfiler mes vêtements, encore aux prises avec les brumes insistantes de l’univers étrangement familier de mon cauchemar. Je décide de rallier le poste médical afin de confier ma découverte au Docteur Villars, en vue d’analyses, qui sait quelles réponses pourraient m’apporter la science? J’avance en silence dans les longs corridors de l’Arcadia, rassurée par le claquement franc et clair de mes bottes ainsi que l’éclairage synthétique d’une blancheur certes exempte de charme, mais aussi de fantômes.
Un nouveau carré de lumière jaune qui se découpe sur le sol attire bientôt mon attention et je tourne la tête vers l’entrée des quartiers de notre dangereux invité, qui n’a pas jugé bon de refermer sa porte. Aimantée par la curiosité, je m’approche discrètement afin de mieux discerner l’intérieur de la pièce, et suis tout d’abord fascinée par les ombres dansantes et fantasmagoriques de plusieurs dizaines de bougies allumées, qui dessinent sur les murs des formes instables et capricieuses. Je reste interdite devant l’étrange ballet que Zon exécute dans un silence parfait, son corps à la musculature sèche et harmonieuse jouant avec les lames blanches de ses katanas qui effectuent d’amples courbes maîtrisées d’une poigne habile. L'image furtive d'un félin aux épaules saillantes en position d'attaque m'effleure l'esprit. Son torse nu et sa chevelure noire relevée en une queue de cheval accentuent la finesse de ses traits. J’admire avec une avidité conjuguée de remords les entrelacs complexes des lignes d’un tatouage qui se dessinent sur ses épaules et la moitié de sa poitrine imberbe, pour venir se perdre dans le bas de ses reins tendus, se mêlant à ses longues mèches soyeuses. Les symboles que je ne peux déchiffrer semblent se mouvoir au rythme de ses mouvements rigoureux et adroits. Les lames déchirent l’air dans un souffle nerveux alors qu’il mime des parades élégantes aux attaques d’un hypothétique ennemi. Je suis hypnotisée par ses gestes à la violence précise et maîtrisée, issus d’une tradition intemporelle qui m’est inconnue. Les lames irisées de reflets étincelants tournoient soudain au dessus de sa tête pour venir se croiser sur son torse tandis qu'il courbe son front en un salut empreint d’une noblesse oubliée.
— Bonsoir commandant, dit-il sans se retourner vers moi. Je sursaute, avec la sensation désagréable d’être prise en flagrant délit.
— Oui, je savais que vous étiez là, insiste-t-il en me toisant d’un regard amusé accompagné de son plus irritant sourire narquois. Il incline la tête sur le côté et écarte sa main droite, m’invitant respectueusement à entrer. Je recule d’un pas, surprise, tandis que son sourire se fait avenant et doux.
— Je n’ai encore occis personne sans une bonne raison depuis que je suis monté à bord, vous ne craignez rien commandant, murmure-t-il d’un air moqueur.
— Mais vous ne me faites pas peur, monsieur Zon.
— Je sais, car votre âme est courageuse et indomptable. J’avais remarqué.
Sa manière de me complimenter me ferait presque rougir, et je m’en veux aussitôt de rentrer dans son jeu étrange. Il s’approche et me tend un de ses katanas.
— En garde, commandant.
Je ne peux refuser son invitation et lève la lame dans sa direction en signe d'acceptation. Nous entamons bientôt un insolite ballet, accompagné du claquement sonore des armes qui s’entrechoquent. Malgré toute l'incompréhensible colère qui s'est nouée au creux de mon ventre et bien que j'y mette toute mon énergie, Il a rapidement le dessus et la pointe de son katana vient se poser contre ma gorge.
— J’ai déjà vécu cette scène, dis-je entre deux respirations saccadées.

— Vous êtes trop impulsive, commandant, et votre poignet manque de souplesse. Laissez-moi vous montrer.
Il ne me laisse pas le temps de répondre et se plaque derrière moi, entourant mes épaules de ses bras afin de me saisir les mains et de diriger mon geste. La lame fend l’air avec une adresse et une vigueur étourdissante, tandis que je frissonne en sentant son souffle tiède contre ma nuque. Un trouble incompréhensible s’empare de mes sens et contre toute attente mon cœur s‘emballe soudain. Je ferme les yeux, grisée par la chaleur de son corps frôlant le mien et la force de ses mouvements souples et assurés. Je me laisse diriger par sa poigne de fer qui me semble pourtant d’une douceur sans égal.
— Laissez la lame vous guider, murmure-t-il à mon oreille d’une voix profonde, électrisant mes sens. Il ramène enfin l’arme contre ma poitrine et nous restons un instant immobiles, isolés au sein d'une sphère étrange où les règles du jeu sont tronquées et plus rien d’autre n’existe que cet instant d’intimité. Quelque chose en moi se révolte soudain et je m’écarte brusquement afin de lui faire face. L’expression singulière de son regard animal me fascine, mais je recule et lui tends son arme comme si je me défaisais d’un maléfice en tentant désespérément de ne rien laisser transparaître du trouble diffus que sa présence déclenche en moi. Je suis cependant incapable de détacher mon regard du sien ni de briser le silence équivoque qui s’est abattu entre nous. L’appel au ralliement qui résonne soudain dans les couloirs me fait sursauter.
— Nous serons dans quelques minutes à l’orée de la nébuleuse de Razokan. Le capitaine et les officiers sont priés de rejoindre le pont immédiatement, annonce la voix d’Alfred. J’obtempère immédiatement et abandonne monsieur Zon, sans un regard en arrière, soulagée par cette interruption inopinée, tandis qu’il s’empresse d’enfiler une chemise afin de suivre mes pas.
Je le suis sans un mot jusque dans ses quartiers sans bien savoir pourquoi, peut-être avec le secret espoir qu’il me dévoile les secrets de son passé sans que je
lui pose de questions. Je lis sur son visage qu’il devine sans peine que mon entrevue avec monsieur Zon a gravé en moi des marques indélébiles qui ne demandent qu’à être effacées. Il sait, je le
déchiffre au fond de son regard, que lui seul est en mesure de me délivrer de ce doute insidieux qui me ronge, mais il se contente d’un étrange sourire, teinté de tristesse.

Je suis moi-même en cet instant incapable de lui ouvrir mon cœur, et malgré le silence embrumé de non-dit, sa main caressant ma joue fait de nouveau battre mon cœur à l’unisson du
sien, me plongeant dans une passagère insouciance. Je me blottis au creux de ses bras et je me sens soudain si fragile. La force paisible de son corps et de son âme permet à la petite fille tapie
au fond de moi de refaire surface le temps d’une étreinte, car chaque fois il me semble que dans ses bras, rien ne pourra jamais l’atteindre, rien ne pourra jamais la faire souffrir. Sa chaleur
se mêle à la mienne pour ne plus former qu’une seule entité, complète et assouvie et je soupire un bien-être confiant au contact de sa main qui caresse mes cheveux avec une tendresse que
personne ne lui connaît. Le désir protecteur que je pressens à travers ses gestes me comble d’une paix intérieure indescriptible et je n’ai besoin de rien d’autre. Je n’ai plus de doutes, plus de
défaillances, car il les efface d’une caresse, d’un regard, d’un sourire. La voix sèche de Villars à travers son émetteur brise abruptement cette furtive osmose et je m’écarte de lui à regret,
quelque peu étourdie.
— Je suis avec monsieur Zon dans la salle de l’ordinateur, comme vous nous l’avez demandé, capitaine. Nous vous attendons, annonce le docteur.
— Je vous rejoins sur-le-champ, Villars, répond-il avant de couper la communication. Il lève vers moi un regard d’une bienveillance infinie.
— Reste là, si tu le souhaites. Repose-toi. Je vais tenter d’en savoir plus sur la chose qui dort dans les sous-sols de l’Arcadia.
J’avoue ne pas désirer en cet instant en apprendre davantage et acquiesce en silence. Il m'abandonne et je laisse divaguer mon regard à travers la pièce intemporelle qui m’a
accepté au creux de ses secrets d’autrefois. Je pousse un léger soupir de bien-être, me laissant envahir par la paix presque solennelle qui règne en ces lieux. L’odeur de vieux cuir se mêle à
celle plus âpre du papier et de l’encre dans une harmonie désuète et charmante. Mon regard s’arrête soudain sur l’imposant livre de bord posé sur le bureau et je suis parcourue par un long
frisson. Je me redresse et m’assieds sur le rebord du lit sans pouvoir détacher mes yeux de cet objet qui me nargue impassiblement. Je secoue la tête, me convainquant de ma bonne foi, de mon
intégrité, de ma droiture, mais que faire de cette insatiable… curiosité ? Mon dieu, non, je ne peux pas, je ne veux pas faire cela, je ne pourrais jamais me pardonner une telle lâcheté. Ma
conscience est en train de mettre en pièce mon dévorant désir de savoir, de tout connaitre, de comprendre ses failles et sa part d'obscurité. Non. C’est hors de question. Je ne le
trahirai pas.

Je me lève et m’approche doucement de l’objet maléfique qui m’attire de tous ses plus beaux atours, me promettant énigmes dévoilées et mystères évanouis. Ma main caresse le
cuir ciselé de dorures tandis que les battements de mon cœur cognent de plus en plus fort dans ma poitrine. Mes doigts dessinent les contours des lettres d’or. Sous cette couverture, des
milliers de mots s’entremêlent en une trame que je ne connais pas, des milliers de phrases me parlent de son passé, de ses souffrances, de ses secrets… Non, je ne dois pas…
Ma main gauche soulève la couverture alors que les doigts de ma main droite jouent avec les feuilles jaunies par l’usure et le temps de cet ouvrage manifestement très ancien.
Je tourne quelques pages en m’efforçant de ne pas lire, me laissant juste griser par quelques mots qui surgissent ici ou là. Je sais au fond de moi que je cherche le nom de Zon, mais il semble
que le livre a pris le parti de garder précieusement le secret de sa haine. Je dois cesser ce petit manège indigne. Je m’apprête à refermer la couverture, lorsqu’un mot vient littéralement me
brûler les yeux : mon prénom griffonné à plusieurs reprises au beau milieu de dizaines de phrases, mon prénom déposé ici et là, au sein de cet ouvrage mystérieux. J’ouvre doucement le
livre à cette page, plongée dans une insolite transe émotionnelle.
Elle m’a encore tenu tête aujourd’hui et a de nouveau mis sa vie en danger. J’étais furieux, cette femme et son entêtement permanent mettent mes nerfs à rude épreuve. Cependant, ces derniers évènements m’ont ouvert les yeux sur quelque chose que je ne soupçonnais pas, ou plutôt que je refusais de comprendre. Je dois bien me l’avouer : jamais je n’ai eu aussi peur de perdre un membre de mon équipage. Lorsque j’ai vu s’éloigner sa navette vers sa dangereuse destinée, j’ai réalisé que je ne pouvais pas la laisser partir ainsi, je ne pouvais que la suivre, abandonnant contre toute raison mon bâtiment et mes hommes. La découvrir aux prises avec ce colonel humanoïde m’a rendu fou… je crains d'entrevoir ce qui me tourmente, bien que je tente vainement de me raisonner. Tout en elle me captive : son mauvais caractère, son entêtement et sa rébellion, sa solitude et sa souffrance, sa beauté fragile, son regard, son sourire d’enfant… et plus que tout, la si grande vulnérabilité que je devine derrière sa force. Jamais je n’aurais imaginé pouvoir ressentir cela pour quiconque.
Je m’interdis d'aller plus avant dans ma lecture et ferme les yeux, le cœur battant, tandis que mes doigts tournent machinalement quelques pages.
… et malgré toute la rancoeur qui illuminait ses yeux, je ne peux m’empêcher de penser qu’il reste en lui quelque chose de profondément juste, je ne peux me résoudre à croire que toutes ces années soient envolées sans laisser aucune trace de ce que nous étions alors. Je réalise combien sa souffrance a altéré sa perception, et je sais que s’il s’avouait mon innocence il s’effondrerait certainement sous le poids de cette affliction qui le dévore. Je sais combien il l’aimait, je l’ai compris à la mesure de la haine sans bornes que je lui ai vouée lorsqu’il pointait sa lame sur la gorge d’Ayana, et pourtant, aujourd’hui ma colère s’estompe à la faveur d’un étrange sentiment d’empathie mêlé de culpabilité. Suis-je faible ? Suis-je coupable de ce qu’il est devenu ? Aurais-je pris la bonne décision si seulement j’en avais eu le pouvoir ? Je n’aurais sans doute jamais de réponses à ces questions qui ne cesseront jamais de me harceler. Zon, mon ami, mon frère, que puis-je faire pour libérer ton âme de toute cette détresse ? Aujourd’hui encore, je donnerais ma vie pour te sortir de l’enfer dans lequel tu te débats.
Un sursaut de conscience s’empare soudain de moi et je recule vivement, consumée par les flammes de mon indiscrétion. Je n’avais pas le droit de lui voler ainsi son âme et
voici mon châtiment. Je ne peux contenir une larme de confusion et de dégout de moi-même. Je laisse ouvert l’objet maléfique, déterminée à assumer mon impardonnable geste et retourne m’asseoir
sur le lit, abasourdie par tout ce que je devine derrière ces quelques phrases qui ne m’étaient pas destinées. Je me sens si misérable, si indigne. Le bruit de soufflet du sas qui s’ouvre me fait
sursauter et je croise involontairement son regard. Il plisse les yeux afin de mieux distinguer mon visage dans la semi-pénombre et une lueur étrange traverse son œil. Il se redresse et aperçois
d'emblée le livre ouvert. Il fait le tour du bureau, déchiffre les premières phrases et le referme posément, puis revient vers moi et m’observe un long moment sans un mot. Je me sens si mal que
je voudrais mourir foudroyée dans l’instant plutôt que de subir le poids de sa déception.
— J… je ne sais pas ce qui m’a pris, c’était plus fort que… il y a tant de choses que…
Il s’assied à mes côtés et ferme les yeux avec un léger sourire, me laissant poursuivre ma pathétique tentative d'argumentation.
— Je suis tellement désolée… je ne tiens pas à te voler tes secrets, mais j’ai besoin de savoir, de comprendre, de…
Il écarte une mèche de mes cheveux et pose sur moi un regard empli de compassion.
— Faut-il vraiment que tu saches tout de moi ? Ne crains-tu pas de perdre quelque chose de précieux ? Murmure-t-il.
— N'est-ce pas ta propre crainte que tu me dépeins ? Dis-je faiblement. Il soupire avec un nouveau sourire résigné.
— Sans doute.
Un silence chargé de suppositions avortées et d’expectatives tendues s’installe longuement. Puis il reprend la parole, d’une voix vacillante d'émotion.
— Zon et moi avons partagé une amitié absolue et sincère, qui a traversé tant d’évènements chaotiques. Ce qui nous unissait étant enfant devait ne jamais s’éteindre.
Il ôte le gant de cuir de sa main droite et me présente sa paume. Je découvre une longue cicatrice barrant sur toute la longueur les lignes de sa main. Il poursuit dans un murmure, avec une
grimace affligée.
— La marque indélébile d’un pacte de sang, une promesse de gosses qui avaient encore au fond de leurs cœurs un reste de pureté et d’innocence. Une absurdité.
Je caresse du bout du doigt la délicate estafilade symbolique, tandis que s’impose à moi l’image incohérente des deux hommes croisant le fer avec une violence inextinguible.
— Après la mort de mes parents, je ne désirais qu’une chose : combattre le gouvernement du nouvel ordre et abattre cette ordure de Stalker. Anna m’encouragea dans mon objectif, tout en ayant
la sagesse de me donner les armes pour le faire. C’est ainsi qu’elle parvint grâce au réseau de la résistance à me faire entrer au monastère de Wei Zhi Ning, sur l’antique colonie de Kamaria,
afin que je puisse apprendre en compagnie des meilleurs maîtres l’art et la maitrise des armes et du combat, mais également la philosophie et la culture des grands anciens qui ont traversé
des dizaines de siècles sans faiblir. C’est au sein de ce monastère que je croisais pour la première fois le regard acéré du petit Zon Von Klardht, descendant d’un illustre guerrier samouraï,
insoumis et fier, qui fut abattu comme tant d’autres par le gouvernement, pour rébellion et non-allégeance au nouvel ordre. Je ne pense pas qu'il s'agisse de son vrai nom, et je crois qu'il ne
connaît pas lui-même son véritable patronyme. Dès les premiers jours, une concurrence d’enfant naquit entre nous, qui se traduisit rapidement en respectueuse amitié. Zon avait grandi au cœur
de ce bâtiment austère et il possédait déjà l’adresse et la force mentale d’un grand combattant. En revanche, il ne connaissait pratiquement rien du monde extérieur, mais il était curieux et
avide et je passais des heures à lui conter les mille choses qui composaient un univers. Il m’arrivait de passer quelques semaines loin du monastère, lorsqu’Anna et les moines s’accordaient
pour me donner un peu de repos, et j’en profitais chaque jour pour regarder autour de moi d’un œil neuf en imaginant son expression, lorsque je lui rapporterais l’un des mille trésors
hétéroclites ramassés un peu partout, dont j’emplissais soigneusement mes bagages à son attention. J’étais son lien vers le monde, vers notre planète natale, il était mon modèle au combat.
J’étais un enfant de militaire, il était issu d’une culture à la richesse inégalée. Je lui apprenais l’indiscipline, il m’offrait la sagesse.
Il s’arrête un instant, puis se relève avec un soupir, avant de se diriger vers son bureau et de servir deux verres de vin. Je le suis machinalement et saisis le verre qu’il me tend. Il boit une
longue gorgée et fixe le sol comme s’il y cherchait des réponses.
— Zon avait une sœur jumelle, qui elle aussi résidait au monastère, dans une aile séparée. Elle venait nous rejoindre dès qu’elle en avait la possibilité, en dehors de ses heures de
laborieuses études. Tyan n’était que douceur et joie de vivre. Sa vie de recluse avait préservé la pureté et la bonté de son âme. Comme son frère, elle adorait écouter les longs récits que je
rapportais de l’extérieur, même si dans la majorité des cas ils parlaient de mort et de guerre. Je me souviens de ses grands yeux sombres emplis d’horreurs qui me fixaient dans la pénombre de la
voute où nous nous retrouvions en secret chaque soir. Je me rappelle avoir si souvent transfiguré la réalité en quelque chose de plus beau, de plus acceptable pour son cœur si délicat, sous l’œil
critique mêlé de reconnaissance de son frère. Tyan était notre fragile lumière et nous étions prêts à tout pour la préserver. Nous avons vécu ainsi, indéfectible trio, durant de nombreuses
années.
Un nouveau silence. Je devine qu’il est en train de se faire violence pour parvenir à poursuivre ce récit, enfoui depuis si longtemps dans les replis de son cœur blessé. Je suis sans doute la
première à entendre ces mots. Il passe une main sur son front en fermant son œil, les sourcils froncés de douleur.
— Nous avons grandi. Un homme étrange, qui chaque fin d'année nous rendait visite, les bras chargés de cadeaux, est venu un jour nous chercher, à l’aube de nos seize ans, ce
qui coïncidait avec l'aboutissement de notre apprentissage. Nous avons quitté tous trois le monastère afin de vivre au sein d’une immense propriété, qui, semble-t-il, avait été léguée à Zon par
son père. Anna nous a rejoints, ainsi que mes frères et sœurs adoptifs, puis de nombreux autres résistants, et le château est rapidement devenu le quartier général du mouvement de
rébellion terrienne, les humanoïdes ayant pris possession de notre planète. Notre objectif n’avait pas changé et nous avons commencé notre apprentissage de pilote, participant à de multiples
opérations de sauvetages civils et de sabotages du gouvernement. Nous avons décidé de profiter de nos compétences pour infiltrer les troupes ennemies en nous enrôlant dans l’armée
terrienne, avec l’aide d’un jeune lieutenant qui avait rallié nos rangs. Il s’appelait Hans Winkler. Je n’ai compris que le jour où nous partions faire nos classes militaires combien ce
qui unissait Zon et sa sœur dépassait toute fraternité. Je revois encore le désespoir sans borne dans les yeux de Tyan, la détresse dans le baiser passionné à son frère. L’étreinte sans fin et
les larmes impuissantes de deux amants dévorés par un amour qui ne connait aucune frontière. Le déchirement de deux êtres magnifiques qui ne peuvent exister qu’ensemble. Tyan s’est effondrée à
genoux, lorsque le pont s’est refermé sur ses yeux rougis qui me suppliaient : « protège-le, sans lui je ne suis plus rien… »
Il avale une nouvelle gorgée de vin et fait une pause en posant sur moi un oeil étrange qui me fait frissonner. Je me détourne et plonge mon regard dans le vide scintillant de l’espace qui
s’étend à travers les hublots.
— Comment Tyan est-elle morte ?
À ces mots, il s’installe au creux du grand fauteuil de son bureau et dépose son verre, saisit sa tête entre ses mains. Un vacarme soudain dans le couloir me fait sursauter, escorté
d’éclats de voix et du fracas caractéristique des lasers. Je dégaine prestement mon arme tandis qu’Herlock bondit déjà vers la porte, qu’il déverrouille d’un coup de poing rapide. Je reconnais le
timbre grave de Syrus. Il semble qu’il tente d'interdire le passage d'une vingtaine d’individus déchaînés. Je me précipite dans le corridor à la suite du capitaine, qui tire dans
l’épaule de l’homme le plus proche afin de stopper l'avancée des pirates.
— Que se passe-t-il ici ? Demande-t-il rudement, tandis que les hommes reculent d’un pas, sous les cris de douleur du blessé qui s’effondre à genoux.
— C’est une mutinerie, capitaine, répond calmement Syrus, sans cesser de pointer son arme en direction des pirates. Ces crétins ne sont pas d’accord sur le prochain itinéraire. J’attends votre
autorisation de tirer, capitaine.
— Nous n’avons aucune envie d’aller nous frotter de nouveau à cette chose ! Vocifère celui qui semble être l’initiateur de cette rébellion.
— Adam, vous n’avez aucune idée de ce qui se prépare, gronde Syrus. Nous devons aller au-devant de cette menace avant qu’elle ne vienne à nous, il n’y a pas d’autre choix !
— Je me fous de savoir ce qui se passe dans la nébuleuse de Razokan ! J’ai aucune envie de risquer ma peau sans raison ! rétorque un second mutin en levant une arme menaçante dans
notre direction.
— Vous êtes sous mon commandement ! Rugit Herlock. Si mes décisions ne vous conviennent pas, quittez ce bâtiment sur-le-champ !
— Non, capitaine. VOUS allez quitter l’Arcadia, car l’équipage ne veut plus de vous, grince Adam avec un sourire provocateur, tandis qu’un second groupe d'assaillants se masse de l’autre côté du
couloir, nous interdisant toute retraite.
— Misérables traitres, vous n’êtes pas dignes de ce vaisseau, siffle Syrus en déverrouillant la sécurité de son cosmogun. Herlock pose une main sur son poignet, sans abandonner des yeux le
dénommé Adam.
— Ils sont trop nombreux, Syrus. Baissez votre arme.
Le grand Viking s’exécute à regret sous le regard amusé des pirates, dont les ricanements de hyènes me hérissent. Un long frisson traverse ma colonne en apercevant les oeillades avides et
perverses des hommes qui me dévisagent avec des sourires emplis de sous-entendus nauséabonds. Je sens une sueur glacée envahir mes tempes et mon front tandis que nos assaillants se
rapprochent lentement.
— Pas un geste, capitaine, je risquerais de trouer le crâne de votre petite copine, mais ce serait dommage de ne pas en faire profiter les gars auparavant, tout de même, grince
Adam, grisé par sa soudaine prise de pouvoir. Il s’approche de moi, pose une main sur ma gorge afin de me pousser contre le mur et je sens son souffle fétide tout contre ma joue. Herlock tente de
réagir, mais Syrus arrête fermement son geste, tandis qu’une vague de colère annihile toute sagesse en moi.
— Dégage tes mains crasseuses de ma gorge, fumier !
Je lui assène un violent coup de genou à l’entre-jambes, ce qui l’oblige à se plier en deux et m’apprête à l’achever à coup de pied, lorsqu’un petit gros à demi ivre pointe le canon de son arme
contre ma tempe et que les hommes avancent encore. Adam se redresse et m’inflige un coup de poing si brutal que je suis étourdie quelques secondes et manque de m’effondrer. Herlock pousse un
cri de rage et se dégage de la poigne de Syrus au moment même où une volée de plombs vient décimer les mutins avec une rapidité foudroyante.
— On ne frappe jamais une femme ! Vocifère Ramis au bout du couloir sur ma droite.
— Aucune éducation. C’est ce que j’ai toujours dit ! Lui répond la voix de Zon sur la gauche, tandis que plusieurs corps décapités s’écroulent déjà sur son passage. Profitant du
désarroi des pirates, je pointe aussitôt mon cosmogun et abats avec frénésie les hommes à ma portée avec l’aide de Syrus, qui s’avère être un atout redoutable. J’aperçois du coin de l’œil le
capitaine qui s’est jeté sur Adam en une fraction de seconde et s’acharne avec une fureur qui ne lui est pas coutumière sur le malheureux, dont le visage n’est bientôt plus qu’une bouillie
sanguinolente. La vélocité extraordinaire de Ramis nous permet de maitriser rapidement le groupe de mutins, qui se terrent en tremblant contre le mur, sous la menace de ses deux Watsups
meurtriers, tandis que le reste de l’équipage, alerté par le bruit, nous a rejoints.
— Mettez-moi tous ces chiens aux fers ! Ordonne le capitaine, haletant de rage. Je frissonne en baissant les yeux sur le corps horriblement déchiqueté d’Adam, qui ressemble au cadavre d’un
homme ayant lutté avec un fauve enragé et frotte machinalement ma joue douloureusement tuméfiée, avant de remarquer l’expression effarée de Ramis, qui paraît saisi d’effroi à la vue
de Syrus. Il recule de plusieurs pas jusqu'à se plaquer contre le mur et je déchiffre dans ses yeux une lueur de panique mêlée d’incompréhension.
— C’est impossible, vous… vous êtes mort sous mes yeux ! Bon sang, mais que se passe-t-il ici ?
Le désarroi de Ramis ne semble surprendre ni Syrus, ni le capitaine, qui se contente de ramasser son arme sans un mot.
— Mais qui êtes-vous donc ? Insiste Zon en s’approchant du grand homme.
— Je ne pense pas avoir de comptes à vous rendre, Zon. Quant à mon présumé décès, dis-toi que tu m’as raté, Ramis. Dis-toi aussi qu’au moindre faux pas, moi je ne te raterai pas. Merci à tous
deux pour votre très efficace intervention. Je pense qu’il fallait assainir cet équipage et c’est maintenant chose faite. Le grand homme roux tourne les talons sans attendre de réponses,
abandonnant Ramis à sa confusion.
— Je ne l’ai pas raté, murmure-t-il d’un air atterré.
— Comment savoir ? La mémoire est une compagne capricieuse parfois, ironise Zon en posant une main amicale sur son épaule. Allez, viens partager un verre avec moi, cela t’éclaircira
peut-être les idées.
— Je jure n’être en rien responsable de cet assaut ! Affirme Zon, que deux pirates immobilisent, tandis qu'un troisième
pointe le canon de son arme sous sa mâchoire.
— Tais-toi, sale traitre ! Qui d’autre nous aurait vendu aux humanoïdes, ce sont tes grands copains non ? Grince l’un de ses deux tortionnaires.
— Tu vas payer ! Insiste son comparse.
— Si vos petits cerveaux étriqués fonctionnaient correctement, vous comprendriez que je n’avais aucune raison de vous trahir ! S’insurge monsieur Zon tandis qu’un attroupement de
charognards se rapproche avec force murmures et ricanements. Je suis affligée bien que guère surprise de constater combien il est aussi aisé de perdre la sympathie de ces hommes que de la gagner.
Un poing tente de frapper Zon en plein visage, mais il parvient à esquiver avec une remarquable souplesse malgré la poigne rude des deux colosses qui s’efforcent de le neutraliser.
— Assez ! Ordonne soudain la voix ferme d'Herlock. Ce n’est pas lui qui nous a trahis, il n’avait aucune raison valable pour le faire ainsi.
— Le capitaine a raison, surenchérit Key. L’Arcadia était jusqu’à hier dans l’incapacité de repartir sans encombre. S’il avait voulu nous livrer à nos ennemis, il l’aurait fait bien
avant, ce ne sont pas les bonnes occasions qui lui ont manqué.
— Si mon but était de vous livrer aux humanoïdes, je n’avais qu’à leur offrir sur un plateau l’Arcadia et son équipage, insiste Zon
Les pirates se dévisagent mutuellement sans savoir que penser, lorsqu’une première secousse ébranle l’ossature du bâtiment, qui craque comme l’écorce d’un vieil arbre secoué par les vents.
— Lâchez-le, et retournez immédiatement à vos postes, ordonne Herlock tandis que je rejoins ma place en hâte.
— Même si nous parvenons à traverser l’armada humanoïde, les canons de la défense mondiale vont nous mettre en miette, murmure Key en découvrant les dizaines de vaisseaux ennemis qui fondent sur
nous.
— Je me charge de cet insignifiant détail terrestre, contentez-vous de repousser la flotte humanoïde, nous annonce Zon en sortant de sa poche un élégant boitier de métal noir.
Tous les regards se dirigent vers lui tandis qu’il incline la tête sur le côté avec une moue satisfaite et presse le déclencheur du petit appareil.
— J’attendais cet instant depuis si longtemps, murmure-t-il en fermant les yeux. Voici que les choses se précipitent, mais l’échéance sera telle qu’elle aurait dû être il y a déjà belle lurette.
Dans quelques minutes nous allons assister au plus réjouissant des feux d’artifice, mes amis. Un éclair de satisfaction revancharde traverse ses prunelles sombres et un sourire des
plus pernicieux illumine ses traits.
— Il ne restera bientôt plus rien de cette engeance dégénérée, murmure-t-il en contemplant à travers les hublots, le sol de notre planète qui s’éloigne à grande vitesse. Je l’observe en silence,
cramponnée à mon tableau de bord, déchirée entre un soulagement légitime et une terrible appréhension de la suite des évènements. La voix énergique d’Herlock me fait sursauter.
— Activez le bouclier et armez tous les canons ! Je veux tout le monde à son poste !
De nouveaux tirs ennemis viennent claquer contre la coque avant d'être arrêtés par le bouclier de l’Arcadia, tandis que les tireurs s’apprêtent à riposter.
— Commandant ! Moteur à pleine puissance, réacteurs annexes à 80 % ! Key, enclenchez la procédure d’urgence ! Canonniers, sortez-nous de là, je sais que vous en êtes capables !
Vocifère Herlock.
S’ensuit le terrible vrombissement des moteurs qui crachent une énergie phénoménale et nous permettent une ascension fulgurante, malgré la violence des rafales adverses qui résonne tout
autour de nous. Soudain, le fracas d’une prodigieuse explosion vient couvrir tous les autres, et j’écarquille des yeux horrifiés en apercevant l'ensemble des tours qui s’effondrent
inexorablement, auréolées d’implacables langues de feu et de nuages de poussière noire, dans un synchronisme presque parfait. D’autres déflagrations s’enchainent bientôt un peu partout, tandis
que brille dans les yeux noirs de Zon le reflet des flammes immenses à la hauteur de la folie meurtrière qui les ont allumées.

— Mon Dieu, dis-je dans un souffle atterré, vous n’aviez pas besoin de miner les bâtiments civils… Vous avez condamné des milliers d’innocents.
— Souvenez-vous combien vous les avez vous-même haïs. L'acceptation passive de leur dégénérescence ne leur donne pas qualité d’innocence. Ils méritent de mourir, je regrette seulement de ne pas
pouvoir faire de même sur le reste du globe, certaines tours seront encore debout demain, comme autant de poignards sanglants enfoncés dans le coeur de ce qui fut un jour notre planète,
murmure-t-il dans mon dos en s’accrochant au dossier de mon siège afin de ne pas être déséquilibré par les secousses violentes des impacts de lasers, qui vont d'un instant à l'autre parvenir à
transpercer le bouclier.
— Ils sauront que vous êtes l’auteur de ce massacre, dis-je avec mépris, sans quitter des yeux les calculs complexes de l’ordinateur nous indiquant que nous prenons enfin suffisamment de
vitesse.
— Qu’importe, je n’ai aucune intention de revenir, cette fois.
Je n’écoute plus, trop absorbée par la délicate manœuvre d'Herlock, qui tente de traverser de front la flotte des kamikazes s'appliquant à nous barrer la route. Trois énormes
vaisseaux de guerre apparaissent bientôt sur l’écran de contrôle.
— Capitaine ! Ils nous prennent en chasse ! Hurle Key qui les a repérés en même temps que moi, tandis que la pénombre spatiale enveloppe soudain le bâtiment.
— Visez leurs canons latéraux, déclenchez les réacteurs de secours ! Commandant ! Déviez toutes les sources d’énergie du niveau un vers le bouclier !
Je m’exécute aussitôt, alors que nos canonniers parviennent habilement à abattre le premier appareil, qui s’éparpille sans un bruit dans l’espace. De violents tremblements viennent ébranler
la coque et je verrouille en hâte mon harnais de sécurité, juste à temps semble-t-il, car sur ma droite, un pilote en second est projeté hors de son poste de contrôle et s’écrase brutalement à
mes pieds. Il se relève en gémissant, la mâchoire en sang, et récupère sa place tant bien que mal au milieu des secousses qui redoublent de violence.
— Le bouclier va céder, capitaine ! Il nous faut plus d’énergie ! Dis-je dans un cri.
— Déviez toute l’énergie vers le bouclier, hormis celle du quartier d’isolation ! Il faut absolument qu’il résiste !
Je tape immédiatement un à un les codes de déviation de chaque recoin de l’immense vaisseau, tandis qu’une goutte de sueur glisse le long de ma tempe. Le dernier code plonge le pont
dans l’obscurité.
— Accrochez-vous ! crie Herlock en attrapant la barre à pleine main. Alfred ! Plonge à 45 degrés !
Le titanesque dinosaure de métal effectue une manœuvre risquée qui lui permet de se retrouver en quelques minutes sous l’imposant bâtiment de notre ennemi, qui n’a pas eu le temps de
réagir.
— Salve en continu ! Canonniers, c’est à vous ! Ouvrez-lui le ventre !
Aussitôt, une pluie de lasers se déverse sur notre adversaire qui ne peut riposter dans cette inconfortable position. Il tente de se dégager, mais il est trop tard. Une énorme fêlure vient
déchirer la coque et en quelques instants une extraordinaire explosion silencieuse s’étend dans l’espace et nous illumine de ses indescriptibles couleurs. Une clameur de victoire envahit le pont
tandis que les petits chasseurs se replient dans le plus grand désordre, impitoyablement abattus par nos canonniers acharnés.
— Commandant ! Leur troisième vaisseau de guerre bat en retraite !
— Cessez le feu, nous avons gagné. Nous avons la chance qu'ils n'aient pas jugé utile de mobiliser toutes leurs forces vives. Commandant, rétablissez les connexions. Key, Cap sur
la nébuleuse de Razokan, réacteurs à 80 %, je ne tiens pas à trainer dans les parages plus longtemps.
— À vos ordres, capitaine, dis-je en cœur avec Key, qui me rend un sourire amusé.
Nous avons échappé de justesse à la catastrophe cette fois encore. Je me demande qui a bien pu avertir l'autorité humanoïde de notre position. Qui est le traitre parmi nous et quelles
peuvent bien être ses motivations ?
— Capitaine ? Demande Ramis du fond de la salle, à l'instant où les lumières artificielles envahissent de nouveau le pont. J’aimerai beaucoup récupérer mon ancienne cabine, si ça
ne vous dérange pas.
— Cela me dérange, Ramis. Tu ne mettras pas les pieds dans le quartier des officiers. Inutile d’ailleurs de t’installer, étant donné que je te débarque à la prochaine planète que nous
croiserons, grince Herlock en le foudroyant d’un regard noir, avant de descendre les marches du poste de commandement.
— J’adore votre façon si particulière de témoigner votre gratitude à ceux qui vous ont aidé, ironise Ramis avec un sourire provocateur, sous les oeillades curieuses de quelques pirates. Le
capitaine s’avance vers lui sans un mot et mon cœur s’accélère. Il approche son visage tout près du sien et le scrute d’un œil embrumé de rage.
— Je te déconseille d’employer ce ton avec moi une seule fois de plus. Je t’assure que ton bras de métal, aussi puissant et efficace soit-il, ne pourra rien pour toi si tu cherches à me tenir
tête.
Quelque chose de troublant traverse le regard de Ramis, quelque chose d’infiniment triste et fatigué, quelque chose de si éperdu qu’il me semble soudain qu’une ancienne blessure se met à saigner
au fond de mon cœur. Je voudrais interrompre cet affrontement inutile, j’éprouve une subite envie de protéger le jeune homme de la fureur glacée du capitaine, mais je suis incapable du moindre
mouvement, fascinée et déconcertée par tous les sentiments contradictoires que je perçois entre les deux hommes. À mon grand étonnement, Ramis baisse finalement les yeux et se détourne sans un
mot afin de quitter la salle.
— Prends garde, tu risques de croiser certains de tes fantômes le long de ces corridors, murmure Herlock, plus pour lui-même que pour le tueur à gage, dont la silhouette s'estompe déjà dans la
pénombre, tandis que je cherche en vain le sens caché de ces quelques mots.






