Quelques explications
Avant que vous entamiez la lecture de mon roman je tiens à vous expliquer en quelques mots ma démarche.
S'il est devenu impossible aujourd'hui de faire partie de notre société qu'en acceptant de faire des dizaines, voir des centaines de concessions plus ou moins grave, afin de pouvoir « survivre »,
Il reste malgré tout un coin perdu au tréfond de mon esprit où se côtoient des valeurs totalement surannées de nos jours.
Il existe au fond de moi un vaste univers peuplé d'hommes et de femmes libres et incapables de sentiments étriqués par un conditionnement médiatique de masse, qui s'est appliqué à reléguer aux oubliettes les vrais aspirations et les vrais besoin de la nature humaine.
Quelque part dans mes rêveries et mes fantasmes existent encore les mots honneur, parole, vérité, liberté, amour, idéal, grandeur...
C'est-ce monde là, ainsi que les coups de gueules que m'inspire le vrai monde que j'ai décidé de mettre en ligne.
Le roman qui m'a été au départ inspiré par l'univers de Matsumoto n'est guère fidèle à celui-ci, je préfère être claire
sur ce point.
Il s'agit d'une digression autour de son oeuvre.
J'ai voulu donner une dimension réaliste et plus adulte à l'univers d'Herlock, ce qui demande au lecteur accoutumé à ce monde une certaine ouverture d'esprit pour accepter que les codes habituels ne soient pas respectés.
J'ai tenté une approche aprofondie des sensations et des sentiments des personnages au travers du filtre de ma propre perception des choses
Je sais que le concept ne plaira pas forcément à tous les fans et je m'en excuse par avance.
Ne cherchez pas de chronologie ni de cohérence par rapport à l'oeuvre originale. J'ai voulu laisser divaguer ma plume au
grés de mes envies sans me sentir bridée par l'oeuvre existante. Ce roman n'est pas une fan-fiction, je ne le considère pas comme
tel.
Je vous souhaite une bonne lecture et n'hésitez pas à laisser votre avis, positif ou négatif...
Un petit plus! Voici une selection de morceaux de Virgin Black, un groupe qui m'a beaucoup inspiré lors de l'écriture de ce roman.
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Le roman intitulé "Le Kid de l'espace" n'est pas la suite directe de mon roman.
Il s'agit d'une histoire parallèle qui se situe quelques temps après la fin de mon 1er tome.
* Le style d'écriture est volontairement différent, car les évènements sont perçus d'un autre point de vue. Les dessins sont également inhabituels, mais collent
mieux à l'ambiance de cette histoire à mon sens.
L’image du petit bonhomme, à qui j’avais promis de revenir et qui me supplie de lui sauver la vie, tourne en boucle au fond de ma conscience. Il me semble entendre la course furtive de ses petits pas qui retentissent le long des corridors. Une fois de plus, j’attribue cela aux effets secondaires de la drogue, qui se distille généreusement dans mes veines, unique solution pour calmer les lancinantes douleurs de mes trop récentes lésions. Cela fait maintenant, je ne saurais dire combien de jours et nuits, que nous avons quitté la terre. Mon organisme n’est plus accoutumé aux rythmes spatiaux…
Nous avons un instant songé qu‘Herlock succomberait à ses blessures, et j’ai traversé les heures les plus effroyables de mon existence. Je n’ai pas trouvé le courage d’aller à son chevet, incapable d’assister à la lutte sans merci qu’il livrait contre la mort. Durant plus de quarante-huit heures, j’ai donc vagabondé sans but à travers les corridors déserts du vaisseau, sans pouvoir trouver le repos, rongée d’angoisse et de remords, m’appliquant à oublier que j’étais peut-être en train de perdre à tout jamais le seul homme auprès duquel ma vie retrouvait un sens…
Alfred est venu me réconforter vainement, le docteur m’a sommée de prendre du repos, mais j’en étais incapable, ma conscience flottant entre deux mondes. Tandis qu’il naviguait entre la vie et la mort, mon esprit tentait en vain de le rejoindre. Lorsque Villars est venu m’annoncer que son état était enfin stabilisé et qu’il était sorti du coma, l’extrême tension nerveuse, qui me maintenait encore debout, s’est évanouie d’un seul coup et mes jambes ont flanché. Je me suis effondrée, secouée de sanglots muets qui n’attendaient que le moment propice pour affleurer...

Le docteur a posé une main réconfortante sur mon épaule, avec un sourire désemparé.
— Il est sorti d’affaire, n’ayez crainte. Je ne vous cache pas que c’est un véritable miracle, un cheval serait mort pour moins que ça.
Il m’a ensuite brièvement sermonnée sur mon attitude autodestructrice, me contraignant à lui promettre d’accepter enfin de me sustenter et de dormir. Je crois avoir souri, et c’est au bord de l’épuisement que j’ai rejoint mes quartiers, pour m’abîmer dans un sommeil de plomb durant d’interminables heures.
Aujourd’hui, mes pas résonnent une fois de plus le long de mon hasardeux parcours, tandis que de nouvelles questions reviennent sans cesse torturer mon esprit : comment l’Arcadia peut-il naviguer sans équipage ? Qui décide de notre trajectoire ? Alfred m’a accordé une vaseuse explication, relative à une récente programmation automatique de l’ordinateur principal, mais je sais pertinemment qu’aucune machine, aussi puissante soit-elle, n’est capable de prendre en charge en toute autonomie la navigation et la maintenance d’un bâtiment aussi imposant et perfectionné que l’Arcadia.
Il semble que nous faisons route vers l’oasis, afin que chacun puisse se ressourcer de son mieux et faire le deuil de toutes ces existences, fauchées par une implacable destinée.
Impossible d’en apprendre davantage. J’ai également tenté d’interroger le petit homme sur la véritable nature des évènements, qui divisèrent jadis Zon et Herlock, mais il parait tout ignorer à ce sujet, ou peut-être refuse-t-il de m’en parler, je ne saurais le dire.
Ma déambulation me mène vers la salle de contrôle. La silhouette longiligne de Mime se dessine au milieu des étoiles, enrobée de solitude.

Je la rejoins et elle m’accueille avec un regard doux et bienveillant.
— Villars a enfin laissé Herlock quitter l’infirmerie, m’annonce-t-elle, de sa voix à l‘étrange fluctuation mélodique. Je lui suis reconnaissante pour ces quelques mots. Je n’ai pas eu le courage de le revoir. Sans que j'en saisisse réellement la raison, l’imaginer lésé et amoindri m’insupporte. Je suis cependant soulagée d’apprendre qu’il reprendra bientôt son rôle, au sein de notre confrérie brisée. Nous avons tous grand besoin de sa force et de sa détermination.
Alfred fait soudain une entrée fracassante dans la salle. Il titube, en débitant des suites de mots incompréhensibles, d’une voix vacillante et fébrile. Il trébuche contre les marches menant à la barre et s’écroule lourdement, sans paraître se rendre compte de ce qui lui arrive. Je croise le regard de Mime et nous nous agenouillons près de lui, afin de lui venir en aide. Son regard est étrangement absent, et il s’entête à bredouiller une étrange psalmodie, dont le sens m’échappe.
— Alfred ? Que se passe-t-il, Alfred ? Que vous arrive-t-il ? demande Mime, en l’aidant à se relever. Il retombe lourdement, sans cesser son marmonnement irritant. Il semble incapable de retrouver le moindre équilibre.
— Alfred, vous nous faites peur, est-ce que vous nous entendez ? Répondez, je vous en prie, dis-je, en tentant de déchiffrer le sens de ses phrases incohérentes.
— Dis… je disparais… il… je disparais… ressasse-t-il, sans relâche.
— Amenons-le à l’infirmerie, propose Mime.
Nous l’obligeons à se relever et l’entrainons tant bien que mal avec nous, vers le dispensaire du docteur Villars.La petite Stelly, qui a suivi la scène de loin, nous escorte en silence. Ses grands yeux bleus soucieux m’interrogent, dans une muette supplique, mais je lui fais signe de rester dehors, lorsque nous arrivons enfin. Villars est affairé à remplir avec application les derniers dossiers médicaux, qui ne lui seront désormais plus d‘aucune utilité, annotant chaque fin de page du fatidique « décédé ». Il lève des yeux emplis d’une infinie lassitude dans notre direction.
— Que se passe-t-il ?
— Nous avons trouvé Alfred dans un état second, dis-je, tandis que le petit homme, qui semble avoir repris quelques forces, se dégage brusquement en poussant de petits cris aigus.
— Ah ! Lâchez-moi ! Il faut que je retrouve le chat !
— Quoi ? demande Mime, en tentant de le rattraper, tandis qu’il fait des petits sauts de cabri hystérique.
— Alfred ! Veuillez cesser ces balivernes ! Mais il est saoul, ma parole ? gronde Villars. Le petit homme s’arrête net et se retourne vers le docteur, avec un regard d’enfant en bas âge, qui me donne la chair de poule.
— Qui êtes-vous ? demande-t-il, avant de s’écrouler à nouveau. Il saisit sa tête entre ses mains jusqu’à s’en arracher les cheveux, et se recroqueville en poussant un long gémissement d’animal blessé. Je reste pétrifiée, tandis que les dossiers de Villars lui en tombent des mains.
Il se précipite au secours du petit homme, qui maintenant se tord de douleur. Nous lui prêtons main-forte pour hisser le malade sur le brancard le plus proche. Le pauvre Alfred est aussitôt saisi de violents spasmes. Nous ne sommes pas trop de trois pour le maintenir. Ses yeux se révulsent et ses mains se crispent, sous l’effet d’un mystérieux supplice. Enfin, le calme revient, lorsqu’il perd connaissance. Je recule, essoufflée et hagarde, et croise le regard de Villars qui ne me rassure guère.
— Bon sang, mais que se passe-t-il, docteur ? Que lui arrive-t-il ? Le grand homme, à la barbe fraichement taillée, se frotte les tempes et hoche la tête en soupirant.
— Je n’en sais rien, c‘est incompréhensible ! Ce matin, j‘ai encore longuement discuté avec lui, il se portait à merveille. Il hésite un instant, avant de reprendre. Il m‘a tenu un curieux discours sur le concept de l‘existence, mais vous savez, je suis un piètre philosophe. Je n‘ai guère accordé d‘importance à ses divagations, et puis il est toujours si bavard....Cependant…
— Cependant ? fais-je, en l’exhortant à poursuivre.
— Et bien, maintenant que j’y pense, lorsqu’il m’a quitté, il paraissait soucieux et… un peu abattu.
Je caresse la main d’Alfred et croise le regard de désarroi du grand homme, qui semble soudain embarrassé. Il saisit nerveusement une seringue stérile et me fait signe de reculer.
— Je vais lui faire une prise de sang pour savoir s’il a ingéré une quelconque substance hallucinogène. Je vais également lui faire un scanner, afin d’être certain qu’il ne présente aucune tumeur, ainsi qu’un examen approfondi de tous ses centres moteurs… car dans l'immédiat, je ne peux absolument pas me prononcer…
— J’imagine très mal Alfred consommer des stupéfiants, docteur.
— Je suis tout à fait d’accord avec vous, Ayana, mais je préfère écarter le moindre doute à ce sujet.
— Très bien, monsieur Villars. Tenez-nous au courant, intervient Mime, en me poussant doucement vers la sortie, avant d’ajouter. Inutile de prévenir le capitaine pour l’instant. Attendons d’en savoir plus. Villars lui accorde un signe de tête entendu et nous quittons les lieux.
Je me retrouve aussitôt face à la petite Stelly, qui n’a pas bougé depuis que je lui ai claqué la porte au nez. Elle me lance le même regard interrogateur et anxieux. Je la soulève et la prends dans mes bras, attendrie par la légèreté de ce petit être si fragile.
— Stelly, que fais-tu derrière la porte ?
— Je voulais savoir ce qui arrive à Alfred, murmure-t-elle, en baissant les yeux, comme si elle était prise en faute.
— Nous ne pouvons pas encore le savoir. Mais le docteur veille sur lui, tu ne dois pas t’inquiéter.
— Herlock m’avait promis aussi que je n’avais pas à m’inquiéter, quand il est parti vous chercher sur terre. Je l’ai supplié de ne pas y aller, j’avais tellement peur… et il a bien failli mourir.
Je caresse dans un geste protecteur ses doux cheveux dorés et tente de lui sourire.
— Ma chérie, je comprends ce que tu ressens. Tu sais, parfois les adultes font des serments qu‘ils ne peuvent pas respecter, malgré toute leur bonne volonté…
Elle lève vers moi de grands yeux embués de larmes, qui me brisent le cœur
— Tu sais, je n’ai plus d’amis depuis cette horrible nuit. Mathias est mort, ils sont tous morts.
Elle retient un sanglot, tandis que je réalise que je ne connaissais même pas le prénom de ce petit garçon, dont le fantôme accompagne mes pérégrinations solitaires.
— Il n’y a plus personne pour jouer avec moi. … Alfred et moi, on fait plein de choses ensemble, je… je veux pas qu’il meurt ! gémit-elle soudain, en se blottissant contre moi. Elle pleure à chaudes larmes, alors que Mime caresse ses petits bras, dans un geste apaisant.

Pauvre petite fille, si douce, si innocente, et déjà témoin de tellement d’horreurs…Qu’avons-nous fait ? Qu’avons-nous laissé à nos descendants ? Un univers de discorde, d’épreuves et de mort, où l'instinct de survie et la force sont indispensables. Un monde de perversions et de haines, où leur planète natale n’a plus aucune place, anéantie par les plus basses pulsions de quelques puissants…
Comment l’humanité a-t-elle pu renier ainsi ses propres enfants ? Petite Stelly, comme je voudrais pouvoir te mettre à l’abri de toute cette sauvagerie, comme je voudrais te voir courir au milieu d’un champ de fleurs et rire en admirant l‘envol des oiseaux… Ta place n’est pas ici, dans ce vaisseau sombre et glacial, au coeur d’une nuit sans fin…
Je l’enlace affectueusement, laissant couler ses larmes salées contre ma joue et je ferme les yeux.
Je sens battre son petit cœur meurtri, tandis que ses doigts délicats plongent dans mes cheveux emmêlés. Elle sent si bon. L’odeur de la plus absolue candeur et de son âme limpide et pure…
Elle retrouve enfin son calme et frotte ses yeux rougis en reniflant. Elle me regarde avec reconnaissance et embrasse tendrement ma joue.
— Merci. Merci de ne pas me mentir, dit-elle, simplement. Elle m’indique qu’elle désire que je la repose au sol et saisit la main de Mime.
— Tu veux bien me raccompagner à ma chambre, s’il te plait ? J’ai toujours un peu peur toute seule dans les couloirs. Ils sont si vastes… et si vides maintenant…
— Bien sûr, ma chérie, répond Mime, avec une infinie tendresse. Je regarde pensivement s’éloigner les deux êtres éthérés, qui me paraissent soudain tout droit sortis d’un conte de fées.
Je ne peux, quant à moi, me résoudre à rejoindre mes quartiers, et encore moins ceux du capitaine. Il faut que je marche, pour éviter de ressasser les idées noires, qui ont de nouveau envahi mon esprit d’une brume opaque. Il me semble presque percevoir l’odeur de la mort dans mon sillage, omniprésente et insidieuse, qui n’attend que le moment propice pour s’abattre à nouveau…
Il faut que je fasse quelque chose, pour ne pas avoir le temps de réfléchir. Il faut que je reste en mouvement, un peu comme ces requins infatigables, qui ne peuvent survivre qu’au prix d‘une nage incessante… Quel nouveau malheur se dessine à l’horizon ? Que va-t-il advenir d’Alfred ?
J’arrive malgré tout devant la porte des quartiers du capitaine, sans bien savoir si c’est le hasard ou ma volonté qui m’a mené jusque-là. Je pose une main indécise sur la tôle, incapable de frapper, incapable de trouver le courage d’entrer. Un désir inopiné de le voir. Une irrépressible envie d’entendre sa voix... Mais de nouveau, cette désagréable sensation : la peur de son image ternie, de sa force entamée, de son charisme émoussé… La crainte qu’il refuse d’assumer mon regard posé sur sa fragilité passagère. Je ne peux me résoudre à agir et décide de rebrousser chemin. Tout est si calme, si vide, si triste…
Mon cœur s’arrête lorsque je perçois les vibrations, liées à l’accostage de la navette du capitaine. L’imposante porte sécurisée sur notre droite s’ouvre dans un bruit sinistre, tandis que la douleur s’insinue de nouveau dans ma poitrine, tant les battements de mon cœur qui redémarre se font violents. J’entends le cliquetis si caractéristique de ses bottes et du balancement de ses armes se rapprocher inexorablement.
Il apparaît enfin dans l’embrasure, plus altier et digne que jamais, alors qu’une vingtaine de soldats entraînés le tiennent en joue. Il s’immobilise et jette un regard arrogant à nos ennemis qui déverrouillent leurs armes.

Le temps est suspendu, la tension qui nous entoure presque palpable. Il décroche lentement ses deux ceinturons de cuir et les envoie loin devant lui. Ses armes glissent sur le sol avec un bruit sec de métal. Un sourire triomphant teinté de démence illumine le visage de Zon, tandis que le capitaine s’avance jusqu’au centre de la pièce.
— Saisissez-le !
Trois humanoïdes s’approchent d’Herlock, sans qu’il tente le moindre geste de résistance.
Je fais un pas en avant, mais deux soldats pointent leurs armes en direction de ma tempe.
— Je te laisse encore une chance, Zon. Laisse-les partir. Ils n’ont rien à voir avec notre histoire.
— Je ne crois pas que tu sois en position de poser tes conditions, grince Zon, en s’approchant du capitaine.
— Te reste-t-il une once de dignité ? As-tu perdu jusqu’à la plus petite étincelle de courage ?
Je te propose de récupérer ce qui te reste de droiture. Je pense que tu m’as fait venir jusqu’ici dans cet unique dessein…
Une lueur étrange voile soudain le regard haineux de Zon, qui recule avec un sourire incrédule.
— Pour qui te prends-tu ? Rien de ce que tu pourras faire ou dire ne me rendra mon âme, elle s’est évaporée à jamais lorsque tu l’as laissée mourir, lorsque tu nous as tous laissés mourir !
L’expression glacée d’Herlock se modifie et il me semble y déceler une profonde compassion, mêlée de dépit et d’une obscure tristesse. Il se dégage de la poigne des soldats d’un geste méprisant, tandis que Zon leur indique de le relâcher.
— Tu n’as jamais voulu entendre la vérité sur ce qui s’est passé, n’est-ce pas ? Tu n’as jamais souhaité savoir, cela risquerait d’anéantir ta colère… murmure le capitaine, d’une voix douloureuse, teintée d’exaspération.
— Assez ! grogne Zon, en dégainant l’un de ses sabres.
— Et ta colère enfuie... ne restera que la souffrance...
À ces mots, Zon se redresse, saisit son deuxième sabre et le jette au capitaine, qui l’attrape sans cesser de le fixer d’un œil noir.
— Tais-toi. Rien ne justifiera jamais ce que tu as fait, siffle-t-il, en brandissant son arme étincelante d’un geste souple et élégant.
— Toute ton amertume ne légitimera pas le sang que tu as sur les mains, Zon…
— Assez palabré, en garde capitaine ! Si tu sors vainqueur de cet affrontement, ils seront libres !
Herlock dégrafe d’un geste sa cape, qu’il jette au loin avec un mouvement de défi, avant de lever le sabre dans un salut respectueux, tel que l'exige l’ancienne tradition guerrière. Le silence se fait étouffant, seulement déchiré par le bruit de pas des deux hommes qui se font face, tournant lentement l’un autour de l’autre tels deux fauves, chacun à l’affût de la faille de son adversaire.
Je ne peux m’empêcher de frémir en observant le sourire carnassier de Zon et le regard acéré d’Herlock. L’image de ces deux tueurs magnifiques que la haine transfigure me donne la nausée, et je sais pertinemment qu’il serait vain de tenter de les raisonner…
Le premier claquement du métal me fait sursauter. L’attaque de Zon a été foudroyante, mais Herlock a paré son coup sans effort. S’ensuit un singulier ballet frénétique, escorté de la musique cinglante des lames qui s‘entrechoquent et glissent avec de longs crissements métalliques. L’assemblée retient son souffle, hypnotisée par le spectacle dont la violence n’a d’égal que la magnificence. Une vague de recul respectueux et craintif suit la progression anarchique des deux hommes, qui n’existent en cet instant plus que l’un pour l’autre, transcendés par une ferveur belliqueuse proche de l’exaltation.
Quelques murmures angoissés s’élèvent sporadiquement, occasionnant une improbable communion entre la foule des soldats et l’équipage. Aucun des deux adversaires ne cède une once de terrain, le capitaine affirmant une force et une agilité hors du commun, face à la redoutable technique, héritée des plus grands maîtres asiatiques, que Zon semble maîtriser à la perfection.Une brève accalmie. Les deux hommes se toisent, haletants, leur garde baissée, mais vigilante. Puis de nouveau, les coups pleuvent et les lames s’entrecroisent dans un chaos cinglant. Je suis à l’agonie. Je me rends compte que je ne peux me résoudre à l’inexorable issue de cet affrontement. Aucun de ces deux hommes ne mérite de perdre la vie entre ces murs…
Un lieutenant humanoïde fait soudain irruption dans la pièce en poussant de grands hurlements outrés.
— Mais que se passe-t-il ici ?! Monsieur Zon ! Veuillez cesser cette mascarade immédiatement !
Mais les combattants n’entendent plus rien du monde extérieur, leurs deux âmes unies dans une danse macabre qui réclame son tribu de sang…
— Saisissez-vous de ces deux imbéciles ! vocifère le lieutenant à ses troupes indécises. Hors de lui, il lève son arme et le laser touche le flanc du capitaine, manquant de le déséquilibrer. Les soldats, profitant de la diversion, osent enfin réagir et se précipiter vers les deux hommes.
— Nooon ! rugit Zon, comme si on lui arrachait les tripes à mains nues. En quelques secondes, les deux valeureux adversaires, essoufflés et rageurs, sont neutralisés. Le lieutenant, bouillonnant de rage, s’approche d’Herlock et contre toute attente, tire pratiquement à bout portant dans l'épaule du capitaine. Des œillades empreintes de furtive désapprobation se répandent au sein des troupes ennemies. Herlock est légèrement projeté vers l’arrière sous l’impact, mais il se contente de serrer les dents sans rien laisser transparaître de sa douleur, et porte une main à son épaule dans l’espoir d’arrêter le flot de sang, qui s'étale déjà en grandes flaques sur le sol froid. Un cri de dément s’élève de la gorge de Zon, qui semble soudain au seuil du désespoir. Le lieutenant s’approche de lui avec un regard méprisant.
— Vous me décevez beaucoup, monsieur Zon. Je pense que le haut commandement saura apprécier à sa juste valeur toute l’étendue de votre incompétence. Il se retourne vers Herlock avant de poursuivre. Quant à vous…, voilà tout ce que vous m’inspirez.
Il lui assène un violent coup de crosse dans les côtes. Voilà pour mon frère que vous avez abattu sur le Dark Oak.
— Vois, Zon, vois comme tes nouveaux frères sont honorables, crache le capitaine, en reprenant son souffle sans même accorder un regard à son tortionnaire. Deux nouveaux coups de crosse dans la tempe. Je ferme les yeux, incapable de supporter plus longtemps la vue de ce spectacle atroce.
— Voilà pour tous ceux de mon peuple que vous avez massacrés sans aucun état d’âme !
Le capitaine vacille et s’écroule à genoux dans un bruit sourd. Seuls les soldats qui le tiennent l’empêchent de s’effondrer.
— Arrêtez ça ! hurle Zon.
— Tuez ce renégat et tous ses complices. Emmenez monsieur Zon dans les quartiers de détention du niveau 25, déclare le lieutenant, en faisant volte-face avant de quitter les lieux. Zon, qui ne semble plus être capable de raisonner normalement, a un petit ricanement hystérique, qui me fait froid dans le dos.
— Bon sang, mais comme tu es naïf, mon pauvre Herlock, et dire que tu étais leur capitaine…
Tu n’aurais jamais dû revenir. Croyais-tu vraiment que j’aurais libéré ton équipage, quelle que soit l’issue du combat ?
Le sol se met à trembler violemment, tandis qu’un vrombissement sourd s’élève et résonne à travers toute la forteresse. Le Capitaine redresse la tête. Un long filet de sang s’écoule entre ses lèvres et le long de sa tempe. Il toise son adversaire et esquisse un redoutable sourire.
— Bon sang, mais comme tu es naïf, mon pauvre Zon. Pensais-tu vraiment que je t’accorderais ma confiance, quelle que soit l’issue du combat ?
Une lueur d'appréhension, mêlée d’admiration, dans les yeux de Zon. Le tremblement se fait de plus en plus inquiétant et des pans de mur finissent par se décrocher, avant de venir s’écraser dans un vacarme effrayant. Les soldats s’éparpillent, pris de panique, juste au moment où j’aperçois la pointe menaçante du gigantesque tranchoir de proue de l’Arcadia, qui traverse le plancher dans un craquement assourdissant.
Je recule, évitant de justesse la lézarde immense qui se dessine sous mes pieds. Le sol s’effondre, laissant apparaître la coque imposante du spectaculaire vaisseau de guerre. Les cris des soldats sont rapidement couverts par le bourdonnement tonitruant des moteurs de l’Arcadia. L’immeuble entier vacille dangereusement, prêt à s’affaisser. Un énorme bloc de granit s’écrase sur un officier, qui cherchait à raisonner ses troupes. Les canons de l’Arcadia visent avec précision nos ennemis en déroute, qui tentent de s’échapper en vain, et sont littéralement calcinés sur place.
Je me précipite vers Herlock, qui ne s’est pas relevé, et tressaille en apercevant ses longs cheveux couverts de sang poisseux. Son regard vitreux m’indique qu’il est encore conscient et je passe un de ses bras autour de mes épaules, au milieu des déflagrations, provoquées par les ruptures des multiples canalisations parcourant les murs, qui oscillent de plus belle.
— Rejoins l’Arcadia au plus vite, sors-les d’ici, il y a eu assez de morts, souffle-t-il, en tentant en vain de se redresser.
— Je ne pars pas sans toi.
— Va-t’en, c‘est un ordre.
— Je t’ai déjà dit que personne ne me donnait d’ordre.
J'entreprends de l’aider à se relever, mais il perd connaissance. Le fracas des morceaux de murs qui s’écrasent autour de nous me terrifie, mais une indignation soudaine m’envahit à l’idée de mourir ici, ensevelie sous les restes des murs impersonnels de cette immonde forteresse.
— Debout ! Je ne te laisserai pas mourir ici, tu m’entends ! Lève-toi !
Mes cris éperdus semblent le ramener à la surface et il se redresse tant bien que mal, le sang s’écoulant de plus belle de ses blessures. Nous atteignons enfin le pont, mais il est à bout de force, et s‘effondre. Sa masse inerte me fait basculer et nous dégringolons quelques mètres plus bas. Je tente de le tirer vers le haut du pont, mais il est beaucoup trop lourd. J’aperçois Zon du coin de l’œil, qui, profitant de la panique, est parvenu à récupérer un cosmogun et abat le soldat humanoïde, qui était sur le point de nous exécuter et dont le corps se retrouve enseveli en quelques secondes sous plusieurs tonnes de gravats instables.
Le vent extérieur s’engouffre férocement à travers les fissures béantes qui lézardent les murs, venant attiser la virulence des multiples foyers qui se sont amorcés aux alentours. Les longues flammes bleues viennent lécher mes épaules tandis que je me recroqueville sur le corps sans vie du capitaine. Il me semble que la peau de mes mains se rétracte sous l’effet de la chaleur insoutenable. Cette fois, c’est la fin. Je n’arriverai jamais à le hisser jusqu’en haut du pont, et je ne partirai pas sans lui. Mes poumons s’emplissent d’une fumée noire et nauséabonde, engendrant une effroyable quinte de toux, mes yeux se brouillent de larmes tant ils sont douloureux. Je perçois soudain un tremblement brutal sous mes mains. Le capitaine est en train de se redresser. Il se retourne vers moi et j’ai l’impression d’observer un mort tant son visage couvert de sang est livide.
— Un tel entêtement finira par te couter la vie… souffle-t-il, avant d’agripper fermement mon bras droit. Il rassemble ses dernières forces et m’entraîne à sa suite vers le haut du pont, tandis qu’une longue empreinte sanglante témoigne de notre passage. Nous trébuchons à plusieurs reprises et je sens sa main trembler irrépressiblement, mais il ne fléchit pas et je suis stupéfaite de la puissance avec laquelle il parvient à nous sortir de là, bien qu’il soit au seuil de la mort…
Nous parvenons enfin à rouler à l’intérieur du bâtiment et le pont se referme, assourdissant soudain le fracas environnant. Je suis soulagée d’apercevoir Alfred, qui se précipite vers nous.
Je me redresse sur les avants bras, mais une nouvelle quinte de toux m’oblige à me plier en deux. Il me semble que mes poumons fragilisés viennent de se déchirer et je jurerais que la plaie sur ma poitrine est de nouveau béante. Alfred me plaque un masque à oxygène sur le nez, tandis que le docteur Villars retourne le capitaine sur le dos. Il ne réagit plus. La douleur s’estompe suffisamment pour me permettre de reprendre mes esprits et je suis effarée de constater que le vaisseau parait doté d’une vie qui lui est propre. Aucune main humaine ne gouverne l’énorme bâtiment, qui semble en mesure de fonctionner de manière totalement autonome. Les canons principaux envoient deux salves précises, afin d’ouvrir un chemin à travers les monumentaux murs de bétons de la forteresse. La violence de la déflagration nous oblige à nous plaquer au sol. La proue de l’Arcadia traverse sans hésitation la façade ravagée de l’immeuble dans un vacarme de fin du monde. Nous prenons alors de l’altitude à une vitesse phénoménale qui me retourne l‘estomac. Nous quittons enfin la tour infernale, qui s’effondre en quelques minutes dans un nuage de poussière brunâtre de plusieurs kilomètres, presque aussitôt dissipé par les vents impitoyables, qui semblent ne jamais s‘apaiser. J’imagine avec horreur l’infecte odeur de graisses brûlées émanant des corps, disséminés dans les décombres de cet enfer. Le vaisseau fantôme, mû par une volonté mystérieuse, semble savoir où il doit nous mener… Herlock ouvre un œil embué et tourne la tête vers la salle de l’ordinateur.
— Ça a marché, Alfred,… nous avons réussi.
Il perd de nouveau conscience. Je regarde le petit homme, dubitative.
— De quoi diable parle-t-il ?
— Je n’en sais rien, il doit délirer. Il a perdu énormément de sang…
— Aidez-moi à le transporter au bloc, nous allons le perdre ! gémit Villars. Je regarde les deux hommes emmener le corps du capitaine, incapable de trouver la force de me relever. J‘appuie mon dos contre la paroi glacée du vaisseau, inspirant à grandes goulées l‘oxygène qu‘Alfred a laissé à ma disposition. Un doux vertige ne tarde pas à m’envahir. Je voudrais calmer la douleur lancinante qui traverse mes côtes, il faut que Villars me donne de la morphine
Il me fait signe de rejoindre mes compagnes et referme la lourde porte derrière moi.
— Je reviens vous chercher dans vingt minutes. Voyez, je suis quelqu'un de foncièrement bon : je vous permets de discuter entre femmes, ricane-t-il, avant de disparaitre. Mime s’empresse de serrer mes mains entre les siennes.
— Commandant Ayana, nous pensions que vous étiez morte, je vous aie vu tomber sous le feu ennemi, je suis tellement heureuse de vous revoir...
Key s’adosse et se laisse nonchalamment glisser le long du mur.
— Qu’est-ce que ça peut bien changer pour nous, Mime ? souffle-t-elle, d'un air las. Mime semble très affligée.
— Key, ne parle pas comme ça !
— Ce n'est rien, je comprends, dis-je, en serrant les mains de Mime affectueusement.
— Nous avons perdu l’Arcadia, et le capitaine. Je crois que cette fois, c’est la fin, renchérit Key, avec mauvaise humeur.
— Le capitaine viendra nous chercher. Il éprouve certainement des difficultés à nous localiser, car le système anti-piratage de l'ordinateur de l'Arcadia s'est déclenché lors de l'abordage, ce qui coupe toute communication avec les navettes de sauvetage. Mais je sais qu'il ne nous abandonnera pas, s’insurge Mime. Une étrange aura scintillante enveloppe son corps, serait-ce de la colère que je perçois dans le timbre doux de sa voix ?
— Cela fait deux semaines que nous moisissons dans ce cachot, et pas la moindre trace
d'Herlock, insiste Key, en frottant son visage fatigué d'une main lasse.
— Et nous devons souhaiter que cela continue. Il ne doit surtout pas venir, c’est exactement ce
qu’ils attendent de lui, dis-je. Un bref silence s’immisce entre nous, finalement interrompu par la voix chaleureuse et légèrement brisée de la délicate Mime.
— Elle a raison, il vaut mieux qu'il ne nous retrouve jamais. Sa venue n'entrainerait qu'un immense désastre.
— Oui, sans doute, déclare enfin Key, en levant ses yeux couleur d'émeraude vers la grille inébranlable de notre cellule.
— Savez-vous combien d'entre nous sont incarcérés ici ? fais-je. Mime baisse les yeux, accablée, avant de me répondre.
— Plus du tiers de l’équipage a été décimé. Mon sang se fige.
— Les enfants, ont-ils pu s’en sortir ?
— Aucun, souffle Mime, dans un signe de négation affectée. Stelly n'était pas à bord lorsqu'ils ont pris possession du vaisseau, mais les deux autres petites filles et le petit garçon ont été abattus, le jour de l’abordage.
Une immense vague de culpabilité et de tristesse s’empare de moi. Ce merveilleux petit bonhomme, si innocent et si pur... il me faisait confiance, et je l’ai abandonné. Le bruit du déverrouillage de la cellule me fait sursauter.
Mon étrange ravisseur a enfilé un long manteau noir, orné de splendides reliefs finement entrelacés. Il m’en tend un second, quasiment identique et me sourit.
— Nous partons en excursion. Mesdames, veuillez m’excuser, mais je dois vous emprunter votre amie.
Mime me jette un regard empli de compassion, tandis que celui de Key passe de Zon à moi, avec une lueur de suspicion fort désagréable... J’arrache le manteau des mains de mon ravisseur et l’enfile sans discuter. Je suis fatiguée de lutter. Nous empruntons un vaste et luxueux ascenseur, qui ne cesse sa course vers le ciel qu'après de nombreuses minutes, durant lesquelles j’évite soigneusement de poser les yeux sur l’expression enjouée et jubilatoire de mon geôlier.

Enfin, les portes s’ouvrent et je reste figée, effarée par le luxe flamboyant de ce qui semble être une ville miniature, dotée de tout le confort imaginable.
— Bienvenue au 437e et dernier étage du Raybow Life palace ! s’écrie Zon, en écartant les bras, comme le ferait un présentateur de numéros de cirque. Devant moi s’épanouit un charmant jardin public à la propreté irréprochable. Les arbres impeccablement taillés bordent un vaste lac aux reflets bleus, qui exhale une agréable senteur dont la subtilité me parait trop complexe pour être naturelle. De nombreuses bordures fleuries aux couleurs artistiquement entremêlées en une harmonie soignée encadrent nos pas, tandis que nous arrivons dans une spacieuse rue pavée.
Des dizaines de boutiques, aux devantures agencées comme de véritables palais miniatures se concurrencent le long des trottoirs, qui me semblent ciselés dans un marbre d'une pureté et d'une beauté hors du commun. Un petit terrain de golf au tapis velouté s’étale langoureusement à quelques mètres de là et je remarque de multiples badauds, à l’embonpoint critique, paressant à la terrasse des quelques prestigieux cafés et restaurants, qui bordent la place principale.
Tous sont fastueusement vêtus de soieries chatoyantes et d'un étrange cuir à la finesse presque translucide. Les rivières scintillantes de bijoux des femmes se perdent dans les plis de leurs chairs distendues. La température est optimale et quelques oiseaux colorés viennent picorer les restes de repas, pourchassés par des enfants obèses, qui soufflent comme des phoques, en suant sous l'effort de leur brève course. Des visages mollement surpris se posent sur nous, avant de retomber dans une insolite apathie générale. Nous ne croisons aucun humanoïde et je remarque que les hologrammes publicitaires vantent les formes disgracieuses de femmes à la mobilité réduite par la graisse.
— Je ne crois pas que vous fassiez partie de leur canon de beauté, ricane Zon, en me toisant d'un regard cynique. C’est magnifique, n'est-ce pas ? ajoute-t-il, en balayant les alentours d'une main enthousiaste.
— Qu’est-ce que ça signifie ? Où sommes-nous ? Pourquoi ces gens sont-ils tous ...
— Aussi gras que des porcs ? Mais peut-être parce qu'ils SONT des porcs !
Il me fait signe de lever les yeux et je m’aperçois alors qu'une immense coupole de verre domine nos têtes. Ainsi, tout est factice. Cela me ferait presque penser à l’oasis morbide d'Alfred...
— Qui sont ces gens ? Où sont les humanoïdes ? Que...
— Du calme, ma belle. Il saisit mon bras d'une manière totalement dépassée et incongrue.
Curieusement, je ne ressens pas le besoin de me soustraire à son contact, trop absorbée
par l’incroyable spectacle qui s’offre à moi. Un éclair me traverse soudain l’esprit.
— Nous ne sommes plus en guerre ? dis-je, d'une voix blanche.
— Soyez patiente, je vais tout vous expliquer. Mais auparavant, je tiens à vous prodiguer une vision plus... complète de la situation actuelle. Il tape un code sur le clavier d'un nouvel ascenseur aux parois de verre, qui amorce aussitôt un mouvement docile.
Nous descendons lentement à travers le titanesque immeuble, croisant des dizaines de corridors au faste presque indécent, des centaines de boutiques clinquantes et des jardins à la luxuriance exagérée. Mais l’environnement se fait bientôt plus gris et plus sale.
Nous empruntons un deuxième ascenseur, qui semble s’enfoncer dans les entrailles de la Terre. La lumière se raréfie et une brusque secousse nous signale que nous sommes arrivés à destination.
— Mettez ça, m’indique Zon, en me tendant un impressionnant masque à oxygène et une paire de lunettes de protection. Bienvenue de l’autre côté du miroir, Alice, résonne sa voix, à travers le museau de métal. Il ajuste ses lunettes teintées et fait signe aux deux soldats qui nous escortent de nous attendre là. La porte s’ouvre enfin et un vent d'une désagréable violence me plaque contre les murs de l’ascenseur, tandis que des milliers de grains de sables et de déchets viennent s’écraser contre la paroi de mes lunettes. Zon m’indique la direction à suivre et nous atteignons rapidement l’orée d'une sorte de vieille usine désaffectée, creusée à même le flanc de la montagne. Je me retourne maladroitement et réalise que je ne peux même pas apercevoir le sommet de l’immeuble que nous venons de quitter. Il trône, tel un énorme champignon vénéneux au milieu d'une terre ravagée, narguant de sa silhouette massive les ruines désertées, qui devaient autrefois abriter des milliers de personnes. Il occulte tout l’horizon et jette une ombre malsaine aussi loin que ma vue puisse porter. Il me semble que nous sommes au coeur d'une ville, mais laquelle ? Une féroce rafale me déstabilise et je me cramponne au bras de Zon, qui me tire de son mieux vers l’intérieur de l'usine.
Mes yeux s’accoutument peu à peu à l'obscurité et j’aperçois devant nous une dizaine d'hommes, aussi bien armés que des commandos d'élite. Ils saluent Zon d'un geste guerrier et je frissonne en constatant les anomalies morphologiques de leurs visages, dont la plus frappante est sans doute leur nez, qui semble avoir presque entièrement disparu, probablement rongés par la morsure impitoyable du vent, chargé de radioactivité, comme nous le mentionne un compteur installé le long du mur de l’entrée. Il est vrai qu'ils ne portent pas de masques.
— Si nous ne nous attardons pas trop, nous ne risquons rien. Le taux est censé être encore très faible, par ici, m'indique Zon, en me poussant en avant. Bienvenue dans l’usine de conditionnement de la nourriture terrienne, faction huit. Et voici la matière première de tous les restaurants gastronomiques, que vous avez aperçus tout à l’heure. Il fait signe à l’un des gardiens d'ouvrir l’énorme porte de fonte qui se dresse devant nous.
J’écarquille les yeux, abasourdie d'épouvante et de dégout.

Je n'arrive pas à croire que la scène qui se joue devant moi est réelle.
Dans l'immense salle mal éclairée se tord une masse mouvante d'hommes, de femmes et même d'enfants, dans un état de délabrement inimaginable. Leurs corps, nus et décharnés, sont couverts d'ecchymoses et parfois de plaies suintantes. Les gardiens les poussent sans ménagement par petits groupes, vers ce qui parait être leur destination finale. Leurs pathétiques gémissements et leurs cris ressemblent à ceux d'animaux pris au piège. Ils semblent avoir perdu toute humanité et leurs yeux hagards ne reflètent rien, sinon une terreur sans nom, teintée de folie. Une épouvantable odeur de charogne me brûle la gorge malgré le masque et je remarque le cadavre d'une femme, qui gît au milieu de ce troupeau ignoble, son corps dans un état de décomposition déjà avancée. Ses congénères la piétinent et la bousculent, sans paraître se rendre compte de l’horreur de leur geste. Mon sang se glace en imaginant entendre le bruit mat d'une lame qui s'abat avec la régularité d'un métronome, quelque part au fond du bâtiment.
— Je vous ferais grâce de la visite complète de la chaine d'abattage... grince la voix métallique de Zon. Je recule, mortifiée, l’estomac retourné. Jamais je n'ai assisté à une telle infamie. Je trébuche en essayant de sortir, nauséeuse, le souffle court. Mon geôlier se contente d'un sourire amer et désabusé et me permet de prendre de l’avance. Il finit par me rejoindre et nous retrouvons l’ascenseur, véritable portail sur l’enfer.
La vue des soldats humanoïdes qui nous attendent ravive en moi une sourde rage, que Zon contrecarre en leur ordonnant de nous laisser seuls. Il pianote de nouveau une longue ligne de codes et l’appareil maléfique reprend son ascension. Nous retirons masques et lunettes que je jette rageusement au sol.
— Comment pouvez vous laisser perdurer une telle abomination ! comment pouvez-vous continuer à servir sous les ordres de ces monstres !
Il ne quitte pas son étrange sourire, empli d'une douloureuse amertume et s’adosse au mur, croisant les bras d'un mouvement élégant.
— Voulez-vous visiter la tannerie ?
— Immonde chacal ! dis-je, en me précipitant sur lui, folle de rage et à bout de nerfs.
Il esquive mon geste avec une rapidité et une agilité surprenante et parvient sans peine à
m’immobiliser contre la paroi glacée, d'autant que la douleur de ma blessure se ravive presque aussitôt. Je me sens de nouveau si impuissante. Sa poigne est aussi ferme et puissante que celle d'Herlock et je ne peux absolument rien faire pour me dégager.
— Comment pouvez-vous faire subir cela à votre propre peuple ? fais-je, dans un souffle hargneux. Il approche son visage tout près du mien et son expression se métamorphose soudain. Son regard traduit une telle sincérité et un tel désespoir, que j’en suis presque troublée.
— Qui vous dit que les humanoïdes ont quelque chose à voir avec tout cela ? souffle-t-il, en plongeant ses yeux d'ébène au fond des miens. Je reste confondue, luttant contre la vérité qu’il tente de me faire partager. Je ne veux même pas le concevoir. Je refuse de l’entendre. Il relâche son étreinte, tandis que nous arrivons dans ce qui semble être l'orée de ses appartements.
— Regardez notre bonne vieille terre, elle n'a absolument plus rien à offrir. Quel peuple, quelle civilisation, serait assez stupide pour désirer perdre son temps avec ce qui n'est plus qu'un énorme caillou, balayé par les ouragans et inondé de pluies radioactives ?
— Ce n'est pas vrai, c’est impossible... fais-je, d'une voix atone. Je plaque une main sur mes lèvres, hésitant entre la nausée et l'hystérie. Vous êtes en train de me dire que...
— Cela fait maintenant cinq ans que les humanoïdes ont abandonné notre chère planète aux bonnes grâces de ses légitimes habitants, déclare-t-il, en balayant les alentours, d'un geste hautain et méprisant. Et vous pouvez constater ce qu’ils en ont fait.
Je sens un noeud douloureux enserrer ma gorge. Un millier de sentiments contradictoires se bouscule dans mon cerveau, les images s’entrechoquent sans logique, je perds pied. Zon m’invite à m’asseoir et je m’exécute, trop bouleversée pour pouvoir réfléchir.
— Les tas de graisses que vous avez aperçus là haut, sont parmi les premiers à avoir offert leurs services aux envahisseurs. En échange, bien entendu, ils ont été extirpés des camps de vie et largement récompensés de leurs multiples délations. Ils ont pu emménager dans de splendides résidences, au sein de ces infrastructures, construites uniquement à leur intention. Les humanoïdes ont rapidement réalisé qu'il était possible d'acheter jusqu'à l’âme de ceux de notre race, grâce à ce concept pourtant bien abstrait qu’est l’argent. Ils décidèrent de s’allier nombre de personnages clés, afin d'éviter les pertes inutiles de leurs troupes en batailles sans fin. Et leur tactique fut redoutablement efficace...
Il me sert un verre de vin, que je saisis avec un peu trop d'empressement et avale d'une traite, sans le quitter des yeux. Il s’installe à califourchon sur une chaise qui me fait face, un verre à la main, et sourit. Pas l’un de ses sourires malveillants, mais au contraire, le sourire fatigué et mélancolique d'un clown triste.
— Ce que n'avaient pas prévu les humanoïdes, c’est que la vénération du grand dieu argent dépasse tout entendement, pour ceux de notre espèce. Les citadelles comme celle-ci ont commencé à s’envier les unes les autres, et une guerre interne s’est déclarée, ravageant tout sur son passage. Plus rien ne pouvait arrêter la folie de ces traitres trop puissants. Les premières têtes nucléaires ont été amorcées, et l’engrenage infernal s’est mis en marche. Qu’importait de détruire toute vie sur notre planète ? Les forteresses étant conçues comme de véritables bunkers hermétiques, pourquoi s'embarrasser de ce qui pouvait se passer à l'extérieur ?
Il boit une gorgée de vin, sans plus sembler se soucier de ma présence. Une immense consternation l’enveloppe. — Bien entendu, la radioactivité empêchant toute vie de prospérer, les ressources de notre monde se sont rapidement taries et le climat irrémédiablement dégradé.
Il devint impossible de sortir des tours. La cupidité des hauts notables se transforma peu à peu en paresse et la guerre cessa sans qu'il soit vraiment possible de savoir quand... les humanoïdes quittèrent notre planète peu de temps avant la fin de cette guerre fratricide, lorsqu'ils comprirent que nous étions en train de nous autodétruire. C’est à ce moment-là que je pris la décision de me rallier à leur peuple, afin de pouvoir continuer à travailler sur des projets ambitieux et profiter de leur immense savoir, qui dépasse tout ce que vous pouvez imaginer.
Il me ressert un verre, avant de reprendre. Les hauts dignitaires n'ont aucun intérêt à ce que la nouvelle de la libération s’ébruite, cela fragiliserait leurs positions. De plus, les places dans les forteresses sont fort limitées. C’est pourquoi, depuis ce jour, tout vaisseau étranger est systématiquement arraisonné, tout voyageur extérieur condamné et exécuté sans aucune véritable raison. Les malheureux, qui pensent rentrer enfin chez eux, sont accueillis par un peloton de soldats et finissent presque toujours dans l’une des usines, que vous avez visitées. Ainsi la terre vit en totale autarcie, coupée du reste de l’univers, bombardant les stations de communications de faux reportages sur une hypothétique guerre sanglante, suffisants pour décourager la plupart des humains exilés sur d'autres planètes de revenir un jour. De plus, il fallait bien trouver un moyen de renouveler les maigres ressources protéiques...
Il m’observe un instant, comme s'il attendait une quelconque réaction, mais je reste muette, sidérée par toute l’horreur et l’ironie de la situation.
— Les ministres véreux s’arrangent pour combler ce qui subsiste de leur peuple de tout le confort imaginable, de satisfaire les moindres besoins de ces porcs abêtis par la surconsommation de graisses et de programmes télévisuels débilitants. Ainsi, peu de risque de rébellion.
Il pose son menton sur ses bras croisés et soupire. Ses longs cheveux tombent le long de son épaule droite, tandis qu'il incline la tête. Sa beauté exotique tranche tant avec les monstrueux tas de graisses que je devine au dessus de nos têtes. Son regard se perd de nouveau dans les limbes de sa conscience...
— Et le berceau de l’humanité se noie dans la graisse et l’inaction, et l'être humain se dévore lui-même, revisitant la loi du Thallion, encensant le grand dieu de papier... souffle-t-il enfin.
— Mon dieu... dis-je, en me relevant . Une ineffable tristesse est tout ce que je suis capable de ressentir à présent.
— Pourquoi nous avoir amenés sur terre ? dis-je
— Parce que, voyez-vous, malgré tout cela, la terre reste le seul endroit qui possède encore un laboratoire scientifique doté du matériel adapté à l’étude des secrets de l’Arcadia. Cette merveille a été façonnée par des mains humaines...
Il semble exténué, comme si la haine et la colère qui le rongent puisaient en lui une trop grande énergie. Il tend une main vers mon médaillon d'argent avec un sourire triste.
— Je n'ai pas eu le coeur de vous en priver. Vous devez être quelqu'un de vraiment spécial, pour qu'il vous l'ait donné... murmure-t-il, en levant vers moi des yeux emplis d'une insondable mélancolie. Mais il se reprend aussitôt.
— Je vous laisse le loisir de découvrir mes appartements. Ce sera plus confortable que les cellules du niveau treize. Je pense que vous aurez l’intelligence de ne rien tenter qui pourrait nuire à vos amis.
— Que de délicates attentions, dis-je, d'un ton sarcastique
— Et bien, voyez-vous, même si je déteste les femmes qui se prennent pour des hommes, je vous trouve trop jolie pour moisir dans ces cachots, ironise-t-il, en s' éloignant.
Je souris. Il me semble soudain presque sympathique et je commence à comprendre ses motivations. Sachant ce qu’il sait, est-il encore possible de croire en la nature humaine ?
En constatant l’échec monumental de notre civilisation et de toutes les valeurs qui semblent être siennes : pouvait-il agir autrement ? Bon sang, mais au nom de quoi sont mortes tant d'âmes valeureuses ? Au nom de qui ai-je combattu aux confins de l’espace depuis plus de dix ans ? Au nom de ça ?! Toutes ces années perdues à tenter de protéger une planète vidée de toute essence vitale, peuplée de hideuses créatures dépourvues de toute morale, de tout scrupule, de toute humanité... Oh Kyle ! Il vaut mieux que tu sois mort, ainsi que tous nos compagnons...Vous ne serez pas contraints d'assister à la dégénérescence sans borne de ceux en qui nous croyions, engendrée par l’appât du gain et de la vie facile... Je vomis cette engeance de traitres cannibales et décérébrés ! Une violente bouffée de haine...
Je voudrais retourner dans ces jardins et faire éclater les têtes de ces faux-semblants d'humains. Je voudrais descendre, les uns après les autres, les fruits de leur immonde descendance, noyée de gras, je voudrais voir leur sang pollué repeindre les murs et le sol de la petite rue pavée. Je voudrais les voir me supplier de les épargner, tandis que je leur enfonce le canon de mon arme au fond de la gorge. Je voudrais les entendre se repentir, suant d'une peur nouvelle, avant que je leur fasse éclater la rate au milieu des boutiques de luxe. Je voudrais arracher leurs chairs de mes mains et la donner en pâture aux condamnés affamés...
Il faut que je recouvre un semblant de calme. Je me rends compte que je marche de long en large dans la pièce, que je balaie enfin du regard. Un magnifique piano à queue me renvoie un reflet irisé et je remarque un ouvrage magnifiquement relié, posé sur le siège de velours rouge. Des dizaines de vieux sabres et des katanas finement ouvragés ornent les murs, d'une sobriété tout asiatique. Le reste de la pièce est dépouillé de tout élément superflu, lui conférant une atmosphère fort apaisante, propice au recueillement et à la réflexion. Je ne peux m’empêcher de saisir le livre, qui semble avoir été posé là à dessein. Je l’ouvre précautionneusement et découvre entre les pages jaunies une vieille photographie : trois hommes d'une vingtaine d'années, vêtus des uniformes rutilants de l’armée de défense spatiale terrienne. Ils semblent fiers de poser ensemble et se tiennent par les épaules. Je reconnais le visage de Zon, mais aussi celui du Capitaine. Je frissonne. Ils semblent partager une sincère amitié. Que s’est-il donc passé ?

Je referme cérémonieusement l’ouvrage et caresse distraitement les touches d'ivoires. Un tel raffinement est chose rare chez un militaire aguerri. Une partition s’envole, lorsque la porte s’ouvre brusquement. Mozart tombe sur le sol carrelé de noir.
— Nous avons le code !
Je regarde Zon sans un mot, déchirée entre l’empathie et la déception. Pourquoi poursuivre cette mascarade ? Pourquoi ne pas se rallier à son ancien ami ? Les deux hommes partagent, j'en suis sûre maintenant, la même vision de l'univers et les mêmes principes. Il semble troublé par mon regard et répond à mon questionnement silencieux par un haussement d'épaules.
— Suivez-moi, nous allons enfin pouvoir inviter ce cher Herlock à se joindre à nous. Cela doit faire un moment qu'il vous cherche. Je vais lui faciliter la tâche.
Il ricane et me saisit par le bras. Je le suis sans discuter, jusqu'à une salle remplie de machines complexes et d'ordinateurs surpuissants. Les quelques malheureux rescapés de notre équipage sont déjà là, menottés et sous l’étroite surveillance d'un peloton humanoïde.
Zon me pousse doucement aux côtés de Key, qui me toise d'un regard froid. J’aperçois avec soulagement le jeune Ramis qui me sourit et le Docteur Villars qui me salue respectueusement.
Je comprends que seule une poignée de mes compagnons a survécu et le visage du petit garçon me traverse de nouveau l’esprit, me renvoyant à mon mensonge.
— Ah ! Voilà une bien belle réunion de famille ! lance notre ravisseur, en se dirigeant vers le tableau de bord de l’écran de communication spatiale.
— Tiens, on ne vous a pas passé de menottes, comme c’est étrange, chuchote Key, en observant mes poignets.
— Je sais ce que vous pensez, Key, et je le comprends, mais vous vous méprenez.
— Je l’espère, tout comme j' espère pouvoir abattre ce chien de mes propres mains.
— Je ne crois pas qu'il soit si mauvais.
— Bien sûr, grince-t-elle, en levant les yeux vers le gigantesque écran de communication . Je frémis en apercevant le visage d'Herlock qui vient d'apparaitre. Son regard accroche immédiatement le mien et une fugace expression de soulagement traverse ses traits. Puis il dévisage Zon et un long silence s’installe, durant lequel les deux anciens frères d'armes se jaugent avec une hostilité non dissimulée. Zon brise finalement la tension, en s’approchant de nous dans un mouvement un peu trop théâtral.
_ Regarde Herlock, voici tout ce qui reste de ta si belle équipe !
— Qu’est-ce que tu veux, Zon ?
— Mais... toi, mon si cher ami. C’est toi que je veux. Tu acceptes de te rendre et je libère ce qui reste de votre défunte rébellion
— je constate que tu as perdu tout honneur, en même temps que mon amitié, grince Herlock, avec un regard noir.
— Je me passe fort bien d'une amitié de si peu de valeur.
— Nous aurions pu régler ça entre nous, traitre. Tu n'avais pas besoin de te servir de mon équipage..
— Et j'aurais manqué l'occasion de rencontrer ta nouvelle et charmante... compagne... cela aurait été fort dommage, qu'en penses-tu ? ironise-t-il, en saisissant habilement mon bras, qu’il me retourne dans le dos, avec une rapidité et une adresse qui me surprennent une nouvelle fois.
Il se plaque derrière moi, en resserrant douloureusement son étreinte, son visage tout près du mien.

— Regarde-la bien, Herlock, regarde tout ce que tu aimes chez cette femme !
Je tente de me dégager, mais il est terriblement puissant et m’oblige à regarder l’écran, la lame acérée d'une dague appuyée contre ma gorge. Il reprend la parole, une lueur fiévreuse et enragée dans les yeux.
— Regarde-la une dernière fois, cette chatte sauvage, car bientôt elle n'existera plus que dans tes souvenirs tourmentés. Et lorsque sa dépouille sera vidée de toute palpitation de vie, lorsque la quintessence de ce qu’elle est sera à jamais perdu dans les limbes, alors ils pourront utiliser ce si joli corps comme une vulgaire coquille vide, afin d'y implanter leur fabuleuse technologie guerrière.
Je tente une nouvelle rébellion, mais il appuie la lame sur ma gorge, l’entaillant douloureusement. Je sens son souffle saccadé contre ma tempe. Il semble réellement se délecter de la situation. — Et plus jamais tu ne verras cette étincelle au fond de ses yeux, plus jamais !
Soudain, un escadron humanoïde fait irruption dans la pièce, encadrant un homme d'une quarantaine d'années.
— Nous avons découvert ce renégat dans la salle de l’ordinateur central de l’Arcadia, annonce
l’un des soldats. Zon me libère et s’approche du nouveau venu, pointant la lame acérée de son arme sous son menton.
— Comment es-tu entré dans l’entrepôt 612 ? Que faisais tu dans la salle de l’ordinateur ?
L’homme se retourne vers nous, puis lève les yeux vers l’écran et salue d'un geste militaire
l’image démesurée du capitaine, qui ne semble pas surpris et lui adresse un signe de tête entendu et respectueux.
— Je suis fidèle à mes idéaux, je vis en liberté sous mon drapeau ! déclare l'homme, en saisissant vivement la main armée de Zon. Il la dirige vers sa carotide et enfonce la lame jusqu'au manche, dans un geste brutal. Il s’effondre dans son sang, qui coule déjà à gros bouillons.
Je suis sidérée par un geste si chevaleresque. Qui est donc cet allié inconnu ? Que faisait-il à bord de l’Arcadia ? Zon se retourne vers l’écran, sa main couverte de sang et la fureur déforme ses traits.
— Herlock ! Combien encore de vies contre la tienne ?
— C’est bon, tu as ma capitulation, assène le capitaine à son ennemi et à son équipage stupéfait. Il plonge son regard dans le mien, avant de baisser les yeux et de couper la communication. Je reste figée devant le moniteur noir et vide, à nouveau si impuissante.
— Pourquoi faites-vous ça ? dis-je dans un souffle, à Zon. Il ne répond pas et se contente de hausser une nouvelle fois les épaules.
— Soyez heureuse, vous allez bientôt être réunis...
— Pas si mauvais ? grince Key, d'un ton méprisant à mon intention.
Une secousse brutale. Je glisse vers une destination inconnue. Je tente d’ouvrir les yeux et distingue au fond d’un épais brouillard, le visage de l’homme en noir. Il semble inquiet et je crois qu’il me dit quelque chose que je n’entends pas. Un nouvel impact. Des lumières vives me brûlent les yeux et défilent à toute vitesse au-dessus de moi. Un bruit de brancard, le grincement rapide des roues… où m’emmène-t-on ?
Le mouvement s’arrête. J’ai de plus en plus froid. Des odeurs d’éther… Des mains me soulèvent sans ménagement et la douleur me transperce le torse. Le sang emplit de nouveau ma bouche, je le sens s’écouler le long de mon cou. Je tente de respirer en vain, je suffoque, tout se brouille, je meurs…
Pourquoi est-ce que ça recommence ? Je ne veux plus avoir mal, je ne veux pas revenir ! De nouveau, cette lumière blafarde me rappelle que je vois. Ce froid acéré qui m’envahit me rappelle que je sens. Cette douleur qui me laboure les côtes et me déchiquette les poumons me rappelle que j’ai peur. Je comprends que je respire de l’oxygène à travers un masque et je baisse les yeux vers mon corps, comme pour m’assurer qu’il est toujours là. Des multitudes de tubes courent le long de mes bras et de lourds pansements enserrent mon buste. Seule mon extrême faiblesse m’empêche de crier, tant la douleur qui se réveille me terrifie…
— Vous avez eu beaucoup de chance. Vous avez vraiment frôlé la mort de très près, murmure quelqu’un, près de moi. Je tourne la tête avec précaution et réalise enfin que je ne suis pas seule. Le singulier collaborateur des humanoïdes est installé à mon chevet, depuis un long moment à en croire l’épais ouvrage qu’il referme, avant de le poser sur ses genoux. Il m’observe longuement, comme si j’étais un animal étrange, une espèce nouvelle…
Ses yeux sont si sombres qu’ils semblent dépourvus de pupilles, ce qui lui confère un regard étrangement fixe, accentué par le sang asiatique qui coule sans doute dans ses veines. Son visage racé et délicat ne souffre d’aucune imperfection et ses mains ne sont pas celles d’un combattant. Ses longs cheveux couleur d’ébène viennent se perdre dans le bas de son dos et sont savamment tressés le long de ses tempes. Il serait fort beau, si une lueur désabusée et mauvaise ne venait pervertir la finesse de ses traits.
Je tente un mouvement, mais une douleur insoutenable me cloue au lit. Je ne peux contenir un gémissement et sens une larme d’impuissance glisser jusque dans ma nuque.
— Où suis-je ? fais-je, dans un souffle,surprise par ma propre voix tant elle est ténue.
— Mais là où vous auriez toujours dû rester, ma chère : sur notre bonne vieille terre...murmure-t-il, avec un sourire méprisant. Mon Dieu ! dix ans que j’ai quitté ma planète natale, et me voilà, à moitié morte, à la merci de ce monstre… quelle ironie...
Le bruit caractéristique d’une porte automatique : un humanoïde, probablement haut gradé, entre et salue l’homme en noir.
— Alors, où en est-on ? demande l’être au visage grisâtre, avec une voix saturée qui me fait frémir. Je me rappelle soudain avoir entendu dire qu’en réalité, les humanoïdes communiquaient entre eux grâce aux ultrasons, à la manière des dauphins. Seule une puce de conversion, greffée à leurs uniformes, leur permettrait de discuter avec nous, ce qui expliquerait la sonorité désagréable de leur timbre. Qui a bien pu inventer pareille ineptie ? J’imagine l’humanoïde qui me toise en train de siffler, en secouant la tête, comme un dauphin des anciens parcs d’attractions. Ses yeux me paraissent soudain plus grands, plus écartés, je n’avais jamais remarqué ce détail auparavant. Encore un effet de toutes ces drogues qui me maintiennent en vie...
— Va-t-elle survivre ? demande le dauphin
— Oui, elle est résistante. Elle sera sur pieds d’ici quelques jours, je pense.
— Bien. Vous savez ce qu'il vous reste à faire. Faites-le vite. Je n’ai pas de temps à perdre ici.
— Bien général.
Le cétacé quitte la pièce, tandis que l’infâme traitre se retourne vers moi.Il pose une main sur la mienne et je réalise alors que mes poignets sont entravés.
— Simple précaution, fait-il, en découvrant mon expression, avant de reprendre d'un air songeur : c’est vrai, vous semblez si fragile... mais nous savons, vous et moi, de quoi vous êtes capable.
— Que voulez-vous donc que je fasse, je peux à peine respirer.
— Je vous ai vue à bord de l’Arcadia. J’ai constaté la fureur avec laquelle vous avez défendu votre vie et celle de vos amis, j’ai deviné cette folie meurtrière au fond de vos yeux.
Il penche son visage si près du mien, que je sens son souffle tiède contre ma joue. Je ne connais qu’une seule autre personne capable d’une telle rage de vaincre, me chuchote-t-il à l’oreille, tandis que je tente pathétiquement de m’écarter. Herlock.
J'entreprends de libérer mes poignets en vain et ne tarde pas à comprendre que toute force et toute énergie ont abandonné mon corps meurtri.
— Que voulez-vous de moi ? Pourquoi ne pas m’avoir tuée ? dis-je, dans un gémissement
— Vous tuer ? Vous n’y pensez pas !
— Mais vous avez gagné, que désirez-vous de plus ?
— Je le veux, lui, grince-t-il, avec un sourire malsain. Je veux sa vie.
Il se redresse et semble pris d’une démence obsessionnelle. Il traverse à deux reprises la pièce sans me quitter du regard, puis s’assied brusquement sur le rebord du lit. Il caresse ma joue avec un rictus sinistre.
— Et vous allez m’aider...
J’écarquille les yeux, priant pour ne pas comprendre où il veut en venir. Il penche la tête sur le côté, sans cesser de sourire.
— Il ne viendra pas, dis-je, dans un sifflement.
— Il viendra. Faites-moi confiance, je sais être extrêmement persuasif.
À ces mots, je tente une nouvelle fois de me dégager, mais il est des moments où la volonté la plus farouche ne peut dominer un corps trop affaibli. Il me semble que les bandages sur ma poitrine se mettent à suinter un sang noirâtre. Je suis si fatiguée…
Les jours passent ensuite, sans que j’en garde un souvenir très clair. Des piqures, des tubes, des pansements, de fortes odeurs de produits chimiques… et tant de souffrance ! Je reprends peu à peu quelques forces et mes facultés de raisonnement. L’étrange monsieur Zon me rend visite chaque jour, s’amusant à me lire des passages entiers de livres interdits. J’avoue que sa voix, qui m’entraîne le long des chemins magiques de la littérature, me réconforte. Sa présence assidue finit par m’être agréable et je me surprends en train d’attendre nos entrevues. Il a laissé de côté son discours provocant et dédaigneux, pour des propos beaucoup plus nuancés, parfois teintés d’une mystérieuse douleur mélancolique…
— Il est temps que vous sortiez d’ici, m’annonce-t-il finalement, en posant sur le lit un tas de vêtements civils. Je reviens vous chercher dans une heure. Nous allons dîner.
Je m’habille en hâte, trop heureuse de me débarrasser de l’encombrante tunique hospitalière, à l’odeur d’éther et de sang. Je me glisse avec précaution dans les vêtements un peu trop luxueux mis à ma disposition. J'aurai préféré que mon geôlier privilégie le fonctionnel à de quelconques fioritures et n'apprécie guère la sensation étriquée, que me procurent ces vêtements de femme.
J’enfile malgré tout la robe noire dont la coupe n'est guère en adéquation avec ce que je suis et tente de bouger un peu, afin de jauger de mes capacités. Je me rends vite compte que la blessure de mon torse est encore douloureuse, mais dans l’ensemble, j’ai retrouvé une bonne partie de mes forces. Cela me soulage.
Deux soldats humanoïdes viennent bientôt m’escorter vers le lieu de rendez-vous. Il s’agit en fait d’un superbe restaurant, comme je n’en ai jamais vu ailleurs que sur de vieilles photographies de l’avant-guerre. Des lustres somptueux éclairent la salle, admirablement décorée. D’énormes carpes multicolores s’ébattent dans un bassin à l’eau limpide, qui coure le long du mur de droite, et un immense comptoir d’acajou me renvoie d’élégants reflets, sur ma gauche. J’aperçois enfin monsieur Zon,au fond de la salle, me fais signe de le rejoindre. Je m’exécute, toujours flanquée des deux chiens de garde en uniforme.
— Bonsoir, commandant, dit-il, en m’invitant cérémonieusement à m’asseoir.
Pourquoi cette mise en scène ? Nous savons tous les deux que je suis sa captive. Que pense-t-il obtenir de cette manière ?

Un long silence se dresse entre nous, tandis que des mets raffinés aux parfums subtils sont installés sur la table.
— Vous ne mangez pas ?
— Cessez donc cette mascarade. Que me voulez-vous ? Je ne collaborerai jamais, ni avec eux, ni avec vous, fais-je, en le toisant d'un regard noir. Il recule afin de mieux s’adosser à la chaise et esquisse un sourire dédaigneux. Il avale une gorgée de vin, les yeux emplis de provocation moqueuse.
— Que pensez vous pouvoir m’apporter, que je ne possède déjà. Il semble que vous oubliez avec quelle facilité j’ai pris possession de ce soi-disant invulnérable vaisseau...
— Comment avez-vous fait pour brouiller le radar ? C’est un des plus puissants existants.
— Je n’ai pas brouillé votre radar. J’ai trouvé le moyen de faire passer mon vaisseau dans… disons, pour simplifier… une dimension parallèle. Eh oui, la technologie humanoïde est tellement plus avancée que la nôtre. Les possibilités sont tellement étendues, presque illimitées ! Malheureusement, cette opération ne dure que quelques minutes et demande une énergie phénoménale. Mais c'était suffisant pour faire disparaître le bâtiment…
— Et le faire réapparaître aux portes de l’Arcadia, dis-je dans un souffle.
— Tout à fait, c’est exactement ce qui s’est passé.
— Mais, comment avez-vous eu les coordonnées de notre position ? Il sourit d’un air blasé et conquérant, décide de servir le vin.
— J’ai mis une balise sur l'appareil de combat de ce cher Herlock. Je n’en croyais pas mes yeux, quand je l’ai vu débarquer sur le Dark Oak. J'ai été averti de votre intrusion par la patrouille de surveillance. Je ne pouvais pas manquer une telle opportunité. Que voulez-vous, le destin à décidé que je croise sa route et la vôtre ce jour-là.
— Vous êtes un charognard !
— Peut-être, mais je suis un charognard génial ! Sinon vous ne seriez pas ici en train de discuter de tout cela avec moi.
— Traître, conspirateur et collabo… vous me répugnez !
Il avale une gorgée de vin et plonge ses yeux sombres au fond des miens.
— Je vous trouve bien radicale dans vos positions. Si j’étais vous, je me poserais plutôt des questions quant à la vraie nature de votre cher capitaine. Il a tout d’un rat quittant le navire, ne pensez-vous pas ? Abandonner ainsi tout son équipage pour sauver sa peau...
Je n’ai même pas envie de m'efforcer de répondre. Le silence s’abat de nouveau, tandis qu’il me semble qu’il tente de lire dans mes pensées.
— Bah, c’est un mode de fonctionnement récurrent chez lui, ironise-t-il, avec un affreux rictus.
Je pose bruyamment le verre que je tiens à la main et le foudroie du regard.
— Je sais ce que vous êtes en train d’essayer de faire. Laisser tomber, ça ne marche pas. Le capitaine dispose de mon entière confiance et de mon allégeance la plus totale. Il s’adosse de nouveau à sa chaise, visiblement fort amusé de la situation, et ricane doucement.
— Très touchant !

Il se lève et me tend une main amicale.
— Nous n’allons pas tarder à découvrir le décryptage du code autorisant l'accès au transmetteur de l’Arcadia. Cela nous permettra de prendre enfin contact avec la navette de secours de notre bon vieux capitaine. Nous allons pouvoir le convier à se joindre à nous. Mais pour l’heure, je tiens à vous montrer quelque chose.
Je me lève et il exécute un geste obsolète, afin de m’inviter à le précéder. J’obtempère, en jetant un regard mauvais aux deux soldats qui nous emboîtent le pas.
Un choc d’une violence inouïe me jette soudain à terre. Je ferme vivement la porte et reprends ma course effrénée. Il faut que je rejoigne la passerelle à tout prix ! Le déchaînement des lasers aux éclats synthétiques, mêlés aux fracas des tôles, résonnent comme autant de menaces inexorables. Les salves de défenses éclatent derrière moi et mes amis s’effondrent de toutes parts, tandis qu’une vague de hurlements de douleur, mêlée de rage frénétique, s’élève. Le sang éclabousse les murs, c’est un véritable massacre !
Mon épaule vient douloureusement heurter les pieds de la bibliothèque, tandis que je tente déjà de m’agripper à ses étagères, louant le ciel que les ouvrages soient solidement maintenus par de fines barres de sécurité. Un abominable crissement de tôle froissée me déchire les tympans, tandis que le cri strident de l’alarme générale se répand à travers les myriades de couloirs du vaisseau. Je tente de me relever, mais une nouvelle secousse m’envoie contre le mur opposé, où je m’écrase brutalement, le souffle coupé.
Encore étourdie par la collision, je rampe sur le sol instable de l’Arcadia jusqu’à atteindre mes armes, déposées au hasard quelques heures plus tôt. Je longe le mur, dans un équilibre précaire et parvient à atteindre la porte de la chambre. Je frappe le loquet de déverrouillage de mon épaule endolorie, afin de me plaquer immédiatement contre le mur extérieur.
Je reste figée de stupéfaction devant le spectacle qui s’offre à moi. Le bâtiment est envahi d’une vie grouillante, identique à celle d’une fourmilière malmenée. Une clameur frénétique résonne dans les couloirs, où règne une panique aveugle. J’esquive plusieurs de mes compagnons d’armes qui semblent avoir perdu tout discernement.
Certains ne sont pas armés, ou à peine vêtus : l’effet de surprise a eu raison de leur efficacité et de leur sang froid. J’hésite un instant, indécise, lorsque j'aperçois des dizaines de cyborgs, escortés de soldats humanoïdes, se déversant dans les couloirs telle une traînée de lave brûlante... Mon sang se glace lorsque je comprends que leur nombre et leur puissance de feu sont inhabituellement efficaces. Ils avancent à une vitesse impressionnante, ravageant tout sur leur passage... Comment est-ce possible ? Comment se fait-il que nos radars n’aient pas détecté un aussi gigantesque vaisseau de guerre ? Comment ont-ils pu franchir les défenses de l’Arcadia ? C’est incompréhensible !
Je me fais soudain happer par la cohue paniquée de mes compagnons, tentant de viser de mon mieux les cyborgs se rapprochant trop vite. Je pousse sur le côté le petit garçon de Katoga-Hiatt, qui se précipite vers moi, et transperce ses deux poursuivants d’un trait de lumière précis et radical.

Il hurle de terreur, écarquillant de grands yeux éperdus. J’attrape sa main et déverrouille une porte au hasard, avant de le pousser sans ménagement à l’intérieur
— Tu ne bouges pas de là ! dis-je dans un cri, afin de couvrir le tumulte environnant.
— Non ! me supplie-t-il, en tendant ses petits bras vers moi.
— Tu ne bouges pas de là, je te dis ! C’est ta seule chance ! Je reviendrai te chercher, c’est promis !
J’aperçois enfin, à quelques mètres, l’entrée de la salle de contrôle. J’échappe de justesse à un trait de lumière meurtrière et me jette au sol, en faisant feu de plus belle, pour finalement me retrouver au bas de la barre de l’Arcadia, où la bataille fait rage. Le gros des troupes ennemies s’est déjà concentré sur la clef de voûte du bâtiment et j’imagine sans peine qu’un détachement s’est déjà chargé de l’ordinateur principal. En surplomb de la salle, j’aperçois Herlock, croisant le fer avec ses trop nombreux adversaires.Il se tient dos à dos avec Alfred, qui se débat de son mieux, suant à grosses gouttes. Les coups adroits et puissants du Capitaine tiennent encore les humanoïdes en respect, mais pour combien de temps ?
Key est acculée contre le tableau de bord de son poste et elle semble à bout de force. L’homme en noir, que j’ai déjà aperçu, l’oblige à s’agenouiller sous la violence et l’adresse extraordinaire de ses armes blanches. La barbarie et la démesure de ce conflit me dépassent, tant nos ennemis semblent invincibles et nombreux, et c’est avec l’énergie du désespoir que j’assène des coups de pieds à tous ceux qui tentent de m’approcher. Je suis contrainte de tirer à bout portant sur deux humanoïdes, dont le sang vient éclabousser mon visage. C’est impossible ! Nous sommes perdus !…
Je n'aperçois pas le colonel au teint grisâtre qui pointe son arme dans ma direction, mais Herlock l’a vu. Il crie quelque chose et bondit vers moi avec la rapidité d’un félin. Il m’entraine dans sa chute, tandis que le laser frôle mon oreille de quelques millimètres. J’abats aussitôt celui qui a si lâchement tenté de me tirer dans le dos, et croise involontairement le regard de l’homme en noir.
Un étrange sourire grimaçant éclaire son visage, comme s’il se délectait de ce qu’il vient de découvrir. Il pose ses yeux sur le Capitaine, puis me regarde de nouveau avec un ricanement malsain.
Une violente explosion éclate soudain, suivit d’une épaisse fumée noirâtre. Alfred nous rejoint en hurlant, la petite Stellie agrippée à son cou.
— Par ici ! Il y a une issue ! Suivez moi, nous allons rejoindre les navettes de sauvetage !
La fumée me brûle les yeux et la petite fille tousse et pleure d’effroi…
— Non, réplique fermement Herlock, à ma plus grande stupéfaction.
— Mais nous devons quitter le vaisseau ! Nous n’avons aucune chance de nous en sortir en restant ici, ils ont déjà pris le contrôle de l’ordinateur central ! glapit Alfred, en déposant l’enfant qui se précipite dans l’ouverture qu’il lui désigne.
— Jamais, nous répond sombrement le capitaine, tandis que la fumée se dissipe dangereusement. Il se redresse et se dirige vers l’homme en noir, lorsqu’Alfred lui assène un violent coup de crosse à la base du crâne.
— Désolé, mais tu ne me laisses pas le choix, souffle-t-il, en traînant à grand-peine le corps inerte de son ami. Les lasers fusent de nouveau et l’un d’eux frappe le petit homme, qui serre les dents en me regardant. Je veux crier, mais n’en ai guère le temps. Deux autres éclairs fulgurants me traversent le bras et la poitrine. Une douleur aigüe... Je pense à ce petit garçon qui m’attend, certain que je vais respecter ma parole… Puis il me semble que des flots de sang envahissent ma gorge, puis ma bouche et mes yeux. Je suffoque dans l’océan de mon propre sang…



