Je le suis sans un mot jusque dans ses quartiers sans bien savoir pourquoi, peut-être avec le secret espoir qu’il me dévoile les secrets de son passé sans que je
lui pose de questions. Je lis sur son visage qu’il devine sans peine que mon entrevue avec monsieur Zon a gravé en moi des marques indélébiles qui ne demandent qu’à être effacées. Il sait, je le
déchiffre au fond de son regard, que lui seul est en mesure de me délivrer de ce doute insidieux qui me ronge, mais il se contente d’un étrange sourire, teinté de tristesse.

Je suis moi-même en cet instant incapable de lui ouvrir mon cœur, et malgré le silence embrumé de non-dit, sa main caressant ma joue fait de nouveau battre mon cœur à l’unisson du
sien, me plongeant dans une passagère insouciance. Je me blottis au creux de ses bras et je me sens soudain si fragile. La force paisible de son corps et de son âme permet à la petite fille tapie
au fond de moi de refaire surface le temps d’une étreinte, car chaque fois il me semble que dans ses bras, rien ne pourra jamais l’atteindre, rien ne pourra jamais la faire souffrir. Sa chaleur
se mêle à la mienne pour ne plus former qu’une seule entité, complète et assouvie et je soupire un bien-être confiant au contact de sa main qui caresse mes cheveux avec une tendresse que
personne ne lui connaît. Le désir protecteur que je pressens à travers ses gestes me comble d’une paix intérieure indescriptible et je n’ai besoin de rien d’autre. Je n’ai plus de doutes, plus de
défaillances, car il les efface d’une caresse, d’un regard, d’un sourire. La voix sèche de Villars à travers son émetteur brise abruptement cette furtive osmose et je m’écarte de lui à regret,
quelque peu étourdie.
— Je suis avec monsieur Zon dans la salle de l’ordinateur, comme vous nous l’avez demandé, capitaine. Nous vous attendons, annonce le docteur.
— Je vous rejoins sur-le-champ, Villars, répond-il avant de couper la communication. Il lève vers moi un regard d’une bienveillance infinie.
— Reste là, si tu le souhaites. Repose-toi. Je vais tenter d’en savoir plus sur la chose qui dort dans les sous-sols de l’Arcadia.
J’avoue ne pas désirer en cet instant en apprendre davantage et acquiesce en silence. Il m'abandonne et je laisse divaguer mon regard à travers la pièce intemporelle qui m’a
accepté au creux de ses secrets d’autrefois. Je pousse un léger soupir de bien-être, me laissant envahir par la paix presque solennelle qui règne en ces lieux. L’odeur de vieux cuir se mêle à
celle plus âpre du papier et de l’encre dans une harmonie désuète et charmante. Mon regard s’arrête soudain sur l’imposant livre de bord posé sur le bureau et je suis parcourue par un long
frisson. Je me redresse et m’assieds sur le rebord du lit sans pouvoir détacher mes yeux de cet objet qui me nargue impassiblement. Je secoue la tête, me convainquant de ma bonne foi, de mon
intégrité, de ma droiture, mais que faire de cette insatiable… curiosité ? Mon dieu, non, je ne peux pas, je ne veux pas faire cela, je ne pourrais jamais me pardonner une telle lâcheté. Ma
conscience est en train de mettre en pièce mon dévorant désir de savoir, de tout connaitre, de comprendre ses failles et sa part d'obscurité. Non. C’est hors de question. Je ne le
trahirai pas.

Je me lève et m’approche doucement de l’objet maléfique qui m’attire de tous ses plus beaux atours, me promettant énigmes dévoilées et mystères évanouis. Ma main caresse le
cuir ciselé de dorures tandis que les battements de mon cœur cognent de plus en plus fort dans ma poitrine. Mes doigts dessinent les contours des lettres d’or. Sous cette couverture, des
milliers de mots s’entremêlent en une trame que je ne connais pas, des milliers de phrases me parlent de son passé, de ses souffrances, de ses secrets… Non, je ne dois pas…
Ma main gauche soulève la couverture alors que les doigts de ma main droite jouent avec les feuilles jaunies par l’usure et le temps de cet ouvrage manifestement très ancien.
Je tourne quelques pages en m’efforçant de ne pas lire, me laissant juste griser par quelques mots qui surgissent ici ou là. Je sais au fond de moi que je cherche le nom de Zon, mais il semble
que le livre a pris le parti de garder précieusement le secret de sa haine. Je dois cesser ce petit manège indigne. Je m’apprête à refermer la couverture, lorsqu’un mot vient littéralement me
brûler les yeux : mon prénom griffonné à plusieurs reprises au beau milieu de dizaines de phrases, mon prénom déposé ici et là, au sein de cet ouvrage mystérieux. J’ouvre doucement le
livre à cette page, plongée dans une insolite transe émotionnelle.
Elle m’a encore tenu tête aujourd’hui et a de nouveau mis sa vie en danger. J’étais furieux, cette femme et son entêtement permanent mettent mes nerfs à rude épreuve. Cependant, ces derniers évènements m’ont ouvert les yeux sur quelque chose que je ne soupçonnais pas, ou plutôt que je refusais de comprendre. Je dois bien me l’avouer : jamais je n’ai eu aussi peur de perdre un membre de mon équipage. Lorsque j’ai vu s’éloigner sa navette vers sa dangereuse destinée, j’ai réalisé que je ne pouvais pas la laisser partir ainsi, je ne pouvais que la suivre, abandonnant contre toute raison mon bâtiment et mes hommes. La découvrir aux prises avec ce colonel humanoïde m’a rendu fou… je crains d'entrevoir ce qui me tourmente, bien que je tente vainement de me raisonner. Tout en elle me captive : son mauvais caractère, son entêtement et sa rébellion, sa solitude et sa souffrance, sa beauté fragile, son regard, son sourire d’enfant… et plus que tout, la si grande vulnérabilité que je devine derrière sa force. Jamais je n’aurais imaginé pouvoir ressentir cela pour quiconque.
Je m’interdis d'aller plus avant dans ma lecture et ferme les yeux, le cœur battant, tandis que mes doigts tournent machinalement quelques pages.
… et malgré toute la rancoeur qui illuminait ses yeux, je ne peux m’empêcher de penser qu’il reste en lui quelque chose de profondément juste, je ne peux me résoudre à croire que toutes ces années soient envolées sans laisser aucune trace de ce que nous étions alors. Je réalise combien sa souffrance a altéré sa perception, et je sais que s’il s’avouait mon innocence il s’effondrerait certainement sous le poids de cette affliction qui le dévore. Je sais combien il l’aimait, je l’ai compris à la mesure de la haine sans bornes que je lui ai vouée lorsqu’il pointait sa lame sur la gorge d’Ayana, et pourtant, aujourd’hui ma colère s’estompe à la faveur d’un étrange sentiment d’empathie mêlé de culpabilité. Suis-je faible ? Suis-je coupable de ce qu’il est devenu ? Aurais-je pris la bonne décision si seulement j’en avais eu le pouvoir ? Je n’aurais sans doute jamais de réponses à ces questions qui ne cesseront jamais de me harceler. Zon, mon ami, mon frère, que puis-je faire pour libérer ton âme de toute cette détresse ? Aujourd’hui encore, je donnerais ma vie pour te sortir de l’enfer dans lequel tu te débats.
Un sursaut de conscience s’empare soudain de moi et je recule vivement, consumée par les flammes de mon indiscrétion. Je n’avais pas le droit de lui voler ainsi son âme et
voici mon châtiment. Je ne peux contenir une larme de confusion et de dégout de moi-même. Je laisse ouvert l’objet maléfique, déterminée à assumer mon impardonnable geste et retourne m’asseoir
sur le lit, abasourdie par tout ce que je devine derrière ces quelques phrases qui ne m’étaient pas destinées. Je me sens si misérable, si indigne. Le bruit de soufflet du sas qui s’ouvre me fait
sursauter et je croise involontairement son regard. Il plisse les yeux afin de mieux distinguer mon visage dans la semi-pénombre et une lueur étrange traverse son œil. Il se redresse et aperçois
d'emblée le livre ouvert. Il fait le tour du bureau, déchiffre les premières phrases et le referme posément, puis revient vers moi et m’observe un long moment sans un mot. Je me sens si mal que
je voudrais mourir foudroyée dans l’instant plutôt que de subir le poids de sa déception.
— J… je ne sais pas ce qui m’a pris, c’était plus fort que… il y a tant de choses que…
Il s’assied à mes côtés et ferme les yeux avec un léger sourire, me laissant poursuivre ma pathétique tentative d'argumentation.
— Je suis tellement désolée… je ne tiens pas à te voler tes secrets, mais j’ai besoin de savoir, de comprendre, de…
Il écarte une mèche de mes cheveux et pose sur moi un regard empli de compassion.
— Faut-il vraiment que tu saches tout de moi ? Ne crains-tu pas de perdre quelque chose de précieux ? Murmure-t-il.
— N'est-ce pas ta propre crainte que tu me dépeins ? Dis-je faiblement. Il soupire avec un nouveau sourire résigné.
— Sans doute.
Un silence chargé de suppositions avortées et d’expectatives tendues s’installe longuement. Puis il reprend la parole, d’une voix vacillante d'émotion.
— Zon et moi avons partagé une amitié absolue et sincère, qui a traversé tant d’évènements chaotiques. Ce qui nous unissait étant enfant devait ne jamais s’éteindre.
Il ôte le gant de cuir de sa main droite et me présente sa paume. Je découvre une longue cicatrice barrant sur toute la longueur les lignes de sa main. Il poursuit dans un murmure, avec une
grimace affligée.
— La marque indélébile d’un pacte de sang, une promesse de gosses qui avaient encore au fond de leurs cœurs un reste de pureté et d’innocence. Une absurdité.
Je caresse du bout du doigt la délicate estafilade symbolique, tandis que s’impose à moi l’image incohérente des deux hommes croisant le fer avec une violence inextinguible.
— Après la mort de mes parents, je ne désirais qu’une chose : combattre le gouvernement du nouvel ordre et abattre cette ordure de Stalker. Anna m’encouragea dans mon objectif, tout en ayant
la sagesse de me donner les armes pour le faire. C’est ainsi qu’elle parvint grâce au réseau de la résistance à me faire entrer au monastère de Wei Zhi Ning, sur l’antique colonie de Kamaria,
afin que je puisse apprendre en compagnie des meilleurs maîtres l’art et la maitrise des armes et du combat, mais également la philosophie et la culture des grands anciens qui ont traversé
des dizaines de siècles sans faiblir. C’est au sein de ce monastère que je croisais pour la première fois le regard acéré du petit Zon Von Klardht, descendant d’un illustre guerrier samouraï,
insoumis et fier, qui fut abattu comme tant d’autres par le gouvernement, pour rébellion et non-allégeance au nouvel ordre. Je ne pense pas qu'il s'agisse de son vrai nom, et je crois qu'il ne
connaît pas lui-même son véritable patronyme. Dès les premiers jours, une concurrence d’enfant naquit entre nous, qui se traduisit rapidement en respectueuse amitié. Zon avait grandi au cœur
de ce bâtiment austère et il possédait déjà l’adresse et la force mentale d’un grand combattant. En revanche, il ne connaissait pratiquement rien du monde extérieur, mais il était curieux et
avide et je passais des heures à lui conter les mille choses qui composaient un univers. Il m’arrivait de passer quelques semaines loin du monastère, lorsqu’Anna et les moines s’accordaient
pour me donner un peu de repos, et j’en profitais chaque jour pour regarder autour de moi d’un œil neuf en imaginant son expression, lorsque je lui rapporterais l’un des mille trésors
hétéroclites ramassés un peu partout, dont j’emplissais soigneusement mes bagages à son attention. J’étais son lien vers le monde, vers notre planète natale, il était mon modèle au combat.
J’étais un enfant de militaire, il était issu d’une culture à la richesse inégalée. Je lui apprenais l’indiscipline, il m’offrait la sagesse.
Il s’arrête un instant, puis se relève avec un soupir, avant de se diriger vers son bureau et de servir deux verres de vin. Je le suis machinalement et saisis le verre qu’il me tend. Il boit une
longue gorgée et fixe le sol comme s’il y cherchait des réponses.
— Zon avait une sœur jumelle, qui elle aussi résidait au monastère, dans une aile séparée. Elle venait nous rejoindre dès qu’elle en avait la possibilité, en dehors de ses heures de
laborieuses études. Tyan n’était que douceur et joie de vivre. Sa vie de recluse avait préservé la pureté et la bonté de son âme. Comme son frère, elle adorait écouter les longs récits que je
rapportais de l’extérieur, même si dans la majorité des cas ils parlaient de mort et de guerre. Je me souviens de ses grands yeux sombres emplis d’horreurs qui me fixaient dans la pénombre de la
voute où nous nous retrouvions en secret chaque soir. Je me rappelle avoir si souvent transfiguré la réalité en quelque chose de plus beau, de plus acceptable pour son cœur si délicat, sous l’œil
critique mêlé de reconnaissance de son frère. Tyan était notre fragile lumière et nous étions prêts à tout pour la préserver. Nous avons vécu ainsi, indéfectible trio, durant de nombreuses
années.
Un nouveau silence. Je devine qu’il est en train de se faire violence pour parvenir à poursuivre ce récit, enfoui depuis si longtemps dans les replis de son cœur blessé. Je suis sans doute la
première à entendre ces mots. Il passe une main sur son front en fermant son œil, les sourcils froncés de douleur.
— Nous avons grandi. Un homme étrange, qui chaque fin d'année nous rendait visite, les bras chargés de cadeaux, est venu un jour nous chercher, à l’aube de nos seize ans, ce
qui coïncidait avec l'aboutissement de notre apprentissage. Nous avons quitté tous trois le monastère afin de vivre au sein d’une immense propriété, qui, semble-t-il, avait été léguée à Zon par
son père. Anna nous a rejoints, ainsi que mes frères et sœurs adoptifs, puis de nombreux autres résistants, et le château est rapidement devenu le quartier général du mouvement de
rébellion terrienne, les humanoïdes ayant pris possession de notre planète. Notre objectif n’avait pas changé et nous avons commencé notre apprentissage de pilote, participant à de multiples
opérations de sauvetages civils et de sabotages du gouvernement. Nous avons décidé de profiter de nos compétences pour infiltrer les troupes ennemies en nous enrôlant dans l’armée
terrienne, avec l’aide d’un jeune lieutenant qui avait rallié nos rangs. Il s’appelait Hans Winkler. Je n’ai compris que le jour où nous partions faire nos classes militaires combien ce
qui unissait Zon et sa sœur dépassait toute fraternité. Je revois encore le désespoir sans borne dans les yeux de Tyan, la détresse dans le baiser passionné à son frère. L’étreinte sans fin et
les larmes impuissantes de deux amants dévorés par un amour qui ne connait aucune frontière. Le déchirement de deux êtres magnifiques qui ne peuvent exister qu’ensemble. Tyan s’est effondrée à
genoux, lorsque le pont s’est refermé sur ses yeux rougis qui me suppliaient : « protège-le, sans lui je ne suis plus rien… »
Il avale une nouvelle gorgée de vin et fait une pause en posant sur moi un oeil étrange qui me fait frissonner. Je me détourne et plonge mon regard dans le vide scintillant de l’espace qui
s’étend à travers les hublots.
— Comment Tyan est-elle morte ?
À ces mots, il s’installe au creux du grand fauteuil de son bureau et dépose son verre, saisit sa tête entre ses mains. Un vacarme soudain dans le couloir me fait sursauter, escorté
d’éclats de voix et du fracas caractéristique des lasers. Je dégaine prestement mon arme tandis qu’Herlock bondit déjà vers la porte, qu’il déverrouille d’un coup de poing rapide. Je reconnais le
timbre grave de Syrus. Il semble qu’il tente d'interdire le passage d'une vingtaine d’individus déchaînés. Je me précipite dans le corridor à la suite du capitaine, qui tire dans
l’épaule de l’homme le plus proche afin de stopper l'avancée des pirates.
— Que se passe-t-il ici ? Demande-t-il rudement, tandis que les hommes reculent d’un pas, sous les cris de douleur du blessé qui s’effondre à genoux.
— C’est une mutinerie, capitaine, répond calmement Syrus, sans cesser de pointer son arme en direction des pirates. Ces crétins ne sont pas d’accord sur le prochain itinéraire. J’attends votre
autorisation de tirer, capitaine.
— Nous n’avons aucune envie d’aller nous frotter de nouveau à cette chose ! Vocifère celui qui semble être l’initiateur de cette rébellion.
— Adam, vous n’avez aucune idée de ce qui se prépare, gronde Syrus. Nous devons aller au-devant de cette menace avant qu’elle ne vienne à nous, il n’y a pas d’autre choix !
— Je me fous de savoir ce qui se passe dans la nébuleuse de Razokan ! J’ai aucune envie de risquer ma peau sans raison ! rétorque un second mutin en levant une arme menaçante dans
notre direction.
— Vous êtes sous mon commandement ! Rugit Herlock. Si mes décisions ne vous conviennent pas, quittez ce bâtiment sur-le-champ !
— Non, capitaine. VOUS allez quitter l’Arcadia, car l’équipage ne veut plus de vous, grince Adam avec un sourire provocateur, tandis qu’un second groupe d'assaillants se masse de l’autre côté du
couloir, nous interdisant toute retraite.
— Misérables traitres, vous n’êtes pas dignes de ce vaisseau, siffle Syrus en déverrouillant la sécurité de son cosmogun. Herlock pose une main sur son poignet, sans abandonner des yeux le
dénommé Adam.
— Ils sont trop nombreux, Syrus. Baissez votre arme.
Le grand Viking s’exécute à regret sous le regard amusé des pirates, dont les ricanements de hyènes me hérissent. Un long frisson traverse ma colonne en apercevant les oeillades avides et
perverses des hommes qui me dévisagent avec des sourires emplis de sous-entendus nauséabonds. Je sens une sueur glacée envahir mes tempes et mon front tandis que nos assaillants se
rapprochent lentement.
— Pas un geste, capitaine, je risquerais de trouer le crâne de votre petite copine, mais ce serait dommage de ne pas en faire profiter les gars auparavant, tout de même, grince
Adam, grisé par sa soudaine prise de pouvoir. Il s’approche de moi, pose une main sur ma gorge afin de me pousser contre le mur et je sens son souffle fétide tout contre ma joue. Herlock tente de
réagir, mais Syrus arrête fermement son geste, tandis qu’une vague de colère annihile toute sagesse en moi.
— Dégage tes mains crasseuses de ma gorge, fumier !
Je lui assène un violent coup de genou à l’entre-jambes, ce qui l’oblige à se plier en deux et m’apprête à l’achever à coup de pied, lorsqu’un petit gros à demi ivre pointe le canon de son arme
contre ma tempe et que les hommes avancent encore. Adam se redresse et m’inflige un coup de poing si brutal que je suis étourdie quelques secondes et manque de m’effondrer. Herlock pousse un
cri de rage et se dégage de la poigne de Syrus au moment même où une volée de plombs vient décimer les mutins avec une rapidité foudroyante.
— On ne frappe jamais une femme ! Vocifère Ramis au bout du couloir sur ma droite.
— Aucune éducation. C’est ce que j’ai toujours dit ! Lui répond la voix de Zon sur la gauche, tandis que plusieurs corps décapités s’écroulent déjà sur son passage. Profitant du
désarroi des pirates, je pointe aussitôt mon cosmogun et abats avec frénésie les hommes à ma portée avec l’aide de Syrus, qui s’avère être un atout redoutable. J’aperçois du coin de l’œil le
capitaine qui s’est jeté sur Adam en une fraction de seconde et s’acharne avec une fureur qui ne lui est pas coutumière sur le malheureux, dont le visage n’est bientôt plus qu’une bouillie
sanguinolente. La vélocité extraordinaire de Ramis nous permet de maitriser rapidement le groupe de mutins, qui se terrent en tremblant contre le mur, sous la menace de ses deux Watsups
meurtriers, tandis que le reste de l’équipage, alerté par le bruit, nous a rejoints.
— Mettez-moi tous ces chiens aux fers ! Ordonne le capitaine, haletant de rage. Je frissonne en baissant les yeux sur le corps horriblement déchiqueté d’Adam, qui ressemble au cadavre d’un
homme ayant lutté avec un fauve enragé et frotte machinalement ma joue douloureusement tuméfiée, avant de remarquer l’expression effarée de Ramis, qui paraît saisi d’effroi à la vue
de Syrus. Il recule de plusieurs pas jusqu'à se plaquer contre le mur et je déchiffre dans ses yeux une lueur de panique mêlée d’incompréhension.
— C’est impossible, vous… vous êtes mort sous mes yeux ! Bon sang, mais que se passe-t-il ici ?
Le désarroi de Ramis ne semble surprendre ni Syrus, ni le capitaine, qui se contente de ramasser son arme sans un mot.
— Mais qui êtes-vous donc ? Insiste Zon en s’approchant du grand homme.
— Je ne pense pas avoir de comptes à vous rendre, Zon. Quant à mon présumé décès, dis-toi que tu m’as raté, Ramis. Dis-toi aussi qu’au moindre faux pas, moi je ne te raterai pas. Merci à tous
deux pour votre très efficace intervention. Je pense qu’il fallait assainir cet équipage et c’est maintenant chose faite. Le grand homme roux tourne les talons sans attendre de réponses,
abandonnant Ramis à sa confusion.
— Je ne l’ai pas raté, murmure-t-il d’un air atterré.
— Comment savoir ? La mémoire est une compagne capricieuse parfois, ironise Zon en posant une main amicale sur son épaule. Allez, viens partager un verre avec moi, cela t’éclaircira
peut-être les idées.






