Je m’éveille de nombreuses heures plus tard, incapable de savoir combien de temps j’ai perdu pied au milieu de mon enfer. Je ne saurais dire si j’ai vraiment dormi, ou vécu au milieu d’un univers parallèle, rendu accessible à mes sens grâce à la drogue et aux perturbations mentales de mon esprit. Je ne suis même pas reposée.
Je m’ébroue avec peine des derniers lambeaux de cauchemars, qui semblent vouloir rester agrippés à moi, tels des dizaines de vampires avides… Je frotte mon visage, espérant retrouver une impression de normalité rassurante, mais je sais que seule l’eau chaude de la douche me sortira du marasme incohérent de mon esprit embrumé. J’esquisse un sourire amer en croisant l’image irréelle que me renvoie le miroir de la salle d’eau. Je me fais l’impression de ces peintures abstraites, qu’on ne sait comment observer pour en saisir le sens. Des ombres significatives encerclent mes yeux clairs, leur conférant l’éclat inquiétant de ceux d’une bête malade, aux aguets dans la pénombre. Je grimace, et il me semble que mon expression ne m’appartient pas. Ce visage m’est inconnu. Ce corps n’est pas le mien. Je suis un esprit éthéré pris au piège de cette dépouille encombrante et si lourde à traîner…
J’entre dans la cabine et frôle du doigt l’un des petits rectangles colorés, scellé dans le mur qui me fait face. Aussitôt, une trombe d’eau glacée vient s’abattre sur mon crâne et mes épaules, me faisant sursauter et retenir mon souffle, jusqu’à ce que la température se régule sur celle de mon organisme. Il me semble alors seulement que mon âme évaporée se dilate doucement dans mes tissus sous l’effet de la chaleur, jusqu’à réintégrer pleinement mon enveloppe charnelle, sans doute alourdie d’humidité. Je reste ainsi figée de longues minutes, laissant se recréer le réseau de connections complexes qui animent mon corps et mon esprit, et c’est une entité complète qui ressort enfin de la cabine, nauséeuse et totalement déprimée par sa propre condition… J’écarte un dernier résidu d’enfer en secouant la tête et en frottant frénétiquement mes paupières, puis enfile en hâte ma tunique noire et presse le pas jusqu’à l’infirmerie.
J’entre sans même songer à annoncer ma présence, mais le docteur Villars ne m’en tient pas rigueur.
— Vous avez mauvaise mine, commandant, dit-il, en levant des yeux fatigués dans ma direction. Lui n’a guère dormi, en tout cas, je le vois à ses yeux rougis et son teint trop jaune.
Il a certainement dû veiller Alfred une bonne partie de la nuit.
— Il est tiré d’affaire, fait-il, comme s’il avait lu dans mes pensées. Ça a été très éprouvant pour tout le monde. Le capitaine est à son chevet pour l’instant, mais vous pouvez aller le voir, si vous le désirez, ajoute le médecin d’une voix lasse, en me désignant la porte des soins intensifs. Je lui adresse un signe de tête reconnaissant et frappe doucement à la porte. Aucune réponse. Je décide donc d’entrer sans attendre.
Je constate alors que le petit homme respire au travers d’un masque, d’un souffle doux et régulier, apaisant. Il me semble revivre le jour tragique de mon arrivée sur le bâtiment, quelques mois auparavant. Je me souviens m’être éveillée dans cette même pièce à la luminosité étrange. Je me retourne vers le fauteuil de cuir, sur lequel est installé le capitaine, et suis surprise de croiser son regard, car je le pensais assoupi. Je comprends qu’il doit être en train de m’observer en silence depuis mon arrivée et en éprouve une certaine gêne. La pâleur de son teint et sa barbe naissante ne laissent guère de doute quant à l’interminable nuit qu’il a lui aussi dû traverser.

Je m’approche doucement d’Alfred et pose une main bienveillante sur la sienne, sous le regard silencieux d'Herlock, qui semble ne plus faire grand cas du protocole, suivant mes moindres gestes, sans se préoccuper du malaise qu’il doit être conscient de m’infliger. Je feins d’ignorer sa présence et persiste à observer le petit homme, qui s’est paisiblement endormi, après avoir sans doute lutté de toutes ses forces contre cette infecte maladie. J’imagine sans effort mon si cher ami en proie à une fièvre dévorante, hurlant sa douleur et son insatiable appétit de vie.
Il me semble avoir entendu ses gémissements dans la nuit. Ou peut-être étaient-ce les miens ?
Le temps parait s’étirer à travers la pièce et le regard insistant de l’homme à bout de force, que je devine à mon côté, me crie quelque chose que je ne comprends pas. Il quitte enfin la position de repos dans laquelle il s’était installé et se redresse dans un grincement de cuir et un froissement de tissus, qui déchire la densité du silence qui nous enveloppe. Je me retourne vers lui et constate aux ombres qui soulignent son regard fatigué, qu'il n'a pas dû dormir depuis très longtemps.
— Il est sauvé, me confirme-t-il avec une immense lassitude, cessant enfin de scruter. Il s’est bien battu. Je m’écarte afin de le laisser sortir et il s’arrête sur le seuil de la porte, sans se retourner. Lorsque vous aurez un instant, j’aimerais vous parler, commandant, murmure-t-il, avant de disparaître sans attendre de réponse.
Que peut-il donc avoir à me dire ? J’ai, une fois de plus, agi contre sa volonté, mais c’était le seul moyen de sauver Alfred. Il est vrai que je l'ai mis en danger, ainsi que l'équipage, mais...
Assez ! Je ne lui ai jamais demandé de me suivre sur le Dark Oak. Certes, je ne m’en serais certainement pas sortie sans son intervention, mais après tout, c’était mon problème et ma décision ! Je n'ai jamais voulu qu'il me suive, je ne veux rien entendre de ses reproches sans fondement... Et puis la vie d’Alfred vaut bien tous les risques que nous avons courus, la vie de son meilleur ami, de son SEUL ami... Comment eût-il pu en être autrement ?
Je fais volte-face, écoeurée par tant d’ingratitude et de froideur, et décide de le suivre sur le champ, afin de revendiquer mon exaspération et d’épancher ma colère. Il est hors de question que je continue à naviguer sous la bannière de cet homme, et, quoiqu’il en soit, il est grand temps pour moi de recouvrer mon indépendance et ma liberté. Je les ai assez cruellement payés…
Alors que je traverse les corridors, je réalise soudain que je me cache ma propre vérité.
Quelque chose cloche. Je sens bien que la raison de ma colère n’est pas celle que je crois maîtriser…Mais quelle est-elle alors? Oh, qu’importe ? Il faut que je quitte ce bâtiment, même si mon cœur se déchire à l’idée de laisser derrière moi mon cher Alfred et le si jeune Ramis.
Mes pas me mènent bientôt devant l’imposante porte de ses quartiers, qui envahissent une vaste partie de la poupe du vaisseau. Je frappe, mais, dans mon empressement, n’attends pas de réponse et entre sans plus de cérémonie. Je le regrette aussitôt.
Il me tourne le dos, installé face à un immense miroir, aux ciselures finement travaillées par des artistes aussi anciens que ceux qui, sur terre, construisirent les premières cathédrales. Je me souviens avoir admiré de tels ouvrages, qui n’existent plus aujourd'hui que dans les archives du gouvernement… Je me demande comment une telle merveille a pu se retrouver à bord, avant de réaliser que le reste de la pièce est identiquement ornée et meublée, avec un goût sans faille.
La beauté désuète et flamboyante du lieu me renvoie à mes inutiles récriminations, et je me sens soudain futile et misérable. Le capitaine n’a pas bougé et son torse nu dans la semi-pénombre me fait baisser les yeux. Cependant, ma présence ne semble pas l’importuner.
— Je vous en prie, entrez, dit-il simplement, en me faisant signe vers une chaise, près de la sienne, tandis que son regard reste accroché à ce qui me semble être une vieille photographie, passée et jaunie. Il la pose au centre d’un très vieux manuscrit parcheminé, avant de le refermer. Je vous attendais.
Il lève enfin son unique œil vers moi, et je peux y lire une terrible souffrance, mêlée d’une sorte d’admiration et d’expectative à mon encontre. Le silence qui suit me parait interminable et j’ose à peine respirer, incapable de détacher mon regard du sien, saisie d’une étrange et vertigineuse ivresse… Sa voix douce et profonde me secoue enfin de ma transe.
— Ce que vous avez accompli aujourd’hui est le fait d’un immense courage.
Je tente de déchiffrer dans ses traits le fond de son âme. Ses sentiments si inaccessibles au reste du monde, emprisonnés derrière un mur acéré de froideur et de calme imperturbable.
Je veux répondre, mais comme s’il craignait de ne pas parvenir à dire quelque chose, il me fait signe de me taire. J’obéis, aimantée et vaincue par l’aura extraordinaire qui se dégage de tout son être.
— Je voudrais que vous acceptiez ceci, murmure t’il, en posant un petit objet scintillant au creux de mes mains. Il appartenait à mon père. Je le saisis avec la plus grande délicatesse, le cœur battant. Il s’agit d’un pendentif en argent représentant une petite planète brisée en son centre. Je lis la petite citation gravée au dos : la liberté, notre droit, mourir pour elle, notre devoir... Il s’agit de la devise des premières armées rebelles, qui tentèrent de renverser le président Stalker. Mon père tenait ce médaillon de l’un des hommes qu’il avait aidés à fuir. Il me le confia peu avant son exécution, m’explique-t-il en m’observant, attentif.
Je relève les yeux, submergée d’émotion
— Je ne sais pas quoi dire.
— Il n’y a rien à dire.
— Je le porterai jusqu’à mon dernier souffle.
Mes derniers mots semblent le toucher, et il sourit imperceptiblement, puis, soudain mal à l’aise, recule et se lève vivement. J’aperçois dans un trait de lumière les balafres déchirant ses épaules robustes et son torse presque imberbe, et une irrésistible pulsion s’empare de moi.
N’y tenant plus, je me lève à mon tour et pose une main sur sa joue émaciée, afin de l’obliger à me regarder.
Il sursaute et ses traits se durcissent. Je crois qu’il va reculer, mais il n’en fait rien, et, à ma plus grande stupéfaction, je sens soudain sa poigne de fer autour de mes poignets, comme s’il tentait de me neutraliser. La douleur de ma blessure n’est rien, comparée à l’intensité de son regard sombre plongé au fond du mien. Il m’oblige à reculer jusqu’à sentir le mur glacé contre mon dos. Mes mains sont moites et je tremble.Ses lèvres s’approchent des miennes.Un éclair foudroyant traverse chaque parcelle de mon corps et mon cœur explose dans ma poitrine.
Il me libère et ses gestes se font presque brutaux. Je laisse courir mes mains dans son abondante chevelure et le long des courbes noueuses de son dos, m’enivrant du parfum de sa peau…
Je me sens soudain soulevée avec une facilitée désarmante, et m’allonge sur le grand lit aux draps sombres, flanqués de majestueux baldaquins couleur de sang.Sa bouche douce et avide se referme sur la mienne qui lui répond fiévreusement tandis que mes mains cherchent le contact de sa peau, de son torse, des muscles félins de ses jambes, de tout son corps tendu.
L’air devient brûlant, nos souffles saccadés, je m’agrippe à lui comme si j’allais me noyer.
J’accompagne ses mouvements dans une fusion et une harmonie indicible. J’enfouis mon visage dans ses cheveux emmêlés, humant son odeur, surprise par mes propres gémissements, la sueur perlant le long de mes jambes, de ses tempes… si beau, si beau…
Nos baisers ont une fougue qui touche à la sauvagerie, et je réalise que mon visage est tout près du canon étincelant de son arme. Cela m’évoque toute sa force brute et invulnérable, sa violence précise et efficace, sa sauvagerie contenue… Je ferme les yeux et un immense plaisir irradie tout mon être, dans une extase indescriptible et électrique. Je traverse un bout d'éternité...
Puis son étreinte se fait plus douce. Je me blottis dans le creux de son épaule puissante, essoufflée et tremblante, tandis qu’il remonte les draps sur nos corps brûlants, dans un geste tendre et protecteur. Aucun de nous ne ressent le besoin ou l’envie de parler, de savoir, de justifier ou de comprendre… Quelle sensation déroutante… cet homme sombre et sauvage, solitaire et mystérieux, caressant mes cheveux humides de sueur. Je soupire, soulevée de frissons passagers, comblée, enfin apaisée, et je sens le sommeil tant désiré m’envahir doucement. Je sais que les cauchemars ne m’atteindront pas cette fois, car la petite fille fragile est enfin en sécurité au creux de ses bras…
Le docteur Villars se précipite à notre rencontre et je peux percevoir l'indignation vibrer dans sa voix lorsqu’il prend la parole. Il semble s'agir de cette si caractéristique colère que ressent la mère, lorsque son enfant vient d’échapper au pire et qu’elle lui assène une salutaire paire de claques, avant de l’embrasser…
— Heureusement que vos examens sont négatifs ! grogne-t-il en apercevant mon poignet blessé.
— Vous n’avez même pas attendu les résultats ! Vous auriez pu mettre tout l'équipage en danger, ainsi que le capitaine, car je suppose que vous ne vous êtes pas soignée seule et le sang est…
— Assez ! l’interrompt Herlock, en posant la petite mallette sur le bureau du médecin.Calmez-vous, Villars. Il n’y a aucune contamination, comme vous venez de le dire. Tout est sous contrôle maintenant, ajoute-t-il avec un sourire compréhensif et apaisant.
— Tr… très bien, euh… je n’ai pas trouvé d’autres porteurs du virus, c’est vrai que ce n’est pas si grave. Mais tout de même ! Alfred va très mal, et j’ai vraiment cru que vous n’alliez pas revenir cette fois et…
— Villars ?
— Ou... oui ?
— Menez-moi donc à Alfred et occupez-vous de la blessure du commandant Ayana.
— Bien, capitaine, à vos ordres, se reprend enfin le grand homme barbu en s’épongeant le front. Je songe à ses derniers mots et un désagréable pressentiment m’envahit sournoisement : notre fuite a été plutôt facile… trop facile peut-être…. Non, je dois me faire des idées. Le capitaine a vérifié à de nombreuses reprises que personne ne suivait sur nos traces. Nous avons changé de cap plusieurs fois et rien n’est apparu sur les écrans de contrôle… je deviens paranoïaque !
Une course précipitée dans le couloir. Stelly fait irruption au milieu de l'infirmerie, à bout de souffle.
— Où est-il ? demande-t-elle, d’une voix menue et vacillante. Je lui souris en désignant la porte, mais elle reste figée, son visage transfiguré par une angoisse proche de la panique. Je m’accroupis afin d’être à sa hauteur et pose une main compatissante sur son épaule.
— Il va bien, ne t’inquiète pas. Il est près d’Alfred.
— Oh, mon Dieu ! J’ai eu tellement peur ! J’étais fâchée après lui quand il est parti, et s’il n’était pas revenu je…
— Tout va bien, ma puce, tu peux aller le voir.
Elle se jette dans mes bras avec tout l’abandon sincère d’une enfant, et je la serre contre moi, émue par ce geste si franc et si simple, débordée par tant d’affection… Elle s’écarte soudainement avec un sourire éclatant, empreint d’une gratitude que je ne mérite pas, et se précipite vers la chambre d’Alfred. Je reste un instant immobile et songeuse, puis m’affale dans l’un des fauteuils blancs et usés qui bordent la pièce et caresse distraitement ma joue meurtrie. Je soupire et ferme les yeux, bien décidée à faire le vide dans mon esprit, mais l’image du capitaine et sa promesse de protection intemporelle résonnent en moi comme une avalanche de sensations et de questions sans réponses…
Villars réapparaît enfin et me fait signe de m’installer sur la table de soins. Combien de fois vais-je encore devoir confier mon corps meurtri aux mains habiles de cet homme ? Je ne compte même plus les cicatrices qui lacèrent ma peau de leurs témoignages inquiétants. Je suis tellement accoutumée à cette douleur cuisante, que je ne sursaute même pas lorsque le médecin arrache les anciens pansements, qui ont adhéré à la plaie sanglante. Le docteur accepte enfin de me laisser quitter l'infirmerie et j'emprunte le long couloir menant aux quartiers de l'équipage. Une douce luminosité à la géométrie rassurante attire mon attention vers la porte de la chambre de Mime, restée ouverte. Je m’immobilise, fascinée par la scène paisible, presque irréelle, s’offrant à mes yeux. La petite Stelly est installée face à ce qui semble être une vieille coiffeuse. L’anachronisme charmant de ce meuble d’antan m’arrache un sourire mélancolique. La mystérieuse Mime démêle ses cheveux de soie avec des gestes d’une douceur et d’une patience infinie, tandis que la fillette s’absorbe dans la contemplation attentive de fines barrettes serties de perles, soigneusement alignées devant elle.
Son visage de nacre s’illumine, lorsqu’elle attrape une petite pince qu’elle tend triomphalement à la jeune femme, qui, bien qu'incapable de sourire, dégage une aura de bonté et de tendresse poignantes. La paix et l’harmonie de cet instant d’intimité complice me terrasse, dans toute son innocence et sa pureté. Je suis soudain embarrassée, comme si je leur volais quelque chose dont je suis indigne. Je suis si loin de tout cela, si étrangère à cette suave magie… Depuis quand ai-je pris le temps de savourer ces gestes simples, emprunts d’une délicate féminité ? Je ne connais plus que la violence de la guerre, la douleur de mes chairs meurtries par le feu et les coups, la rage de vaincre pour survivre… Je ne suis que sang, meurtre, colère, destruction. Mon Dieu, mais que suis-je devenue ?
C’est avec un grand soulagement que je me retire enfin dans mes quartiers. Je me laisse tomber sur le matelas, sans même prendre la peine de déboucler mon ceinturon. J’extrais d’un geste las mes armes de leur fourreau et les jette à mes côtés. J’ai encore bénéficié d’une dose de morphine, afin de lutter contre la douleur, et je sais que le sommeil ne tardera pas à m’assommer.
Mais la macabre visite à bord du Dark Oak n’a fait que raviver mes angoisses et la souffrance de ce deuil que je ne peux assumer… Je ferme les yeux et tu es de nouveau là. Oh, Kyle... une fois de plus ton regard clair s’illumine en croisant le mien. Sans doute aidée par la drogue, je crois que si je tendais les mains, je pourrais sentir les traits de ton visage sous mes doigts, respirer l’odeur de ta peau et caresser tes cheveux dorés… Mon lit semble se mouvoir d’une vie qui lui est propre. Il s’est détaché du sol, flotte avec un balancement hypnotique au milieu de la chambre et je sens la douceur de tes lèvres contre les miennes. Il ne faut pas que j’ouvre les yeux, l’illusion cesserait aussitôt et ce n’est pas ce que je souhaite ! Le lit s’est mis à tourner, ou est-ce la pièce elle-même, qui n’est plus stable ? Je m’entends rire et il me semble que ce rire n’est pas vraiment le mien. C’est un rire triste et malade à vous glacer le sang… Je tombe, je m’engouffre dans l’univers parallèle de mon inconscient tortueux et chaotique…
— Capitaine, il faut que je vous voie ! crie-t-il en nous faisant signe de la main. Herlock se redresse et je suis le mouvement.
— Me permettez-vous de…
— Bien sûr, Alfred est également votre ami.
Je suis surprise par le visage grave du médecin lorsqu’il nous accueille.
_ J’ai envoyé Alfred dans ses quartiers. Il doit absolument se reposer, nous explique-t-il
— Que se passe-t-il, vous avez l’air très inquiet, demande Herlock. Villars baisse les yeux et le verdict tombe.
— Je ne prendrai pas des chemins détournés, capitaine. Le mal qui touche votre ami est loin d’être bénin.
— De quoi s’agit-il ? demande le capitaine, agacé par tant de mystère.
— Et bien, Alfred est atteint d’Ataxia. C’est une maladie peu fréquente qu’il a certainement contractée lors de l’attaque du laboratoire. Il s’agit d’une souche de virus expérimental qui ne pouvait se trouver qu'au sein d' un bâtiment humanoïde.
— Mais comment est-ce possible ? dis-je
— Il a dû être en contact avec le sang d’un cobaye porteur. Capitaine, je vous conseillerai d’ailleurs de mettre en quarantaine tous les nouveaux venus, afin de vérifier qu’ils ne sont pas porteurs. Et il faudrait aussi que je sois certain qu’aucun de nous n’est infecté, explique le docteur. À commencer par vous deux, si vous voulez bien, ajoute-t-il en m’indiquant un siège où m’installer.
— Dites-moi, quelles sont les chances d’Alfred ? demande le capitaine au grand homme barbu qui m’enfonce une longue aiguille dans le bras.
— À vrai dire, je crains qu’il n’y ait pas d‘issue. Je pourrais trouver l’antivirus assez aisément, mais dans ce cas précis, il me faudrait la molécule stabilisatrice adéquate et je n’en ai plus du tout. Cette molécule a uniquement été synthétisée dans les laboratoires de pointe terrestres et vous savez comme moi qu’ils sont tous sous contrôle humanoïde, dit-il en terminant ma prise de sang. Il signale au capitaine que son tour est venu et celui-ci s’exécute aussitôt.
— Si vous ne pouvez pas lui administrer l’antivirus ? demande Herlock dans un souffle
— Dans ce cas, je crains fort qu’Alfred ne puisse pas voir la fin de cette guerre : l’évolution de la maladie est assez foudroyante et il se peut qu’il ne survive pas plus de quinze jours, répond le docteur en s’efforçant de garder le ton neutre et professionnel que requière ce genre de situation. Et il faut espérer que personne d’autre ne soit contaminé. Je parle surtout pour vous, Ayana. Vous avez été blessée lors de l’attaque de Microteck et ce virus passe par le sang…
À ces mots, Herlock se relève vivement et enserre le bras du grand homme qui le dévisage avec une frayeur surprise.
— Et bien, testez donc ces échantillons de sang et je veux les résultats dans moins d’une demi-heure, grince-t-il
— B… bien capitaine, bégaie Villars en reculant. Herlock tourne les talons et quitte les lieux sans un mot. Il ne fait que quelques mètres avant de se laisser tomber sur l’un des nombreux bancs encadrant les allées principales du vaisseau. Il prend sa tête entre ses mains et pousse un long soupir fatigué. Je m’approche doucement, consciente de sa mauvaise humeur.
— Ce n’est pas sa faute… Il ne veut que vous aider.
— Je sais, murmure-t-il sans changer de position
— J’ai peut-être une solution, capitaine. Il lève un regard stupéfait dans ma direction. Villars m’a donné le nom de la molécule stabilisatrice : il s’agit de Sulfilate. Et il se trouve que nous disposions à bord du Dark Oak d’un laboratoire extrêmement perfectionné. Kyle tenait à ce que les chercheurs qui collaboraient avec nous bénéficient de tout le nécessaire à bord, afin d’éviter de leur faire prendre des risques inutiles.
— C’est hors de question, coupe-t-il brutalement
— Je suis absolument certaine qu’il y a du Sulfilate dans ce labo.
— Je vous ai dit non ! C’est de l’inconscience, le Dark Oak est à la dérive dans une zone sous contrôle humanoïde total. Ce qui vous est arrivé là-bas ne vous a pas suffi ? grogne-t-il en se levant.
— Mais, capitaine…
— Non. Je vous l’interdis.
Je le toise, surprise et furieuse, et fais un pas en avant, décidée à ne pas me laisser impressionner par son imposante stature.
— Personne ne s’est jamais permis et je ne laisserai jamais personne se permettre de m’interdire quoi que ce soit, capitaine. J’ai payé ma liberté au prix fort et ni vous, ni personne, ne me contraindrez à quoi que ce soit. J’espère avoir été très claire, dis-je d’un ton sec et excédé, avant de tourner les talons. Il reste indécis quelques secondes, puis j’entends ses pas qui me rattrapent. Il agrippe mon avant-bras, arrêtant mon élan et m’obligeant à me retourner. Je le foudroie du regard, hors de moi, mais son expression adoucie me cloue sur place.
— Je vous en prie, Ayana, c’est du suicide… Le contact de sa main me fait tressaillir. Je me dégage maladroitement avant de reculer, embarrassée.
— Je pars, Capitaine. Et n’essayez surtout pas de m’en empêcher. Il me lâche avec une moue désapprobatrice, mais résignée et sans attendre, je lui tourne le dos et m’empresse de rejoindre le couloir de départ des navettes de patrouilles. Je m’installe en hâte et m’apprête à enclencher la manette de décollage, lorsque j’entends sa voix résonner dans le corridor métallique derrière moi.
— Commandant… je ne voulais pas vous donner d’ordre, s’excuse-t-il, d’un ton hésitant. Je n’ose pas me retourner, de peur de croiser son regard. Je vous souhaite bonne chance.
À ces mots, je serre les dents, ferme les yeux et enclenche la manette. Les portes se verrouillent, le sas s'ouvre, et je me retrouve en quelques secondes propulsée à travers l’espace impersonnel et glacial. J’entre les coordonnées du Dark Oak dans le petit ordinateur de bord qui m’annonce un trajet de moins de quarante minutes. Il ne me reste que peu de temps pour me faire à l’idée de retourner sur les lieux du drame, mais je n’ai pas le choix.
J’incline mon siège en enclenchant le pilotage automatique. Il me faut absolument ce remède. Je ne veux plus perdre quelqu’un que j’aime. Alfred ne mourra pas, c’est parfaitement inconcevable.
Mon esprit se met à vagabonder à travers le temps... Je revois le jour fatal où toute mon existence se déchira. Rien ne me prédisposait à ce que j’allai devenir par la suite. Je terminais des études scientifiques sans grand intérêt, gaspillant tout mon temps à travailler au sein de la réserve d’animaux, non encore répertoriés, que les colons ramenaient parfois lors d’une visite à leurs familles. Ils se voyaient systématiquement confisquer leur précieuse découverte à leur passage au contrôle. On m’appelait alors pour récupérer la bestiole, le plus souvent inoffensive, et je devais ensuite lui faire passer une batterie de tests, avant de lui trouver un nom et une classification plus ou moins cohérente. Il ne me restait plus qu’à confiner l’animal dans l’un des enclos hermétiques sécurisés de la réserve. Il m’arrivait parfois de mal jauger les comportements des uns et des autres et la pauvre créature n’avait alors pas le temps de poser une patte dans l’enclos, se faisant massacrer en quelques minutes par la horde de bestioles déjà installée. Je détestais ce boulot.

Je m’estimais cependant chanceuse d’avoir un job, là où des milliers d’humains crevaient de faim et dormaient dans les rues ravagées de la ville. Depuis l’invasion, tout avait changé :
Les humanoïdes nous avaient imposé leurs technologies avancées et le gouvernement, aveuglé par le profit, avait signé un traité de paix dont les conditions scandaleuses entraînèrent le déclin inexorable de notre civilisation. Des centaines de lois, plus dangereuses les unes que les autres, avaient vu le jour. Il était maintenant interdit de cultiver les terres. Nous devions nous rendre dans l’une des succursales du gouvernement pour nous procurer des cartes magnétiques individuelles, permettant de nous restaurer dans les réfectoires humanoïdes. Les logements avaient été réquisitionnés pour les troupes militaires de nos « collaborateurs » et les civils parqués dans des « camps de vie » comme ils les appelaient. La dialectique polie des grands pontes du gouvernement m'avait toujours fait sourire. Je vivais dans l’un de ces camps en compagnie de ma mère, lorsque Kyle avait fait irruption dans ma vie…
Il était à la tête d’un groupe armé d’extrémistes. J’appris par la suite qu’il s’agissait en fait d’un réseau de résistants, qui s’étendait à travers le monde. Ces hommes et ces femmes avaient eu le courage de refuser la politique gouvernementale et la force de s'organiser en une gigantesque milice parallèle. Ils désiraient plus que tout rendre la planète à ses légitimes habitants. Un soir, alors que je m’apprêtais à quitter la réserve, il s’était jeté sous les roues de ma voiture, qui stationnait là, pour échapper à des soldats humanoïdes écumants de rage.
Qu'est-ce qui m’avait alors traversé l’esprit ? Je ne le saurai jamais… Mais je leur avais tendu ma carte de travail, signe de mon allégeance, et envoyés sur une fausse piste avec un aplomb qui m’avait moi-même surprise. Cette rencontre allait changer le cours de mon existence…
Le son aigu du signal d’approche me fait sursauter. Mon cœur se serre et se met à battre dans mes tempes, lorsque j’aperçois le but de ma dangereuse destination. La silhouette majestueuse du Dark Oak dérive lentement entre les débris de croiseurs humanoïdes.
Je tremble, envahie d’une émotion incontrôlable. Tant d’années passées à son bord, tant d’espoirs et de victoires, tant de souffrance et de mort aussi… Oh Kyle ! Je n’ai pas tenu ma promesse, j’ai perdu le Dark Oak, il n’est plus aujourd’hui qu’un vaisseau fantôme en perdition… J’ai pourtant lutté jusqu’au bout, je te le jure…
J’enclenche le brouilleur de radar et arrime mon appareil au flan de l’immense bâtiment.
Je frissonne en apercevant au loin les lignes sombres d’une patrouille ennemie. Heureusement, mon approche a été suffisamment discrète et ils ne semblent pas m’avoir repérée. J’ai peu de temps, malgré tout. Ils ne tarderont pas à faire leur ronde par ici. J’ouvre le sas qui mène au Dark Oak et une épouvantable effluve de mort me coupe le souffle. Après une brève hésitation, je m’engage dans les couloirs que je connais si bien. Il me semble ne jamais avoir quitté les lieux. L’état de décomposition des cadavres que je croise ne me permet même pas d’identifier mes anciens compagnons. L’odeur et le spectacle qui s’offre à moi sont à la limite du soutenable et le claquement de mes pas dans le silence de ce tombeau résonne comme un outrage…
J’arrive enfin devant la porte du laboratoire. Elle est bloquée et je suis contrainte de faire céder le verrouillage à l’aide de mon arme. L’impact du laser retentit sinistrement à travers les couloirs mortuaires. Je me faufile par la porte entrebâillée et me mets immédiatement à la recherche du sérum salvateur. Je balaie l’espace de l’ovale lumineux de ma lampe de poche et mes mains tâtonnent fébrilement au milieu des flacons renversés. Je découvre enfin une petite mallette, porteuse du symbole que m’a décrit Villars. Je retiens ma respiration en l’ouvrant… elle est pleine ! Je caresse les minuscules ampoules remplies d’un simple liquide jaune, plus précieux que tout. Mais un bruit métallique me glace le sang. Ils sont là, et ils se rapprochent à vive allure. J’enfouis avec précaution la mallette dans une petite sacoche et dégaine prestement mes armes. Je rase les murs vers mon point de départ, mais un laser meurtrier passe tout près de ma joue, dans un éclair violent.
Je me jette à terre en faisant feu sur l’humanoïde, qui s’effondre, et rampe vivement jusqu’à la deuxième porte sur ma gauche, couvrant ma retraite par un tir ininterrompu. Je verrouille derrière moi, consciente que la trêve sera de courte durée. Je scrute les alentours et comprends immédiatement qu’il n’y a aucune issue. J’entends les lasers claquer contre le battant. Elle ne résistera plus longtemps. Je suis prise au piège.Je recule jusqu’à un point sombre de la pièce et me camoufle dans l’angle d’une lourde armoire métallique. L’attente devient rapidement pénible et mon cœur s’arrête lorsque la porte cède. J’abats les deux premiers soldats qui font irruption dans la salle, mais le troisième m’oblige à quitter ma cachette. Je saute sous une table et parviens à faire deux nouvelles victimes. Mais un laser touche mon poignet droit, me contraignant à lâcher une de mes armes. Une violente douleur traverse mon bras, mais je n’ai guère le temps d’y prêter attention. Tentant le tout pour le tout, je surgis de sous la table et me précipite vers la seule issue à ce cauchemar.Trois humanoïdes s’écroulent encore sous le feu de mon cosmogun et je débouche enfin dans le couloir. La voie étant libre, je me rue vers mon appareil avec l’énergie du désespoir.
J’entends les cris de rage de mes adversaires derrière moi et le cœur battant, parviens à atteindre la salle d’arrimage, où m’attend ma navette salvatrice. J’y suis presque. Je déverrouille la porte, lorsque le canon glacé d’une arme se fiche entre mes omoplates. Je lève les mains et lâche mon arme, tandis qu’en moins de dix secondes des dizaines d’humanoïdes font cercle autour de moi.
Je me retourne vers mon opposant qui a un petit ricanement désagréable.
— Je vous reconnais…, dis-je, haletante
— Félicitations, monsieur Zon, vous venez de capturer l’une de nos dissidentes les plus recherchées, ironise la voix d'un humanoïde qui vient de nous rejoindre et dont l’étrange accent ne peut me tromper. Laissez-la-moi maintenant, indique-t-il à l’homme en noir qui s’écarte à regret, avec un sourire insolite.
Cette fois c’est fini. Je remarque seulement que mon poignet saigne abondamment, formant une grande flaque sinistre à mes pieds.
— Quelle belle prise, grince l’humanoïde en s’approchant de moi.

— Tu as de la chance, je ne vais pas te tuer tout de suite. Tu as plus de valeur en vie que morte. Il approche son visage gris tout près du mien et me saisit la mâchoire d’une main de fer. Tu viens d'abattre dix de mes frères et tu vas payer pour ça.
Son haleine fétide me soulève le cœur et une colère aveugle s’empare de moi. Je tente de lui décocher un coup de poing, mais il arrête mon geste et agrippe mes deux poignets. La pression de ses doigts sur ma blessure me fait hurler de douleur et je tombe à genou. Il resserre plus fort encore son étreinte avec un regard mauvais et je crois que je vais m’évanouir.
— Ne refais jamais ça ou je t’arrache la peau lambeau par lambeau et je te la fais avaler, siffle-t-il d’une voix haineuse. Il lâche mes poignets et me décoche un coup de poing qui me jette sur le sol glacé. Il s'apprête à m’achever à coups de pied lorsqu’un laser lui traverse soudain le crâne.
Stupéfaite et légèrement étourdie, je lève les yeux et aperçois Herlock monté sur l'un de ces petits appareils ultras rapides et maniables que sont les Skylabs. Jouant avec les flux magnétiques, l’engin, d'une dextérité et d'une rapidité stupéfiante, se retrouve à ma hauteur en quelques secondes. Le capitaine me tend une main que je m’empresse de saisir afin de grimper à l’arrière. J'attrape une des armes qu’il a accrochées à sa ceinture et entreprends de couvrir nos arrières, tandis que nous filons à une vitesse sidérante à travers les couloirs accidentés. Nous atteignons sa navette en quelques minutes et nous précipitons à l’intérieur.
Il démarre immédiatement et manœuvre habilement entre les traits des lasers ennemis. Nous traversons juste à temps le sas qui se referme derrière nous. Il pousse les moteurs au maximum pendant de longues minutes puis une fois certain de ne pas être suivi, décide enfin de ralentir et passe en pilotage automatique. Je fouille dans ma sacoche et lui tends la précieuse mallette avant de perdre connaissance.
Je m’éveille quelques minutes plus tard, certainement revigorée par la transfusion de sang qui court le long de mon bras. Je me sens si faible que j’ai du mal à parler. Le capitaine m’observe avec attention.
— Je ne savais pas que vous saviez faire ça, dis-je en désignant l’aiguille qui traverse ma veine.
— J’ai été contraint d’apprendre, me répond-il en saisissant une mallette de premiers secours
— Alfred va s’en sortir, dis-je d’une voix ténue. Il semble ému, soulève avec précaution mon poignet blessé.
— Il faut arrêter l’hémorragie, murmure-t-il. Il entreprend de nettoyer la plaie et je serre les dents quand il pose le pansement cautérisant. Ses gestes sont précis et doux, bien que je perçoive une certaine gêne dans ce contact étroit. Je sursaute lorsqu’il serre le bandage et son regard croise involontairement le mien. Il me sourit et son expression change imperceptiblement. Il écarte doucement une mèche de mes cheveux et une étrange émotion me submerge. Je lui rends un sourire timide et baisse les yeux.
— Merci. Tu viens de sauver la vie d’Alfred, chuchote-t-il en posant une main sur ma joue.
L’intimité de ce tutoiement me fait tressaillir et je plonge de nouveau dans son regard à l’intensité bouleversante.
— Ils t’ont fait mal, murmure-t-il en caressant ma joue endolorie. Je te jure qu’ils ne te toucheront plus jamais. Je reste interdite, émue par cette déclaration qui déclenche en moi une avalanche de sentiments que je ne parviens guère à comprendre. Sa main glisse doucement le long de mon bras. Il s’écarte enfin et s’enfonce dans son siège, le regard fiché dans les étoiles.
— Reposez-vous. Nous arrivons bientôt, dit-il simplement tandis que je frissonne d’une émotion inconnue.






