Quelques explications
Avant que vous entamiez la lecture de mon roman je tiens à vous expliquer en quelques mots ma démarche.
S'il est devenu impossible aujourd'hui de faire partie de notre société qu'en acceptant de faire des dizaines, voir des centaines de concessions plus ou moins grave, afin de pouvoir « survivre »,
Il reste malgré tout un coin perdu au tréfond de mon esprit où se côtoient des valeurs totalement surannées de nos jours.
Il existe au fond de moi un vaste univers peuplé d'hommes et de femmes libres et incapables de sentiments étriqués par un conditionnement médiatique de masse, qui s'est appliqué à reléguer aux oubliettes les vrais aspirations et les vrais besoin de la nature humaine.
Quelque part dans mes rêveries et mes fantasmes existent encore les mots honneur, parole, vérité, liberté, amour, idéal, grandeur...
C'est-ce monde là, ainsi que les coups de gueules que m'inspire le vrai monde que j'ai décidé de mettre en ligne.
Le roman qui m'a été au départ inspiré par l'univers de Matsumoto n'est guère fidèle à celui-ci, je préfère être claire
sur ce point.
Il s'agit d'une digression autour de son oeuvre.
J'ai voulu donner une dimension réaliste et plus adulte à l'univers d'Herlock, ce qui demande au lecteur accoutumé à ce monde une certaine ouverture d'esprit pour accepter que les codes habituels ne soient pas respectés.
J'ai tenté une approche aprofondie des sensations et des sentiments des personnages au travers du filtre de ma propre perception des choses
Je sais que le concept ne plaira pas forcément à tous les fans et je m'en excuse par avance.
Ne cherchez pas de chronologie ni de cohérence par rapport à l'oeuvre originale. J'ai voulu laisser divaguer ma plume au
grés de mes envies sans me sentir bridée par l'oeuvre existante. Ce roman n'est pas une fan-fiction, je ne le considère pas comme
tel.
Je vous souhaite une bonne lecture et n'hésitez pas à laisser votre avis, positif ou négatif...
Un petit plus! Voici une selection de morceaux de Virgin Black, un groupe qui m'a beaucoup inspiré lors de l'écriture de ce roman.
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Le roman intitulé "Le Kid de l'espace" n'est pas la suite directe de mon roman.
Il s'agit d'une histoire parallèle qui se situe quelques temps après la fin de mon 1er tome.
* Le style d'écriture est volontairement différent, car les évènements sont perçus d'un autre point de vue. Les dessins sont également inhabituels, mais collent
mieux à l'ambiance de cette histoire à mon sens.
Des pas rapides se rapprochent, et je reconnais les siens parmi ceux des autres… tout ceci est donc bien réel. Je me sens tellement mal. J’ai de plus en plus de difficultés à respirer et mes jambes ne vont pas tarder à flancher. Pourquoi diable ai-je fini par accepter de suivre cette adolescente colérique ? Je n’aurais jamais dû revenir, je m’étais d’ailleurs juré de ne jamais remettre les pieds sur ce vaisseau, je ne voulais surtout pas sentir de nouveau toutes ces émotions qui se débattent en moi et déchirent mon âme épuisée depuis si longtemps, je désirais tellement éviter de ressentir quoi que ce soit jusqu'à la fin de mes jours...
Le claquement de ses bottes, qui n’est plus qu’à quelques mètres de moi, me donne envie de fuir. Mais mon désarroi me cloue sur place, mes jambes refusent de se plier à ma volonté… Je vais m’effondrer.
Soudain, il est là, face à moi…
Il est plus grand et plus beau que tout ce que ma mémoire avait gardé de lui. Sa présence dégage une indescriptible aura de puissance et de splendeur. Il me semble que les années et la solitude ont fait de lui un être plus encore irréel et étranger au reste du monde.
Il me dévisage, stupéfait. Le temps s’est arrêté. Un millier de sentiments se bousculent en moi, tandis que dans son regard, la colère succède à la surprise, puis la souffrance et l’incompréhension. Il pose un œil atterré sur Stelly, puis de nouveau sur moi.
— Je l’ai retrouvée. N’est-ce pas ce que tu as toujours souhaité ? Lance-t-elle, avec une arrogance déplacée. Il la foudroie du regard et se redresse.
— Laissez-nous, ordonne-t-il froidement à ses hommes d’équipage, que je ne reconnais pas. Ils s’exécutent aussitôt sans un mot tandis que Stelly recule avec un sourire amer avant de disparaître à leur suite.
Me voilà seule face à lui.
Seule, face à tous les sentiments exacerbés que m’inspire cet homme. Est-il en cet instant aussi démuni que moi ? Est-il en proie à cette irrépressible émotion qui fait trembler mes jambes si intensément, que je perçois le claquement métallique de mon arme contre ma hanche ? Un nœud de souffrance enserre ma gorge, étouffant les mots qui refusent de faire surface, et mon cœur bat si fort qu’il me semble qu’il va jaillir de ma poitrine. Je suis paralysée, perdue dans les abîmes de son regard fixe, à l'intensité douloureuse. Est-ce qu’il me hait pour ce choix, accompli il y a maintenant huit longues années ? Est-ce qu’il me maudit pour toute cette souffrance ? Est-ce que…
Je sens sa poigne sûre se refermer autour de mon bras. Il semble hésiter, la pression est insoutenable. Il cherche quelque chose au fond de mon regard qu'il discerne sans aucun mal et m’attire finalement contre lui, me serre dans ses bras, comme si nous nous étions quittés quelques jours auparavant. Je me laisse aller, soulagée par ce geste tellement significatif. Toute la tension s’est évaporée. Mon émotion n’est plus parasitée par la peur. Elle est pure, et si extrême que je ne peux empêcher les larmes d'affleurer. Je m’agrippe à lui, comme s’il allait disparaître d’un instant à l’autre, et je sens son étreinte se resserrer.

Un tel bonheur ne devrait pas nous être permis, car il nous mène sur des chemins touchants au divin… Je suis finalement à ma place, unie de nouveau à cette partie de moi qui me manquait, complète, apaisée, guérie. La chaleur de son corps, l’odeur de sa peau, son souffle tiède contre ma tempe… Tout ce que j’avais perdu est enfin à ma portée, tout ce qu’il est, et qui fait partit de moi. Je devrais peut-être mourir, maintenant, avant que l’impartiale réalité ne me rattrape…
Il s’écarte doucement pour m’observer, une main enveloppant ma nuque, et son regard est si franc, si entier, si pur… Mon Dieu, mon amour pour cet homme atteint un paroxysme qui me dépasse, et je comprends que rien ni personne n’a été en mesure d’émousser ce sentiment. Toutes ces longues années d’introspections et de perditions n’ont en rien altéré ce que je ressens… Nous partageons un long baiser, dans le silence de ce couloir désert. Les années écoulées ne sont plus qu'une allusion étrange.Ont-elles jamais existé, ou suis-je en train de m'éveiller d'un cauchemar sans fin ?
— Bienvenue à bord, commandant, me murmure-t-il enfin à l’oreille, avec un sourire imperceptible.
Tout est si familier autour de moi. Je reconnais chaque détail du grand vaisseau, et chaque fois, y est rattaché un souvenir… Je ne crois pas me rappeler avoir jamais divagué aux côtés d’Herlock dans ces corridors. Nous avons finalement partagé à bord tant de souffrance et de solitude et de si rares instants de paix. À notre brève union se sont succédés tant d'inexorables désastres. C’est une sensation inédite et déconcertante de le savoir si près de moi, comme si notre interminable séparation n’avait jamais existé. Une crainte superstitieuse me porte à redouter un drame imminent. Toutes les raisons qui m’ont poussée à le quitter il y a huit ans me reviennent en mémoire, mais je refuse de me laisser de nouveau envahir par la peur. De toute façon, j’ai compris en montant à bord, que je n’aurais jamais la force, ni le courage, de m’éloigner de lui une nouvelle fois. Je suis incapable de revivre les souffrances de ces dernières années. Le destin l’a remis sur ma route, et je ferais mieux de cesser de me poser des questions.
— Tu t’es toujours beaucoup trop posé de questions, murmure-t-il soudain, comme s’il avait lu dans mes pensées. Il me sourit. Je pense ne jamais l’avoir vu sourire ainsi. Peut-être, après tout, avons-nous le droit d’être enfin en paix. Je voudrais tant y croire, j’aimerais tellement ne pas sentir cette ombre menaçante qui nous enveloppe, prête à nous engloutir au moindre signe de défaillance…
Une longue silhouette diaphane se dessine sur le mur, au fond du couloir. Je la reconnais aussitôt. Mime, qui vient de m’apercevoir, s’approche doucement, une lueur dorée auréolant chacun de ses gestes. Elle saisit chaleureusement mes mains.
— Quel bonheur de vous revoir, commandant Ayana, vous nous avez tant manqué.
— Vous m’avez tous terriblement manqué aussi. Il ne s’est pas passé un jour sans que je pense à vous.
Elle lève ses grands yeux sans pupilles vers le capitaine et les pose de nouveau sur moi.
— Merci, merci d’être revenue, commandant.
La compassion et la douceur de cette femme extraordinaire me touchent profondément, et comme chaque fois qu’elle me parle, j’envie son âme pure et sage. Je baisse les yeux, embarrassée par tant de mansuétude.
— Bonsoir, commandant, fait une voix féminine, au bout du couloir. Alors, comme ça, Stelly a encore fait des siennes ? ironise la nouvelle venue, avec un sourire étrange.
— Bonsoir, Key, dis-je. Elle me toise avec une pointe d’animosité qui ne me surprend guère. Il est vrai que j’ai toujours eu des difficultés à communiquer avec cette femme, à la personnalité farouche et changeante…
— Je suppose que vous êtes ici pour nous aider à combattre cette nouvelle menace ? lance -t-elle, d’un ton sarcastique. Le capitaine la reprend sévèrement.
— Key, pas maintenant. Elle recule avec un soupir dédaigneux.
— Bien, je suppose que vous avez mieux à faire pour l’instant que de sauver l’univers…
— Key ! s’indigne Mime. Mais la jeune femme a déjà fait demi-tour et s’éloigne d’un pas rapide. Je pose une main compatissante sur l’épaule de Mime.
— Ce n’est pas grave. Key et moi avons souvent eu des divergences d’opinions par le passé. Je peux comprendre qu’elle ne soit pas enchantée de me revoir.
— Je déteste quand elle fait ça, elle est pourtant si...
— Je le sais, c’est quelqu’un de bien. Ne t’inquiète pas. Mais de quoi parlait-elle au juste ? Quelle est cette nouvelle menace ? Un bref silence s’ensuit, durant lequel Herlock et Mime s’observent, indécis…
— Nous en parlerons plus tard, murmure le capitaine
— Mais…
— S’il te plait, je n’ai pas envie de parler de cela maintenant..
— Le capitaine a raison. Vous venez à peine d’arriver. Prenez le temps de rencontrer le nouvel équipage, et nous parlerons de tout cela lorsque le moment sera venu, intervient Mime. J’obtempère, mais je sais maintenant que la menace redoutée est plus palpable encore que ce que j’imaginais.
Le vacarme sympathique qui nous parvient du réfectoire m’indique que ce doit être l’heure du dîner. Herlock me pousse gentiment à l’intérieur, et bien évidemment mon arrivée est accueillie par de multiples regards inquisiteurs. Je déteste ce genre de situation. L’espace d’une seconde, j’ai l’impression d’entrer dans l’un de ces bars miteux de la planète Phtät, ou la seule échelle de valeurs est basée sur la résistance aux alcools et aux coups… Mais le capitaine lève une main, qui impose immédiatement le silence à l’assemblée d’étrangers, qui ont remplacé mes camarades, aujourd’hui disparus.
— Je vous présente Ayana, ancien capitaine du Dark Oak, également ancien commandant en second de l’Arcadia. Grade qu’elle retrouvera, si elle accepte de combattre à nos côtés. Je compte sur votre hospitalité.
Je parcours du regard cette foule d’hommes et de femmes disparates et ne peux m’empêcher de chercher le visage d'Alfred. Je me souviens aussi du jeune Ramis, et une bouffée de tristesse me saisit.
— Une femme commandant, on aura tout vu ici ! grogne un individu à la barbe négligée, en tirant sur un vieux mégot de cigarette avec une moue dédaigneuse. Je suis trop déconcertée pour répondre, mais en quelques secondes, le récalcitrant se retrouve plaqué contre le mur, maintenu par la gorge, de la main menaçante d’Herlock.
— Cette femme a plus de courage, de droiture et de valeur que tous les hommes ici réunis. Et c’est la seule et unique fois que je te permettrai de lui manquer de respect. Si les règles à bord ne te conviennent pas, libre à toi de nous quitter. Est-ce suffisamment limpide ? siffle- t-il entre ses dents, resserrant encore son étreinte, sous le regard inquiet du reste de l’équipage. L’homme gargouille quelques mots et le capitaine le relâche aussitôt, le laissant s’effondrer au sol dans un bruit sec. Et cela est valable pour chacun d’entre vous, annonce Herlock, en balayant la foule d’un oeil noir.
Quelques « bienvenue » conciliants s’éparpillent çà et là, mais je n’ai pas le cœur de poursuivre cette mascarade. Je remercie poliment les étrangers, et Herlock comprend à mon mouvement de recul qu’il est inutile d’insister. Nous quittons les lieux, tandis que reprend aussitôt le joyeux brouhaha. Je m’appuie contre le mur, affligée.
— Où sont les autres ? dis-je, dans un souffle. Il pousse un long soupir fatigué.
— Ramis nous a quittés deux ans après ton départ. Il ne trouvait pas sa place et n’était pas d’accord avec mes objectifs et mes motivations. Villars est parti avec lui avant de se joindre de nouveau à nous, il y a de cela une paire d'années. Peu à peu, les survivants de notre ancien équipage se sont dispersés, au gré de leurs aspirations. Seules Mime et Key sont restées fidèles à l’Arcadia, ainsi que Stelly, bien entendue. Je lève les yeux vers lui, et comprends à quel point il s’est enferré dans une solitude et une souffrance muette durant toutes ces années. Il fallait trouver un autre équipage, et ceux-là nous ont rejoints au fil des libérations de prisonniers, arrachés aux humanoïdes, ajoute-t-il dans un souffle.
Quelque chose a changé en lui, quelque chose s’est brisé le jour de mon départ. Stelly ne m’a pas menti. Il semble soudain troublé et se penche vers moi, caresse ma joue avec une imprévue tendresse.
— Je n’arrive pas à croire que tu sois là, murmure-t-il avant de m’entraîner à sa suite le long des chemins que je connais bien.
La porte s’ouvre sur ce havre de paix intemporel que sont ses quartiers. Rien n’a changé.
L’imposante bibliothèque me toise de toute sa hauteur, et les tentures bienveillantes me saluent en silence… Je remarque la plume ancienne, étendue près du livre de bord à la hâte… il a dû être interrompu. D’un geste machinal, il ôte sa grande cape qu’il pose sur le dossier d’un fauteuil dans un froissement de tissus chaleureux, avant de remplir deux verres de cristal avec une bouteille de prestigieuse cuvée. Il m’en tend un, et nous trinquons en silence. Que pouvons-nous dire que nos âmes ne savent déjà ? Quels mots que nos regards ne trahissent ? Le vin est doux et réconfortant.
Il aperçoit le petit médaillon d’argent qui ne m’a jamais quitté et le caresse doucement en souriant. Je me débarrasse de mon verre, et appose mes deux mains sur la sienne, en guise d’aveu muet.

Nous restons un long moment ainsi, jouissant de cet instant de plénitude, savourant chaque seconde de ce bonheur simple, de cette chance de pouvoir enfin pour quelques heures exister uniquement l'un pour l'autre.
— Ne repars pas… murmure-t-il.
— Jamais, dis-je dans un souffle.
Il pose son verre et m’embrasse avec une passion intacte… La magie de ces moments me donne le vertige, et je me laisse emporter dans une euphorie et une volupté irréelle, tant elle est pure. La vaste façade d’étoiles qui nous enveloppe est grandiose, et je traverse cette nuit comme si elle était la dernière de ma vie. Il me semble atteindre un bout d’éternité…
Mon corps est si léger, je ne pense pas pouvoir le contrôler, je ne tiens pas à essayer.
Je sais que je dois faire attention, si je ne veux pas briser la fragile enveloppe du sommeil.
Pas de gestes brusques, pas de véritables raisonnements, pas de questions. Des visages s’avancent dans le vide brumeux qui m’entoure. Je reconnais mes anciens compagnons : Villars, Alfred, Ramis…
Je tends les mains, je voudrais les toucher. Mais ils me sourient, tandis que leurs traits s'atténuent dans l’espace qui s’assombrit. Un pincement au cœur en apercevant la chevelure blonde de mon amour perdu, qui s’approche lentement de moi.
— Kyle, dis-je, dans un souffle.
Ma voix se dilue dans ces lieux dépourvus de toute résonance, aucun son ne sort de ma gorge. Il avance toujours, et je frémis devant son expression torturée. Son regard me fixe avec une intensité douloureuse. Toute la souffrance de l’univers au fond de ses prunelles… Je veux partir d’ici. Il faut que je me libère de ce monde, qui m’englobe soudain de sa noirceur menaçante. Je ferme les yeux et tente de me secouer, mais il est trop tard. Ma conscience ne m’appartient plus. Je lutte pour ne pas céder à la panique, mais tout autour de moi devient sombre. Kyle esquisse un sourire sinistre, des larmes de sang glissent sur ses joues blafardes. Il pointe un index accusateur dans ma direction, et tombe à genoux. Le sang envahit les ténèbres en longs filets poisseux, tandis qu’il pousse un hurlement muet, ses traits déformés par une douleur indéfinissable, son regard plongé au fond du mien.
Je porte mes mains sur mes tempes, tentant en vain de faire cesser le marasme infernal.
C’est inutile. Je ne peux contenir un gémissement de terreur qui reste planté au fond de ma gorge… Le silence épais qui m’entoure semble se plaquer contre mes oreilles, comme deux grandes mains décidées à me priver de l’un de mes sens. Je secoue la tête et ferme les yeux, alors que se décompose sans un bruit, le corps sanguinolent de Kyle. Je me recroqueville sur moi-même, horrifiée, tentant d’échapper en vain aux visions issues de mon enfer…
Un cliquetis m’indique que j’ai retrouvé mon ouïe…
Je lève les yeux, tandis qu’un froid glacial s’insinue à travers les fibres trop légères de mes vêtements. Je reconnais immédiatement la silhouette imposante qui me fait face, et un interminable frisson me traverse. Il s’approche au milieu des bourrasques d’un vent mystérieux, qui soulève sa cape en vagues tourmentées, dans un froissement de tissus à la sonorité rassurante. Sa longue chevelure flotte dans un mouvement irréel, découvrant son œil blessé, dépourvu du bandeau noir, qu’il ne quitte pourtant jamais.

Une fascination malsaine m’oblige à observer l’horrible cicatrice, qui sillonne la cornée brûlée, la paupière déchirée… Il ne semble guère s’en soucier, me tend une main amicale en souriant. Je la saisis sans réfléchir et suis surprise par le contact franc de sa peau. Aussitôt, la pénombre s’abat de plus belle autour de nous, dans un abominable vacarme, mêlé de hurlements et de grognements stridents. Sa main lâche la mienne, et il est englouti par les ténèbres, tandis que des milliers de formes étranges aux regards de feux s’agglutinent autour de moi, avec des mouvements saccadés et reptiliens. La clameur épouvantable redouble de violence, alors que je hurle une terreur sans nom.
Un contact glacé sur mon épaule. Je me retourne vivement, une main levée, et me retrouve face à la jeune Stelly, qui stoppe mon geste d’une poigne ferme. Je l’observe un instant, incapable de reprendre pied dans ce monde, mais sa voix assurée me permet de m’agripper à une réalité plus tangible.
— Mon Dieu, Ayana, vous faites souvent des cauchemars aussi violents ?
Je m’affale au fond du siège, haletante, trempée de sueur.
— Non. Pas depuis longtemps.
— Regardez là-bas, voilà l’Arcadia, nous y sommes, murmure la jeune femme, en désignant l’immense vaisseau, qui semble nous attendre, nous toisant de toute son imposante majesté. Je reste muette de stupéfaction, éblouie par la beauté massive de ce bâtiment hors-norme, déchirée par tous les sentiments extrêmes qu’il m‘évoque. Stelly me jette un regard en biais, un petit sourire narquois aux lèvres.
— Il est beau, n’est-ce pas ?
— Magnifique, fais-je, dans un murmure respectueux. La jeune femme enclenche les codes de communications, et amorce les manœuvres d’approche. Je ne peux m’empêcher en l‘observant, d’admirer la précision de ses gestes et son parfait respect du protocole.
— Ici la navette 24, code 9996750, demande autorisation de monter à bord, lance-t-elle, d’un ton assuré.
— Ici le poste de contrôle principal, répond une voix féminine, que je reconnais comme étant celle de Key. Je vous demande quelques secondes, le temps de faire les vérifications.
Un interminable instant de silence et de calme, puis la voix grésille de nouveau.
— Autorisation accordée. Bienvenue à bord Stelly. Nous étions très inquiets…
— Et bien me voilà. Merci Key.
Un sas s’ouvre aussitôt dans la coque du grand vaisseau, et Stelly, qui a repris les commandes, s’y engouffre sans plus d’hésitation
Quelle heure est-il ?
Je m’en moque, en fait. Je dois absolument sortir d’ici. Je fouille les poches de ma victime et finis par découvrir les clefs. Il faudrait que je trouve des vêtements si je veux rester discret, mais tout dans cette pièce est maculé de sang. Tant pis, je vais être contraint d'éliminer quiconque se mettra en travers de ma route.
Une fois sorti d'ici, je retrouverai Villars et Gabrielle. Ensuite, j’irai saluer les membres du conseil commercial afin de tirer tout cela au clair.
J’ai mal à la tête et tout mon corps est parcouru d'un fourmillement désagréable. Certainement une chute d’adrénaline. L’odeur de viande qui se dégage de la carcasse de celui qui, quelques minutes auparavant, était encore un homme, me retourne l'estomac et je vomis le cocktail de Gabrielle. L’alcool, en remontant, me brûle la gorge. Je déteste ça. J’essuie la commissure de mes lèvres d’un revers de la main et emboite de nouveau le bras de métal sur l'horrible moignon dont la vue m'insupporte, mais il ne fonctionne toujours pas.
Je pense que le fait de m’en être servi comme d’une batte de baseball ne l’a pas arrangé.
Je dois absolument retrouver le docteur Villars. A-t-il été capturé, lui aussi ? Il est vrai qu’aux dernières nouvelles, il m’attendait devant le Tequila Sunlight. Il faut que je recolle les morceaux.
Je tressaille, réalisant soudain que je suis en train de me balancer d’avant en arrière, recroquevillé dans un coin de la cellule. Je claque des dents.

À quelques mètres de moi, un rectangle de papier, sur le sol… Le dossier. Mon dossier. Qu’y a-t-il là-dedans que j'ignore ? Je ne peux m'empêcher d'y jeter un œil et parcours les lignes sans bien savoir ce que je cherche. Mon regard s'arrête pourtant sur une phrase qui clôt la dernière page : « Résiste à l’implant. Doit subir intervention. Perte de temps inutile. »
Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Quel implant ? Qu'est-ce que ces fumiers de l'union terrestre manigancent ?
J’arrache la page et la fourre dans mon pantalon. Tant pis pour les taches. J'ai les mains couvertes d’un sang sale et sec. Il faut que je me rince…
Je rampe sur le carrelage blanc et ramasse le badge du cadavre avant d'aller poser mon oreille contre la porte. Ma respiration s'est enfin apaisée, je me sens un peu mieux, bien que la douleur de mon torse qui laisse de longues trainées rougeâtres sur le sol m'extirpe quelques gémissements étouffés. Le couloir est plongé dans un silence rassurant. Je tourne la clef dans la serrure qui cède sans problème, tandis que le lecteur digital chantonne toujours « If you‘re looking for trouble, you‘re in the right place. »
Sacré Elvis… J’aurais découvert quelque chose au moins, aujourd’hui.
Je glisse la tête à l’extérieur. Un couloir d'une vingtaine de mètres s'étend devant moi et une demi-douzaine de cellules s'étalent sur les murs gris et sales. Sur ma droite, un peu plus loin… le symbole des toilettes. Je me déplace à pas de loup et réalise que je suis mort de froid. Il faut absolument que je trouve de quoi me couvrir...
Je franchis la porte des toilettes en prenant soin de ne faire aucun bruit. J’entends la grosse brute qui réveille les pensionnaires à coup de seau d’eau en train de parler tout seul, assis sur une cuvette. Je m’approche discrètement. Je peux deviner chacun de ses gestes et réunis toutes les forces qui me restent pour balancer un grand coup d’épaule dans la porte au moment où il va sortir. Il est déséquilibré et sa tête heurte la cuvette des toilettes. Je lui colle un bon coup de pied, histoire d’être sûr qu’il ne viendra pas me taquiner. J’ai toujours les mains attachées, maintenant que le bras est revenu à sa place, ce qui me rend un peu maladroit, néanmoins efficace. J'attrape la serviette qui traîne à côté du lavabo en porcelaine et entreprends de nettoyer ma plaie. Elle n’est pas belle à voir. Ce toubib sorti d'un mauvais film de série Z a réussi à me décoller la peau du muscle. J’utilise le linge comme compresse et décide de débarrasser le gros homme inconscient de sa chemise, mais suis saisi d'un violent malaise. Je dois sortir d’ici avant m’effondrer. Je titube jusqu'au couloir et repère un escalier sur ma droite. Mes jambes ne me portent presque plus, car l’adrénaline qui dopait mon organisme s'est évanouie. Tout s'accélère, les murs vacillent, ma respiration se fait pénible et saccadée.Je ne suis qu’à quelques mètres des marches et j'aperçois un plan d’évacuation du bâtiment… J'avale une grande bouffée d’air, avant de m'élancer.
J’ai un mal fou à déchiffrer la carte, comme si j'avais plongé les yeux ouverts dans une piscine bourrée de chlore. Il faut que je garde un semblant de lucidité. Si on me met la main dessus, on ne me fera pas de cadeau...
Je suis au sous-sol, la sortie est juste au-dessus de moi, à quelques marches. Je tire la porte qui est verrouillée… Ma main glisse et je tombe à la renverse. Je me tourne sur le ventre, me redresse péniblement en fouillant dans ma poche pour en sortir le trousseau de clefs volé. Je tâtonne un instant et suis soulagé d'entendre enfin le cliquetis libérateur. J’appuie mon épaule contre le mur pour ne pas m'affaler tandis que des cris résonnent dans mon dos. Je n'ai guère envie de m'attarder. Je m’engouffre dans la cage d'escalier qui me fait face et m'écroule à genoux. Il me semble percevoir le claquement des pas venant du niveau supérieur, mais je ne suis plus certain de rien. Je lève péniblement l’enclume qui me sert de tête et j’aperçois... l’ange.
J'ai perdu trop de sang, j’ai des hallucinations. Gabrielle est là, en haut des marches, elle s'élance vers moi et je remarque qu’elle porte une tenue thermo spatiale.
L’ange Gabrielle, l’ange de la mort qui ne dit mot et jamais ne consent me protège tandis que je sombre
— « Capitaine, je dois vous accompagner, je ne peux pas rester ici à vous attendre ! Alfred peut nous couvrir et… »
— « Tu n’es pas en mesure de décider, Ramis. » répond froidement Herlock en se détournant.
— « De plus, tes dernières folies ont contribué à me dissuader de te laisser sortir de l’Arcadia pour l’instant. »
— « Je pensais bien faire, capitaine. Bon sang, tout le monde a droit à l’erreur... »
Je suis ses traces dans le long couloir central de l’Arcadia alors qu’il se dirige vers l’entrepôt. Je suis convaincu que cette mission est un suicide et je sais que je serais utile.
— « Syrus m’accompagnera. Cela évitera que nous perdions toute une cargaison d’eau potable simplement parce que tu es incapable de te contrôler. » ajoute le capitaine d'un ton cinglant afin sans doute de me dissuader de le suivre.
— « Depuis qu’il est arrivé à bord avec ses hommes, vous ne jurez plus que par lui. Ça ne vous ressemble pas, Capitaine. Qui est-il pour mériter ainsi une confiance aussi aveugle ? »
Il s’arrête net et fait volte-face, empoignant mon épaule d'une main ferme.
— « je n'ai pas le temps de me soucier de tes rancoeurs. Mes hommes sont en train de se faire massacrer et tes enfantillages permanents nuisent à l'efficacité des troupes. »
— « Vous êtes injuste, capitaine, je ne veux que vous aider ! »
Une violente explosion fait vibrer la coque tandis que la voix de Key retentit dans son émetteur.
— « Ramis. Si tu ne peux supporter davantage de naviguer sous mon commandement ou celui de mon lieutenant, sache que tu peux quitter ce bâtiment quand tu le désires. »
Son œil est noirci du sentiment de dégoût que mon comportement lui inspire. Mais je garde au fond de moi trop de choses et depuis trop longtemps, il me faut en finir avec tout ça. Une violente rage m'envahit soudain sans que j'en saisisse vraiment la raison, et une dévorante envie de me venger de je ne sais quoi, l'irrépressible désir de lui faire mal...
— « Tout comme le commandant, n'est-ce pas, capitaine ? C’est bien ce que vous lui avez dit avant qu’elle ne disparaisse dans une navette de patrouille ? »
— « Je ne vois pas le rapport et cela ne te concerne en rien. Le commandant Ayana a choisi sa destinée. »
— « Avez-vous seulement songé une seule seconde qu’elle avait sa place parmi nous et qu’elle aurait peut-être choisi de rester si vous eussiez daigné dans la plus pure des noblesses descendre de votre piedestal pour la retenir ? »

Un coup vient m’éclater la pommette et je tombe à genoux. Je n’aurais jamais cru le capitaine capable de frapper un homme qu’il a vu grandir, un enfant combattant pour la liberté, mais aussi pour lui plaire, un enfant qui a tout tenté pour ne jamais le décevoir, jusqu’à aujourd’hui. Là où j’attendais des mots, je n’ai trouvé que la violence de ceux qui n’ont plus rien à dire. Je me redresse, sonné par le choc. Je saigne, mais ce n’est pas grave. Autant enfoncer le clou, je dois le faire pour lui, pour moi, pour le commandant :
— « De toutes les façons, Herlock, vous n'êtes plus bon qu’à philosopher dans la salle des ordinateurs, ou à piller des vaisseaux humanoïdes entre deux tomes de Shakespeare depuis son départ.»
— « Que crois-tu donc connaitre de moi, Ramis ? Tu n'es qu'un gamin arrogant... et je t'interdis de me parler sur ce ton. »
— « Je ne connais certes que ce que vous laissez entrevoir, c'est à dire pas grand chose.... Que comptez-vous faire de moi ? Me mettre aux fers parce que je ne suis pas assez docile
à votre goût ? Me tourner le dos et partir sans un mot comme vous l’avez fait avec elle ? »
— « Non, Ramis. TU pars. » répond-il d'un ton glacial en se redressant dans une posture altière et menaçante comme il en a seul le secret.
— « Prends ce que tu veux et va-t’en, Ramis. J'ai décidé de ne plus supporter ton insolence sans borne. Tu es banni de ce bâtiment. »
— « C’est injuste, capitaine. Mais cela ne m’étonne pas. Plus rien ne m’étonne venant de vous. »
Je me détourne et me dirige vers mes quartiers, de l’autre côté du vaisseau. Je l'imagine me contemplant en train de commettre ma dernière bêtise. J’arrive à la porte qui refuse de s’ouvrir.
— « Tu ne peux pas m’empêcher de partir, Alfred. Tu dois obéir au capitaine. Pour moi, c’est du passé. Je sais que tu peux comprendre. »
La porte s’ouvre à l’annonce de ces quelques mots. Je prends une malle de transport parée du sceau de l’Arcadia et y enferme quelques affaires qui me permettront de passer inaperçu. Je ne pourrais pas me balader avec une tenue thermo spatiale dans les galaxies habitées. L’écran situé à côté de ma couchette s’illumine pour attirer mon attention. Un petit message y est noté
— « Tu devrais passer voir Villars avant de partir, Ramis. Ton visage est un peu abîmé. Si tu ne veux pas te faire remarquer, tu devrais gommer ce détail… »
Alfred ne peut parler que dans la salle des ordinateurs. En d'autres lieux, il est obligé de faire ainsi, laisser des pense-bêtes sur les murs de son vaisseau.
— « Tu as raison, Alfred. Merci. Je vais le voir de suite. »
Je sors de la cabine et me dirige vers l’infirmerie.
— « Ramis, qu’est-ce qui t’est arrivé ? Tu t’es battu ou quoi ? » demande Stelly.
— « Oui, c’est ça, Stelly. J’ai pris un vilain coup. »
— « Laisse-le donc, tu ne vois pas qu’il est pressé ? » fait une voix depuis le réfectoire
— « Oh, ça va, j’arrive. Bon, ben, à plus, alors… » m’adresse-t-elle alors avec un clin d’œil.
Je ne réponds pas. De toute façon, elle s’en fout. Elle se fout de savoir ce qui m’arrive. Elle se moque de tout sauf d’elle-même. Ce n’est plus la fillette que j’ai connue, autrefois. Tout fout le camp. Moi aussi d’ailleurs. Je me retrouve nez à nez avec la porte du doc qui s’ouvre aussitôt.
— « Entre et pose tes fesses là-dessus. Alfred m’a dit que tu allais venir. » m’ordonne Villars,
— « Vous a-t-il dit pourquoi ? »
— « Ça, mon petit, ça nous regarde", réplique-t-il en saisissant du fil et du coton.
— « Tu veux une anesthésie locale ? »
— « J’ai passé l’âge, doc. »
— « Il est vrai que tu as pris l’habitude d’avoir mal. Tant mieux, car l’équipage a besoin d’anesthésiques, même s'il n'est bon qu'a les boire... »
— « L’homme doit au vin d’être le seul animal à boire sans soif », dis-je en soupirant.
— « Et, mais, c’est de moi ! »
— « Je m’en souviendrai, doc… »
— « Alors, Alfred n’a pas menti. Tu t’en vas. Il m’a tout raconté, d’ailleurs. »
— « Je ne vous demande pas de prendre parti, doc. À Alfred non plus, d’ailleurs. »
— « Mais sans maintenance, tu ne pourras rien faire du bras que nous t’avons fabriqué. Sais-tu que tu réduirais à néant tous nos efforts pour te rendre à nouveau valide si tu partais maintenant ? »
— « Je sais qu’il n’est pas encore tout à fait au point. Mais je prends le risque. Et puis, être manchot, c’est peut-être comme piloter, ça revient vite… tant pis. »
— « Tant pis ?! Tu te moques de moi ? »
— « Je vous dois beaucoup à tous les deux, je sais. Mais je ne peux pas rester. Il m’est impossible de revenir en arrière à grands coups d’excuses . Pire encore, doc, je ne regrette rien de ce que j’ai dit au capitaine. M‘excuser, ce serait mentir. »
Le doc me fait pencher la tête vers la lumière aveuglante du bloc opératoire. Il me pique avec adresse et désinfecte la blessure. Il range son matériel, jette l’aiguille. Il ne prononce plus un mot et s’assied en soupirant comme s’il sortait d’une profonde apnée. Il reste assis à son bureau, contemple ses piles de dossiers. Je peux lire “Décédé” sur le premier dossier, ce qui me laisse présager qu’il en est de même pour les autres en dessous. Mon regard se pose à nouveau sur lui, et je le vois qui m’observe.
— « Je ne veux pas que tu rejoignes cette pile, Ramis. Depuis que le capitaine engage d’autres équipages à bord de l’Arcadia, je ne suis bon qu’à compléter la liste des macchabées » murmure-t-il en soupirant . Il hésite un instant avant de reprendre
— « Alfred, sors-moi les plans du module Z426 sur l’écran du bloc et fais-en une sauvegarde sur clef sécurisée. Je pars avec lui, et tu sais pourquoi »
Je suis abasourdi. Le doc saisit une trousse de secours et se dirige vers l’écran afin d’attraper la clef numérique qui vient d’en sortir. Je suis incapable de dire un mot tant l’émotion est forte. Je ne m’attendais pas à cette réaction de la part du docteur Villars, médecin en chef de l’Arcadia depuis plusieurs décennies. Il retire sa blouse et la pose sur son fauteuil, ouvre une armoire et sort une trentaine d’ampoules de métabloquants.
— « On pourra toujours les vendre si on a besoin d’argent. Ça vaut une fortune au marché noir. »
Il ne plaisante pas. Il me semble qu’il écrit mille scénarii possibles à notre aventure. L‘écran se met à clignoter.
— « Syrus approche de l‘infirmerie. Vous devriez partir avant qu‘il n‘arrive. » nous indique Alfred.
— « Allons-y, avant que je ne change d’avis » déclare Villars en m’agrippant par le bras de sa poigne musclée tout en ouvrant la porte du bloc.
— « Quelle est donc cette chose qui vaut une fortune ? » nous interrompt le colosse aux boucles rousses du nom de Syrus.
— « Vous tombez bien, mon ami. Écoutez, vous direz à tout le monde que je dois m’absenter quelque temps. » annonce Villars.
— « Vous ne pouvez pas partir pour suivre ce…malade mental. »
Son regard d'un bleu délavé se pose sur moi avec un mépris glacé.
— "Vous ne pouvez pas abandonner l’équipage ainsi, docteur Villars. » ajoute-t-il
— « Il n’est plus rien ni personne ici qui nécessite ma présence, Syrus. Quant à vous, vous ne m’avez jamais rendu visite, j’en conclus que vous vous portez comme un charme » ironise le doc en forçant le passage. Je lui emboîte le pas et Syrus nous prend en chasse.
— « Le capitaine a été fort déçu par votre comportement, Ramis, à tel point qu’il s’en est allé seul. Que va-t-il se passer s’il revient de cette mission blessé et qu’il n’y a personne pour le secourir ? »
— « Je crois, mon cher Syrus, que vous connaissez suffisamment l’anatomie humaine pour pallier à ce genre de problème, du moins, c’est ce que m’a raconté la fouille de votre cabine. »
Je stoppe la marche et toise l'usurpateur en faisant un pas en avant, avant de poursuivre.
— « Le docteur, comme d’autres avant lui, a choisi de quitter ce bâtiment et ce n’est pas vous, capitaine de seconde zone qui allez l’en empêcher. »
Je tourne les talons pour rejoindre le doc qui a pris de l’avance alors que je retenais le lieutenant aux airs de capitaine de drakkar.
— « Je suis convaincu que mon cosmogun l’en empêcherait par contre ! » lance-t-il en dégainant son arme.
— « Tout doux, Ramis, vous allez me remettre vos effets et dire au docteur de revenir…»
— « Mort, il ne vous servirait à rien. »
— « ce n’est pas lui que je vise. Vous ne servez à rien, que je sache, Ramis », réplique-t-il en marchant prudemment vers moi.
— « C’est fini, docteur. Revenez ou je tue votre petit protégé. Il ira rejoindre votre pile de dossiers… »
Comment diable Syrus a-t-il pu entendre notre conversation ? Aurait-il posé des micros dans les pièces ? Non, Alfred nous aurait avertis. C’est impossible. Villars a stoppé net sa course. Il se tourne vers moi.
— « Si j’étais vous, Syrus, j’éviterais de pointer une arme sous le bout du nez de Ramis.»
—« Vous voulez dire que l’implant lui permet enfin de tirer droit ? »
—« Non, pas encore Syrus, mais de tirer vite.»
Et je comprends à ses mots ce que je me dois de faire, je dégaine, tire et rengaine. Et Syrus tombe, terrassé par mon cosmogun. Je lui ai transpercé le crâne. Je suis tétanisé, ce n'est pas ce que je voulais, je ne désirais pas le tuer, juste le neutraliser ! Maudit implant !
Son sang s'étale en une grande flaque noirâtre qui envahit le couloir. L’alerte s'est mise en route. Alfred doit signaler notre position à tout l’équipage, considérant que je suis maintenant un meurtrier. Ça sent le roussi. Si les hommes de Syrus nous tombent dessus, ça va barder. Villars est bouleversé et il contemple le cadavre avec une horreur impuissante qui me fait mal, mais il finit par se reprendre et me pousse gentiment vers mes quartiers.
— « Allez, hop hop hop, on se presse, Ramis. On se presse ! » fait le gros bonhomme en courant d’un pas lourd, le souffle court.
Nous atteignons ma cabine et je suis soulagé de constater qu'Alfred accepte de nous ouvrir la porte. Je saisis la malle et nous reprenons notre course à travers les couloirs de l’Arcadia. Nous arrivons enfin à l'orée de l’entrepôt des navettes de combats.
J'aperçois alors la longue cape noire du capitaine qui nous barre le chemin. Il n'a donc pas encore rejoint les troupes d'assaut à bord du vaisseau humanoïde...Syrus a menti.
— « Laissez nous passer, capitaine. »supplie le doc, les yeux humides d'émotion.
— « Je voulais juste vous dire, Villars, que je comprends. » murmure Herlock en s'écartant du sas avant de me foudroyer d'un regard empli de haine et d'une insondable tristesse.
— « Quant à toi, tu ne sais pas ce que tu viens de faire… sois maudit, Ramis… sois maudit.»
— Hey ! Ouvre cette porte ! fais la voix rocailleuse d’un homme, que je reconnais aussitôt.
Je fais signe à Stelly de ne pas bouger, tandis qu’elle tire frileusement une couverture sur ses épaules. J’ouvre brusquement la porte, un regard noir planté au milieu de mon visage fatigué.

— Qu’est-ce que tu veux, Tyler ?
— J’en déduis que tu n’es pas au courant. Mes hommes ont trouvé une navette étrangère dans les collines, près de Samarcande. Et figure-toi qu’elle est frappée du sceau de l’Arcadia, comme la tienne.
Je soupire en jetant un regard de biais à Stelly qui s’est redressée, l’air soucieux. Le grand homme chauve tente de se frayer un passage à l’intérieur, mais je ne bouge pas d’un pouce. Il me darde d'un oeil soupçonneux.
— Il n’y avait personne à bord… tu ne saurais pas à qui elle appartient à tout hasard ?
Je m’apprête à répondre, mais Stelly s’interpose avec arrogance.
— C’est de mon appareil que vous parlez.
L’homme écarquille de grands yeux incrédules et une lueur mauvaise traverse son regard. Quelle impossible gamine ! Je sens qu‘elle n‘a pas fini de m’attirer des ennuis.
— D’accord. Je me doutais bien que tu avais quelque chose à voir avec ça, dit-il, en me toisant d’un air désabusé.
— Stelly repart dès aujourd’hui, dis-je, en sachant pertinemment que ce ne sera pas si simple.
— Et bien vois-tu, je crains que Stelly ne soit obligée de rester parmi nous, car je réquisitionne son appareil, grince-t-il.
— Et en quel honneur ?
— Tu me dois de l’argent, ma belle. Tu n’as sans doute pas oublié que tu m’as promis ta navette, si elle pouvait décoller un jour. Et bien, disons que celle de la demoiselle fera l’affaire.
— C’est hors de question ! rugit Stelly, avec tout l’emportement que lui confèrent ses 16 ans. Je la pousse à l’intérieur, au comble de l’agacement.
— Tu me laisses régler ça, Stelly !
— Mais tout est déjà réglé, ironise l’armoire à glace, qui me fait face. Je soupire. Je déteste les journées qui débutent ainsi. Je n’ai pas bien récupéré de cette nuit mouvementée. Mais ai-je vraiment le choix ? Je fais mine de rentrer dans la vieille baraque sous le regard inquisiteur de Stelly. Je serre les dents et ferme les poings, bandant mes muscles ankylosés, puis je fais volte-face et assène un coup de coude précis dans la mâchoire de mon interlocuteur. Il n’a même pas le temps de crier lorsque, en quelques mouvements rapides, je le neutralise, le canon de mon arme sur sa nuque, son bras plaqué dans le dos. Je fais signe à la jeune femme de me tendre une vieille corde qui traîne sur la table et en quelques minutes, le grand homme est à ma merci. Je ne suis même pas essoufflée.
— Bien, maintenant, nous allons rejoindre cette navette et tu expliqueras aux quelques pourritures qui te servent de larbins de nous laisser partir, sans quoi je me ferai un plaisir de débarrasser cette planète du petit truand sans envergure que tu es.
— Personne n’a le droit de quitter Phtät sans l’accord d'Adrik, tu le sais bien ! gémit la brute, en se tortillant pour se redresser sur les genoux.
— Personne ne m’a jamais interdit quoi que ce soit, tu devrais pourtant le savoir, dis-je, en rengainant mon arme. Je me dirige vers une vieille bâche délavée par les averses boueuses et la soulève d’un geste ample, découvrant un ancien véhicule tout terrain datant de la première vague de colonisation. Stelly écarquille de grands yeux incrédules.
— Vous comptez faire démarrer cette… chose ?
— Elle est en état de marche, tu n’as pas de soucis à te faire. Je la gardais là au cas où . Le réservoir est à moitié plein, ce sera largement suffisant pour atteindre les falaises de Samarcande.
Je retourne dans le cabanon et déverrouille la mallette de survie. J’en sors une de mes armes, que je tends à Stelly, ainsi que de nombreuses munitions.
— J’ai remarqué que tu n’étais pas armée. C’est vraiment de l’inconscience dans cette partie de l‘univers. Elle saisit le pistolet avec une moue de dégoût qui m’exaspère.
—Tu ne sais pas tirer ?
— Bien sûr que si, mais j’ai horreur de ça.
Je hausse les épaules et entreprends de charger la mallette à bord du véhicule qui semble prêt à rendre l‘âme, puis je pousse notre prisonnier sans ménagement sur le siège du passager.
— Stelly, monte derrière, et garde un œil sur lui.
Elle obtempère avec un sourire étrange et j’enclenche le moteur qui pousse un cri strident, avant de se mettre à ronfler aussi fort qu’une vieille locomotive.
— Je me doutais bien qu’un jour tu nous trahirais, grince Tyler
— Je ne trahis personne. Je n’ai jamais été des vôtres.
Je pousse le levier et l’étrange véhicule s’élance dans un nuage de poussière brune.
Les grandes falaises de Samarcande ne tardent pas à se dresser devant nous. J’aperçois déjà les silhouettes trapues des contrebandiers qui feront office de comité d’accueil. Il ne faut pas que je réfléchisse, je dois laisser faire mon instinct, l’expérience m’a démontré qu’il était ma meilleure défense. Je pousse la manette de deux crans et le moteur sommaire rugit d’être ainsi malmené.Les secousses violentes que nous renvoie le chemin irrégulier résonnent le long de ma colonne. Je serre les mâchoires afin d’éviter que mes dents ne s’entrechoquent et saisis mon arme sans quitter des yeux la navette que je distingue enfin.
— Nous allons nous tuer avant d’arriver ! Ralentissez ! Hurle Stelly, agrippée aux montants du véhicule. Je ne dois écouter que moi. Je le sais. Il le faut.
Nous déboulons au milieu des hommes dans un crissement assourdissant, et je tire violemment la manette d’accélération, ce qui a pour effet de bloquer les roues. L’engin se déporte sur le côté, fauchant trois individus dans un horrible craquement d’os broyés. Notre course endiablée s’arrête enfin, aux portes du petit vaisseau de Stelly, dans un énorme nuage de poussière. Je pousse aussitôt le prisonnier dehors et me jette au sol à sa suite. Je l’oblige à se redresser devant moi, le canon de mon cosmogun contre sa tempe. Les truands, hagards et aveuglés, ont levé leurs armes sans bien savoir où viser.
— Dans le vaisseau ! Vite ! Dis je, dans un hurlement à Stelly, qui, heureusement semble extrêmement réactive. Elle se précipite sur le pont et s’engouffre à l’intérieur.
— Un seul geste de votre part et je lui troue le crâne !
Les hommes se rapprochent et je faiblis en lisant la haine sans borne de leurs faciès ingrats. Ne pas paniquer, surtout. Je sens la sueur perler le long de mes tempes, tandis que je recule sur le pont, le grand gaillard chauve faisant barrage de toute sa masse aux lasers de mes adversaires.
— Tu ne t’en sortiras jamais, Adrik a déjà dû être prévenu de tes frasques, et des dizaines de patrouilleurs sont déjà en chemin, grince mon bouclier.
— Stelly ! Quand je te le dirais, tu fermes le sas !
Aucune réponse. Je n’ai plus qu’à prier pour que cette gamine que je connais à peine possède les réflexes adéquats. Ma vie est entre ses mains. Je recule de nouveau, inspire une longue bouffée d’air…
— Maintenant ! Dis-je, en poussant du pied le grand homme chauve, tandis que je me jette en arrière. Le sas se referme sous le fracas métallique des lasers, qui fusent aussitôt. Je roule sur le sol, presque surprise d’être encore en vie, et me redresse rapidement. Je croise le regard terrifié de Stelly qui me rappelle immédiatement l’urgence de la situation.
— Je vais piloter, nous ne sommes pas encore tirés d’affaire, dis-je dans un souffle, avant de prendre place aux commandes. Une étrange sensation m’envahit lorsque j’enclenche les moteurs. Cela fait si longtemps, et pourtant il me semble que c’était hier, le jour où j’ai pour la dernière fois piloté un tel engin. Tout est si familier, si évident.
— Attention, accroche-toi, je crois que ça va secouer.
J’ai à peine le temps de prendre un peu d’altitudes, que déjà les premières frappes des patrouilleurs viennent frôler la coque du vaisseau. Mais la navette de l’Arcadia est beaucoup plus souple et rapide que les vieux rafiots volés des contrebandiers. Je les esquive sans trop de mal. Sans bien savoir pourquoi, j’ai toujours adoré piloter les navettes de combat. Il me semble faire corps avec ces petits engins nerveux et réactifs et l’ivresse que me procure leur puissance m‘arrache un sourire. Mon habileté nous permet de nous faufiler au milieu des troupes ennemies sans trop de dommages. Nous quittons enfin l’atmosphère nauséabonde de la planète Phtät, pour nous retrouver plongées au sein de la nuit immense et éternelle de l’espace. Je me laisse griser par la vitesse extraordinaire, qui nous propulse en quelques minutes à plusieurs milliers de kilomètres de là. Les étoiles ne sont plus que des traînées blanches qui viennent lécher les hublots dans un scintillement magnifique. Tout est si vaste, si démesuré, si infini ! Une terrible émotion s’empare de moi, me nouant la gorge. Une envie de pleurer sur la beauté indicible qui nous engloutit…
Le contact de la main de Stelly sur la mienne me fait sursauter. Elle me contemple avec une empathie qui me surprend et me déstabilise.

— Vous n’êtes pas faite pour cette vie que vous quittez, je peux le lire dans vos yeux.
Je fuis son regard, soudain mal à l’aise. Qu’a-t-elle cru lire en moi ? Votre regard s’illumine lorsque vous croisez celui des étoiles, insiste-t-elle. Elle sourit avec une mélancolie touchante et fragile. Votre place est ici. Tout comme la mienne. Dans les ténèbres intemporelles de l’espace…
Je tape la ligne de chiffres qui n’ont jamais quitté ma mémoire, malgré toutes ces longues années. Le code de rattachement des navettes au vaisseau mère. Une invention ingénieuse de mon regretté ami, Alfred. Le petit ordinateur de bord m’indique une trajectoire précise, qui nous mènera jusqu’à la nébuleuse de Razokan, que je connais très mal, même s'il me semble bien qu’il s’agit là d’une partie de l’univers fort peu explorée jusqu’à ce jour. Pourquoi l’Arcadia croise-t-il en des espaces si lointains et mystérieux ? Stelly ne parait pas surprise par la position du vaisseau, et se contente d’un long soupir las et fatigué. Elle hausse les épaules et s’enfonce dans son siège sans un mot. Je verrouille notre destination, après quelques précautions d’usage, et me retourne vers la jeune femme qui m’observe comme si elle venait de me retrouver. Son regard inquisiteur et renfrogné me déplait, sans que je sache vraiment pourquoi. Encore ma paranoïa maladive qui prend le dessus.
— Qu’y a-t-il Stelly ? Que regardes-tu ?
— Oh, rien… je me demandais juste ce que vous alliez bien pouvoir penser de l’Arcadia et de son capitaine, une fois à bord, souffle-t-elle, avec un sourire grimaçant.
— Que veux-tu dire ? Que s’est-il réellement passé à bord ? Pourquoi…
— Ne posez pas tant de questions. Vous constaterez par vous-même combien les choses sont différentes aujourd’hui.
— Explique-moi.
— Alfred, mon seul ami, est mort quelques jours après votre départ, mais vous deviez vous en douter, n'est-ce pas ?
Je frémis. Le douloureux souvenir du petit homme si plein de vie submerge mon esprit. Je ferme les yeux et il me semble sentir sa main serrant la mienne, dans un geste complice et protecteur. Alfred, mon ami, je n’étais même pas auprès de toi lorsque tu as rejoint ta dernière demeure, ma lâcheté me rebute… La voix sèche de Stelly me ramène à la réalité.
— Depuis le jour de sa mort, le capitaine n’a eu de cesse d’aller discuter avec ce maudit ordinateur, persuadé qu’il est l’âme d’Alfred.
Je recule dans mon siège, pensive.
— Et toi Stelly ? Qu’en penses-tu ? Ma question l’embarrasse, je le vois bien. Elle hésite.
— Et bien… je dois avouer que cette histoire est vraiment troublante, je ne sais pas si je dois me fier à ma logique, ou à mon ressenti…
— Lui parles-tu ?
Soudain, la tournure que prend la discussion me fascine. Je n’ai jamais pu concevoir que cette machine soit réellement mon cher Alfred. Je n’ai même jamais tenté de me poser la question en ces termes. Il a toujours été clair dans mon esprit que ce monstrueux ordinateur avait fini par assassiner mon ami, afin d’usurper son identité. J’ai invariablement considéré cette chose comme une machine à l‘impressionnante complexité, certes, mais constituée malgré tout de simples circuits électroniques…
— Parfois, oui, murmure Stelly, en baissant les yeux, avant de poursuivre. Je dois avouer que ça me faisait beaucoup de bien de lui parler. C’est peut-être vraiment lui, vous savez ? J’ai du mal à le concevoir, d’autant que j‘ai assisté à sa mort, mais pourtant…
— Pourtant ?
— Il possède tous ses souvenirs, tous ses raisonnements logiques, toutes ses manies de langage, le même humour, les mêmes connaissances. Il semble même souffrir et aimer comme Alfred. Cela n’est t’il pas suffisant pour constater qu’il est… lui ? Il n’a plus de corps, mais en dehors de cela, en quoi est-il différent de notre Alfred ?
Elle lève vers moi ses yeux d’un bleu si clair qu’il m’est difficile de soutenir son regard. Elle implore une réponse à ce questionnement sans fin, dans lequel son esprit se perd sans doute depuis des années. Mais je n’ai pas de réponse. Qu’est-ce qui permet de définir une existence ? Si l’on met de côté le concept de l’âme, chose éthérée et insaisissable s’il en est, alors quelle est la différence entre une conscience électronique et son original ? Je ne peux que secouer la tête, dans un signe de négation embarrassé.
— Je ne sais pas quoi te dire, Stelly. Je ne sais pas moi-même ce que je pense à ce sujet, ni d’ailleurs ce que je ressens…
— Herlock, en tout cas, ne semble jamais s’être posé la question.
Je souris. Je n’aurai jamais cru entendre de nouveau quelqu’un mentionner son nom, qui résonne en moi comme autant de sensations contradictoires.
— Peut-être a-t-il sciemment choisi de ne jamais se la poser, dis-je, dans un murmure. La jeune femme contient un ricanement désagréable, et s’affale sans retenue dans le siège, trop vaste pour sa frêle silhouette.
— Ça ne me surprendrait même pas. Le jour où il se posera les bonnes questions n’est pas arrivé. Son propos, tout comme le ton méprisant qu’elle emploie, me stupéfie. Elle semble s’en apercevoir et balaie l’espace d’une main nonchalante.
— Bah ! Il a vieilli, vous savez, et il se trouve que ses idées d’un autre temps ne me parlent guère. Ses idéaux poussiéreux et son idéalisme borné me fatiguent. Il continue à croire que l’être humain est digne que l’on se batte pour lui… quelle foutaise ! Tous des crétins et des lâches, qui méritent leur sort de larves insipides ! Franchement, qui peut encore croire aujourd’hui que nous vaincrons ces foutus humanoïdes ? Je suis fatiguée de cette quête absurde et sans fin…
Je suis si atterrée par ce que je viens d’entendre, que je reste muette. Comment cette enfant, qui a partagé nos combats, qui a vu tant des nôtres s’effondrer sous ses yeux pour défendre leurs idéaux, peut-elle avoir aujourd’hui de tels raisonnements ? Comment peut-elle être aussi désabusée et dépourvue d’illusions ? Une sourde colère s’éveille au creux de mon ventre, mais je serre les dents, et choisis de garder un calme relatif.
— Je refuse d’entendre ce genre de choses, Stelly, dis-je, d’un ton sévère
— Très bien. Après tout, vous verrez bien ce que je veux dire.
Elle me tourne le dos et s’installe confortablement, coupant court à toute tentative d’argumentation de ma part. Je décide de l’imiter et incline mon siège vers l’arrière. Il nous reste environ douze heures à partager avant d’atteindre notre destination. La mauvaise nuit que je viens de traverser commence à se faire sentir. Je ne tarde pas à m’assoupir d’un sommeil léger, une partie de mes sens toujours aux aguets du moindre changement dans mon environnement
Elle ouvre de grands yeux horrifiés lorsque nous arrivons aux portes de ce que l’on pourrait définir comme mon territoire. La navette qui s’est posée là il y a
plusieurs années n’a plus jamais bougé. Elle trône sur le terrain défoncé, telle une sentinelle intemporelle, au milieu des carcasses de véhicules disparates et d'anciennes caisses de vivres
abandonnées.
Je chasse sans conviction un vieux chien couvert de boue, qui nous empêche d’accéder à une hideuse baraque aux murs torturés par les vents destructeurs, qui viennent régulièrement réclamer leur
tribu de planches pourries. Je me suis toujours demandé comment le toit de tôle rafistolé et mangé de rouille parvenait à ne pas s’effondrer. Je déverrouille le cadenas sommaire qui fait office
de serrure et invite la jeune femme à entrer. L’intérieur n’est guère plus reluisant. Un matelas miteux est jeté à même le sol et pour tout mobilier, quelques chaises et une grande table longent
un mur, recouvert d’objets usuels en tout genre. Seul le coffre de survie récupéré à bord de la navette dénote quelque peu, au sein de cette atmosphère d’un autre temps. J’allume la lampe à
pétrole accrochée au sommet d’une vieille poutre et saisit une bouteille de vin entamée. J'attrape deux petits verres et invite Stelly à s’asseoir. Elle parait déroutée et affligée. Je
remplis les verres en l‘observant attentivement.

Je sais pertinemment qu’elle ne comprend pas, qu’elle ne reconnaît pas en moi celle qui fut si digne de son affection autrefois, et j’éprouve un malsain plaisir à
la laisser extrapoler sur ce que je semble être devenue.
— Comment se fait-il que tu te retrouves ici, Stelly ? Elle balaie du regard les alentours en se tordant les mains.
— Je vous cherchais.
— Tu me cherchais ? Mais pourquoi ? Elle pousse un long soupir fatigué.
— C’est compliqué… les choses ont tellement changé, vous savez…
Je ne suis pas vraiment sûre de vouloir entendre ce qu’elle va me dire. Je n’ai pas envie de connaître les raisons de sa venue. Je vis sans espoir et sans buts depuis trop longtemps, mais surtout
sans le fardeau épuisant de ma culpabilité. Ici, je ne suis personne. Je n’ai aucune obligation ni aucune responsabilité. Jamais de choix à faire. Aucune vie ne dépend de mes actes et je pourrai
mourir sans gloire au fond d’un bistrot mal famé sans que personne ne remarque rien. Je me complais depuis trop longtemps dans ce mode de fonctionnement solitaire et égocentrique. J’ai appris à
vivre avec ce mépris de moi-même. Je vide mon verre d’une traite, furieuse que cette gamine vienne détruire ma forteresse. Je lui en veux déjà pour tout ce qu’elle va faire voler en éclat.
— L’Arcadia est devenu ma prison, murmure-t-elle.
Le nom du grand vaisseau résonne en moi comme autant de souffrance et de désespoir. Je me lève d’un bond.
— Je ne veux rien avoir à faire avec tout ça, Stelly. Je te ramène à ta navette.
— Vous ne pouvez pas faire ça ! Je n'y retournerai pas ! Gémit-elle en se redressant. Une étrange colère s’insinue en moi. Je ne veux pas faire partie de cette histoire.
— Je suppose que tu es venue seule ?
— Oui, j’ai pris une navette de patrouille, et j’ai piraté le journal de bord de l’ordinateur. J’ai cherché le signal correspondant aux navettes qui ont quitté l’Arcadia le jour de votre
départ, puis j’ai volé le module correspondant. Je blêmis
— Je n’ai jamais déconnecté l’unité de suivi des trajectoires…
— Exact. Et le signal m’a mené droit sur cette planète.
Je suis sidérée. Pourquoi n’ai-je pas pris cette précaution élémentaire ? Peut-être parce que jamais je n’aurais pu imaginer que quiconque tente de retrouver ma trace. Soudain, un détail me
revient à l’esprit.
— Mais ce jour-là, deux navettes ont quitté l’Arcadia…
Elle semble hésiter, mal à l’aise, et saisit le verre de vin déposé à son attention. Son regard est fuyant.
— Je ne savais pas. Je suppose que j’ai eu de la chance de tomber sur le bon module.
Elle éclate d’un petit rire étrange et goûte le vin en grimaçant.
— Pouah ! Il est infect !
Une étrange suspicion s’empare de moi. Mais je vis depuis si longtemps au milieu des pires truands de l’univers que ma paranoïa me fait sourire.
— Je te ramène, Stelly. Il est hors de question que tu restes ici.
— Très bien, mais je vous demande une faveur, une seule. Vous me devez bien ça. Vous devez bien ça à la petite fille que vous avez abandonnée il y a huit ans. Une petite fille qui vous
aimait et que vous…
— Très bien, très bien. Inutile d'en dire davantage. Que veux-tu de moi ?
Un bref silence s’abat, entrecoupé des cris stridents des corbeaux qui se disputent sans doute les restes d’une charogne. Elle lève vers moi des yeux implorants et il me semble revoir durant
quelques secondes la petite fille éperdue qui vient de comprendre que son meilleur ami est condamné.
— Je veux que vous veniez avec moi, à bord de l’Arcadia. Je recule, émue et furieuse.
— C’est hors de question.
— Je vous en prie, Ayana ! Je suis partie à votre recherche dans le seul but de vous ramener.
— Mais, pourquoi ?
Elle hésite un instant et passe une main dans ses cheveux.
— Pour… lui. Elle n’a pas osé prononcer son nom, mais nous connaissons toutes deux la portée de ses derniers mots. Je détourne mon regard, foudroyée par un sentiment depuis longtemps enfoui au
plus profond de ma conscience, mais la jeune femme s’approche de moi et insiste avec une véhémence désarmante.
— Quelque chose a changé en lui depuis que vous nous avez quittés. Et ces dernières semaines ont été pires encore, je ne saurais dire pourquoi... je veux juste que vous acceptiez de le voir
quelques minutes. Il persiste entre vous quelque chose d'irrésolu, ensuite vous pourrez repartir si vous le souhaitez. Je vous en prie !
— À quoi cela servirait-il, Stelly ? Sinon raviver d’anciennes blessures ? Elle perd soudain toute contenance et ses joues s'enflamment imperceptiblement.
— Faites-le pour moi, Ayana, cela lui prouverait au moins que je suis capable de quelque chose ! Les larmes qui roulent soudain le long de son visage me torturent.
— Il ne sait pas que je suis partie à votre recherche. Durant toutes ces années, je ne l'ai jamais entendu prononcer votre nom, mais je sais qu'il ne vous a jamais oubliée, je le voyais dans son
regard lorsque j'étais enfant. Depuis, c'est comme si le temps s'était figé à tout jamais dans les corridors de l'Arcadia... murmure-t-elle en observant ses propres larmes qui s'écrasent en
silence sur le sol poussiéreux . Je suis stupéfaite. Elle est si fragile...elle cherche à lui démontrer sa valeur, tout simplement.J’imagine sans peine la souffrance de la petite fille, face à
cet homme qui doit sans doute profondément l’aimer, mais sans être en mesure de le lui faire partager. Je ne sais que trop combien il lui est impossible de dévoiler ce qu'il ressent.
Notre brève union et ses aveux passés lacèrent soudain mon coeur. Mon dieu, mon départ a-t-il eu tant de répercussions ? Son âme est-elle devenue plus inaccessible qu'elle ne l'était déjà
autrefois ? Stelly, que cherches-tu à lui prouver ? Es-tu venue me retrouver aux confins des galaxies dans le seul but de lui manifester ton amour
?

— Je vous en prie… sanglote-telle de nouveau.
Je n’ai pas le choix. Il faut que j’affronte mon passé. J’ai une dette envers cette enfant. Je ne veux pas la trahir une seconde fois en fuyant pitoyablement mon destin. Je ne tomberai pas si
bas…
— Très bien. Je te suivrai, Stelly. Mais ce soir, nous devrons passer la nuit ici. Le vent s’est levé et les tempêtes sont d’une redoutable violence sur Phtät. Il nous faudra attendre
qu’elles s’éloignent.
Elle se jette dans mes bras et je perçois le parfum sucré de sa peau. Le même qu’autrefois. Je ferme les yeux et soupire en la serrant tendrement contre mon cœur. Elle est si douce. De
nouveau, il me semble pendant quelques furtives secondes qu'elle n'est qu’une délicieuse petite fille, perdue au milieu d’un univers hostile.






