Vendredi 23 février 2007
Nous arrivons bientôt dans les quartiers de détention de haute sécurité. Zon ordonne l'ouverture de la cellule où sont enfermées Mime et Key. Elles ont visiblement été correctement traitées, bien que la pâleur de Key accentue encore l'impression de fragilité qu’elle dégage.
Il me fait signe de rejoindre mes compagnes et referme la lourde porte derrière moi.
— Je reviens vous chercher dans vingt minutes. Voyez, je suis quelqu'un de foncièrement bon : je vous permets de discuter entre femmes, ricane-t-il, avant de disparaitre. Mime s’empresse de serrer mes mains entre les siennes.
— Commandant Ayana, nous pensions que vous étiez morte, je vous aie vu tomber sous le feu ennemi, je suis tellement heureuse de vous revoir...
Key s’adosse et se laisse nonchalamment glisser le long du mur.
— Qu’est-ce que ça peut bien changer pour nous, Mime ? souffle-t-elle, d'un air las. Mime semble très affligée.
— Key, ne parle pas comme ça !
— Ce n'est rien, je comprends, dis-je, en serrant les mains de Mime affectueusement.
— Nous avons perdu l’Arcadia, et le capitaine. Je crois que cette fois, c’est la fin, renchérit Key, avec mauvaise humeur.
— Le capitaine viendra nous chercher. Il éprouve certainement des difficultés à nous localiser, car le système anti-piratage de l'ordinateur de l'Arcadia s'est déclenché lors de l'abordage, ce qui coupe toute communication avec les navettes de sauvetage. Mais je sais qu'il ne nous abandonnera pas, s’insurge Mime. Une étrange aura scintillante enveloppe son corps, serait-ce de la colère que je perçois dans le timbre doux de sa voix ?
— Cela fait deux semaines que nous moisissons dans ce cachot, et pas la moindre trace
d'Herlock, insiste Key, en frottant son visage fatigué d'une main lasse.
— Et nous devons souhaiter que cela continue. Il ne doit surtout pas venir, c’est exactement ce
qu’ils attendent de lui, dis-je. Un bref silence s’immisce entre nous, finalement interrompu par la voix chaleureuse et légèrement brisée de la délicate Mime.
— Elle a raison, il vaut mieux qu'il ne nous retrouve jamais. Sa venue n'entrainerait qu'un immense désastre.
— Oui, sans doute, déclare enfin Key, en levant ses yeux couleur d'émeraude vers la grille inébranlable de notre cellule.
— Savez-vous combien d'entre nous sont incarcérés ici ? fais-je. Mime baisse les yeux, accablée, avant de me répondre.
— Plus du tiers de l’équipage a été décimé. Mon sang se fige.
— Les enfants, ont-ils pu s’en sortir ?
— Aucun, souffle Mime, dans un signe de négation affectée. Stelly n'était pas à bord lorsqu'ils ont pris possession du vaisseau, mais les deux autres petites filles et le petit garçon ont été abattus, le jour de l’abordage.
Une immense vague de culpabilité et de tristesse s’empare de moi. Ce merveilleux petit bonhomme, si innocent et si pur... il me faisait confiance, et je l’ai abandonné. Le bruit du déverrouillage de la cellule me fait sursauter.

Mon étrange ravisseur a enfilé un long manteau noir, orné de splendides reliefs finement entrelacés. Il m’en tend un second, quasiment identique et me sourit.
— Nous partons en excursion. Mesdames, veuillez m’excuser, mais je dois vous emprunter votre amie.
Mime me jette un regard empli de compassion, tandis que celui de Key passe de Zon à moi, avec une lueur de suspicion fort désagréable... J’arrache le manteau des mains de mon ravisseur et l’enfile sans discuter. Je suis fatiguée de lutter. Nous empruntons un vaste et luxueux ascenseur, qui ne cesse sa course vers le ciel qu'après de nombreuses minutes, durant lesquelles j’évite soigneusement de poser les yeux sur l’expression enjouée et jubilatoire de mon geôlier.


Enfin, les portes s’ouvrent et je reste figée, effarée par le luxe flamboyant de ce qui semble être une ville miniature, dotée de tout le confort imaginable.
— Bienvenue au 437e et dernier étage du Raybow Life palace ! s’écrie Zon, en écartant les bras, comme le ferait un présentateur de numéros de cirque. Devant moi s’épanouit un charmant jardin public à la propreté irréprochable. Les arbres impeccablement taillés bordent un vaste lac aux reflets bleus, qui exhale une agréable senteur dont la subtilité me parait trop complexe pour être naturelle. De nombreuses bordures fleuries aux couleurs artistiquement entremêlées en une harmonie soignée encadrent nos pas, tandis que nous arrivons dans une spacieuse rue pavée.
Des dizaines de boutiques, aux devantures agencées comme de véritables palais miniatures se concurrencent le long des trottoirs, qui me semblent ciselés dans un marbre d'une pureté et d'une beauté hors du commun. Un petit terrain de golf au tapis velouté s’étale langoureusement à quelques mètres de là et je remarque de multiples badauds, à l’embonpoint critique, paressant à la terrasse des quelques prestigieux cafés et restaurants, qui bordent la place principale.
Tous sont fastueusement vêtus de soieries chatoyantes et d'un étrange cuir à la finesse presque translucide. Les rivières scintillantes de bijoux des femmes se perdent dans les plis de leurs chairs distendues. La température est optimale et quelques oiseaux colorés viennent picorer les restes de repas, pourchassés par des enfants obèses, qui soufflent comme des phoques, en suant sous l'effort de leur brève course. Des visages mollement surpris se posent sur nous, avant de retomber dans une insolite apathie générale. Nous ne croisons aucun humanoïde et je remarque que les hologrammes publicitaires vantent les formes disgracieuses de femmes à la mobilité réduite par la graisse.
— Je ne crois pas que vous fassiez partie de leur canon de beauté, ricane Zon, en me toisant d'un regard cynique. C’est magnifique, n'est-ce pas ? ajoute-t-il, en balayant les alentours d'une main enthousiaste.
— Qu’est-ce que ça signifie ? Où sommes-nous ? Pourquoi ces gens sont-ils tous ...
— Aussi gras que des porcs ? Mais peut-être parce qu'ils SONT des porcs ! 
Il me fait signe de lever les yeux et je m’aperçois alors qu'une immense coupole de verre domine nos têtes. Ainsi, tout est factice. Cela me ferait presque penser à l’oasis morbide d'Alfred...
— Qui sont ces gens ? Où sont les humanoïdes ? Que...
— Du calme, ma belle. Il saisit mon bras d'une manière totalement dépassée et incongrue.
Curieusement, je ne ressens pas le besoin de me soustraire à son contact, trop absorbée
par l’incroyable spectacle qui s’offre à moi. Un éclair me traverse soudain l’esprit.
— Nous ne sommes plus en guerre ? dis-je, d'une voix blanche.
— Soyez patiente, je vais tout vous expliquer. Mais auparavant, je tiens à vous prodiguer une vision plus... complète de la situation actuelle. Il tape un code sur le clavier d'un nouvel ascenseur aux parois de verre, qui amorce aussitôt un mouvement docile.

Nous descendons lentement à travers le titanesque immeuble, croisant des dizaines de corridors au faste presque indécent, des centaines de boutiques clinquantes et des jardins à la luxuriance exagérée. Mais l’environnement se fait bientôt plus gris et plus sale.
Nous empruntons un deuxième ascenseur, qui semble s’enfoncer dans les entrailles de la Terre. La lumière se raréfie et une brusque secousse nous signale que nous sommes arrivés à destination.
— Mettez ça, m’indique Zon, en me tendant un impressionnant masque à oxygène et une paire de lunettes de protection. Bienvenue de l’autre côté du miroir, Alice, résonne sa voix, à travers le museau de métal. Il ajuste ses lunettes teintées et fait signe aux deux soldats qui nous escortent de nous attendre là. La porte s’ouvre enfin et un vent d'une désagréable violence me plaque contre les murs de l’ascenseur, tandis que des milliers de grains de sables et de déchets viennent s’écraser contre la paroi de mes lunettes. Zon m’indique la direction à suivre et nous atteignons rapidement l’orée d'une sorte de vieille usine désaffectée, creusée à même le flanc de la montagne. Je me retourne maladroitement et réalise que je ne peux même pas apercevoir le sommet de l’immeuble que nous venons de quitter. Il trône, tel un énorme champignon vénéneux au milieu d'une terre ravagée, narguant de sa silhouette massive les ruines désertées, qui devaient autrefois abriter des milliers de personnes. Il occulte tout l’horizon et jette une ombre malsaine aussi loin que ma vue puisse porter. Il me semble que nous sommes au coeur d'une ville, mais laquelle ? Une féroce rafale me déstabilise et je me cramponne au bras de Zon, qui me tire de son mieux vers l’intérieur de l'usine.

Mes yeux s’accoutument peu à peu à l'obscurité et j’aperçois devant nous une dizaine d'hommes, aussi bien armés que des commandos d'élite. Ils saluent Zon d'un geste guerrier et je frissonne en constatant les anomalies morphologiques de leurs visages, dont la plus frappante est sans doute leur nez, qui semble avoir presque entièrement disparu, probablement rongés par la morsure impitoyable du vent, chargé de radioactivité, comme nous le mentionne un compteur installé le long du mur de l’entrée. Il est vrai qu'ils ne portent pas de masques.
— Si nous ne nous attardons pas trop, nous ne risquons rien. Le taux est censé être encore très faible, par ici, m'indique Zon, en me poussant en avant. Bienvenue dans l’usine de conditionnement de la nourriture terrienne, faction huit. Et voici la matière première de tous les restaurants gastronomiques, que vous avez aperçus tout à l’heure. Il fait signe à l’un des gardiens d'ouvrir l’énorme porte de fonte qui se dresse devant nous.
J’écarquille les yeux, abasourdie d'épouvante et de dégout.


Je n'arrive pas à croire que la scène qui se joue devant moi est réelle.
Dans l'immense salle mal éclairée se tord une masse mouvante d'hommes, de femmes et même d'enfants, dans un état de délabrement inimaginable. Leurs corps, nus et décharnés, sont couverts d'ecchymoses et parfois de plaies suintantes. Les gardiens les poussent sans ménagement par petits groupes, vers ce qui parait être leur destination finale. Leurs pathétiques gémissements et leurs cris ressemblent à ceux d'animaux pris au piège. Ils semblent avoir perdu toute humanité et leurs yeux hagards ne reflètent rien, sinon une terreur sans nom, teintée de folie. Une épouvantable odeur de charogne me brûle la gorge malgré le masque et je remarque le cadavre d'une femme, qui gît au milieu de ce troupeau ignoble, son corps dans un état de décomposition déjà avancée. Ses congénères la piétinent et la bousculent, sans paraître se rendre compte de l’horreur de leur geste. Mon sang se glace en imaginant entendre le bruit mat d'une lame qui s'abat avec la régularité d'un métronome, quelque part au fond du bâtiment.
— Je vous ferais grâce de la visite complète de la chaine d'abattage... grince la voix métallique de Zon. Je recule, mortifiée, l’estomac retourné. Jamais je n'ai assisté à une telle infamie. Je trébuche en essayant de sortir, nauséeuse, le souffle court. Mon geôlier se contente d'un sourire amer et désabusé et me permet de prendre de l’avance. Il finit par me rejoindre et nous retrouvons l’ascenseur, véritable portail sur l’enfer.

La vue des soldats humanoïdes qui nous attendent ravive en moi une sourde rage, que Zon contrecarre en leur ordonnant de nous laisser seuls. Il pianote de nouveau une longue ligne de codes et l’appareil maléfique reprend son ascension. Nous retirons masques et lunettes que je jette rageusement au sol.
— Comment pouvez vous laisser perdurer une telle abomination ! comment pouvez-vous continuer à servir sous les ordres de ces monstres ! 
Il ne quitte pas son étrange sourire, empli d'une douloureuse amertume et s’adosse au mur, croisant les bras d'un mouvement élégant.
— Voulez-vous visiter la tannerie ? 
— Immonde chacal ! dis-je, en me précipitant sur lui, folle de rage et à bout de nerfs.
Il esquive mon geste avec une rapidité et une agilité surprenante et parvient sans peine à
m’immobiliser contre la paroi glacée, d'autant que la douleur de ma blessure se ravive presque aussitôt. Je me sens de nouveau si impuissante. Sa poigne est aussi ferme et puissante que celle d'Herlock et je ne peux absolument rien faire pour me dégager.
— Comment pouvez-vous faire subir cela à votre propre peuple ? fais-je, dans un souffle hargneux. Il approche son visage tout près du mien et son expression se métamorphose soudain. Son regard traduit une telle sincérité et un tel désespoir, que j’en suis presque troublée.
— Qui vous dit que les humanoïdes ont quelque chose à voir avec tout cela ? souffle-t-il, en plongeant ses yeux d'ébène au fond des miens. Je reste confondue, luttant contre la vérité qu’il tente de me faire partager. Je ne veux même pas le concevoir. Je refuse de l’entendre. Il relâche son étreinte, tandis que nous arrivons dans ce qui semble être l'orée de ses appartements.
— Regardez notre bonne vieille terre, elle n'a absolument plus rien à offrir. Quel peuple, quelle civilisation, serait assez stupide pour désirer perdre son temps avec ce qui n'est plus qu'un énorme caillou, balayé par les ouragans et inondé de pluies radioactives ? 
— Ce n'est pas vrai, c’est impossible... fais-je, d'une voix atone. Je plaque une main sur mes lèvres, hésitant entre la nausée et l'hystérie. Vous êtes en train de me dire que...
— Cela fait maintenant cinq ans que les humanoïdes ont abandonné notre chère planète aux bonnes grâces de ses légitimes habitants, déclare-t-il, en balayant les alentours, d'un geste hautain et méprisant. Et vous pouvez constater ce qu’ils en ont fait.
Je sens un noeud douloureux enserrer ma gorge. Un millier de sentiments contradictoires se bouscule dans mon cerveau, les images s’entrechoquent sans logique, je perds pied. Zon m’invite à m’asseoir et je m’exécute, trop bouleversée pour pouvoir réfléchir.
— Les tas de graisses que vous avez aperçus là haut, sont parmi les premiers à avoir offert leurs services aux envahisseurs. En échange, bien entendu, ils ont été extirpés des camps de vie et largement récompensés de leurs multiples délations. Ils ont pu emménager dans de splendides résidences, au sein de ces infrastructures, construites uniquement à leur intention. Les humanoïdes ont rapidement réalisé qu'il était possible d'acheter jusqu'à l’âme de ceux de notre race, grâce à ce concept pourtant bien abstrait qu’est l’argent. Ils décidèrent de s’allier nombre de personnages clés, afin d'éviter les pertes inutiles de leurs troupes en batailles sans fin. Et leur tactique fut redoutablement efficace...
Il me sert un verre de vin, que je saisis avec un peu trop d'empressement et avale d'une traite, sans le quitter des yeux. Il s’installe à califourchon sur une chaise qui me fait face, un verre à la main, et sourit. Pas l’un de ses sourires malveillants, mais au contraire, le sourire fatigué et mélancolique d'un clown triste.
— Ce que n'avaient pas prévu les humanoïdes, c’est que la vénération du grand dieu argent dépasse tout entendement, pour ceux de notre espèce. Les citadelles comme celle-ci ont commencé à s’envier les unes les autres, et une guerre interne s’est déclarée, ravageant tout sur son passage. Plus rien ne pouvait arrêter la folie de ces traitres trop puissants. Les premières têtes nucléaires ont été amorcées, et l’engrenage infernal s’est mis en marche. Qu’importait de détruire toute vie sur notre planète ? Les forteresses étant conçues comme de véritables bunkers hermétiques, pourquoi s'embarrasser de ce qui pouvait se passer à l'extérieur ?
Il boit une gorgée de vin, sans plus sembler se soucier de ma présence. Une immense consternation l’enveloppe. — Bien entendu, la radioactivité empêchant toute vie de prospérer, les ressources de notre monde se sont rapidement taries et le climat irrémédiablement dégradé.
Il devint impossible de sortir des tours. La cupidité des hauts notables se transforma peu à peu en paresse et la guerre cessa sans qu'il soit vraiment possible de savoir quand... les humanoïdes quittèrent notre planète peu de temps avant la fin de cette guerre fratricide, lorsqu'ils comprirent que nous étions en train de nous autodétruire. C’est à ce moment-là que je pris la décision de me rallier à leur peuple, afin de pouvoir continuer à travailler sur des projets ambitieux et profiter de leur immense savoir, qui dépasse tout ce que vous pouvez imaginer.
Il me ressert un verre, avant de reprendre. Les hauts dignitaires n'ont aucun intérêt à ce que la nouvelle de la libération s’ébruite, cela fragiliserait leurs positions. De plus, les places dans les forteresses sont fort limitées. C’est pourquoi, depuis ce jour, tout vaisseau étranger est systématiquement arraisonné, tout voyageur extérieur condamné et exécuté sans aucune véritable raison. Les malheureux, qui pensent rentrer enfin chez eux, sont accueillis par un peloton de soldats et finissent presque toujours dans l’une des usines, que vous avez visitées. Ainsi la terre vit en totale autarcie, coupée du reste de l’univers, bombardant les stations de communications de faux reportages sur une hypothétique guerre sanglante, suffisants pour décourager la plupart des humains exilés sur d'autres planètes de revenir un jour. De plus, il fallait bien trouver un moyen de renouveler les maigres ressources protéiques...
Il m’observe un instant, comme s'il attendait une quelconque réaction, mais je reste muette, sidérée par toute l’horreur et l’ironie de la situation.
— Les ministres véreux s’arrangent pour combler ce qui subsiste de leur peuple de tout le confort imaginable, de satisfaire les moindres besoins de ces porcs abêtis par la surconsommation de graisses et de programmes télévisuels débilitants. Ainsi, peu de risque de rébellion.
Il pose son menton sur ses bras croisés et soupire. Ses longs cheveux tombent le long de son épaule droite, tandis qu'il incline la tête. Sa beauté exotique tranche tant avec les monstrueux tas de graisses que je devine au dessus de nos têtes. Son regard se perd de nouveau dans les limbes de sa conscience...
— Et le berceau de l’humanité se noie dans la graisse et l’inaction, et l'être humain se dévore lui-même, revisitant la loi du Thallion, encensant le grand dieu de papier... souffle-t-il enfin.
— Mon dieu... dis-je, en me relevant . Une ineffable tristesse est tout ce que je suis capable de ressentir à présent.
— Pourquoi nous avoir amenés sur terre ? dis-je
— Parce que, voyez-vous, malgré tout cela, la terre reste le seul endroit qui possède encore un laboratoire scientifique doté du matériel adapté à l’étude des secrets de l’Arcadia. Cette merveille a été façonnée par des mains humaines...
Il semble exténué, comme si la haine et la colère qui le rongent puisaient en lui une trop grande énergie. Il tend une main vers mon médaillon d'argent avec un sourire triste.
Je n'ai pas eu le coeur de vous en priver. Vous devez être quelqu'un de vraiment spécial, pour qu'il vous l'ait donné... murmure-t-il, en levant vers moi des yeux emplis d'une insondable  mélancolie. Mais il se reprend aussitôt.
— Je vous laisse le loisir de découvrir mes appartements. Ce sera plus confortable que les cellules du niveau treize. Je pense que vous aurez l’intelligence de ne rien tenter qui pourrait nuire à vos amis.
— Que de délicates attentions, dis-je, d'un ton sarcastique
— Et bien, voyez-vous, même si je déteste les femmes qui se prennent pour des hommes, je vous trouve trop jolie pour moisir dans ces cachots, ironise-t-il, en s' éloignant.

Je souris. Il me semble soudain presque sympathique et je commence à comprendre ses motivations. Sachant ce qu’il sait, est-il encore possible de croire en la nature humaine ?
En constatant l’échec monumental de notre civilisation et de toutes les valeurs qui semblent être siennes : pouvait-il agir autrement ? Bon sang, mais au nom de quoi sont mortes tant d'âmes valeureuses ? Au nom de qui ai-je combattu aux confins de l’espace depuis plus de dix ans ? Au nom de ça ?! Toutes ces années perdues à tenter de protéger une planète vidée de toute essence vitale, peuplée de hideuses créatures dépourvues de toute morale, de tout scrupule, de toute humanité... Oh Kyle ! Il vaut mieux que tu sois mort, ainsi que tous nos compagnons...Vous ne serez pas contraints d'assister à la dégénérescence sans borne de ceux en qui nous croyions, engendrée par l’appât du gain et de la vie facile... Je vomis cette engeance de traitres cannibales et décérébrés ! Une violente bouffée de haine...
Je voudrais retourner dans ces jardins et faire éclater les têtes de ces faux-semblants d'humains. Je voudrais descendre, les uns après les autres, les fruits de leur immonde descendance, noyée de gras, je voudrais voir leur sang pollué repeindre les murs et le sol de la petite rue pavée. Je voudrais les voir me supplier de les épargner, tandis que je leur enfonce le canon de mon arme au fond de la gorge. Je voudrais les entendre se repentir, suant d'une peur nouvelle, avant que je leur fasse éclater la rate au milieu des boutiques de luxe. Je voudrais arracher leurs chairs de mes mains et la donner en pâture aux condamnés affamés...

Il faut que je recouvre un semblant de calme. Je me rends compte que je marche de long en large dans la pièce, que je balaie enfin du regard. Un magnifique piano à queue me renvoie un reflet irisé et je remarque un ouvrage magnifiquement relié, posé sur le siège de velours rouge. Des dizaines de vieux sabres et des katanas finement ouvragés ornent les murs, d'une sobriété tout asiatique. Le reste de la pièce est dépouillé de tout élément superflu, lui conférant une atmosphère fort apaisante, propice au recueillement et à la réflexion. Je ne peux m’empêcher de saisir le livre, qui semble avoir été posé là à dessein. Je l’ouvre précautionneusement et découvre entre les pages jaunies une vieille photographie : trois hommes d'une vingtaine d'années, vêtus des uniformes rutilants de l’armée de défense spatiale terrienne. Ils semblent fiers de poser ensemble et se tiennent par les épaules. Je reconnais le visage de Zon, mais aussi celui du Capitaine. Je frissonne. Ils semblent partager une sincère amitié. Que s’est-il donc passé ?


Je referme cérémonieusement l’ouvrage et caresse distraitement les touches d'ivoires. Un tel raffinement est chose rare chez un militaire aguerri. Une partition s’envole, lorsque la porte s’ouvre brusquement. Mozart tombe sur le sol carrelé de noir.

— Nous avons le code !
Je regarde Zon sans un mot, déchirée entre l’empathie et la déception. Pourquoi poursuivre cette mascarade ? Pourquoi ne pas se rallier à son ancien ami ? Les deux hommes partagent, j'en suis sûre maintenant, la même vision de l'univers et les mêmes principes. Il semble troublé par mon regard et répond à mon questionnement silencieux par un haussement d'épaules.
— Suivez-moi, nous allons enfin pouvoir inviter ce cher Herlock à se joindre à nous. Cela doit faire un moment qu'il vous cherche. Je vais lui faciliter la tâche.
Il ricane et me saisit par le bras. Je le suis sans discuter, jusqu'à une salle remplie de machines complexes et d'ordinateurs surpuissants. Les quelques malheureux rescapés de notre équipage sont déjà là, menottés et sous l’étroite surveillance d'un peloton humanoïde.
Zon me pousse doucement aux côtés de Key, qui me toise d'un regard froid. J’aperçois avec soulagement le jeune Ramis qui me sourit et le Docteur Villars qui me salue respectueusement.
Je comprends que seule une poignée de mes compagnons a survécu et le visage du petit garçon me traverse de nouveau l’esprit, me renvoyant à mon mensonge.
— Ah ! Voilà une bien belle réunion de famille ! lance notre ravisseur, en se dirigeant vers le tableau de bord de l’écran de communication spatiale.
— Tiens, on ne vous a pas passé de menottes, comme c’est étrange, chuchote Key, en observant mes poignets.
— Je sais ce que vous pensez, Key, et je le comprends, mais vous vous méprenez. 
— Je l’espère, tout comme j' espère pouvoir abattre ce chien de mes propres mains.
— Je ne crois pas qu'il soit si mauvais.
— Bien sûr, grince-t-elle, en levant les yeux vers le gigantesque écran de communication . Je frémis en apercevant le visage d'Herlock qui vient d'apparaitre. Son regard accroche immédiatement le mien et une fugace expression de soulagement traverse ses traits. Puis il dévisage Zon et un long silence s’installe, durant lequel les deux anciens frères d'armes se jaugent avec une hostilité non dissimulée. Zon brise finalement la tension, en s’approchant de nous dans un mouvement un peu trop théâtral.
_ Regarde Herlock, voici tout ce qui reste de ta si belle équipe !

— Qu’est-ce que tu veux, Zon ?
— Mais... toi, mon si cher ami. C’est toi que je veux. Tu acceptes de te rendre et je libère ce qui reste de votre défunte rébellion
je constate que tu as perdu tout honneur, en même temps que mon amitié, grince Herlock, avec un regard noir.
Je me passe fort bien d'une amitié de si peu de valeur.
Nous aurions pu régler ça entre nous, traitre. Tu n'avais pas besoin de te servir de mon équipage..
Et j'aurais manqué l'occasion de rencontrer ta nouvelle et charmante... compagne... cela aurait été fort dommage, qu'en penses-tu ? ironise-t-il, en saisissant habilement mon bras, qu’il me retourne dans le dos, avec une rapidité et une adresse qui me surprennent une nouvelle fois.
Il se plaque derrière moi, en resserrant douloureusement son étreinte, son visage tout près du mien.


— Regarde-la bien, Herlock, regarde tout ce que tu aimes chez cette femme ! 
Je tente de me dégager, mais il est terriblement puissant et m’oblige à regarder l’écran, la lame acérée d'une dague appuyée contre ma gorge. Il reprend la parole, une lueur fiévreuse et enragée dans les yeux.
— Regarde-la une dernière fois, cette chatte sauvage, car bientôt elle n'existera plus que dans tes souvenirs tourmentés. Et lorsque sa dépouille sera vidée de toute palpitation de vie, lorsque la quintessence de ce qu’elle est sera à jamais perdu dans les limbes, alors ils pourront utiliser ce si joli corps comme une vulgaire coquille vide, afin d'y implanter leur fabuleuse technologie guerrière.
Je tente une nouvelle rébellion, mais il appuie la lame sur ma gorge, l’entaillant douloureusement. Je sens son souffle saccadé contre ma tempe. Il semble réellement se délecter de la situation. — Et plus jamais tu ne verras cette étincelle au fond de ses yeux, plus jamais !
Soudain, un escadron humanoïde fait irruption dans la pièce, encadrant un homme d'une quarantaine d'années.
— Nous avons découvert ce renégat dans la salle de l’ordinateur central de l’Arcadia, annonce
l’un des soldats. Zon me libère et s’approche du nouveau venu, pointant la lame acérée de son arme sous son menton.
— Comment es-tu entré dans l’entrepôt 612 ? Que faisais tu dans la salle de l’ordinateur ?
L’homme se retourne vers nous, puis lève les yeux vers l’écran et salue d'un geste militaire
 l’image démesurée du capitaine, qui ne semble pas surpris et lui adresse un signe de tête entendu et respectueux.
— Je suis fidèle à mes idéaux, je vis en liberté sous mon drapeau ! déclare l'homme, en saisissant vivement la main armée de Zon. Il la dirige vers sa carotide et enfonce la lame jusqu'au manche, dans un geste brutal. Il s’effondre dans son sang, qui coule déjà à gros bouillons.
Je suis sidérée par un geste si chevaleresque. Qui est donc cet allié inconnu ? Que faisait-il à bord de l’Arcadia ? Zon se retourne vers l’écran, sa main couverte de sang et la fureur déforme ses traits.
— Herlock ! Combien encore de vies contre la tienne ? 
— C’est bon, tu as ma capitulation, assène le capitaine à son ennemi et à son équipage stupéfait. Il plonge son regard dans le mien, avant de baisser les yeux et de couper la communication. Je reste figée devant le moniteur noir et vide, à nouveau si impuissante.
— Pourquoi faites-vous ça ? dis-je dans un souffle, à Zon. Il ne répond pas et se contente de hausser une nouvelle fois les épaules.
— Soyez heureuse, vous allez bientôt être réunis...
— Pas si mauvais ? grince Key, d'un ton méprisant à mon intention.
Vendredi 16 février 2007
Je ne sais quelle force immuable tente de m’arracher au néant, mais une lumière douloureuse filtre à travers mes paupières mi-closes. Je ne comprends pas, je ne sens plus rien. Ou plutôt si, je commence à deviner un froid lancinant qui s’insinue le long de ma colonne, jusqu’au bout de mes doigts.Une douleur diffuse se répand sournoisement dans ma poitrine et irradie peu à peu toutes les fibres nerveuses de mon corps, que je ne parviens pas bien à situer…

Une secousse brutale. Je glisse vers une destination inconnue. Je tente d’ouvrir les yeux et distingue au fond d’un épais brouillard, le visage de l’homme en noir. Il semble inquiet et je crois qu’il me dit quelque chose que je n’entends pas. Un nouvel impact. Des lumières vives me brûlent les yeux et défilent à toute vitesse au-dessus de moi. Un bruit de brancard, le grincement rapide des roues… où m’emmène-t-on ?

Le mouvement s’arrête. J’ai de plus en plus froid. Des odeurs d’éther… Des mains me soulèvent sans ménagement et la douleur me transperce le torse. Le sang emplit de nouveau ma bouche, je le sens s’écouler le long de mon cou. Je tente de respirer en vain, je suffoque, tout se brouille, je meurs…

Pourquoi est-ce que ça recommence ? Je ne veux plus avoir mal, je ne veux pas revenir ! De nouveau, cette lumière blafarde me rappelle que je vois. Ce froid acéré qui m’envahit me rappelle que je sens. Cette douleur qui me laboure les côtes et me déchiquette les poumons me rappelle que j’ai peur. Je comprends que je respire de l’oxygène à travers un masque et je baisse les yeux vers mon corps, comme pour m’assurer qu’il est toujours là. Des multitudes de tubes courent le long de mes bras et de lourds pansements enserrent mon buste. Seule mon extrême faiblesse m’empêche de crier, tant la douleur qui se réveille me terrifie…
— Vous avez eu beaucoup de chance. Vous avez vraiment frôlé la mort de très près, murmure quelqu’un, près de moi. Je tourne la tête avec précaution et réalise enfin que je ne suis pas seule. Le singulier collaborateur des humanoïdes est installé à mon chevet, depuis un long moment à en croire l’épais ouvrage qu’il referme, avant de le poser sur ses genoux. Il m’observe longuement, comme si j’étais un animal étrange, une espèce nouvelle…
Ses yeux sont si sombres qu’ils semblent dépourvus de pupilles, ce qui lui confère un regard étrangement fixe, accentué par le sang asiatique qui coule sans doute dans ses veines. Son visage racé et délicat ne souffre d’aucune imperfection et ses mains ne sont pas celles d’un combattant. Ses longs cheveux couleur d’ébène viennent se perdre dans le bas de son dos et sont savamment tressés le long de ses tempes. Il serait fort beau, si une lueur désabusée et mauvaise ne venait pervertir la finesse de ses traits.

Je tente un mouvement, mais une douleur insoutenable me cloue au lit. Je ne peux contenir un gémissement et sens une larme d’impuissance glisser jusque dans ma nuque.
— Où suis-je ? fais-je, dans un souffle,surprise par ma propre voix tant elle est ténue.
— Mais là où vous auriez toujours dû rester, ma chère : sur notre bonne vieille terre...murmure-t-il, avec un sourire méprisant. Mon Dieu ! dix ans que j’ai quitté ma planète natale, et me voilà, à moitié morte, à la merci de ce monstre… quelle ironie...

Le bruit caractéristique d’une porte automatique : un humanoïde, probablement haut gradé, entre et salue l’homme en noir.
— Alors, où en est-on ? demande l’être au visage grisâtre, avec une voix saturée qui me fait frémir. Je me rappelle soudain avoir entendu dire qu’en réalité, les humanoïdes communiquaient entre eux grâce aux ultrasons, à la manière des dauphins. Seule une puce de conversion, greffée à leurs uniformes, leur permettrait de discuter avec nous, ce qui expliquerait la sonorité désagréable de leur timbre. Qui a bien pu inventer pareille ineptie ? J’imagine l’humanoïde qui me toise en train de siffler, en secouant la tête, comme un dauphin des anciens parcs d’attractions. Ses yeux me paraissent soudain plus grands, plus écartés, je n’avais jamais remarqué ce détail auparavant. Encore un effet de toutes ces drogues qui me maintiennent en vie...
— Va-t-elle survivre ? demande le dauphin
— Oui, elle est résistante. Elle sera sur pieds d’ici quelques jours, je pense.
— Bien. Vous savez ce qu'il vous reste à faire. Faites-le vite. Je n’ai pas de temps à perdre ici.
— Bien général.
Le cétacé quitte la pièce, tandis que l’infâme traitre se retourne vers moi.Il pose une main sur la mienne et je réalise alors que mes poignets sont entravés.
— Simple précaution, fait-il, en découvrant mon expression, avant de reprendre d'un air songeur : c’est vrai, vous semblez si fragile... mais nous savons, vous et moi, de quoi vous êtes capable.
— Que voulez-vous donc que je fasse, je peux à peine respirer.
— Je vous ai vue à bord de l’Arcadia. J’ai constaté la fureur avec laquelle vous avez défendu votre vie et celle de vos amis, j’ai deviné cette folie meurtrière au fond de vos yeux.
Il penche son visage si près du mien, que je sens son souffle tiède contre ma joue. Je ne connais qu’une seule autre personne capable d’une telle rage de vaincre, me chuchote-t-il à l’oreille, tandis que je tente pathétiquement de m’écarter. Herlock.
J'entreprends de libérer mes poignets en vain et ne tarde pas à comprendre que toute force et toute énergie ont abandonné mon corps meurtri.
— Que voulez-vous de moi ? Pourquoi ne pas m’avoir tuée ? dis-je, dans un gémissement
— Vous tuer ? Vous n’y pensez pas !
— Mais vous avez gagné, que désirez-vous de plus ?
— Je le veux, lui, grince-t-il, avec un sourire malsain. Je veux sa vie.
Il se redresse et semble pris d’une démence obsessionnelle. Il traverse à deux reprises la pièce sans me quitter du regard, puis s’assied brusquement sur le rebord du lit. Il caresse ma joue avec un rictus sinistre.
— Et vous allez m’aider...
J’écarquille les yeux, priant pour ne pas comprendre où il veut en venir. Il penche la tête sur le côté, sans cesser de sourire.
— Il ne viendra pas, dis-je, dans un sifflement.
— Il viendra. Faites-moi confiance, je sais être extrêmement persuasif.
À ces mots, je tente une nouvelle fois de me dégager, mais il est des moments où la volonté la plus farouche ne peut dominer un corps trop affaibli. Il me semble que les bandages sur ma poitrine se mettent à suinter un sang noirâtre. Je suis si fatiguée…

Les jours passent ensuite, sans que j’en garde un souvenir très clair. Des piqures, des tubes, des pansements, de fortes odeurs de produits chimiques… et tant de souffrance ! Je reprends peu à peu quelques forces et mes facultés de raisonnement. L’étrange monsieur Zon me rend visite chaque jour, s’amusant à me lire des passages entiers de livres interdits. J’avoue que sa voix, qui m’entraîne le long des chemins magiques de la littérature, me réconforte. Sa présence assidue finit par m’être agréable et je me surprends en train d’attendre nos entrevues. Il a laissé de côté son discours provocant et dédaigneux, pour des propos beaucoup plus nuancés, parfois teintés d’une mystérieuse douleur mélancolique…

— Il est temps que vous sortiez d’ici, m’annonce-t-il finalement, en posant sur le lit un tas de vêtements civils. Je reviens vous chercher dans une heure. Nous allons dîner.
Je m’habille en hâte, trop heureuse de me débarrasser de l’encombrante tunique hospitalière, à l’odeur d’éther et de sang. Je me glisse avec précaution dans les vêtements un peu trop luxueux mis à ma disposition. J'aurai préféré que mon geôlier privilégie le fonctionnel à de quelconques fioritures et n'apprécie guère la sensation étriquée, que me procurent ces vêtements de femme.
J’enfile malgré tout la robe noire dont la coupe n'est guère en adéquation avec ce que je suis et tente de bouger un peu, afin de jauger de mes capacités. Je me rends vite compte que la blessure de mon torse est encore douloureuse, mais dans l’ensemble, j’ai retrouvé une bonne partie de mes forces. Cela me soulage.
Deux soldats humanoïdes viennent bientôt m’escorter vers le lieu de rendez-vous. Il s’agit en fait d’un superbe restaurant, comme je n’en ai jamais vu ailleurs que sur de vieilles photographies de l’avant-guerre. Des lustres somptueux éclairent la salle, admirablement décorée. D’énormes carpes multicolores s’ébattent dans un bassin à l’eau limpide, qui coure le long du mur de droite, et un immense comptoir d’acajou me renvoie d’élégants reflets, sur ma gauche. J’aperçois enfin monsieur Zon,au fond de la salle, me fais signe de le rejoindre. Je m’exécute, toujours flanquée des deux chiens de garde en uniforme.
— Bonsoir, commandant, dit-il, en m’invitant cérémonieusement à m’asseoir.
Pourquoi cette mise en scène ? Nous savons tous les deux que je suis sa captive. Que pense-t-il obtenir de cette manière ?


Un long silence se dresse entre nous, tandis que des mets raffinés aux parfums subtils sont installés sur la table.
— Vous ne mangez pas ?
— Cessez donc cette mascarade. Que me voulez-vous ? Je ne collaborerai jamais, ni avec eux, ni avec vous, fais-je, en le toisant d'un regard noir. Il recule afin de mieux s’adosser à la chaise et esquisse un sourire dédaigneux. Il avale une gorgée de vin, les yeux emplis de provocation moqueuse.
— Que pensez vous pouvoir m’apporter, que je ne possède déjà. Il semble que vous oubliez avec quelle facilité j’ai pris possession de ce soi-disant invulnérable vaisseau...
— Comment avez-vous fait pour brouiller le radar ? C’est un des plus puissants existants.
— Je n’ai pas brouillé votre radar. J’ai trouvé le moyen de faire passer mon vaisseau dans… disons, pour simplifier… une dimension parallèle. Eh oui, la technologie humanoïde est tellement plus avancée que la nôtre. Les possibilités sont tellement étendues, presque illimitées ! Malheureusement, cette opération ne dure que quelques minutes et demande une énergie phénoménale. Mais c'était suffisant pour faire disparaître le bâtiment…
— Et le faire réapparaître aux portes de l’Arcadia, dis-je dans un souffle.
— Tout à fait, c’est exactement ce qui s’est passé.
— Mais, comment avez-vous eu les coordonnées de notre position ? Il sourit d’un air blasé et conquérant, décide de servir le vin.
— J’ai mis une balise sur l'appareil de combat de ce cher Herlock. Je n’en croyais pas mes yeux, quand je l’ai vu débarquer sur le Dark Oak. J'ai été averti de votre intrusion par la patrouille de surveillance. Je ne pouvais pas manquer une telle opportunité. Que voulez-vous, le destin à décidé que je croise sa route et la vôtre ce jour-là.
— Vous êtes un charognard ! 
— Peut-être, mais je suis un charognard génial ! Sinon vous ne seriez pas ici en train de discuter de tout cela avec moi.
— Traître, conspirateur et collabo… vous me répugnez !
Il avale une gorgée de vin et plonge ses yeux sombres au fond des miens.
— Je vous trouve bien radicale dans vos positions. Si j’étais vous, je me poserais plutôt des questions quant à la vraie nature de votre cher capitaine. Il a tout d’un rat quittant le navire, ne pensez-vous pas ? Abandonner ainsi tout son équipage pour sauver sa peau...
Je n’ai même pas envie de m'efforcer de répondre. Le silence s’abat de nouveau, tandis qu’il me semble qu’il tente de lire dans mes pensées.
— Bah, c’est un mode de fonctionnement récurrent chez lui, ironise-t-il, avec un affreux rictus.
Je pose bruyamment le verre que je tiens à la main et le foudroie du regard.
— Je sais ce que vous êtes en train d’essayer de faire. Laisser tomber, ça ne marche pas. Le capitaine dispose de mon entière confiance et de mon allégeance la plus totale. Il s’adosse de nouveau à sa chaise, visiblement fort amusé de la situation, et ricane doucement.
— Très touchant !


Il se lève et me tend une main amicale.
— Nous n’allons pas tarder à découvrir le décryptage du code autorisant l'accès au transmetteur de l’Arcadia. Cela nous permettra de prendre enfin contact avec la navette de secours de notre bon vieux capitaine. Nous allons pouvoir le convier à se joindre à nous. Mais pour l’heure, je tiens à vous montrer quelque chose.
Je me lève et il exécute un geste obsolète, afin de m’inviter à le précéder. J’obtempère, en jetant un regard mauvais aux deux soldats qui nous emboîtent le pas.
Vendredi 9 février 2007

Un choc d’une violence inouïe me jette soudain à terre.
Mon épaule vient douloureusement heurter les pieds de la bibliothèque, tandis que je tente déjà de m’agripper à ses étagères, louant le ciel que les ouvrages soient solidement maintenus par de fines barres de sécurité. Un abominable crissement de tôle froissée me déchire les tympans, tandis que le cri strident de l’alarme générale se répand à travers les myriades de couloirs du vaisseau. Je tente de me relever, mais une nouvelle secousse m’envoie contre le mur opposé, où je m’écrase brutalement, le souffle coupé.
Encore étourdie par la collision, je rampe sur le sol instable de l’Arcadia jusqu’à atteindre mes armes, déposées au hasard quelques heures plus tôt. Je longe le mur, dans un équilibre précaire et parvient à atteindre la porte de la chambre. Je frappe le loquet de déverrouillage de mon épaule endolorie, afin de me plaquer immédiatement contre le mur extérieur.
Je reste figée de stupéfaction devant le spectacle qui s’offre à moi. Le bâtiment est envahi d’une vie grouillante, identique à celle d’une fourmilière malmenée. Une clameur frénétique résonne dans les couloirs, où règne une panique aveugle. J’esquive plusieurs de mes compagnons d’armes qui semblent avoir perdu tout discernement.
Certains ne sont pas armés, ou à peine vêtus : l’effet de surprise a eu raison de leur efficacité et de leur sang froid. J’hésite un instant, indécise, lorsque j'aperçois des dizaines de cyborgs, escortés de soldats humanoïdes, se déversant dans les couloirs telle une traînée de lave brûlante... Mon sang se glace lorsque je comprends que leur nombre et leur puissance de feu sont inhabituellement efficaces. Ils avancent à une vitesse impressionnante, ravageant tout sur leur passage... Comment est-ce possible ? Comment se fait-il que nos radars n’aient pas détecté un aussi gigantesque vaisseau de guerre ? Comment ont-ils pu franchir les défenses de l’Arcadia ? C’est incompréhensible !
Je me fais soudain happer par la cohue paniquée de mes compagnons, tentant de viser de mon mieux les cyborgs se rapprochant trop vite. Je pousse sur le côté le petit garçon de Katoga-Hiatt, qui se précipite vers moi, et transperce ses deux poursuivants d’un trait de lumière précis et radical.


Il hurle de terreur, écarquillant de grands yeux éperdus. J’attrape sa main et déverrouille une porte au hasard, avant de le pousser sans ménagement à l’intérieur
— Tu ne bouges pas de là ! dis-je dans un cri, afin de couvrir le tumulte environnant.
— Non ! me supplie-t-il, en tendant ses petits bras vers moi.
— Tu ne bouges pas de là, je te dis ! C’est ta seule chance ! Je reviendrai te chercher, c’est promis ! 

Je ferme vivement la porte et reprends ma course effrénée. Il faut que je rejoigne la passerelle à tout prix ! Le déchaînement des lasers aux éclats synthétiques, mêlés aux fracas des tôles, résonnent comme autant de menaces inexorables. Les salves de défenses éclatent derrière moi et mes amis s’effondrent de toutes parts, tandis qu’une vague de hurlements de douleur, mêlée de rage frénétique, s’élève. Le sang éclabousse les murs, c’est un véritable massacre !
J’aperçois enfin, à quelques mètres, l’entrée de la salle de contrôle. J’échappe de justesse à un trait de lumière meurtrière et me jette au sol, en faisant feu de plus belle, pour finalement me retrouver au bas de la barre de l’Arcadia, où la bataille fait rage. Le gros des troupes ennemies s’est déjà concentré sur la clef de voûte du bâtiment et j’imagine sans peine qu’un détachement s’est déjà chargé de l’ordinateur principal. En surplomb de la salle, j’aperçois Herlock, croisant le fer avec ses trop nombreux adversaires.Il se tient dos à dos avec Alfred, qui se débat de son mieux, suant à grosses gouttes. Les coups adroits et puissants du Capitaine tiennent encore les humanoïdes en respect, mais pour combien de temps ?
Key est acculée contre le tableau de bord de son poste et elle semble à bout de force. L’homme en noir, que j’ai déjà aperçu, l’oblige à s’agenouiller sous la violence et l’adresse extraordinaire de ses armes blanches. La barbarie et la démesure de ce conflit me dépassent, tant nos ennemis semblent invincibles et nombreux, et c’est avec l’énergie du désespoir que j’assène des coups de pieds à tous ceux qui tentent de m’approcher. Je suis contrainte de tirer à bout portant sur deux humanoïdes, dont le sang vient éclabousser mon visage. C’est impossible ! Nous sommes perdus !…

Je n'aperçois pas le colonel au teint grisâtre qui pointe son arme dans ma direction, mais Herlock l’a vu. Il crie quelque chose et bondit vers moi avec la rapidité d’un félin. Il m’entraine dans sa chute, tandis que le laser frôle mon oreille de quelques millimètres. J’abats aussitôt celui qui a si lâchement tenté de me tirer dans le dos, et croise involontairement le regard de l’homme en noir.


Un étrange sourire grimaçant éclaire son visage, comme s’il se délectait de ce qu’il vient de découvrir. Il pose ses yeux sur le Capitaine, puis me regarde de nouveau avec un ricanement malsain.

Une violente explosion éclate soudain, suivit d’une épaisse fumée noirâtre. Alfred nous rejoint en hurlant, la petite Stellie agrippée à son cou.
— Par ici ! Il y a une issue ! Suivez moi, nous allons rejoindre les navettes de sauvetage ! 
La fumée me brûle les yeux et la petite fille tousse et pleure d’effroi…
— Non, réplique fermement Herlock, à ma plus grande stupéfaction.
— Mais nous devons quitter le vaisseau ! Nous n’avons aucune chance de nous en sortir en restant ici, ils ont déjà pris le contrôle de l’ordinateur central ! glapit Alfred, en déposant l’enfant qui se précipite dans l’ouverture qu’il lui désigne.
— Jamais, nous répond sombrement le capitaine, tandis que la fumée se dissipe dangereusement. Il se redresse et se dirige vers l’homme en noir, lorsqu’Alfred lui assène un violent coup de crosse à la base du crâne.
— Désolé, mais tu ne me laisses pas le choix, souffle-t-il, en traînant à grand-peine le corps inerte de son ami. Les lasers fusent de nouveau et l’un d’eux frappe le petit homme, qui serre les dents en me regardant. Je veux crier, mais n’en ai guère le temps. Deux autres éclairs fulgurants me traversent le bras et la poitrine. Une douleur aigüe... Je pense à ce petit garçon qui m’attend, certain que je vais respecter ma parole… Puis il me semble que des flots de sang envahissent ma gorge, puis ma bouche et mes yeux. Je suffoque dans l’océan de mon propre sang…

 

Dimanche 4 février 2007
Une fois n’est pas coutume, j’ai décidé de vous faire un petit résumé de ce que je viens de vivre.

Etant donc 8eme de la catégorie littérature et donc finaliste, je me suis dit qu’après tout il serait bon que je vienne faire un tour à Romans, pour rencontrer pleins de gens sympas, des bloggeurs, des journalistes, les habitants du coins, tout ça quoi !

Je prend donc ma voiture et me tape les 700 km qui me mènerons vers ces réjouissances sympathiques la SNCF, (pourtant partenaire) n’a pas été prévenue à temps pour consentir des réductions aux finaliste me dit-on, alors vu le tarif abbérant et les 12 heures de trajet, autant prendre ma vieille voiture et profiter de mon autoradio.

Jour 1:

6H30 et 130 euros d‘essence et de péage plus tard , me voilà arrivée devant la maison d’une sympathique bloggeuse romanaise, qui fort heureusement m’avait contacté pour me proposer de me loger.
Nous arrivons un peu en retard dans la salle de conférence, où se déroulent les présentations des finaliste.
J’avais naïvement espéré que chaque bloggeur disposerait d’un petit moment pour présenter son travail, histoire que chacun puisse se reconnaître, savoir qui fait quoi etc…
Mais non, rien de tout ça. Sur scène, mr Ginistry fait son show, et présente les blogs par leur nom, avec parfois une petite réflexion pour ceux qu’il connaît (il ne connais pas le mien, cela va de sois)
C’est tout. Rien de plus.

Bien, je reste optimiste, faut pas que je me laisse influencer par le temps pourris, la fatigue de la route, le stress de l’organisation qu’il m’a fallu pour pouvoir venir.

Direction, la tente où sont exposées les œuvres des finalistes de la catégorie arts graphiques.
Mouais…voilà : une tente avec des images accrochées (j‘apprend par la suite qu‘elles ne seront même pas offertes à leurs auteurs…)
J’ai du louper la présentation, pas foule non plus, pas un pot de bienvenue, pas même un café, rien…
Bon, il est 17 heures, et il ne se passe plus rien jusqu’à 19 h.
Nous décidons d’aller nous réchauffer dans un bar, il y aura quelques lectures à 19h (pas marquées sur le programme).
Tant pis pour la présentation des vidéos. Plus le courage de bouger.
Une petite troupe locale s’installe.
La chanteuse est extraordinaire, accompagnée d’un accordéoniste  hors pair. Les mélodies de piaf nous replongent dans le passé, et son entrecoupées des lectures choisies par la troupe. (j’apprend que tout ça n’est en fait pas à l’initiative du festival, mais de la troupe en question.)
Super  soirée quand même, qui m’a permis de rencontrer des gens  pleins de bonté et de poésie.

Jour 2:

Le réveil est dur, mais finalement  j’arrive vers midi sur le festival.
Je ne connais toujours personne et personne ne me connais, à part ma copine bloggeuse chez qui je dors.
Je décide d’assister a quelques tables rondes, qui n’ont de ronde que le nom, vu qu’il s’agit de grandes tablées posées sur scène où se tiennent les finalistes expression citoyenne.
J’avoue ne pas être une passionnée de politique, mais bon, une fois encore, le froid glacial sous la tente où se tiennent les dédicaces d’auteurs de bd me décourage, donc j’essaie désespérément de m’intéresser  à ce que disent ces gens qui ne changeront de toute façon absolument rien à la société. (l’un d’eux le revendique d’ailleurs)

Je finis par aller voir la fin des dédicaces. Mon hôtesse romanaise est dégouttée, les dessinateurs qu’elle voulait voir ne sont pas venus (ils ont préférés Angoulème, et ils ont eu bien raison.)
Bon, voilà, il ne se passe de nouveau plus rien….
Retour au bar d’en face (lui en aura bien profité en tout cas)
Là, pleins de monde. Des gens connus que je ne connais pas, des bloggeurs sûrement, mais comment savoir qui est qui. Ça parle beaucoup, ça expose avec un sourire triomphant ses nombres de pages lues ou de visiteurs par jour, ça donne son adresse de blog à tous le monde, ça rigole beaucoup.
Un journaliste interview tous ceux qui le désirent, n’importe qui peut venir lui raconter n’importe quoi devant le micro. J’observe accoudée au comptoir le manège des badaux prêt à tous pour leur minute de fausse gloire sur l’écran d’une chaîne dont le nom m’échappe….

Tout ça me fatigue. Ca sonne creux. On atteint des sommets de superficialité hystérique.
Je vais attendre patiemment la lecture des textes finalistes à 20h30 (en même temps que le concert des finalistes, ce qui est fort intelligemment organisé n’est-ce pas?
 Mais bon, après tout, on sait bien que plus personne ne lit hein ,  tout le monde s’en fout de la catégorie littérature…)
Je sors du bar à l’heure dite et retrouve la petite troupe de la veille, horrifiée de voir que la tente n’est pas chauffée, et je les comprend.
Ils s’installent tant bien que mal tandis que quelques crétins se font un plaisir de gueuler qu’ eux, ils vont au concert (ils ont raisons, au moins ils seront au chaud.)
Il ne reste que les pathétiques finaliste littéraires et les quelques amis fidèles, transis de froid sur leur chaises en plastiques, tandis que les lectrices remontent les écharpes sur leur nez.
Ca devient surréaliste.
Arrive mon texte: 5 lignes, clap clap….
Tout le monde attend la fin avec impatience, avant de se congeler sur place.
Je salue le courage des artistes.
La bloggeuse mimidup m’interpelle, et mes nerfs lâchent.
Il lui est arrivé la même chose dans la journée..

Nous n’avons pas le courage d’aller jusqu’au concert. Dommage, j’aime bien la musique…
Retour au même bar. Des sympathies se créent, les langues se délient, je suis rassurée d’entendre que ce festival n’est pas un cauchemar que pour moi.
Mon hôtesse me rejoint et nous rentrons.

jour 3:

Mr Ginistry passe devant moi sans même un salut.
Normal, il ne me connais pas.
Mr le président du jury littérature fait de même.
Cela m’arrache une moue dégoûtée. Je n’ai vraiment pas ma place ici.
Je vais aller voir une table ronde qui parle de musique. Enfin, plutôt une réunion pour faire la promo de myspace. Une autocongratulation nauséabonde, comme tout le reste de ce festival d’ailleurs.
Je retrouve mon hôtesse devant la tente.
Un journaliste nous interpelle au hasard pour une interview. Je décline l’invitation.
Je n’ai plus aucune envie d’être associée a ce festival qui n’est qu’une fumeuse escroquerie.
Tiens, ça me rappelle qu’on nous avait promis une édition d’extraits de nos textes.
Ben non. L’éditeur les a lâché au dernier moment, lui aussi, bien sûr.
Je décide de reprendre la route. Je me fous de la remise des prix. De toute façon il n’y aura pas de surprise.
Et puis en partant à 14h30, je pourrais peut-être rentrer avant que mon fils n’aille se coucher….

Vous ne m’en voudrez pas mr Ginistry, mais j’ai donné mon bracelet à un petit jeune pour qu’il puisse resquiller l’entrée. Je lui ai fait économiser 20 euros, c’était ma B.A de la journée.

 Pour finir avec cette triste page de mon existence et ce grand moment de solitude, je dirais que le festival de Roman ne s’est résumé qu’à une salle de conférence au trois quart vide,  « remplie » de ces gens qui passent le plus clair de leur temps se branler sur leur clavier d’ordinateur comme si le net était une carte au trésor qui transcenderait leur vie médiocre, une conquête de l‘ouest informatique,  dans laquelle on peut faire ce qu’on veut, et donc n’importe quoi.

 Je lis encore dans les yeux de ces organisateurs de « talent » les idées préconçues qui font d’eux des gens « dans le vent »: « Works est fourni avec ton pc, alors que photoshop il faut payer cher pour l’avoir. Et savoir l’utiliser, c’est dur !
Toi qui écrit, tu es une sous merde qui ne mérite d’être là que pour le protocole, car tout le monde écrit.
Pour avoir du talent, il faut payer. Il faut acheter le talent. Puis le jeter à grand coup de mises à jour pour en avoir une dose nouvelle, et donner à tous l’illusion d’en avoir »

Le festival de Romans n’aura pas changé le monde. Il n’aura éveillé en personne l’envie de faire quelque chose pour le changer.
Il n’aura été que le festival de ces gens étroits d’esprits (15‘’ ou 17‘’pouces?) rendant l’univers du net hermétique et froid comme la première lecture d’un manuel de software…
Vendredi 2 février 2007

Lorsque je m’éveille, quelques heures plus tard, j’ouvre les yeux sur son sourire, et sa beauté meurtrie me touche profondément. Si beau, si divinement beau, ses longs cheveux tombants en désordre sur son bandeau noir, son unique œil d’un brun profond parsemé de reflets verts, ses traits fins et pourtant si virils, sa peau si pâle. Un enfant sauvage, un tueur impartial pourtant si rassurant, l’homme de ma vie…
Je réalise soudain qu’au-delà de toute cette haine qui me portait, au-delà de mes désirs sanglants de vengeance et ma soif inassouvie de combats, au-delà de tout ce que j’ai pu imaginer pour donner un sens à ma détresse, il a été ma seule et mon unique raison de vivre.
J’ai presque envie de pleurer, tant le choc est brutal, et une aversion pour mon propre mensonge m’oblige à me redresser brusquement. Kyle, je t’ai menti, je nous ai menti. Je suis incapable de souffrir comme je devrais le faire, mon cœur a si vite basculé vers un autre, trop vite… Je déteste comprendre que je me suis enferrée dans un deuil hypocrite, alors que mes sentiments lui étaient déjà acquis. Oh, Kyle ! J’ai pourtant cru mourir en te perdant de nouveau sur Zamora, ma douleur était elle déjà tronquée par le jeu pervers de nos destinées?
— Quels démons es-tu en train de combattre ? murmure Herlock, en me contraignant d’un geste doux à le regarder.
— Je… je ne sais pas vraiment… je crois que j’ai peur, fais-je, en attrapant mes vêtements afin d’échapper à son regard. J’enfile rapidement ma tunique, ainsi que mes bottes, dans un silence qui se fait pesant. Il se redresse tandis que je vais me lever, et stoppe mon geste avec un calme sévère. Je sens une sourde panique s’emparer de moi, et mon cœur s’emballe de nouveau.
Qu’attend-il de moi ? Je ne peux rien lui offrir d’autre que ma terreur et ma faiblesse, je ne suis pas digne de porter le poids de son affection. Je ne suis qu’une enfant fragile et malade, pour qui personne ne peut plus rien, je… Il vient de sortir le long poignard étincelant de son fourreau de cuir. Je vois la lame menaçante s’élever lentement dans la pénombre. Je ne comprends pas…
Il approche l’arme tranchante de son cœur, et s’entaille lentement la peau sur plusieurs centimètres, son regard verrouillé au mien. Je recommence à trembler… Le sang s’écoule maintenant en longs filets sinistres sur son torse clair… Je me laisse faire lorsqu’il saisit ma main pour la poser sur sa blessure.
— Je t’offre mon cœur, mon esprit et mon âme, murmure-t-il.
Sidérée, je m’accroche à son regard, abasourdie par la violence des émotions qui sont en train de déferler en moi. Je veux répondre, mais il pose un index sur mes lèvres. J'ai su que nos destins seraient liés, le jour funeste où mes yeux se sont posés sur toi. Il n’y a rien à comprendre ou à réfléchir. Pas de grandes théories à élaborer. C’est comme ça, et personne n’y peut rien.
Je reste interdite, la chaleur de son sang ruisselant sur mon avant-bras, venant se mêler aux larmes silencieuses, que je sens perler le long de mes joues et de mon cou. En quelques mots, il est parvenu à effacer toutes ces questions inutiles et ces tourbillons de culpabilité où je me perds si facilement. En quelques mots il m’a rendu ma force, mon intégrité et ma liberté.
En quelques mots il m’a restitué ma vie. Je l’enlace et nous partageons un nouveau baiser, scellant dans le sang un pacte mystérieux, dont la portée nous échappe sans doute.

Je ne suis plus seule, nous ne sommes plus qu’un, plus forts et plus grands. Je ne peux réprimer cette sensation de force invincible. Oui, grands et invincibles, c’est ainsi que je nous imagine…

Un léger grésillement, dans l’émetteur de son vaste bureau, nous oblige à revenir à la réalité.
— Ici Villars, vous me recevez, capitaine ? demande la petite voix nasillarde et lointaine
— Très bien, Villars, je vous écoute.
— Alfred a repris connaissance. Il veut vous voir et c’est urgent. Vous savez comment il est, j’ai beaucoup de mal à l’obliger à rester à l’infirmerie.
— J’arrive tout de suite, docteur Villars.
— Bien, faites vite, il est intenable !
Il coupe la communication en souriant, me regarde de biais.
— Je dois y aller, il y a urgence,  plaisante-t-il, avant d’attraper ses deux lourds ceinturons de cuir. Il disparaît quelques minutes dans la salle d’eau, avant de réapparaître tel que je l’ai connu quelques mois plus tôt : armé jusqu’aux dents, le regard froid et le port majestueux, la cicatrice traversant son visage, pour venir se perdre sous son bandeau noir, ajoutant à son allure inquiétante et dangereuse, presque effrayante.


Il s’enveloppe de sa grande cape noire, déchirée lors de Dieu sait quelle sanglante bataille, d’un geste élégant. Il enfile ses gants de cuir et son sabre légendaire vient tout naturellement trouver sa place, avec un cliquetis significatif. J’observe le rituel que nous sommes tous obligés d’accomplir dès que nous quittons nos quartiers : à savoir, la vérification sommaire des mécanismes fragiles de nos armes. Tout est question de survie. Rien ne peut être laissé au hasard dans ces vaisseaux de guerre sillonnant les galaxies. La moindre erreur, la moindre négligence, le moindre rouage qui cède et c’est la fin, je n’en suis que trop consciente.
Mon dieu, comment l’humanité en est-elle arrivée là?
Il esquisse un geste discret de sa main gantée et disparaît dans l’embrasure de la porte, tandis que je me laisse aller sur le lit, me blottis dans les draps encore tièdes, imprégnés du parfum sensuel de son corps.Une nouvelle vague de calme sérénité envahit mon âme, une douce euphorie me submerge. Il me semble que tout autour de moi s’est paré d’une teinte différente. Chaque parcelle vide ou fragile de mon être a été comblée, ou guérie, je suis en paix.

Une nouvelle douche. Je ferme les yeux en me délectant de l’eau chaude et bienfaitrice, presque surprise par cette sensation, comme si je la découvrais. Le temps même semble avoir changé. Tout est calme, tout est doux, tout est parfait. Je m’habille et me coiffe en savourant chaque geste, comme un nouveau-né que tout émerveille. Je laisse mes yeux vagabonder au hasard de la pièce. Des colonnes d’onyx, magnifiquement travaillées, encadrent les immenses ouvertures qui mènent à la noirceur constellée de l’espace. Les meubles très anciens semblent me chuchoter qu’ils sont là pour témoigner de la gloire passée de notre civilisation, et de son déclin inexorables. Eux, qui ont été façonnés à même les bois les plus précieux de nos forêts, veulent savoir quand le dernier arbre sera abattu pour faciliter l’avancée des armées.Ils font étalage de leur splendeur, attirant mon attention sur cette petite dorure-là, que je n’avais pas devinée, ou sur ce savant entrelacs de feuilles, aux nervures plus fines que le vent.Ils déploient au mieux leur magnificence surannée, afin que je prenne conscience de toutes les merveilles que l’homme est capable de détruire, ou de perdre, par ignorance et par avidité.
Je pose mon regard sur la longue plume noire, posée près du lourd encrier de plomb, comme si un fantôme des siècles anciens était venu, lui aussi, témoigner de son exil forcé à bord, et s’était enfui à mon approche. Je souris, impressionnée par l’attirance perfectionniste d’Herlock, pour tout ce qui peut lui rappeler que notre civilisation plonge ses racines au cœur de notre vieille terre…
Je remarque en tressaillant qu’une immense bibliothèque recouvre le pan entier d’un mur.
Des centaines d’ouvrages, plus vieux les uns que les autres, se reposent tranquillement dans ce sanctuaire, à l’abri des brasiers qui ont enflammé les textes du monde entier, il y a quelques années, lorsque le gouvernement a ratifié le traité visant l’interdiction des livres. Je suis émerveillée par tout ce savoir, soigneusement rangé par thème dans les immenses étagères, et laisse glisser mes doigts sur les couvertures de cuir, à l’odeur si caractéristique : littérature, sciences, politique, géographie, arts… tout y est. C’est absolument stupéfiant ! Je m’arrête un instant sur la tranche d’un vieil ouvrage, aux lettres dorées s’entrelaçant harmonieusement : Victor Hugo. Plus loin, Baudelaire et Rimbaud, Nerval et Camus, Shakespeare, Chateaubriand… tous ces auteurs auxquels Kyle ne cessait de faire référence. Nous lisions parfois ce très vieux manuscrit, volé à bord d’un détachement de l’armée terrestre, qui convoyait encore quelques civils récalcitrants vers les camps d’extermination humanoïdes. Je me souviens entendre danser les mots, conquise par la puissance des images et des sensations que faisait naître en moi la plume fine et habile de ce Victor Hugo. Toutes ces merveilles, qui me sont restées si souvent inaccessibles, ainsi qu’au reste de l’humanité... Quelle misère, quelle hérésie, quel abominable gâchis !
Jamais je n’aurais imaginé que les quartiers du Capitaine recèlent de tels trésors… Je réalise à quel point tout ici est pensé pour se sentir plongé dans un univers parallèle, totalement hors du temps et de la vie, qui s’écoulent sur le reste du bâtiment. Ces appartements sont une parenthèse statique et intemporelle, lovée au cœur d’un titanesque vaisseau de guerre, qui n’a que faire de ce passé encombrant. Je suis presque effrayée, en constatant à quel point Herlock se raccroche à tous ces symboles d’un passé, qu’il n’a pu lui-même imaginer qu’au travers du prisme imparfait de toutes ces lectures, qui ont sans doute souvent peuplé ses longues nuits solitaires…

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