QUELQUES EXPLICATIONS...
Avant que vous entamiez la lecture de mon roman je tiens à vous expliquer en quelques mots ma démarche.
S'il est devenu impossible aujourd'hui de faire partie de notre société qu'en acceptant de faire des dizaines, voir des centaines de concessions plus ou moins grave, afin de pouvoir « survivre »,
Il reste malgré tout un coin perdu au tréfond de mon esprit où se côtoient des valeurs totalement surannées de nos jours.
Il existe au fond de moi un vaste univers peuplé d'hommes et de femmes libres et incapables de sentiments étriqués par un conditionnement médiatique de masse, qui s'est appliqué à reléguer aux oubliettes les vrais aspirations et les vrais besoin de la nature humaine.
Quelque part dans mes rêveries et mes fantasmes existent encore les mots honneur, parole, vérité, liberté, amour, idéal, grandeur...
C'est-ce monde là, ainsi que les coups de gueules que m'inspire le vrai monde que j'ai décidé de mettre en ligne.
Le roman qui m'a été au départ inspiré par l'univers de Matsumoto n'est guère fidèle à celui-ci, je préfère être claire sur ce point.
Il s'agit d'une digression autour de son oeuvre.
J'ai voulu donner une dimension réaliste et plus adulte à l'univers d'Herlock, ce qui demande au lecteur accoutumé à ce monde une certaine ouverture d'esprit pour accepter que les codes habituels ne soient pas respectés.
J'ai tenté une approche aprofondie des sensations et des sentiments des personnages au travers du filtre de ma propre perception des choses
Je sais que le concept ne plaira pas forcément à tous les fans et je m'en excuse par avance.
Ne cherchez pas de chronologie ni de cohérence par rapport à l'oeuvre originale. J'ai voulu laisser divaguer ma plume au grés de mes envies sans me sentir bridée par l'oeuvre existante. Ce roman n'est pas une fan-fiction, je ne le considère pas comme tel.
Je vous souhaite une bonne lecture et n'hésitez pas à laisser votre avis, positif ou négatif...
Un petit plus! Voici une selection de morceaux de Virgin Black, un groupe qui m'a beaucoup inspiré lors de l'écriture de ce roman.
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Le roman intitulé "Le Kid de l'espace" n'est pas la suite directe de mon roman.
Il s'agit d'une histoire parallèle qui se situe quelques temps après la fin de mon 1er tome.
* Le style d'écriture est volontairement différent, car les évènements sont perçus d'un autre point de vue. Les dessins sont également inhabituels, mais collent mieux à l'ambiance de cette histoire à mon sens.

— Je veux que vous rejoigniez vos quartiers. Enfilez des vêtements secs et buvez un verre, je pense que cela vous fera du bien.
— Mais je…
— Et je vous saurais gré de cesser de contester mes ordres. Vous êtes ici à bord de mon bâtiment et par conséquent sous mon commandement. Est-ce assez clair ?
Il plonge son regard au fond du mien tandis que j’hésite entre l’acquiescement et la rébellion, et un silence électrisé de tension s’installe entre nous. Je ressens finalement la poigne sur mes épaules se desserrer sensiblement alors qu’il reprend la parole d’un ton qui se veut plus apaisant.
— Ramis est entre de bonnes mains, le docteur Villars est un praticien hors pair. Mais il faut et je tiens à ce que vous retrouviez votre sang-froid avant toute chose.
Il a parfaitement raison et je le sais. Ses derniers mots m’ont brutalement ramenée à la réalité. Je baisse les yeux et me dégage sans animosité.
— Je… vais me retirer.
— Bien, acquiesce-t-il tandis que je m’éloigne.
Arrivée dans mes quartiers je décide de suivre ses conseils. Je me débarrasse de mes vêtements trempés de sang et de boue et enfile un vieux jean ainsi qu’un débardeur noir tout délavé, vestiges de ma vie de civil si lointaine aujourd'hui… J’apprécie en cet instant le geste du capitaine qui a ordonné que soient rapatriés mes maigres effets. Voilà à ce jour tout ce qui reste de ma vie.

Je m’assieds sur le bord de mon lit et fonds en larme. Mon émotion m’a rattrapée et c’est presque avec surprise que je me perds dans un océan de douleur. Je réalise alors que depuis le massacre sur le Dark Oak, je n’ai jamais laissé échapper un sanglot. Tant de mes compagnons ont péri à mes côtés sans que jamais je ne faiblisse. Et même lorsque tu t’es effondré sous mes yeux, Kyle, même ce jour-là, même pour toi, mes yeux sont restés secs…
Un tumulte douloureux de souvenirs et d’émotions chaotiques me submerge sans que je ne puisse plus rien contrôler. Je me surprends à trembler tant la souffrance est violente. Mon souffle se fait difficile tandis que défilent dans mon esprit des milliers d’instants parfois si doux, si beaux, mais toujours éclaboussés de sang et de mort. Je lâche le verre qui tombe avec un claquement sec sur le sol froid et me recroqueville sur moi-même pour échapper à toutes ces horreurs, espérant vainement une salutaire amnésie…
Un bruit sourd contre ma porte. La voix d’Alfred qui me semble soudain si étrangère…
— Allez-vous-en. Je ne veux voir personne.
— S’il vous plait, laissez-moi entrer, insiste la petite voix
Je soupire et enclenche le déverrouillage. J’essuie tant bien que mal mes yeux rougis, mais me sens incapable de regarder le petit homme en face, et enfouis mon visage entre mes bras croisés sur mes genoux. Alfred hésite un instant puis vient s’asseoir à mes côtés sans dire un mot. Après un long moment de silence, il entoure mes épaules d’un bras réconfortant.
Ce contact avec la réalité me rebute.
— Herlock m’a expliqué ce qui s’est passé.
Je suis incapable de répondre, la gorge encore nouée de sanglots, mais sa présence m’apaise quelque peu. Il ramasse le verre tombé au sol et le remplit de nouveau avant de me le tendre.
Je le saisis et lève enfin les yeux vers lui.
— Je me demandais quand cela arriverait, murmure-t-il en souriant.
— Quoi donc ?
— Et bien, je me demandais quand vous alliez finalement vous décider à réagir comme un être humain.
Je bois une gorgée de vin qui me réchauffe la gorge et fixe le sol taché de rouge. Ma voix est vacillante.
— Parfois la douleur est si forte que… j’ai l’impression de perdre la raison.
— Nous avons presque tous traversé des moments tels que celui-ci. Cette interminable guerre n’a épargné personne. Nous avons tous craqué un jour ou l’autre, il n’y a aucun mal à cela.
Il se sert le verre que je n’ai même pas songé lui proposer. J’esquisse un sourire amer.
— Excepté le capitaine n'est-ce pas ? Lui n’a jamais connu ce genre de faiblesse…
— Je ne parierais pas là-dessus. Je pense qu’il a plus perdu que nous tous, et ses nuits doivent être tourmentées.
J’essuie mes joues comme le ferait une enfant et bois une nouvelle gorgée du liquide bienfaisant.
— A-t-on des nouvelles de Ramis ?
— Le Docteur Villars est à ses côtés. Pour l’instant nous ne pouvons être sûrs de rien.
Je passe une main dans mes cheveux comme pour tenter de remettre mes idées en place.
— Il est inconscient pour le moment, mais aucun organe vital ne semble avoir été atteint, renchérit Alfred
— Dieu merci.
Je réalise alors que je suis soudainement terrifiée à l’idée de me retrouver seule face à mes fantômes et un frisson glacé me traverse. Il faut que je me perde dans l’action afin de les chasser, comme je l’ai toujours fait jusqu’à ce jour.
— Je voudrais le voir. Accompagnez-moi au bloc, Alfred.
— Je ne suis pas sûr que…
— Je vous en prie, je dois savoir !
— Très bien, je vous accompagne. Il se lève et me tend une main amicale.
Mon cœur se serre lorsque je franchis la porte de l’infirmerie. La blessure du jeune Ramis a été pansée, mais déjà une tache sombre s’agrandit à travers les bandages. Son visage paisible me semble plus que jamais empreint de la douceur et de la pureté de l’enfance. Si jeune, si fragile, quelle injustice. Le docteur Villars s’approche du blessé afin de lui faire une injection, ce qui me fait sortir de ma contemplation.
— J’ai été contraint d’effectuer une transfusion, car il avait perdu énormément de sang malgré la rapidité d’intervention de l’équipe. Il est très affaibli, mais ne tardera pas à reprendre connaissance.
— Et sa blessure ?
L’éloquence du silence qui suit me glace le sang.
— Et bien, hésite-t-il tandis que nous sommes suspendus à ses lèvres.
— Qu’y a-t-il docteur, parlez ! gronde Alfred
— Je… je crains de ne pouvoir sauver son bras. Les ligaments de son épaule ont été sectionnés, mais ce n’est pas le plus grave. Ses chairs sont déjà incroyablement nécrosées sans que je puisse réellement en expliquer la cause. Il s’agit d’une infection inconnue qui gagne du terrain à une vitesse extraordinaire. Si je ne la jugule pas très rapidement.
— Qu’êtes-vous en train de nous dire, docteur ? dis-je, angoissée.
— Ce que je suis en train de vous exposer, c’est que je n’ai pas le temps de faire toutes les analyses nécessaires, car le seul moyen de lui sauver la vie consiste à amputer son bras blessé le plus rapidement possible, afin de stopper l’évolution de cette étrange infection. Chaque minute qui passe nous est dorénavant précieuse. Je suis vraiment désolé, mais je ne vois aucune autre solution.
Il semble sincèrement affligé. Je ferme les yeux pour tenter de faire taire les violentes émotions que je sens de nouveau affleurer : ainsi, aujourd’hui sera le jour fatal où ce jeune soldat plein de vie va connaître les affres du handicap. Peut-être eût-il mieux valu qu’il soit mort…
— Je lui exposerai la situation dès qu’il reprendra conscience. Cela ne devrait plus être long maintenant. Mais j’ai besoin de son accord. Lui seul peut prendre cette décision, ajoute Villars en caressant nerveusement sa grande barbe broussailleuse.
Quelle décision ? : celle de vivre handicapé toute sa vie plutôt que de mourir en quelques jours sur le lit d’un service hospitalier glacial aux confins d’un univers hostile ? Que déciderais-je à sa place ? Je suis incapable pour l’instant de répondre à cette question…
— Faites-moi appeler dès qu’il reviendra à lui. Je tiens à lui parler, dis-je froidement au grand homme barbu.
— Bien entendu. Son état est en train de se stabiliser. N’ayez crainte, je vous ferai prévenir, me répond-il avec une touchante gentillesse. J’effleure la joue pâle du jeune blessé.
— Merci docteur. Alfred attrape mon avant-bras.
— Allons-y, nous ne ferions qu’embarrasser le docteur si nous restions ici. Suivez-moi, allons plutôt dîner.
— Je n’ai guère d’appétit.
— Je ne veux rien savoir. Allez, suivez, moi vous dis-je. Un bon repas vous remettra d’aplomb. Vous êtes plus pâle qu’un linceul. Je ne vous laisse pas le choix de toute façon, m’assène le petit homme en me traînant à sa suite le long des couloirs métalliques. Je n’ai plus la volonté de lui résister et au fond de moi éprouve une grande reconnaissance envers ce petit personnage si plein d’énergie. Il a deviné ma profonde détresse et a décidé de prendre la situation en main, de me soutenir au moment où j’en ai le plus besoin. Sa présence, son fort tempérament, sa gentillesse contrastant avec son franc-parler me réconfortent profondément. Je découvre en lui un ami sincère et si précieux, et j’en ai tellement besoin ! Je laisse glisser ma main dans la sienne et nous échangeons un regard qui ne nécessite aucune parole…
Nous déambulons à travers les petites rues animées flanquées de dizaines de minuscules échoppes crasseuses et colorées d’où émanent parfois de fortes et insolites odeurs de nourritures. Le ciel chargé de nuages sombres et menaçants et les grondements lointains accroissent la sensation de moiteur oppressante qui règne sur la petite planète. Ramis ne semble pas importuné par la chaleur et me commente avec ferveur chaque bâtiment, chaque pittoresque officine que nous croisons au hasard de notre route. Notre promenade nous mène devant l’une de ces gargotes et Ramis insiste pour m’offrir une sorte de hot-dog local. Le goût et la consistance ont quelque chose de fort singulier, mais relativement plaisant, quoique très gras, et mon expression perplexe arrache un rire moqueur à mon compagnon.
Nous poursuivons notre visite sur les quais d’un petit village portuaire qui ressemble à s’y méprendre à l’une de ces cartes postales que l’on trouvait autrefois sur terre, fragiles témoins d’une époque de paix et de tranquille simplicité. Je me laisse envahir par la douce mélancolie se dégageant des vieilles pierres humides qui constituent le muret bordant les trottoirs, admirant les éclairs lointains qui zèbrent le ciel alourdi. J’écoute le paisible clapotis de l’eau en contrebas, incapable de me concentrer sur ce que me dit le jeune Ramis qui me pousse dans une petite taverne sans que j’aie le temps de réagir. Il nous commande deux énormes chopes d’un liquide grenat et pétillant. Tout d’abord hésitante, je finis par céder et bois une longue gorgée de l’étrange breuvage en l’écoutant s’enflammer sur ces petits riens qui font le bonheur de la vie, et sa joyeuse insouciance finit par me contaminer. J’oublie quelques instants toute la souffrance accumulée et me laisse aller à tout ce que l’existence peut parfois avoir de léger et de rafraîchissant. Je dois insister pour qu’il ne commande pas une deuxième chope et le traîne gentiment à l’extérieur, désireuse de rejoindre le vaisseau avant que n’éclate l’orage qui se fait de plus en plus menaçant. Il n’est guère coopératif, légèrement grisé par la boisson, et tente de négocier un dernier arrêt dans une sympathique taverne, tandis que je décide d’emprunter un petit raccourci qu’il m’avait indiqué à l’aller. Il capitule non sans effectuer nombres pitreries qui m’arrachent quelques sourires. Peut-être est-ce pourquoi, je n’ai pas vu l’ombre sournoise qui nous avait suivis jusque dans cette ruelle calme et mal éclairée. Peut-être n’aurais-je pas dû choisir ce raccourci. Mon instinct m’a trahie…
Mais je ne veux pas briser la fragile harmonie de ces instants rares par un excès de prudence ou de paranoïa, et j’écoute d’un air amusé l’une de ses irrésistibles anecdotes lorsqu’un épouvantable cri me glace le sang. Une créature aux yeux fous se rue sur nous et le jeune Ramis n’a pas le temps de dégainer son arme. Une lame acérée lui traverse l’épaule et il hurle de douleur avant de s’effondrer à genoux. Je saisis mon épée et pare le coup de la chose qui me fait face. Son visage me déstabilise quelques secondes : mi-homme, mi-machine, ses chairs rougies sont en lambeaux et son regard n’a plus rien d’humain. Les engrenages métalliques qui ravagent sa mâchoire grincent dans un bruit sinistre. La moitié de son crâne est couvert de métal et un filet de bave suinte entre ce qui lui reste de lèvres. Il pousse un cri guttural et me prend d’assaut en levant ce que j’ai pris au départ pour une épée. Il s’agit en fait du prolongement direct de son bras droit, ce qui le rend très leste, pas suffisamment cependant pour que je ne puisse contrer ses offensives. Je parviens assez rapidement à l’acculer contre un mur tandis qu’un puissant coup de tonnerre accompagne un éclair qui déchire le ciel noirci d’un trait de lumière agressive.
Je cherche Ramis du regard et sens la fureur m’envahir en apercevant son corps inerte sur le sol baigné de sang. Une pluie violente vient soudain battre son visage inanimé. Je foudroie du regard mon adversaire recroquevillé à mes pieds.
— Crève, qui que tu sois ! Maudit !
J’abats mon arme, mais sa lame est figée en plein élan dans un choc métallique.

Stupéfaite, je lève les yeux et découvre le visage sévère d’une femme. Ses interminables cheveux auburn s’emmêlent le long de ses épaules frêles et une longue cape noire protège sa silhouette élancée. Une fine cicatrice traverse sa joue, et son regard a l’éclat de la force tranquille des puissants. Je recule, abasourdie, écartant de mes yeux les mèches de mes cheveux déjà trempés de pluie. Cette courte trêve me permet de reprendre quelque peu mon souffle et mes esprits.
— Qu… qui êtes-vous ? dis-je sans attendre de réponse. Qui que vous soyez, écartez-vous de cette chose ! J’avance d’un pas. Mais l’étrangère se grandit en refusant de baisser sa garde.
— Cette chose vient de tuer mon compagnon, fais-je d‘une voix blanche.
— Je ne peux pas vous laisser le tuer.
— Laissez-moi passer !
— Non, insiste-t-elle calmement.
Ce dernier refus me fait perdre le peu de sang-froid qui me reste. Je dégage rageusement mon épée et me jette sur ma rivale. Un incroyable duel s’ensuit : elle pare toutes mes attaques avec une grande adresse sans pour autant paraitre réellement désireuse de m’attaquer. Cela ne fait qu’attiser ma fureur et mes coups redoublent en même temps que les éclairs et le grondement des orages qui semblent m’encourager… Rien n’y fait… Le combat cesse enfin, nous découvrant toutes deux haletantes, à bout de force.
— Je ne peux pas vous laisser le tuer, se contente-t-elle de me répéter dans un souffle.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il est… mon frère, murmure-t-elle avec résignation. Je suis stupéfaite, et mon esprit embrumé de haine ne parvient plus à raisonner. Son ton se fait presque suppliant.
— Je ne suis pas votre ennemie. Il vaudrait mieux nous occuper de ce jeune homme.
Ces derniers mots me font l’effet d’une claque. Je lâche mon arme et baisse les yeux. Le sang de Ramis mêlé de pluie s’écoule en petites rigoles tourmentées sous mes bottes de cuir. Je me détourne et cours m’agenouiller près de mon compagnon inconscient. J’entends dans mon dos l’infâme cliquetis métallique de la créature qui se relève.
— Tenez cette chose à distance ! dis-je avant de soulever le corps inerte du jeune homme déjà tellement pâle ! Je suis si impuissante… Dans un éclair de lucidité, je saisis mon transmetteur et la voix d’Herlock dans le petit appareil m’aide à reprendre mes esprits.
— Capitaine, nous avons été agressés. Ramis est gravement blessé, j’ai besoin d’aide !
Le grondement sourd du tonnerre se perd au sein de l’averse torrentielle, couvrant mes cris
— Donnez-moi votre position.
J’enclenche le signal de repérage avant de laisser tomber le transmetteur sur le sol détrempé. Je prends le jeune Ramis dans mes bras, tentant vainement de le ranimer. Une main se pose sur mon épaule, me faisant tressaillir. Je lève les yeux et une nouvelle vague de colère m’envahit lorsque j’aperçois la créature tranquillement postée derrière la femme qui s’est accroupie près de moi.
— Si Ramis meurt… Je ne parviens pas à terminer ma phrase, les mots s’étranglent dans ma gorge nouée par la rage.
— Comme je vous l’ai déjà dit, je ne suis pas votre ennemie, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour réparer le mal qui a été fait.
Elle me fixe d’un regard impavide et assuré. Elle semble sincère. Elle se redresse finalement et fait quelques pas en direction de la créature qui, à ma plus grande stupeur, parvient à articuler quelques mots horriblement gutturaux.
— Je n’ai rien pu faire, je suis tellement désolé, gémit-il dans un ignoble gargouillis de salive suintante mêlée de chuintements insupportables
— Je le sais, réplique la femme d’un air las et résigné. Je le sais…
Je serre le corps inanimé de Ramis contre moi, tentant désespérément de le réchauffer. Je suis couverte de son sang et la pluie glacée bat de plus belle… Les minutes qui suivent me semblent interminables et c’est avec soulagement que j’accueille le claquement précipité des bottes de plusieurs hommes qui s‘approchent. Herlock et le docteur Villars s’agenouillent immédiatement près de nous et un brancard est rapidement improvisé. Deux grands gaillards prennent en main le rapatriement du blessé, attentifs aux recommandations du médecin et je peux apprécier la surprenante rapidité d’exécution et l’organisation sans faille de l’équipage. Il me parait soudain évident que tous ces hommes sont accoutumés aux situations de crises extrêmes, et cela leur confère une redoutable efficacité.
— Ramenez Ramis sur l’Arcadia. Faites vite ! Il a déjà perdu beaucoup de sang, ordonne le capitaine avant de se retourner vers moi. Il pose une main sur mon avant-bras.
— Vous n’êtes pas blessée ?
— Non, je n’ai rien.
Je récupère mon arme tandis qu’il se tourne vers l’étrangère et esquisse un sourire discret.
— J’aurais préféré vous revoir dans de meilleures circonstances, Emeraldia.
— Je ne peux vous contredire là-dessus, capitaine.
— Que s’est-il passé ? interroge Key qui vient de nous rejoindre, affolée et haletante. Sa question ranime en moi la flamme de la colère.
— Ce qui s’est passé ? Ce qui s’est passé ! Mais demandez-lui donc ce qui s’est passé !
Je désigne l’étrangère d’une main tremblante et elle recule vers la créature qui s’est tapie en silence contre le mur. Elle amorce un geste protecteur qui m‘exaspère.
— Demandez-lui pourquoi cette chose infecte s’est jetée sur nous sans aucune raison ! Demandez-lui pourquoi elle refuse de me laisser achever ce monstre répugnant et meurtrier !
Je fais un pas en avant vers l’étrangère qui recule de nouveau, mais Herlock m’ordonne d’un geste sans équivoque de rester à distance. Ceci achève de me mettre hors de moi.
— Écartez-vous de cette chose, capitaine !
Je dégaine de nouveau mon arme, mais il s’interpose, saisit mon poignet et m’immobilise.
— Lâchez-moi ! rugis-je en me débattant.

Mais il resserre encore son étreinte jusqu’à ce que la douleur m’oblige à faiblir.
— Ça suffit, articule-t-il fermement en me fixant d’un regard sombre.
— Il a tué Ramis, fais-je d’une voix vacillante.
— Je vous crois, commandant. Il approche son visage du mien. Mais nous règlerons cela à bord de l’Arcadia. Vous êtes d’accord, Emeraldia ? ajoute-t-il sans me quitter du regard.
— Entendu, capitaine, l’entends-je acquiescer
— D’accord, commandant Ayana ? Il resserre encore la pression sur mon poignet. Un immense désespoir s’empare de moi, mêlé de colère et de révolte.
— D’accord, fais-je, résignée. Il me libère aussitôt et fait volte-face vers ses hommes.
— Saisissez cette… chose et repliez-vous immédiatement.
Deux d’entre eux empoignent la créature qui n’oppose aucune résistance et le groupe emboîte sans tarder les pas du capitaine. Je ferme la marche sous la pluie impitoyable, les yeux rivés au sol luisant et irrégulier, haïssant l’univers entier…
Nous accostons le lendemain sur une planète toujours vierge de toute présence ennemie, un des derniers bastions encore existants, mais pour combien de temps ? La population, consciente de l’état de grâce qu’elle connait, mais également de la précarité de la situation vit dans une atmosphère plutôt électrique. Certains se noient dans leur travail en prenant soin de ne rien appréhender, d’autres préparent leurs fuites vers des destinations incertaines, d’autres encore se laissent tomber avec volupté dans la délinquance, l’alcool ou l’oubli bienfaisant de drogues exotiques. J’ai autrefois arpenté les rues incroyablement mouvementées de cette planète en sursis et me rappelle avoir été séduite et à la fois rebutée par le caractère ouvert et excentrique de ses habitants. Le capitaine a réuni l’équipage dans la grande salle de contrôle tandis qu’Alfred s’est chargé d’indiquer à chacun ses attributions. Les hommes sont impatients de mettre enfin pied à terre et il règne une effervescence joyeuse dans la foule, mais lorsque Herlock monte les marches pour se poster à la barre imposante, le murmure ambiant cesse immédiatement. Il salue ses hommes d’un geste formel et sa voix puissante s’élève dans le respect attentif de l'assemblée.
— Mes amis, je sais que vous n’attendez qu’une chose, quitter ce bâtiment que vous n’avez que trop vu ces derniers temps. Cependant, et ce, comme chaque fois, je vous demande la plus grande prudence et une discrétion sans failles. Vous connaissez tous les postes qui vous ont été octroyés. Je compte sur l’équipe de ravitaillement pour être ponctuelle : vous êtes attendus à bord dans deux heures. Ensuite, quartiers libres jusqu’à demain matin, dix heures. Aucun retardataire. N’omettez pas de rester en contact radio permanent et de me signaler toute présence suspecte. Pour finir, je tiens à ce que vous vous amusiez, mais n’oubliez jamais qui vous êtes. Vous avez ma bénédiction.
Il salue de nouveau l’assistance de son sabre étincelant et une clameur enthousiaste s’élève, à laquelle succède un discret brouhaha, accompagnant les hommes qui s’éparpillent rapidement à l’extérieur en de nombreux petits groupes. Herlock descend les marches et Mime le rejoint, tenant l’enfant rescapée par la main. Ses cheveux dorés et ses immenses yeux bleus lui confèrent une allure de petite poupée. Elle tend les mains vers le capitaine qui la soulève. Elle entoure ses petits bras frêles aussi clairs que de la porcelaine autour de son cou et il lui sourit, caresse son petit visage et l’embrasse tendrement. Je suis fascinée par son regard qui semble soudain transcendé par l’amour. Cette scène tranche tant avec l’apparente insensibilité de cet homme que j’en suis émue.

— Je veux venir avec toi, dit la petite fille avec une moue boudeuse.
— Je ne peux pas t’emmener, Stelly. Je dois voir quelqu'un, mais je serai rapidement de retour, je te le promets, lui répond-il doucement. Mais Mime va rester avec toi et ici tu n’as absolument plus rien à craindre. L’enfant esquisse un sourire résigné, mais compréhensif.
— Tu reviens vite ? Tu promets ? insiste-t-elle avec inquiétude.
— Je te le jure, Stelly. Puis il la repose sur le sol et jette un regard complice à Mime.
— Ne vous inquiétez pas, capitaine, Stelly et moi avons un tas de choses à faire aujourd’hui, rassure l’étrange jeune femme.
— Merci Mime, à plus tard, murmure-t-il avant de s’éloigner.
Je m’apprête également à quitter le vaisseau lorsqu’une main sur mon bras me fait sursauter. Je me retourne vivement et croise le sourire éclatant du jeune Ramis. Comme beaucoup d’entre nous, il a troqué sa sombre tenue de corsaire contre des vêtements civils plus discrets. Seule son arme trahit son appartenance. Ses cheveux mi longs habituellement en bataille sont soigneusement plaqués en arrière et je remarque pour la première fois ses beaux yeux verts pétillants de vie.
— Excusez-moi de vous avoir effrayée, balbutie-t-il.
— Il n’y a pas de mal Ramis. J’ai tellement l’habitude d’être sur le qui-vive que je finis par être trop nerveuse.
— Je pensais que je… enfin, nous… pourrions visiter cette ville ensemble, je veux dire, je… pourrai être un bon guide, car je connais tous les meilleurs coins, les plus sympathiques tavernes.
Il est évident qu’il est impressionné par ma présence, sa maladresse ainsi que son enthousiasme m’arrachent un sourire attendri.
— Et bien, allons-y cher coéquipier, montrez-moi donc tout cela.
Il semble au comble du bonheur. La guerre n’a pas encore terni la pureté de sa jeunesse, et c’est avec entrain que je lui emboîte le pas vers cette ville étrangère.
— Je refuse de vous laisser risquer la vie de tout l'équipage ! Herlock ne le voudrait pas ! Finit par crier le petit homme, hors de lui.
Jamais de ma vie je ne me suis résolue à perdre sans lutter et je sens une sourde rage gronder en moi. Le ton monte, tant et si bien que je suis contrainte de me dégager de force de la poigne ferme d'Alfred.
— Je refuse quant à moi de prendre la responsabilité de laisser mourir cet homme sans rien tenter ! Je lui dois une vie. Alors maintenant si vous voulez quitter Astoria, allez-y. Mais si vous m'obligez à vous suivre, je jure que je vous tue !
Je regrette aussitôt ces quelques mots, mais me détourne et les abandonne d'un pas résolu. Le visage stupéfait et blessé d'Alfred me brise le coeur. Je comprends immédiatement en atteignant la petite ville agitée que la partie est déjà jouée. Le capitaine se tient immobile, menotté face à une rangée d'humanoïdes armés jusqu'aux dents. Un attroupement de curieux aux yeux hagards encercle la scène. Certains s'approchent trop près et se voient rabroués à grands coups de pieds par les soldats aux regards méprisants. Herlock toise un lieutenant humanoïde, qui maintient d'une main ferme une enfant en larme. Le temps semble figé et il règne un silence pesant, seulement entrecoupé des lamentations de l'assistance. Soudain, l'escouade de soldats lève ses armes. Bon sang ! Il s'agit d'un peloton d'exécution ! Je sens mon coeur me fracasser la poitrine : il faut intervenir ! Mes mains se mettent à trembler et je sursaute au son du cliquetis caractéristique du déverrouillage des fusils. Sans plus réfléchir et priant pour que mon instinct et mes réflexes ne me trahissent pas, je me précipite en faisant feu de toute part au milieu de la foule terrifiée. Je blesse le bourreau d'enfants en premier et j'ai à peine le temps de voir le capitaine profiter du mouvement de panique pour se jeter à terre. Je fais de même et s'ensuit une terrible fusillade, alors que je m'abrite derrière les cadavres des civils, touchés par mégarde. La petite-fille rampe jusqu'au capitaine et lui tend des clefs. Il est libre. Il l'enveloppe aussitôt de sa cape, tandis que je lui envoie une de mes armes. Il me rejoint et je crois ensuite n'avoir jamais couru aussi vite de ma vie. Nous atteignons le vaisseau, à bout de souffle et le pont se referme enfin dans le fracas assourdissant des lasers. Herlock serre contre lui l'enfant qui s'agrippe à ses vêtements en pleurant et me fixe de son unique oeil.
— Vous n'avez pas respecté mes ordres, m'assène-t-il, haletant.
— Et bien, vous savez maintenant de quoi je suis capable, dis-je, en me redressant avant de m'éloigner.
Une irrésistible envie de solitude s'empare de moi. Je retrouve mes quartiers et m'allonge sur le lit moelleux et frais, encore essoufflée.
Le dîner apparait des plus animés. Alfred s'excuse pour son emportement et ne tarit plus d'éloges à mon sujet. Je suis évidemment devenue le centre de presque toutes les discussions et même Key se joint à nous avec une bonne humeur communicative. Le vin et le champagne de contrebande coulent à flot et durant quelques précieuses heures, chacun semble heureux, comme si la souffrance passée n'avait jamais existé, comme si rien de ce qui arriverait à l'avenir ne pouvait plus nous toucher... Je réalise alors que seul Herlock ne parait pas en mesure de partager l'enthousiasme et la joie environnante. Il est adossé au mur, dans un renfoncement sombre de la pièce, aussi immobile qu'un marbre, le regard absent. Comme s'il avait deviné mes pensées, il se redresse et s'approche de la table.
— Eh ! Viens boire un coup avec nous, s'écrie Alfred, en l'apercevant. Ce petit vin est délicieux, allez, ne te fais pas prier…
Le capitaine accepte poliment de trinquer. Lorsque son verre touche le mien dans un tintement cristallin, il accuse un temps d'arrêt et esquisse un de ces sourires irrésistibles, dont il possède seul le secret.
— Je vous remercie d'avoir désobéi à mes ordres, murmure-t-il, avant de profiter du fait qu'Alfred se soit retourné pour s'éclipser en silence . Je caresse le verre qu'il a posé devant moi, songeuse. Tant de mystères entourent cet homme. Sa force et sa noblesse, sa beauté meurtrie, son attitude froide et énigmatique provoquent en moi une avalanche d'émotions que je ne parviens guère à analyser...
Le repas se prolonge en une soirée bruyante et euphorique. Le jeune Ramis a saisi une ancienne guitare en bois, véritable pièce de musée, et ses doigts courent sur le manche avec une habileté impressionnante. Il entraîne dans son sillage la foule quelque peu grisée, qui se met à entonner de vieux airs nostalgiques. Certains tapent des mains ou des pieds en suivant le rythme tant bien que mal, tandis que d'autres se sont levés et entament quelques pas de danse maladroits sous l'oeil hilare de leurs compagnons. Je décide de quitter ce petit univers festif, rompue de fatigue, non sans avoir partagé moult poignées de main. Je me retrouve plongée dans le silence du corridor qui me parait soudain oppressant et ressens le besoin impérieux de contempler les étoiles. Je me rends sur le pont et le vide infini de l'espace m'apaise quelques instants...
Alors que je me croyais seule dans cette grande salle impersonnelle, j'aperçois une silhouette se dessinant devant le vaste écran de contrôle. Herlock semble se tenir face à cet immense tableau sombre et sans âme depuis de longues minutes. Un halo de solitude l'enveloppe. Il tend un index hésitant vers le commutateur de télécommunication, puis se ravise. Un léger soupir se fait entendre, puis, après une nouvelle hésitation, il enclenche enfin le système, presque nerveusement. Il tape une impressionnante liste de codes et aussitôt l'écran opaque reprend vie. Quelques secondes plus tard, le visage d'une femme apparaît. Elle est visiblement très émue, un fragile sourire se dessinant sur ses lèvres tremblantes.
— Herlock..., murmure-t-elle, d'une voix vacillante . Oh ! Comme je suis heureuse de te revoir enfin. Tu es toujours le même. Pourquoi ne pas m'avoir contactée plus tôt ?
Son regard d'un bleu profond est empli d'amour et de bienveillance, et de longs cheveux argentés dévalent le long de ses frêles épaules. Il est difficile de lui donner un âge tant son visage respire une bonté et une grâce inhabituelle.
— Tu sais très bien pourquoi je ne t'ai pas joint. C'est beaucoup trop risqué, et j'ai peut-être fait une erreur en le faisant maintenant, mais je voulais...
— Je comprends, mon enfant. Tu n'as pas besoin de te justifier. Dis-moi plutôt comment tu vis aujourd'hui.
— Nous continuons à combattre.
Elle esquisse un sourire compatissant.
— Tu imagines certainement que je ne parle pas de cela.
Il hoche la tête et lui rend son sourire.
— Vous me manquez tant...
— Depuis ton départ, il ne s'achève pas une journée sans que nous évoquions ton nom. Tu nous manques terriblement. Mais nous n'avons pas le choix, n'est-ce pas ?
— C'est exact.
Un bref silence s'en suit.
— Que se passe-t-il, mon enfant ? Les vieux souvenirs se ravivent en cette nuit ? Murmure l'image démesurée de l'écran. Il baisse les yeux.
— Malheureusement..., cela fait pourtant huit années maintenant...
— Oui. Jamais tu ne pourras oublier cette fatidique date, et ceci n'a rien d'anormal, bien au contraire.
Il ne quitte pas le plancher du regard, incapable de répondre.
— « Elle serait si fière de toi, tout comme je le suis. Mon fils : tu peux te rappeler, tu dois te souvenir, mais ne fige pas ta souffrance dans ce qui n'est plus. Tu dois poursuivre ton chemin, car toi plus que quiconque es une pièce essentielle à la survie et à la destinée de notre planète, de notre espèce »
— Je voudrais parfois...
— Je ne tiens pas à entendre cela. Tu te dois d'être fort, pour toi, pour nous, pour le futur de tous ces hommes et femmes qui se reposent sur toi, qui ont une absolue confiance en qui tu es.
Le visage si doux de la femme aux cheveux d'argent s'est durci et son ton se fait sec et impitoyable.
— Je sais tout cela..., soupire Herlock
Une immense vague d'amour semble soudain envahir l'image géante qui brille dans l'obscurité.
— Je t'aime mon fils.
— Dis à Tya et Kassian que je ne les oublie pas.
— Ils le savent déjà.
— Je dois interrompre la communication. Ça devient beaucoup trop risqué.
L'écran s'éteint sur la physionomie douce et bienveillante de la belle femme. Le Capitaine recule d'un pas et se laisse lourdement tomber dans un des fauteuils de cuir, non loin de là. Il prend son visage entre ses mains en soupirant et reste ainsi prostré dans la pénombre et le silence de l'espace. Je bas en retraite discrètement afin de quitter les lieux, mais heurte le pied d'un siège. Il se retourne vivement dans ma direction, surpris, tandis que je tente un vague sourire d'excuse, affreusement embarrassée. Mais son visage s'est déjà complètement refermé et il s'approche rapidement de moi, saisit mon poignet de sa main droite sans même m'accorder un regard.
— Vous n'avez rien vu, rien entendu de tout ce qui vient de se passer ici, me murmure-t-il à l'oreille, sans desserrer les dents. Puis il disparaît, m'abandonnant à la froide solitude des lieux...
Soudain, une lourde porte de métal s'ouvre sur une immense salle baignée dans la lueur de milliers d'étoiles. L'espace infini s'étire derrière les parois aussi limpides que du cristal qui nous entourent de toute part. Des dizaines d'écrans d'ordinateur scintillent, effectuant de mystérieux et innombrables calculs dans un ronronnement sourd et rassurant, à peine étouffés par le son omniprésent des énormes moteurs de l'Arcadia. Au centre de la pièce s'élèvent quelques marches, menant à une barre magnifiquement ciselée, identique à celles que l'on trouvait autrefois à bord des luxueux navires écumant les mers de notre planète. Le capitaine se tient là, surplombant la salle, immobile et silencieux, le regard perdu au milieu des astres, dans un cheminement intérieur connu de lui seul. Il descend les marches à notre arrivée.
— Comment vous sentez-vous ? Me demande-t-il.
— Ma hanche me fait un peu souffrir, mais rien d’insurmontable.
— Bien. J’espère que vous parviendrez à vous adapter à votre nouvelle vie.
Il n’attend pas de réponse et nous fait signe de le suivre vers un grand écran sombre. Il saisit une fine canne de métal et la pointe vers ce dernier. Aussitôt nous apparaît une carte étonnamment détaillée du cosmos. Il désigne de sa canne une toute petite planète bleue.
— Nous allons nous poser sur Astoria d'ici environ huit heures. Je dois savoir ce qui s'y passe : je viens de recevoir un appel de détresse de mon contact, mais la communication a été interrompue, nous explique-t-il
— Oh bon sang, elle a donc été découverte ? Murmure Alfred
— Je ne saurai le dire, répond sèchement le capitaine. Nos radars ont été brouillés. Il s'agit certainement d'un guet-apens, mais je n'ai guère le choix.
— Mais, capitaine ! Proteste Alfred
— Assez, coupe brutalement Herlock, avant de se tourner vers moi. Je voudrais savoir si vous accepteriez de seconder Alfred et de prendre toute décision nécessaire en mon absence. Je suis abasourdie.
— Pourquoi moi, capitaine ? C’est une énorme responsabilité...
— Et je sais que vous y êtes accoutumée. Avez-vous déjà fait fi de votre passé ?
Cet homme m'a sauvé la vie et je ne me sens pas le droit de lui refuser mon aide. De plus, sa remarque m'a quelque peu piquée à vif.
— J'accepte et j'espère ne pas vous décevoir, dis-je, en m'efforçant de ne pas tenir compte des protestations d'Alfred.
— Je suis persuadé d'avoir fait le bon choix. Je sais de quoi vous êtes capable, ironise-t-il, avant d'ajouter : je vous remercie. Alfred va vous expliquer tout ce que vous avez besoin de savoir quant au fonctionnement de ce bâtiment. Il vous reste peu de temps.
Le petit homme maugrée quelque chose entre ses dents et me désigne un siège vide faisant face à l'écran d'un ordinateur.
— Il est plus têtu qu'une mule et n'écoute jamais personne, il va bien finir par se faire tuer un de ces jours, grince-t-il à mon intention. Je pose une main sur son épaule et lui souris.
— Je pense qu'il sait ce qu'il fait, dis-je, en me penchant vers lui. Il hésite un instant puis semble se détendre et me sourit.
— Bien : je suis sûr que vous possédez déjà d'excellentes notions de pilotage ?
— Je me débrouille...
— En fait, il ne s'agira pour vous que de découvrir les nombreuses finesses que possède cet appareil, en comparaison d'un modèle classique. Elles ne sont certes pas négligeables, mais une paire d'heures suffiront, je pense, à vous y accoutumer.
Nous restons finalement de nombreuses heures à travailler ensemble, mais également à apprendre à nous connaître. Le vaisseau, je le découvre peu à peu, constitue une merveille de technologie et d'ingéniosité. Son créateur, aussi excentrique et amusant soit-il, est un petit homme fascinant et d'une prodigieuse richesse intérieure. Je suis émerveillée par ses connaissances, sa vive intelligence, et reconnais en lui un confident inattendu et compréhensif. Sa personnalité originale et attachante m'inspire une confiance rare. Sa gentillesse me surprend, tant elle semble pure et franche. Enfin, il m’escorte devant la porte de ce qui sera dorénavant mes quartiers et je m'écroule sur le lit frais, rompue de fatigue.
Je m'éveille quelques heures plus tard dans la nuit éternelle de l'espace au son de l'étrange voix de Mime, qui me parvient par le biais d'un petit émetteur incrusté dans le col de ma tunique.
— Commandant Ayana, nous sommes arrivés à destination. Le capitaine vous demande sur le pont.
— Très bien, merci, dis-je en soupirant, encore quelque peu engourdie de sommeil. La douleur de ma jambe se réveille et me contraint à avaler deux petits cachets que m'a confiés le docteur Villars.
Je suis surprise en arrivant dans la grande salle par la clarté diffuse de la lumière du jour. J'avais pratiquement oublié à quoi ressemblait le ciel d'une planète munie d'une atmosphère et en suis presque émue. La voix sévère du capitaine m'enlève brusquement à ma contemplation.
— Je serai de retour dans deux jours au plus tard. Passé ce délai, vous décollez et la vie de l'équipage sera entre vos mains.
Sa voix trahit une telle autorité que je m'abstiens de protester. Son regard reste rivé au mien quelques secondes et son intensité me fait frissonner. Puis il fait volte-face et je le regarde disparaître dans la poussière traversant les rayons tièdes d'un soleil lointain, sa longue cape noire soulevée par les bourrasques du vent mordant. Alfred me conte l'histoire tragique de Stelly, une enfant de huit ans, que le capitaine a mis à l'abri sur la planète Astoria depuis maintenant deux paires d'années.
— Elle est la fille de Hans Winkler, ami d'enfance et fidèle compagnon d'armes du capitaine, ainsi qu'un certain Zon Von Klardht. Les trois amis s'étaient organisés pour faire leurs classes militaires ensemble et c'est également d'un commun accord qu'ils quittèrent leurs postes respectifs lorsque débuta cette interminable guerre, afin de lutter tout d’abord contre les sbires du gouvernement Stalker, puis contre l‘oppresseur humanoïde. Ils étaient inséparables et terriblement efficaces, jusqu'au jour où Hans fit la connaissance d'une jeune femme. Il l'épousa quelques mois plus tard et de leur union naquit la petite Stelly. Désireux de préserver sa nouvelle famille, Hans décida de quitter le mouvement de rébellion terrestre et de se faire oublier en s'installant sous une fausse identité dans un petit village, non loin de Dublin. C'est juste avant son départ que les troupes humanoïdes firent irruption chez Zon, où s'étaient réunis les trois hommes. Ils furent incarcérés dans les quartiers de haute sécurité terriens. Herlock n'a jamais voulu me dire ce qu‘il est advenu par la suite. Je sais simplement qu'il est parvenu à s'évader et que son ami, Hans, est malheureusement décédé. Depuis ce jour, il a pris la petite Stelly sous sa protection, considérant son existence comme irrémédiablement liée à celle de cette enfant, qui représente sans doute souvenirs, amour, et culpabilité morbide...
— Qu'est devenu Zon ? Dis-je
— Je n'en ai aucune idée. Le capitaine reste toujours très secret en ce qui concerne ce pan de son existence...
Ce récit me fait replonger dans mes propres souvenirs : je suis de nouveau sur le Dark Oak. Je vois tes yeux si clairs pour lesquels j'aurai pu traverser l'enfer, ton sourire franc et audacieux soudain figé dans un rictus de douleur. Je frôle ta joue déjà pâlie par l'ombre de la mort... un filet de sang... tout devient rouge, tout se brouille, j'ai si mal... J'ouvre brusquement les yeux afin de chasser toutes ces images à l‘intensité trop intacte. Mon Dieu, tant de massacres, tant de sang versé... Le capitaine va-t-il pouvoir sauver cette petite fille ? Ou ira-t-elle rejoindre les milliers de fantômes qui hantent mon esprit malade ? Tant de questions sans réponses...






