Quelques explications

Avant que vous entamiez la lecture de mon roman je tiens à vous expliquer en quelques mots ma démarche.

S'il est devenu impossible aujourd'hui de faire partie de notre société qu'en acceptant de faire des dizaines, voir des centaines de concessions plus ou moins grave, afin de pouvoir « survivre »,

Il reste malgré tout un coin perdu au tréfond de mon esprit où se côtoient des valeurs totalement surannées de nos jours.

Il existe au fond de moi un vaste univers peuplé d'hommes et de femmes libres et incapables de sentiments étriqués par un conditionnement médiatique de masse, qui s'est appliqué à reléguer aux oubliettes les vrais aspirations et les vrais besoin de la nature humaine.

Quelque part dans mes rêveries et mes fantasmes existent encore les mots honneur, parole, vérité, liberté, amour, idéal, grandeur...

C'est-ce monde là, ainsi que les coups de gueules que m'inspire le vrai monde que j'ai décidé de mettre en ligne.

Le roman qui m'a été au départ inspiré par l'univers de Matsumoto n'est guère fidèle à celui-ci, je préfère être claire sur ce point.

Il s'agit d'une digression autour de son oeuvre.

J'ai voulu donner une dimension réaliste et plus adulte à l'univers d'Herlock, ce qui demande au lecteur accoutumé à ce monde une certaine ouverture d'esprit pour accepter que les codes habituels ne soient pas respectés.

J'ai tenté une approche aprofondie des sensations et des sentiments des personnages au travers du filtre de ma propre perception des choses

Je sais que le concept ne plaira pas forcément à tous les fans et je m'en excuse par avance.

Ne cherchez pas de chronologie ni de cohérence par rapport à l'oeuvre originale. J'ai voulu laisser divaguer ma plume au grés de mes envies sans me sentir bridée par l'oeuvre existante. Ce roman n'est pas une fan-fiction, je ne le considère pas comme tel.

Je vous souhaite une bonne lecture et n'hésitez pas à laisser votre avis, positif ou négatif...



Bande annonce


Un petit plus! Voici une selection de morceaux de Virgin Black, un groupe qui m'a beaucoup inspiré lors de l'écriture de ce roman.

 

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Le roman intitulé "Le Kid de l'espace" n'est pas la suite directe de mon roman.

Il s'agit d'une histoire parallèle qui se situe quelques temps après la fin de mon 1er tome.

* Le style d'écriture est volontairement différent, car les évènements sont perçus d'un autre point de vue. Les dessins sont également inhabituels, mais collent mieux à l'ambiance de cette histoire à mon sens.



Mercredi 18 avril 2007

La coupe de champagne a littéralement explosé entre mes doigts.  Un tireur dissimulé dans la loge de cette discothèque minable n’aurait pu accomplir un tel miracle. Même avec une excellente lunette c’est impossible, il aurait été contraint de faire sauter la généreuse poitrine de la jeune femme blonde assise à ma gauche.
Le volume plus qu’insupportable de la musique qui fait vibrer les murs m’empêche de me concentrer.
Piotr a bien choisi le lieu du rendez-vous. C’est la dernière fois que je fais confiance à un indic.
— « Alors, le kid, tu fais moins le malin… »
— « Que veux-tu que je fasse, Piotr, que je te descende devant tous ces gens ? »
— « Il me semble qu’avec la dose d’acide que vient de boire ton implant, il te sera difficile de dégainer aussi prestement que d’habitude, d’autant que mon tireur est prêt à t’abattre. » me lance-t-il, avec condescendance .
En effet, mon bras commence à s’éparpiller dans une fumée épaisse et nauséabonde. Je comprends que cet immonde salopard l’a fait griller. Comment est-t-il parvenu à échanger le millésime hors de prix par de l'acide ?

Je tente de poser ce qui reste de la coupe sur la table, mais mon cerveau ne commande plus la mécanique complexe et sans faille en d’autres circonstances, de mon bras gauche.  Il faut que je détourne son attention, le temps de trouver une échappatoire.
— « Combien te propose-t-il pour me faire disparaître ? » fais-je
— « Il ne s’agit pas d’argent, c’est d’abord une question d’honneur. »
— « Si tu avais voulu l’emporter à la loyale, il t’aurait fallu me provoquer en duel »
— « Taratata ! Pas sur une planète de l’union terrestre. Ici, je n’ai encore rien fait de condamnable. Cela ne va malheureusement pas durer, car il va falloir qu’on en finisse » grince-t-il en sortant une arme de son blazer scintillant de reflets parme à vomir .
J‘en suis certain maintenant. Il n'y a aucun tireur,
Il est persuadé de ma crédulité, mais je sais qu'il bluffe.Il me faut agir très vite.
Il pointe le canon de son arme dans ma direction.
Personne ne se rendra compte de rien, car la musique est trop puissante, et les gens trop saouls.
Quelle soirée, mes aïeux ! Quand je pense que je voulais juste bavarder un peu…
En un éclair, je saisis de ma main valide le pied de la coupe restée piteusement accrochée à l’implant et lui envoie dans l’œil.
Piotr tombe à la renverse, mais un réflexe l’entraîne à tirer un coup de feu. La surprise ou la douleur, je m’en moque un peu. Je me jette sur le côté, renverse la table d’un coup de pied et dégaine mon Whatsup 380.
Mon bras gauche pend tel un animal mort suspendu à mon épaule.
Les cris de Piotr résonnent, malgré le mur sonore du dernier titre à la mode qui encombre les lieux.
Je me relève, l’arme au poing, la haine au fond des yeux. Piotr est à terre, il a lâché son arme et j‘observe ses contorsions pathétiques.
Je rengaine mon cosmogun et l’attrape par le col de son immonde veste disco.
— « Qui ? Combien ? Comment ? Pourquoi ? »
— « Ravelyn ! C’est Ravelyn ! 10 000 crédits ! Il sait que l’union terrestre le cherche ! » gargouille-t-il.
— « Qui lui a dit que je m’occupe de son dossier ? »
— « Je ne sais pas ! »
Il me semble que chaque info que je lui soutire l’enfonce un peu plus dans la tombe. Il est vrai qu’il perd beaucoup de sang.  Nous baignons tous deux dans une mare noirâtre et poisseuse, qui ne cesse de s’agrandir tandis que je le questionne.
Je lève les yeux et réalise que tous les regards convergent dans notre direction. Un attroupement s’est formé et les curieux nous dévisagent.
Voilà que je n’entends plus la musique.
Les règlements de compte, tout le monde y est accoutumé ici. Terminé ce bon vieux temps où les gens partaient en hurlant et courant dans tous les sens, me laissant régler mes affaires tranquillement… 
Il faut en finir avant qu’un videur vienne s’en mêler et trouble le peu de concentration que je conserve encore.
— « Comment tu as su ? » gémit Piotr.
— « Si tu avais eu un tireur, un simple geste de ta main aurait suffit pour me faire tomber ce soir, inutile donc pour toi de sortir ton arme. »
— « Tu as tenté le diable… »
— « Le diable ne me fait pas peur. » dis-je, en relevant mon arme pour la pointer sur son front .
— « Il est temps d’en finir. »
— « Je t’en supplie, tu n’auras aucun argent contre ma tête ! » crache-t-il dans un beuglement désespéré tandis que je déverrouille la sécurité de mon arme .

— « Je vais rendre le monde meilleur. » dis-je dans un souffle, avant de tirer .



Je peux voir sa cervelle s’éparpiller sur le dance-floor de la discothèque minable où il a bu son dernier verre. La foule murmure son aversion générale tout en contemplant le spectacle dans un voyeurisme consensuel, qui caractérise le quotidien des amoirians.  
Un gros homme chauve à la carrure dissuasive s’approche de moi et me demande des comptes. Je sors ma plaque de ma main valide. Il esquisse un sourire et me fait signe de le suivre, ouvrant un chemin au coeur de l’assemblée de bovins, qui nous observent sans avoir l’air de bien comprendre.
Il m’invite à sortir et me souhaite une bonne soirée.
Bonne soirée… rendre le monde meilleur… au nom de qui, de quoi ?
Je déambule dans les rues sombres d’Amoiria, m’identifiant au fantôme d’Hamlet, et les paroles de Villars me reviennent en mémoire :
« un Homme sans buts, c’est un arbre sans racines, quelque soit l’endroit où on le plante, ses branches restent sans feuilles et son nom méconnu… »
Il est fort pour sortir des dictons à la noix. Mais il y a souvent du vrai dans ce qu’il dit, et tant que j’agirais en me basant sur d’éventuels « Peut-être », tant que je voguerai au hasard sans aucune conviction, je ne serai pas moi-même. Je ne serai pas Ramis.
L’ai-je d’ailleurs été un jour ? N’ai-je été que le disciple du capitaine ou puis je imaginer qu'il m'ait considéré un jour comme un ami ? Ai-je vraiment eu ma place au sein de son équipage ? Ai-je vraiment une raison d'être dans cet univers pourri ?Je ne pourrai sans doute jamais répondre à ces questions. 
Quoi qu'il en soit, j’en ai assez de toutes ces batailles qui ne mènent à rien.
Quand je vais sur Terre aujourd’hui, c’est pour poser mes primes sur le compte de mon gros tas de banquier, puant l’embonpoint et l’étroitesse d’esprit.

- « Vous devriez épargner… » me répète-t-il à chaque fois.
Il ne comprend rien. Moi, ce que je veux, c’est tout claquer, aux quatre coins de l’univers, parce qu’on ne vit qu’une fois, et que dans mon boulot la vie est trop courte pour profiter de ses rentes.
Quand on est chasseur de prime, on vit peu, mais bien.
De toute façon, les grands idéaux que je défendais à bord de l’Arcadia sont si loin aujourd'hui. Je n'existe plus maintenant que pour 
traquer et exécuter mes proies, c’est tout ce que je sais faire. Et quoi qu'il en soit, c’est le seul boulot qui me permet de financer les recherches de Villars. Je lui dois bien ça. Cela me rappelle qu'il va falloir changer mon bras.

 
Il commence à pleuvoir. Je cache l’implant sous ma veste. Je pense que l’acide a dû altérer son étanchéité. Je traverse la rue. Plus personne dehors.  Ils sont tous en train de s'abandonner à leurs loisirs insipides et vains.



Amoiria est la ville de la plus parfaite perdition. Les gens sont tous jeunes et beaux. L'âge et la faiblesse n'ont pas leur place ici. La loi implacable du paraître l'emporte sur tout le reste et les amoirians passent tout leur temps à dépenser du fric en jeux sans intérêt et distractions idiotes. Je ne veux même pas savoir comment ils le gagnent.
Une soudaine envie d’aller boire un verre. Je ne suis pas très loin du « Tequila Sunlight ». Je fouille dans ma poche, mais mon comodule est foutu. Impossible de joindre qui que ce soit. Je croise une cabine, introduis ma carte et compose le numéro de mon plus vieil ami.
— « Alors le kid, il faut te raccommoder cette fois encore ? » demande Villars sans aucune hésitation.
— « Hey, doc ! Vous saviez que c’était… »
— « Il n’y a que le kid pour appeler à une heure pareille. » me coupe-t-il .
— « Vous venez prendre un verre avec moi, doc ? »
— « Pas de problèmes techniques, cette fois-ci ? »
— « Ça peut attendre. Retrouvez-moi au Tequila Sunlight dans dix minutes. Les armes sont interdites là-bas. Je serai… »
— « Au fond du bar, loin des fenêtres, etc., etc. »
Il raccroche sèchement. Je repose le combiné et récupère ma carte. La pluie tombe de plus belle. Avec un peu d’alcool, cette nuit m’aidera-t-elle une fois de plus à laver mes péchés ?

Lundi 16 avril 2007
Je viens de rentrer de la convention, épuisée mais heureuse d'avoir fait la connaissance d'un tas de gens fort intéressants et sympathiques.
Me voici de retour dans ma campagne après avoir pris un formidable bain de foule durant trois jours dans la Capitale.
Bien loin du goût amer laissé par le triste festival de Romans, cet évènement a tenu toutes ses promesses et l'ambiance festive et bon enfant a été de mise.
Des concours de cosplay, des joueurs de jeux de rôles, des concerts, des démonstrations d'arts martiaux, des jeux de plateaux, des fanzines orientés manga bien entendu, mais également de petits éditeurs intéressés par le fantastique et la science fiction ( vous imaginez bien que cela m'a comblée ).
L'effervescence permanente de cette manifestation a été un régal pour les yeux et les oreilles.

Pour le côté plus sérieux, j'ai pu cette fois-ci nouer des contacts enrichissants avec quelques éditeurs et quelqu'un serait peut-être intéressé par la diffusion de certaines de mes illustrations.
Il me faut maintenant contacter tout ce petit monde afin de leur transmettre mes écrits et mes dessins.
Voila donc un évènement fort agréable et en même temps utile. Que demander de plus ?
Je tiens à remercier tout particulièrement les membres du webring Tokinowa
( en lien à gauche de l'écran dans "mes amis" pour les curieux ) pour leur accueil et leur gentillesse.
Maintenant, place à quelques photos. : )


Voici les autres affiches participant au concours organisé par Mélusine, que je n'ai certes pas gagné, mais il faut dire qu'il y a de très belles oeuvres.


Une démonstration de self-défense très instructive, des gestes simples et efficaces qui peuvent être bien utiles en cas d'agression...


Un superbe cosplay des "happy tree friend". ( Un dessin animé, déconseillé aux âmes sensibles )


Tout le monde aura reconnu Batman.


Elektra ( personnage de Comics américain )


Un tirage de tarot plutôt optimiste fait avec les cartes créées par un membre du Tokinowa.


Quand je vous disait que tout cela était bon enfant ! Voici je crois...Sailor Moon
( personnage de dessin animé japonais) revisitée.
Un grand moment de franche rigolade...


par Linka publié dans : Divers
Vendredi 30 mars 2007
Tout d'abord, je voulais vous faire partager deux citations qui correspondent à mon sens à la démarche d'écriture qui selon mes proches me caractérise :

La première vient d'un livre de Jérôme Prieur que quelq' un m'a récemment envoyé à l'occasion de mon anniversaire :

"Est-ce un hasard si le roman noir invente un art de projection? Les doubles qui, d'une manière ou d'une autre, se profilent derrière chacun des héros révèlent, devant nos yeux, cette découverte. Ils se matérialisent, sous une forme concrète, physique, l'exploration des grands fonds de l'âme, les abîmes de l'identité: les dessous psychique de l'être, dirait Artaud."

Je ne me souviens plus où j'ai lu la seconde, mais j'ai trouvé que cela correspondait assez bien avec ce que j'essaie de faire transparaître dans mes écrits, en tout cas, j'aime à le penser...

"Un livre, pour mériter d'être écrit, doit susciter des désastres, engendrer des perditions, des anéantissements, des trahisons de l'ordre social, il doit prodiguer le feu d'un incendie esthétique."
Maurice G. Dantec


Après ce petit aparté littéraire, je vous explique mon projet :


Motivée par l'enthousiasme de nombreux lecteurs, j'ai décidé de tenter de proposer ce premier tomes à des éditeurs.
Mais la démarche sera assez longue et ne satisfait pas pleinement mes aspirations (si tant est qu'elle amène quoi que ce soit).
C'est pourquoi, en attendant, je voudrais faire un premier tirage, totalement différent de l'édition classique.

  En fait je désire faire imprimer une dizaines ou une vingtaine d'exemplaires avec une couverture quadri cartonnée format A4 ou un peu plus petit, mais pas format poche.
Des illustrations, également en quadri viendront s'insérer au fil des pages, le tout sur un papier de très bonne qualité.

Le but est en fait d'avoir entre les mains un "bel objet", que l'on a plaisir à rajouter à sa bibliothèque. (sans doute mon côté vieux jeu...)
Il s'agira en quelque sorte d' un "collector".

Il sera bien entendu signé.
Ce livre coûterais environ 25 ou 30 euros l' exemplaire, afin que je puisse rentrer dans mes frais. C'est un tarif "à la louche" que je vous donne. Il se peut que ce soit moins cher, cela dépendra de l'imprimeur...
Petit plus: les premiers chapitres ont été retravaillés et étoffés par rapport à la version du blog et certains dessins sont des inédits.

C'est là que vous intervenez:



Je voudrais savoir si certains d'entre vous seraient intéressés par l'acquisition d'un tel livre malgré le prix un peu élevé.
Ce serait sympa de me le dire en commentaire assez rapidement, que je sache si ça vaut le coup que je me lance.
Je compte sur vous hein, ne soyez pas timide, j'ai vraiment besoin de savoir ce que vous pensez de ce projet.
Je vous montrerais une image de la couverture prévue dès qu'elle sera terminée, afin d'avoir vos avis et impressions.

 
 Pour finir :

 je serais au festival Game à Paris le samedi 14 et dimanche 15 avril

sur le stand du webring Matsumoto, pour ceux qui voudraient me rencontrer.
J'amène avec moi quelques tirages photos couleurs de certains de mes dessins.
Ce serais vraiment un plaisir pour moi de rencontrer mes lecteurs.

Voici pour le plaisir, l'affiche que j'ai fais (un peu au dernier moment je l'avoue) afin de participer au concours d'affiche alternative organisé par le fanzine "Méluzine".



Vendredi 23 mars 2007

La porte s’ouvre sur la vaste salle de contrôle déserte, inondée par la lumière spectrale des galaxies que nous traversons, la plupart du temps sans même nous en apercevoir.
Je reste un instant subjuguée par la beauté glacée et vertigineuse de l’espace, qui s’étire à l’infini à travers les hublots démesurés s'étalant le long des parois de métal, tout autour de moi.
Les dizaines d’écrans de contrôle, qui ronronnent paisiblement, me renvoient un scintillement fantomatique et j’observe la danse saccadée des milliers de petits voyants lumineux qui envahissent le tableau de bord. Je distingue dans la pénombre, la silhouette immobile du capitaine, qui quitte la barre et descend les quelques marches qui nous séparent, afin de me rejoindre. L'irrégularité de sa démarche témoigne encore de ce qu'il vient de traverser. De sombres ecchymoses se dessinent sous sa mâchoire, et semblent s’étendre le long de sa nuque. Son corps le trahit, mais comme à l’accoutumée, il ne laisse rien paraître.
Je ne sais quelle improbable justification donner à l’acte irréparable que j’ai commis quelques heures auparavant. Je ne peux que le contempler en silence. Je tente de chasser en vain la désagréable sensation de culpabilité qui ronge mes nerfs et acquiert une ampleur incontrôlable.
Il faut que je cesse de me mentir. Mon arrivée sur ce bâtiment a amorcé un engrenage infernal qu’il me faut interrompre. Je sens confusément au fond de moi que je ne suis pas étrangère aux risques inconsidérés qu'il a pris en se livrant aux humanoïdes. Mon entêtement permanent a fini par mener Zon aux portes de l’Arcadia, et des dizaines d’âmes se sont éteintes en raison de mes choix et de mes actes. Pourtant, Alfred va malgré tout mourir, tout cela n’aura rien changé à cette terrible fatalité. Et voilà que pour clore ce triste chapitre, j’ai organisé la fuite de notre plus fervent détracteur… Bon sang, mais comment continuer à porter le poids de cette succession d’erreurs ? Je dois mettre un terme à ce désastre, je dois réparer tout le mal qui a été fait.

Je comprends, lorsque son regard se pose sur moi, que tout ressentiment à mon égard s’est déjà évaporé. Ne reste que cette communion étrange et inexplicable qui nous a mystérieusement unis depuis le début. Une fois de plus son extraordinaire charisme me pétrifie, et je sais que jamais je ne pourrai aimer plus passionnément… Mais je dois absolument renier tout ce que mon âme écorchée me crie en silence. Il faut que j’abandonne tout espoir et que j’aille au bout de cette décision, qui surnage au fond de mon âme en de longues vagues sinueuses et entêtantes, depuis que j‘ai de nouveau posé un pied sur ce bâtiment. Je dois plonger au coeur de ce gouffre insondable qui n’attend que moi.


— Je pars, m’entends-je prononcer, sans bien y croire.
Est-ce bien ma voix ? Suis-je vraiment parvenue à articuler ces deux mots fatidiques ? L’éclair de surprise et d’incompréhension qui traverse son regard ne laisse aucun doute. Il me semble qu’il s'efforce de déchiffrer mon âme, tandis que la solennité du silence qui nous entoure me donne la sensation de suffoquer. Il faut absolument que je trouve la force de continuer, et c‘est d‘une voix vacillante que je tente une pathétique argumentation.
— Il existe encore tant d’innocents, tant d’idéaux à défendre… Tant d’êtres vivants croient toujours en toi, en ton courage et ta détermination, ta force, ta légende… 
Mon cœur se noie. Je peux le voir battre à travers ma tunique tant il martèle ma poitrine avec violence. J’ai du mal à poursuivre, les mots s’étranglent dans ma gorge, mais les paroles de la femme qui fut sa mère me reviennent soudain en mémoire, comme pour me convaincre que je fais le bon choix.
— Tant qu’il y aura des hommes capables de sacrifier leur vie pour ne pas te trahir, tant que brille au fond des yeux de tes compagnons cette flamme confiante et pure, ce fantastique enthousiasme et ce désir de vaincre, de… vivre, tu n’auras pas le droit de faiblir.
Je suis en train de sceller mon destin, de briser ce qui reste de ma vie, mais je n’ai pas d’autre choix. Je le dois à la mémoire de tous nos frères, morts sous l’étendard de la liberté, convaincus que leurs sacrifices n’étaient pas vains. Je le dois à l’innocence et la sublime pureté des enfants qui survivent encore au sein de l’enfer que nous leur avons bâti. Je le dois à l’univers entier, qui se déchire et s’affronte dans un formidable entrelacs d‘espoirs et de morts… Je lève les yeux vers lui, consciente de la douleur et de la fragilité que je suis en cet instant incapable de dissimuler.
— Et je suis… ta faiblesse, dis-je finalement, dans un souffle.

Il ne réagit pas, se contente de m’observer sans un mot, une main posée sur son épée, tandis que de nouveau seul le doux ronronnement des machines s’élève dans la vaste salle, qui me parait soudain presque hostile. Je suis incapable de détacher mon regard du sien, et il semble une fois de plus lutter contre une multitude de sentiments contradictoires. Il esquisse un sourire d’une insondable tristesse, qui enflamme soudain mes yeux, et je ne peux réprimer une larme silencieuse. Il m’a accordé de découvrir sa vulnérabilité, et je lui retourne en plein visage. Comment pourrait-il ne pas m’en vouloir ?
— Il est vrai… que j’ai peur pour toi plus que pour tous les autres… souffle-t-il, sans me quitter des yeux. Je frotte doucement mes épaules avec la paume de mes mains, comme pour m’assurer que je suis toujours cet être tangible, qui sacrifie tout ce pour quoi il vit encore.
— Trop de vies et d’espoirs sont en jeu… fais-je, d’une voix brisée.
Mes jambes vont se dérober tant l’émotion qui me submerge atteint son paroxysme. Je fixe le sol froid, laissant les mèches blondes de mes cheveux retomber en désordre, dissimulant mon expression, que je devine éperdue. Je tressaille lorsque sa voix s’élève dans un murmure, et son inflexion d’une équanimité contenue transperce mon coeur aussi sûrement que l’aurait fait une lame acérée.
— Tu es libre de quitter l’Arcadia quand tu le décides.
Je lis une souffrance sans nom et sans âge au fond de son regard. Je viens de le poignarder et tout son être s’est déjà refermé dans un mutisme destructeur. Je voudrais tant qu’il me serre dans ses bras une dernière fois, qu’il me permette de respirer sa peau pour garder ce souvenir à tout jamais gravé au fond de mon âme. Qu’il m’accorde un ultime baiser, un mot, quelque chose… Mais je sais qu’il n‘en fera rien.


Le verdict vient de tomber, brutal, froid et sans appel. C’est sans doute mieux ainsi. Il lui aurait suffi d’un souffle pour que je perde toute détermination. Il se détourne et rejoint la majestueuse barre de son vaisseau, plongeant son regard dans l’infini néant de l’espace. Je reste figée, tétanisée par la violence de ma propre décision et sa réaction si conforme à ce que je pouvais appréhender. Je l’observe une dernière fois, imprimant à jamais dans mon esprit les moindres détails de ses traits. S’il savait combien je l’aime, S’il savait comme je meurs…
Il a fermé les yeux, se drapant dans sa solitude et sa souffrance et il me semble percevoir le léger tremblement de ses mains, qui se crispent sur la barre. Mon cœur se déchire. Mon cœur vole en éclats… Je quitte les lieux, transie de douleur, priant pour entendre ses pas derrière moi, tout en implorant qu’il ne tente rien pour me retenir…

Je récupère en hâte quelques affaires et tombe nez à nez avec Ramis, en sortant de ma chambre. Il me jette un regard inquiet en apercevant mon paquetage sommaire.
— Mais que faites-vous ? Lui mentir serait vain et irrespectueux.
— Je vous quitte Ramis. Je n’ai plus rien à faire ici. 
— Quoi ? Mais pour aller où ? Votre vaisseau est perdu, et vous serez arrêtée dès que vous franchirez la frontière d’une planète de l’union ! 
— Et bien, je naviguerai vers une planète indépendante. 
— Mais il n’y a rien d’autre que quelques colons et de vieux truands sur ces planètes ! Je tente d‘avancer, mais il me barre la route. Commandant Ayana, je vous en prie ! Ne faites pas ça…
— Ramis, il faut que je parte. 
— Mais, pourquoi ? Je parviens enfin à faire quelques mètres, mais il me talonne. Pourquoi, commandant ? »
— Mes raisons ne concernent que moi, Ramis. 
Il agrippe mon bras et m’oblige à lui faire face.
— Et que faites-vous de nous ? De cet équipage déjà si affaibli ? Que faites-vous de Stelly ? Vous abandonnez cette fillette qui a déjà tant perdu… N’avez-vous aucun sentiment pour elle ? Pour nous ? 
— Je t’en prie, Ramis… 
— Ne ressentez-vous donc jamais rien ? Êtes-vous comme lui ?!
Je sens la colère vibrer dans sa voix, tandis qu’il me désigne les quartiers du capitaine.
— Ramis, je t’en prie… laisse-moi partir. Ce que je ressens ne changera rien au cours des choses… 
— Alors, restez commandant ! Son regard empli d’espoir lacère mon âme déjà en lambeaux.
— Je suis désolée, Ramis. 
Il comprend enfin que son entêtement est vain et baisse les yeux, me libère. Je n’ai pas le courage de soutenir son regard et m’éloigne en hâte. Je prends possession d’une navette de combat, y jette mon paquetage en m’efforçant de ne surtout pas réfléchir. J’effectue les manœuvres de départ dans une sorte de transe mécanique. Bientôt, les moteurs crachent leur puissance et le lancement me plaque au siège, tandis que je serre les dents pour ne pas m’effondrer en larmes. Je ferme les yeux et me retrouve en quelques secondes plongée au sein de myriades d’étoiles plus lointaines et étincelantes les unes que les autres.. Jamais l’immensité spatiale ne m’a parue aussi vide et impersonnelle.
Je tape une destination au hasard sur le petit écran de navigation et enclenche le pilotage automatique. Mes mains tremblent et les battements anarchiques de mon cœur semblent résonner à l‘intérieur de l‘habitacle restreint, accompagnés de mon souffle saccadé par l’émotion. Je sens le sang palpiter dans mes tempes et enfouis mon visage dans mes mains.
Un nœud douloureux enserre ma gorge. Il ne faut surtout pas que je me retourne. Je ne veux pas voir la silhouette élancée de l’Arcadia disparaître peu à peu dans le néant. C’est toute mon âme que j’abandonne à bord de ce magnifique vaisseau de guerre. J’ai tellement mal…
Monsieur Zon, vous auriez dû me tuer… Jamais je ne pourrai plus aimer, jamais je ne pourrai oublier, Herlock, ton image me hante déjà, et me hantera à tout jamais…

 

-FIN-
Vendredi 16 mars 2007

Le capitaine a requis notre présence sur le pont, en ce début de soirée. Ce concile imprévu me semble de bien mauvais augure. Personne n’ose briser le silence. Les regards furtifs et inquiets se croisent, dans la perspective de ce qui va nous être annoncé.Stelly est venue s’installer sur mes genoux, son petit visage appuyé contre ma poitrine. Je sais que l’angoisse la ronge, mais je ne peux rien faire pour soulager sa détresse, si ce n’est l’envelopper de la protection bienveillante qu’elle me réclame.


Les pas du capitaine résonnent bientôt dans le couloir, singulièrement irréguliers, accentuant l’austérité de notre attente. Il apparaît enfin et toutes mes appréhensions s’évanouissent. Malgré le bandage qui enserre son front et ses traits tirés, une aura extraordinaire accompagne chacun de ses gestes. Il n’a rien perdu de sa majesté, comme le confirme la nature de tous les regards qui se dirigent en direction de la porte.
— Nous sommes tous là, Capitaine, murmure Villars, en l’invitant respectueusement à s'asseoir.
Il ne bouge pas et fixe le médecin avec attention.
— Avant toute chose, docteur Villars, je voudrais connaître vos conclusions, en ce qui concerne l’état de santé d’Alfred. Je pense que chacun d'entre nous aimerait savoir à quoi s‘attendre.
Le médecin hésite un instant, indécis, et pousse un long soupir avant d’entamer son exposé, sur un ton à la neutralité médicale toute relative.
— Et bien voilà : cela fait malheureusement plusieurs jours que son état se dégrade. Au moment où je vous parle, il n’est plus en mesure de communiquer avec son entourage. Je ne comprends pas quel mal étrange le ronge, mais l‘évolution semble foudroyante. J’ai effectué tous les tests et tous les examens imaginables, employant même les quelques protocoles médicaux humanoïdes dont je dispose, mais je n‘ai absolument rien trouvé qui puisse m‘aiguiller. C’est un véritable mystère…
— Se peut-il qu’il subisse les effets d’une rechute du virus contracté chez Microteck ? hasarde Key
— Non. J’aurais découvert des souches résistantes dans ses cellules. Par contre, ses globules rouges et blancs se raréfient, et plus grave encore, ses plaquettes disparaissent très rapidement. J’ai déjà été contraint de juguler plusieurs hémorragies sous-cutanées, et son corps est en train de se couvrir d’ecchymoses. Sa moelle osseuse perd de sa densité de jour en jour.
C’est comme si son sang, et tout son organisme perdaient peu à peu toute… substance… Ses ondes cérébrales subissent des fluctuations totalement anormales. Les ondes Delta connaissent des pics incroyables, tandis que les ondes Bêta et Gama sont anormalement basses.  Quant aux ondes Alpha, elles sont quasiment inexistantes, ce qui parait inconcevable, mais… 
— Évitez-nous les détails scientifiques, Villars. Quel est votre avis sur ce qui lui arrive ? fais-je.
— Et bien, je dois reconnaitre que je n’y comprends rien. L‘analyse de son activité cérébrale démontre des oscillations totalement incohérentes, qui ne correspondent à rien de ce que j‘ai déjà pu observer auparavant chez l‘un de mes patients. Les bases de données médicales universelles ne m’apportent aucune réponse supplémentaire… Je dois avouer que je me sens absolument impuissant, répond-il, en levant des yeux d’une infinie tristesse, teintés de crainte, vers le capitaine, qui ne réagit pas. Je crains qu’il ne lui reste que peu de jours à vivre, car il s‘affaiblit rapidement, et en l‘absence de cause définie, je ne peux lui administrer de remède. Je suis vraiment désolé, Capitaine, je ne peux rien faire de plus… 
Herlock pose une main compatissante sur l’épaule de Villars, qui semble soulagé.
— Ne vous sentez pas coupable, mon ami. Vous n’y êtes pour rien.
Je suis stupéfaite par sa réaction. Je jurerais que le verdict de Villars ne le surprend guère… Il pose un regard accablé sur l’enfant qui sanglote en silence au creux de mes bras. Je frémis en imaginant toute la souffrance qui s’amoncelle en lui. Il balaie du regard le petit groupe d’hommes et de femmes qui l’observent avec un respect attentif et silencieux. Puis il décide enfin de prendre la parole, et l'assurance déterminée de sa voix me semble presque surréaliste.
— Mes compagnons, mes amis, je sais que vous êtes tous très affectés par ce que nous venons de traverser. C’est pourquoi je suis heureux de vous annoncer que l’oasis n’est plus qu’à dix-huit heures de vol. Nous allons nous y poser pour un long moment, afin de remettre en état l’Arcadia, qui a lui aussi beaucoup souffert de l’abordage. Le temps, pour vous aussi, de vous reposer et de… faire le deuil de toutes ces vies, qui nous ont été arrachées. Peut-être, déciderez-vous également de faire le point sur ce que vous désirez faire par la suite. Je comprendrais en effet, que certains d’entre vous choisissent de quitter l’Arcadia, pour une existence plus… paisible. Vous avez tous mérité de vivre autre chose que le combat perpétuel que suppose votre engagement à bord de ce bâtiment. Je veux que vous sachiez que j’apprécie la grande valeur de chacun d’entre vous, quel que soit votre choix. Je tiens également à rendre hommage à votre courage, votre grandeur d’âme et votre intégrité, qui sont dignes plus profond respect.
Un long silence s'installe, durant lequel il dévisage un à un les rescapés de son équipage brisé.
Son regard croise un instant le mien et je peux y lire une contradiction étrange avec la suite de son discours.
— Cependant, si vous choisissez de continuer la lutte, sachez que je ne renonce en rien à nos idéaux. Je poursuivrai jusqu‘au bout le combat, qui, j’en suis certain, aboutira un jour ou l‘autre à la libération de notre peuple et de tous les êtres vivants asservis par les humanoïdes et son sordide allié qu’est devenu le gouvernement terrien. Notre équipage est affaibli, mais d‘autres se fondent chaque jour, aux confins de l‘univers, et chaque jour, des hommes et des femmes se dressent face à l‘ennemi. C‘est pourquoi mon désir de combattre n‘est en rien émoussé, je tenais à ce que vous en ayez conscience.
Stelly a cessé de pleurer et écoute avec une dévotion muette les paroles du capitaine.
— Comment pourrions-nous aspirer à une vie paisible, tant que ces maudits humanoïdes annexeront des planètes et martyriseront notre peuple ! lance Ramis, du fond de la pièce.
Les visages se tournent vers le jeune homme et un fugace élan d’espoir illumine les traits du capitaine. Une flamme indomptable et communicative brille encore au fond de son regard…
— Nous n’abandonnerons jamais le combat, capitaine. Un jour nous serons assez forts pour libérer notre terre du joug de l’envahisseur ! reprend un jeune garçon, couvert de bandages. Ces quelques mots me donnent envie de hurler mon désespoir, mais je reste muette, envoûtée par l’enthousiasme fragile que je sens s’élever autour de moi.
— Pas besoin de réflexion, capitaine, nous ne déserterons pas l’Arcadia, ajoute Villars, avec un sourire complice. Il semble indiscutable, malgré tous les efforts qu’il fait pour le dissimuler, qu’une incontrôlable émotion s’empare du capitaine. Un sourire reconnaissant et enthousiaste éclaire son visage pâle et amaigri. Stelly saute de mes genoux et s’approche de lui. Il la prend dans ses bras, la dévisage comme s‘il la voyait pour la première fois et l‘embrasse doucement, avant de la reposer et de quitter la salle. Je remarque avec un pincement au cœur l’irrégularité de sa démarche. Son discours inhabituel a interpellé chacun d’entre nous et personne n’a pu résister à ce magnifique éclat d’espoir, que notre solidarité intacte est parvenue à faire naître au sein de nôtre communauté, pourtant si amoindrie…

Cette fois, il faut que je me fasse violence si je veux me débarrasser de toutes ces questions sans réponses, qui virevoltent dans mon esprit fatigué. Je m’engouffre à sa suite dans le corridor, sous le regard désenchanté de Key, qui s’écarte à regret pour me laisser passer.
Il a déjà rejoint ses quartiers, dont il ne sort quasiment plus, depuis que nous avons quitté la terre. Je me retrouve une nouvelle fois devant cette porte close que je ne parviens pas à franchir.
 Mon cœur s’emballe et je prends une profonde inspiration avant de frapper. La petite lumière rouge au dessus de la porte passe au vert, signe du déverrouillage. J’enclenche la poignée et la porte s’ouvre dans un bruit de soufflet. Il se retourne vers moi et me dévisage longuement sans un mot. Je suis incapable de déchiffrer ses traits, tant il semble livrer un combat intérieur avec un millier de sentiments écorchés et contradictoires. Les secondes s’étirent en silence avant qu’il ne décide de s‘approcher enfin. Je ne me souviens plus de la raison de ma venue ici, tant son expression me trouble. Il tend une main vers ma joue, avec un sourire étrange.
— J’ai cru ne jamais te revoir… murmure-t-il, en relevant une mèche de mes cheveux derrière mon oreille. Son regard reflète une angoisse que je ne lui ai jamais connue auparavant. Je baisse les yeux et il m’attire contre lui en soupirant. Je me blottis en silence dans ses bras, qui se referment autour de mes épaules. Je sens les battements de son cœur qui s’accélèrent en rythme avec les miens. Quelque chose l’afflige que je ne saisis pas.

— Je ne crois pas que j’aurais pu le supporter… Un bref silence nous enveloppe, pesant d'angoisse et de sous-entendus. Je leur ai menti. J'ai perdu l’envie de combattre. Je ne veux plus risquer le sacrifice d’autres vies… me souffle-t-il enfin à l’oreille, comme si cet aveu le soulageait d’un fardeau trop lourd à porter seul. Et soudain, je comprends : notre union ne nous affermit pas, bien au contraire. Elle nous fragilise dans cet univers sans pitié, sans justice et sans logique…
Nos sentiments nous rendent vulnérables et nos émotions décuplées annihilent nos forces…
Tandis que la haine les accroît. Je repense alors à cette extraordinaire vision. Deux frères d’armes dressés l’un contre l’autre, appelant à l’unisson un verdict final et sans appel. Je m’écarte doucement et plonge mon regard au fond du sien.
— Cela fait plus de dix ans que je survis au milieu de la barbarie des combats, au même titre que toi, et je suis toujours là. J’ai la peau dure, dis-je, sur un ton se voulant insouciant. Il sourit, mais la gravité de son regard le trahit. Je ne saisis que trop bien ce qu’il exprime à demi-mot.
Nous avons tous deux tellement perdu au fil de cette interminable guerre… tant d’amours et d’espoirs enterrés à jamais dans les méandres de nos souvenirs… Je cherche une échappatoire à ces angoissantes considérations, me sachant incapable d’y faire face.
— Je voudrais… que tu me parles de ce monsieur Zon, dis je, dans un souffle. Il recule, quelque peu décontenancé et un nouveau silence s’installe, avant qu’il ne parvienne à me répondre.
— J’ai eu un jour à faire un terrible choix, je l’ai fait en mon âme et conscience. Mais les conséquences furent dramatiques.
— J’ai vu une photo. Tu étais en sa compagnie, avec un troisième homme… vous sembliez tellement proches… 
Il porte une main à son front et ferme les yeux, avant de poursuivre.
— Le troisième homme s’appelait Hans. Il était le père de Stelly. Il est mort. Quant à Zon, je l‘admets, il était mon ami. Un très précieux ami. Une terrible mélancolie assombrit son regard, qui vagabonde dans le vide. Mais tout ceci est tellement lointain, aujourd’hui. Cette histoire a plus de dix ans, m’assène-t-il, d’un ton sec. Il vide d’une traite le verre de vin posé sur le bureau.
 Je n’ai jamais abandonné ni laissé mourir personne, quoiqu’il en pense. Je voudrais que tu sois certaine de cela. Une expectative douloureuse au fond de son œil…
— Je te crois. Je comprends qu’il n’en dira pas plus. La souffrance est trop vive pour qu’il puisse ou désire la partager. Je sais que je ne dois plus poser de questions. Je n’ai d’ailleurs plus aucune envie de réfléchir à quoi que ce soit. Je veux juste profiter à nouveau de son étreinte rassurante et oublier que le reste de l’univers continue d’exister…

Au milieu de la nuit toutefois, les vieux démons se réveillent et m’interdisent de nouveau l’accès au sommeil, auquel j’aspire pourtant ardemment. Je reprends ma déambulation automatique et éperdue au sein des couloirs, qui se ressemblent tous et se succèdent avec une monotonie hypnotique. Je savoure le néant absolu qui prend possession de mon cerveau, tandis que je m’applique à compter le nombre de mes pas, qui résonnent dans ce tombeau volant. Je ne lui ai rien dit de ce que je sais, en ce qui concerne notre planète. J’ai certainement tort, mais je n’ai pas le courage de lui avouer que le dernier espoir de renouveau de la terre s‘est éteint, il y a déjà quelques années, avec le lancement de la première tête nucléaire…
Comment lui annoncer que tout ce qu’il protège, respecte et chérit au plus profond de sa chair, n’existe plus que dans les pages des livres qu’il affectionne tant ? Comment lui imposer cette abominable réalité, qui vide de sens une partie de nos actes passés, qui réduit à néant toute conviction d’une réappropriation prochaine de notre histoire et de nos racines . Nous sommes désormais des orphelins, exilés à jamais de notre planète défunte, assassinée de la main de ses propres enfants… Je ne parviens même pas à imaginer ce qu’il pourrait ressentir, à l’annonce de l’agonie de la terre, lui qui fut son plus acharné défenseur durant tant d’années, lui qui fut contraint de s’expatrier aux confins de l’univers, afin de combattre la source du mal au plus près…
La perspective de repos sur l’oasis me terrifie. Je ne tiens pas à revoir ces oiseaux aux couleurs chatoyantes, ces paysages à la beauté indécente qui ne peupleront plus jamais la terre…
Mais au-delà de tout, je refuse de voir mourir Alfred.

J’ai désespérément besoin d’action, de violence et de sang. Je voudrais m’épuiser dans une bataille quelconque, cogner à l’aveuglette et me faire mal… Je frappe le mur de toutes mes forces avec le poing et une violente douleur traverse toutes mes phalanges. Je souris. C’est exactement ce que j’espérais… Un nouveau coup et un cruel élancement sillonne ma main, pour remonter jusqu’à mon avant-bras. Je ricane. Ce n’est pas suffisant… Je vais cogner à nouveau, lorsqu’un bruit suspect me fait sursauter. J’identifie immédiatement sa provenance : la salle de l’ordinateur central. Je frotte ma main endolorie et avance à pas feutrés vers la porte entrouverte, prenant soin de dégainer l’arme qui ne me quitte jamais. J’aperçois par l’interstice, une silhouette masculine élancée, qui se tient face à l’ordinateur. L’intrus a visiblement laissé tomber sur le sol ce qui semble être une bombe électromagnétique. Je m’apprête à entrer, lorsque la voix d’Alfred s’élève, forte et distincte. Je plisse les yeux, gênée par la pénombre… que diable se passe-t-il ici ?
— Cela fait bien longtemps déjà que la technologie nous permet de retranscrire numériquement les ondes cérébrales. Cependant, personne jusqu’ici n’avait été capable de trouver le moyen d’encoder une conscience dans sa globalité, car chaque onde est aussi unique, complexe et personnelle que l'empreinte d'une main. Le malheureux, que vous avez surpris, est heureusement parvenu à insérer la clef dans les circuits de l’ordinateur central de l‘Arcadia. Il n’avait plus qu’à respecter scrupuleusement le protocole d‘installation, et vous pouvez constater que le résultat est tout à fait probant, explique Alfred.
— C’est absolument prodigieux, murmure une voix grave, que je reconnais aussitôt. Comment diable monsieur Zon s’est-il retrouvé à bord de l’Arcadia ? Je serre les dents et déverrouille la sécurité de mon cosmogun.
— Si je suis en train de mourir, c’est simplement dû au fait que deux consciences identiques ne peuvent en aucun cas cohabiter dans le même espace temps. Et voyez-vous, le cerveau et l’organisme humain ont des faiblesses que les circuits d’un ordinateur ne connaissent pas. C’est pourquoi je suis aujourd’hui plus fort et puissant que n’importe quel être constitué de chair et de sang. D’ailleurs, je ne suis pas si mécontent de m’être débarrassé de cette dépouille mortelle. Elle n’a jamais été en accord avec ce que je suis, dans le fond. Je sais que vous êtes un scientifique passionné, avant d’être un combattant, monsieur Zon. Je suis convaincu que vous ne pouvez pas détruire le fruit d’une telle avancée technologique…
— C’est vrai, murmure Zon, dans un souffle résigné. Vous êtes un homme vraiment exceptionnel.
— Oui, enfin, plus maintenant. Disons que je suis… un être exceptionnel, c’est un terme plus… général, qui convient mieux à la situation, ironise Alfred. Je n’y tiens plus. J’écarte la porte d’un coup de pied et Zon fait volte-face. Je balaie rapidement les lieux du regard, aucune trace d’Alfred. Je pointe mon cosmogun vers le crâne de l’homme en noir.
— Où est-il ? Où est Alfred ? Qu’avez-vous fait de lui ?! 
— Calmez vous commandant. Je suis là, me répond la voix de mon ami, qui envahit la salle avec une douce résonance. Je baisse mon arme, atterrée.
— Que se passe-t-il ici ? fais-je, d’une voix blanche. Zon m’observe avec un sourire amusé.
— Votre ami Alfred est le plus grand génie de ces cinq derniers siècles, le saviez-vous ? 
Mon regard passe de l’ordinateur à Zon. J‘ai bien saisi le sens de ce que je viens d‘entendre, mais quelque chose me pousse à refuser de l‘admettre.
— Alfred ? 
— Oui, c’est bien moi, commandant. Ne craignez rien, résonne l’écho de la voix, qui nous enveloppe de toute part.
— Que… comment se fait-il que…
— Et bien, étant donné les pertes de nos effectifs après l’assaut ennemi, il fallait que je trouve un moyen de rendre l’Arcadia autonome. En fait, c’était enfin l’occasion de donner le jour à un projet sur lequel je travaille depuis plus de quinze ans.
— Mais vous êtes en train de mourir… 
— Non. Ce n’est que mon moi humain qui est mourant. Je dois avouer que c’est un paramètre que je n’avais pas pris en compte. Enfin, pour tout vous dire, je me doutais bien qu‘une telle chose était inévitable, mais j‘ai choisi de ne pas en tenir compte. 
— Oh mon Dieu, Alfred, qu’avez-vous fait ? 
— Je suis simplement devenu immortel, Ayana, rien de moins. Les larmes brouillent ma vue.
— Herlock est-il au courant de cette folie ? Le ton de la voix, avec ses accents caractéristiques si parfaitement conformes à la manière de parler de mon ami, me déconcerte.
— J’avoue que j’ai préféré taire ce léger inconvénient auprès du capitaine… pensez-vous, il ne m’aurait jamais laissé faire ! 
— C’est atroce… 
— Je comprends que cela vous paraisse inconcevable pour l‘instant, mais vous n’avez aucune raison d’être horrifiée. Ne soyez pas triste, je suis bien là, et je serais toujours à vos côtés dorénavant. 
Profitant de la diversion, Zon se précipite vers la sortie, tandis que l’ordinateur déclenche l’alarme générale. Je m’élance à la poursuite de l’intrus, qui s’avère être extrêmement véloce. Mais je suis plus rapide et finis par l’acculer dans la salle de contrôle déserte.
— Lâche ! fais-je, dans un grognement de rage, en pointant le canon de mon arme dans sa direction.Venez donc m’affronter ! Maintenant que vous ne détenez plus mes compagnons, nous sommes à arme égale ! 
— Très bien, répond-il, avec une révérence militaire grandiloquente. Je choisis l’épée.
— Très bien ! dis-je, en jetant mon cosmogun au loin.
Je dégaine mon sabre et me précipite sur lui, sans plus de cérémonie. Le bruit de nos armes qui s’entrechoquent avec fureur résonne de milliers d’échos, qui ricochent sur les murs métalliques de la salle immense. Sa garde est extrêmement sophistiquée et difficile à traverser. Je suis contrainte de saisir mon épée à deux mains pour parer ses attaques, d’une virtuosité et d’une force incroyable. Je perds du terrain. Sa précision parfaitement maitrisée, ainsi que le sourire sauvage qui n'a pas quitté son visage, me déstabilise. Je résiste avec l’énergie du désespoir et sens mes mains qui commencent à trembler. Je tente un ultime assaut avec un cri rageur, mais il contrecarre tous mes coups et finit par traverser ma garde et pointer sa lame sur ma trachée. Nous nous dévisageons un long moment, essoufflés. Je vais mourir…


Peut-être est-ce la meilleure chose qui pouvait m’arriver…
Les claquements des bottes qui se rapprochent. Il esquisse un sourire triste et ironique. Je ferme les yeux. La pointe s’enfonce dans ma gorge, puis soudain se retire. J’ouvre les yeux. Il se redresse, tandis que j’entends déjà les éclats de voix de mes compagnons.
— Je préfère vous laisser goûter à l’amertume du moment où il vous abandonnera, vous aussi, chuchote-t-il, avec une grimace désabusée.
Il recule et brandit son épée dans un geste emprunt d’une noblesse désuète, en faisant face à la porte. Les pas se rapprochent.  Je réalise qu’il n’a aucune chance. Mais il vient de m’épargner et mes émotions me trahissent. J’hésite un instant, tiraillée entre mon aversion, mon devoir et quelque chose d’indéfinissable, et finit par agripper vivement son bras en criant.
— Suivez-moi, si vous ne voulez pas mourir ! 
Une lueur de confusion dans ses yeux. Je ne lui laisse pas le temps de réfléchir et le traîne à ma suite dans le petit corridor de secours qu’Alfred nous avait dévoilé lors du dernier assaut.
Que suis-je en train de faire ? Mon Dieu, mais pourquoi est-ce que je lui sauve la vie ? Je n’en sais rien, mais il est trop tard pour reculer. Nous atteignons la navette et il saute prestement à l’intérieur, avant de plonger son regard d’ébène au fond du mien. Un curieux trouble s’empare soudain de moi.
— Pourquoi ? murmure-t-il, incrédule.
— Fichez le camp ! 
Il enclenche la fermeture du sas, sans me quitter des yeux. Je rebrousse chemin sans perdre un instant et fais irruption dans la salle de contrôle en même temps qu’Herlock, qui me jette un regard stupéfait et furieux.
— Tu l’as laissé partir !? Je ne réponds pas, soudain accablée par l’horrible sensation d’être la pire traîtresse que ce vaisseau n’ait jamais accueillie. Pourquoi ?! vocifère le capitaine.
— Je lui devais une vie, dis-je, en évitant son regard. Je le frôle involontairement en quittant précipitamment les lieux.

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