Une secousse brutale. Je glisse vers une destination inconnue. Je tente d’ouvrir les yeux et distingue au fond d’un épais brouillard, le visage de l’homme en noir. Il semble inquiet et je crois qu’il me dit quelque chose que je n’entends pas. Un nouvel impact. Des lumières vives me brûlent les yeux et défilent à toute vitesse au-dessus de moi. Un bruit de brancard, le grincement rapide des roues… où m’emmène-t-on ?
Le mouvement s’arrête. J’ai de plus en plus froid. Des odeurs d’éther… Des mains me soulèvent sans ménagement et la douleur me transperce le torse. Le sang emplit de nouveau ma bouche, je le sens s’écouler le long de mon cou. Je tente de respirer en vain, je suffoque, tout se brouille, je meurs…
Pourquoi est-ce que ça recommence ? Je ne veux plus avoir mal, je ne veux pas revenir ! De nouveau, cette lumière blafarde me rappelle que je vois. Ce froid acéré qui m’envahit me rappelle que je sens. Cette douleur qui me laboure les côtes et me déchiquette les poumons me rappelle que j’ai peur. Je comprends que je respire de l’oxygène à travers un masque et je baisse les yeux vers mon corps, comme pour m’assurer qu’il est toujours là. Des multitudes de tubes courent le long de mes bras et de lourds pansements enserrent mon buste. Seule mon extrême faiblesse m’empêche de crier, tant la douleur qui se réveille me terrifie…
— Vous avez eu beaucoup de chance. Vous avez vraiment frôlé la mort de très près, murmure quelqu’un, près de moi. Je tourne la tête avec précaution et réalise enfin que je ne suis pas seule. Le singulier collaborateur des humanoïdes est installé à mon chevet, depuis un long moment à en croire l’épais ouvrage qu’il referme, avant de le poser sur ses genoux. Il m’observe longuement, comme si j’étais un animal étrange, une espèce nouvelle…
Ses yeux sont si sombres qu’ils semblent dépourvus de pupilles, ce qui lui confère un regard étrangement fixe, accentué par le sang asiatique qui coule sans doute dans ses veines. Son visage racé et délicat ne souffre d’aucune imperfection et ses mains ne sont pas celles d’un combattant. Ses longs cheveux couleur d’ébène viennent se perdre dans le bas de son dos et sont savamment tressés le long de ses tempes. Il serait fort beau, si une lueur désabusée et mauvaise ne venait pervertir la finesse de ses traits.
Je tente un mouvement, mais une douleur insoutenable me cloue au lit. Je ne peux contenir un gémissement et sens une larme d’impuissance glisser jusque dans ma nuque.
— Où suis-je ? fais-je, dans un souffle,surprise par ma propre voix tant elle est ténue.
— Mais là où vous auriez toujours dû rester, ma chère : sur notre bonne vieille terre...murmure-t-il, avec un sourire méprisant. Mon Dieu ! dix ans que j’ai quitté ma planète natale, et me voilà, à moitié morte, à la merci de ce monstre… quelle ironie...
Le bruit caractéristique d’une porte automatique : un humanoïde, probablement haut gradé, entre et salue l’homme en noir.
— Alors, où en est-on ? demande l’être au visage grisâtre, avec une voix saturée qui me fait frémir. Je me rappelle soudain avoir entendu dire qu’en réalité, les humanoïdes communiquaient entre eux grâce aux ultrasons, à la manière des dauphins. Seule une puce de conversion, greffée à leurs uniformes, leur permettrait de discuter avec nous, ce qui expliquerait la sonorité désagréable de leur timbre. Qui a bien pu inventer pareille ineptie ? J’imagine l’humanoïde qui me toise en train de siffler, en secouant la tête, comme un dauphin des anciens parcs d’attractions. Ses yeux me paraissent soudain plus grands, plus écartés, je n’avais jamais remarqué ce détail auparavant. Encore un effet de toutes ces drogues qui me maintiennent en vie...
— Va-t-elle survivre ? demande le dauphin
— Oui, elle est résistante. Elle sera sur pieds d’ici quelques jours, je pense.
— Bien. Vous savez ce qu'il vous reste à faire. Faites-le vite. Je n’ai pas de temps à perdre ici.
— Bien général.
Le cétacé quitte la pièce, tandis que l’infâme traitre se retourne vers moi.Il pose une main sur la mienne et je réalise alors que mes poignets sont entravés.
— Simple précaution, fait-il, en découvrant mon expression, avant de reprendre d'un air songeur : c’est vrai, vous semblez si fragile... mais nous savons, vous et moi, de quoi vous êtes capable.
— Que voulez-vous donc que je fasse, je peux à peine respirer.
— Je vous ai vue à bord de l’Arcadia. J’ai constaté la fureur avec laquelle vous avez défendu votre vie et celle de vos amis, j’ai deviné cette folie meurtrière au fond de vos yeux.
Il penche son visage si près du mien, que je sens son souffle tiède contre ma joue. Je ne connais qu’une seule autre personne capable d’une telle rage de vaincre, me chuchote-t-il à l’oreille, tandis que je tente pathétiquement de m’écarter. Herlock.
J'entreprends de libérer mes poignets en vain et ne tarde pas à comprendre que toute force et toute énergie ont abandonné mon corps meurtri.
— Que voulez-vous de moi ? Pourquoi ne pas m’avoir tuée ? dis-je, dans un gémissement
— Vous tuer ? Vous n’y pensez pas !
— Mais vous avez gagné, que désirez-vous de plus ?
— Je le veux, lui, grince-t-il, avec un sourire malsain. Je veux sa vie.
Il se redresse et semble pris d’une démence obsessionnelle. Il traverse à deux reprises la pièce sans me quitter du regard, puis s’assied brusquement sur le rebord du lit. Il caresse ma joue avec un rictus sinistre.
— Et vous allez m’aider...
J’écarquille les yeux, priant pour ne pas comprendre où il veut en venir. Il penche la tête sur le côté, sans cesser de sourire.
— Il ne viendra pas, dis-je, dans un sifflement.
— Il viendra. Faites-moi confiance, je sais être extrêmement persuasif.
À ces mots, je tente une nouvelle fois de me dégager, mais il est des moments où la volonté la plus farouche ne peut dominer un corps trop affaibli. Il me semble que les bandages sur ma poitrine se mettent à suinter un sang noirâtre. Je suis si fatiguée…
Les jours passent ensuite, sans que j’en garde un souvenir très clair. Des piqures, des tubes, des pansements, de fortes odeurs de produits chimiques… et tant de souffrance ! Je reprends peu à peu quelques forces et mes facultés de raisonnement. L’étrange monsieur Zon me rend visite chaque jour, s’amusant à me lire des passages entiers de livres interdits. J’avoue que sa voix, qui m’entraîne le long des chemins magiques de la littérature, me réconforte. Sa présence assidue finit par m’être agréable et je me surprends en train d’attendre nos entrevues. Il a laissé de côté son discours provocant et dédaigneux, pour des propos beaucoup plus nuancés, parfois teintés d’une mystérieuse douleur mélancolique…
— Il est temps que vous sortiez d’ici, m’annonce-t-il finalement, en posant sur le lit un tas de vêtements civils. Je reviens vous chercher dans une heure. Nous allons dîner.
Je m’habille en hâte, trop heureuse de me débarrasser de l’encombrante tunique hospitalière, à l’odeur d’éther et de sang. Je me glisse avec précaution dans les vêtements un peu trop luxueux mis à ma disposition. J'aurai préféré que mon geôlier privilégie le fonctionnel à de quelconques fioritures et n'apprécie guère la sensation étriquée, que me procurent ces vêtements de femme.
J’enfile malgré tout la robe noire dont la coupe n'est guère en adéquation avec ce que je suis et tente de bouger un peu, afin de jauger de mes capacités. Je me rends vite compte que la blessure de mon torse est encore douloureuse, mais dans l’ensemble, j’ai retrouvé une bonne partie de mes forces. Cela me soulage.
Deux soldats humanoïdes viennent bientôt m’escorter vers le lieu de rendez-vous. Il s’agit en fait d’un superbe restaurant, comme je n’en ai jamais vu ailleurs que sur de vieilles photographies de l’avant-guerre. Des lustres somptueux éclairent la salle, admirablement décorée. D’énormes carpes multicolores s’ébattent dans un bassin à l’eau limpide, qui coure le long du mur de droite, et un immense comptoir d’acajou me renvoie d’élégants reflets, sur ma gauche. J’aperçois enfin monsieur Zon,au fond de la salle, me fais signe de le rejoindre. Je m’exécute, toujours flanquée des deux chiens de garde en uniforme.
— Bonsoir, commandant, dit-il, en m’invitant cérémonieusement à m’asseoir.
Pourquoi cette mise en scène ? Nous savons tous les deux que je suis sa captive. Que pense-t-il obtenir de cette manière ?

Un long silence se dresse entre nous, tandis que des mets raffinés aux parfums subtils sont installés sur la table.
— Vous ne mangez pas ?
— Cessez donc cette mascarade. Que me voulez-vous ? Je ne collaborerai jamais, ni avec eux, ni avec vous, fais-je, en le toisant d'un regard noir. Il recule afin de mieux s’adosser à la chaise et esquisse un sourire dédaigneux. Il avale une gorgée de vin, les yeux emplis de provocation moqueuse.
— Que pensez vous pouvoir m’apporter, que je ne possède déjà. Il semble que vous oubliez avec quelle facilité j’ai pris possession de ce soi-disant invulnérable vaisseau...
— Comment avez-vous fait pour brouiller le radar ? C’est un des plus puissants existants.
— Je n’ai pas brouillé votre radar. J’ai trouvé le moyen de faire passer mon vaisseau dans… disons, pour simplifier… une dimension parallèle. Eh oui, la technologie humanoïde est tellement plus avancée que la nôtre. Les possibilités sont tellement étendues, presque illimitées ! Malheureusement, cette opération ne dure que quelques minutes et demande une énergie phénoménale. Mais c'était suffisant pour faire disparaître le bâtiment…
— Et le faire réapparaître aux portes de l’Arcadia, dis-je dans un souffle.
— Tout à fait, c’est exactement ce qui s’est passé.
— Mais, comment avez-vous eu les coordonnées de notre position ? Il sourit d’un air blasé et conquérant, décide de servir le vin.
— J’ai mis une balise sur l'appareil de combat de ce cher Herlock. Je n’en croyais pas mes yeux, quand je l’ai vu débarquer sur le Dark Oak. J'ai été averti de votre intrusion par la patrouille de surveillance. Je ne pouvais pas manquer une telle opportunité. Que voulez-vous, le destin à décidé que je croise sa route et la vôtre ce jour-là.
— Vous êtes un charognard !
— Peut-être, mais je suis un charognard génial ! Sinon vous ne seriez pas ici en train de discuter de tout cela avec moi.
— Traître, conspirateur et collabo… vous me répugnez !
Il avale une gorgée de vin et plonge ses yeux sombres au fond des miens.
— Je vous trouve bien radicale dans vos positions. Si j’étais vous, je me poserais plutôt des questions quant à la vraie nature de votre cher capitaine. Il a tout d’un rat quittant le navire, ne pensez-vous pas ? Abandonner ainsi tout son équipage pour sauver sa peau...
Je n’ai même pas envie de m'efforcer de répondre. Le silence s’abat de nouveau, tandis qu’il me semble qu’il tente de lire dans mes pensées.
— Bah, c’est un mode de fonctionnement récurrent chez lui, ironise-t-il, avec un affreux rictus.
Je pose bruyamment le verre que je tiens à la main et le foudroie du regard.
— Je sais ce que vous êtes en train d’essayer de faire. Laisser tomber, ça ne marche pas. Le capitaine dispose de mon entière confiance et de mon allégeance la plus totale. Il s’adosse de nouveau à sa chaise, visiblement fort amusé de la situation, et ricane doucement.
— Très touchant !

Il se lève et me tend une main amicale.
— Nous n’allons pas tarder à découvrir le décryptage du code autorisant l'accès au transmetteur de l’Arcadia. Cela nous permettra de prendre enfin contact avec la navette de secours de notre bon vieux capitaine. Nous allons pouvoir le convier à se joindre à nous. Mais pour l’heure, je tiens à vous montrer quelque chose.
Je me lève et il exécute un geste obsolète, afin de m’inviter à le précéder. J’obtempère, en jetant un regard mauvais aux deux soldats qui nous emboîtent le pas.
Un choc d’une violence inouïe me jette soudain à terre. Je ferme vivement la porte et reprends ma course effrénée. Il faut que je rejoigne la passerelle à tout prix ! Le déchaînement des lasers aux éclats synthétiques, mêlés aux fracas des tôles, résonnent comme autant de menaces inexorables. Les salves de défenses éclatent derrière moi et mes amis s’effondrent de toutes parts, tandis qu’une vague de hurlements de douleur, mêlée de rage frénétique, s’élève. Le sang éclabousse les murs, c’est un véritable massacre !
Mon épaule vient douloureusement heurter les pieds de la bibliothèque, tandis que je tente déjà de m’agripper à ses étagères, louant le ciel que les ouvrages soient solidement maintenus par de fines barres de sécurité. Un abominable crissement de tôle froissée me déchire les tympans, tandis que le cri strident de l’alarme générale se répand à travers les myriades de couloirs du vaisseau. Je tente de me relever, mais une nouvelle secousse m’envoie contre le mur opposé, où je m’écrase brutalement, le souffle coupé.
Encore étourdie par la collision, je rampe sur le sol instable de l’Arcadia jusqu’à atteindre mes armes, déposées au hasard quelques heures plus tôt. Je longe le mur, dans un équilibre précaire et parvient à atteindre la porte de la chambre. Je frappe le loquet de déverrouillage de mon épaule endolorie, afin de me plaquer immédiatement contre le mur extérieur.
Je reste figée de stupéfaction devant le spectacle qui s’offre à moi. Le bâtiment est envahi d’une vie grouillante, identique à celle d’une fourmilière malmenée. Une clameur frénétique résonne dans les couloirs, où règne une panique aveugle. J’esquive plusieurs de mes compagnons d’armes qui semblent avoir perdu tout discernement.
Certains ne sont pas armés, ou à peine vêtus : l’effet de surprise a eu raison de leur efficacité et de leur sang froid. J’hésite un instant, indécise, lorsque j'aperçois des dizaines de cyborgs, escortés de soldats humanoïdes, se déversant dans les couloirs telle une traînée de lave brûlante... Mon sang se glace lorsque je comprends que leur nombre et leur puissance de feu sont inhabituellement efficaces. Ils avancent à une vitesse impressionnante, ravageant tout sur leur passage... Comment est-ce possible ? Comment se fait-il que nos radars n’aient pas détecté un aussi gigantesque vaisseau de guerre ? Comment ont-ils pu franchir les défenses de l’Arcadia ? C’est incompréhensible !
Je me fais soudain happer par la cohue paniquée de mes compagnons, tentant de viser de mon mieux les cyborgs se rapprochant trop vite. Je pousse sur le côté le petit garçon de Katoga-Hiatt, qui se précipite vers moi, et transperce ses deux poursuivants d’un trait de lumière précis et radical.

Il hurle de terreur, écarquillant de grands yeux éperdus. J’attrape sa main et déverrouille une porte au hasard, avant de le pousser sans ménagement à l’intérieur
— Tu ne bouges pas de là ! dis-je dans un cri, afin de couvrir le tumulte environnant.
— Non ! me supplie-t-il, en tendant ses petits bras vers moi.
— Tu ne bouges pas de là, je te dis ! C’est ta seule chance ! Je reviendrai te chercher, c’est promis !
J’aperçois enfin, à quelques mètres, l’entrée de la salle de contrôle. J’échappe de justesse à un trait de lumière meurtrière et me jette au sol, en faisant feu de plus belle, pour finalement me retrouver au bas de la barre de l’Arcadia, où la bataille fait rage. Le gros des troupes ennemies s’est déjà concentré sur la clef de voûte du bâtiment et j’imagine sans peine qu’un détachement s’est déjà chargé de l’ordinateur principal. En surplomb de la salle, j’aperçois Herlock, croisant le fer avec ses trop nombreux adversaires.Il se tient dos à dos avec Alfred, qui se débat de son mieux, suant à grosses gouttes. Les coups adroits et puissants du Capitaine tiennent encore les humanoïdes en respect, mais pour combien de temps ?
Key est acculée contre le tableau de bord de son poste et elle semble à bout de force. L’homme en noir, que j’ai déjà aperçu, l’oblige à s’agenouiller sous la violence et l’adresse extraordinaire de ses armes blanches. La barbarie et la démesure de ce conflit me dépassent, tant nos ennemis semblent invincibles et nombreux, et c’est avec l’énergie du désespoir que j’assène des coups de pieds à tous ceux qui tentent de m’approcher. Je suis contrainte de tirer à bout portant sur deux humanoïdes, dont le sang vient éclabousser mon visage. C’est impossible ! Nous sommes perdus !…
Je n'aperçois pas le colonel au teint grisâtre qui pointe son arme dans ma direction, mais Herlock l’a vu. Il crie quelque chose et bondit vers moi avec la rapidité d’un félin. Il m’entraine dans sa chute, tandis que le laser frôle mon oreille de quelques millimètres. J’abats aussitôt celui qui a si lâchement tenté de me tirer dans le dos, et croise involontairement le regard de l’homme en noir.
Un étrange sourire grimaçant éclaire son visage, comme s’il se délectait de ce qu’il vient de découvrir. Il pose ses yeux sur le Capitaine, puis me regarde de nouveau avec un ricanement malsain.
Une violente explosion éclate soudain, suivit d’une épaisse fumée noirâtre. Alfred nous rejoint en hurlant, la petite Stellie agrippée à son cou.
— Par ici ! Il y a une issue ! Suivez moi, nous allons rejoindre les navettes de sauvetage !
La fumée me brûle les yeux et la petite fille tousse et pleure d’effroi…
— Non, réplique fermement Herlock, à ma plus grande stupéfaction.
— Mais nous devons quitter le vaisseau ! Nous n’avons aucune chance de nous en sortir en restant ici, ils ont déjà pris le contrôle de l’ordinateur central ! glapit Alfred, en déposant l’enfant qui se précipite dans l’ouverture qu’il lui désigne.
— Jamais, nous répond sombrement le capitaine, tandis que la fumée se dissipe dangereusement. Il se redresse et se dirige vers l’homme en noir, lorsqu’Alfred lui assène un violent coup de crosse à la base du crâne.
— Désolé, mais tu ne me laisses pas le choix, souffle-t-il, en traînant à grand-peine le corps inerte de son ami. Les lasers fusent de nouveau et l’un d’eux frappe le petit homme, qui serre les dents en me regardant. Je veux crier, mais n’en ai guère le temps. Deux autres éclairs fulgurants me traversent le bras et la poitrine. Une douleur aigüe... Je pense à ce petit garçon qui m’attend, certain que je vais respecter ma parole… Puis il me semble que des flots de sang envahissent ma gorge, puis ma bouche et mes yeux. Je suffoque dans l’océan de mon propre sang…
Lorsque je m’éveille, quelques heures plus tard, j’ouvre les yeux sur son sourire, et sa beauté meurtrie me touche profondément. Si beau, si divinement beau, ses longs cheveux tombants en désordre sur son bandeau noir, son unique œil d’un brun profond parsemé de reflets verts, ses traits fins et pourtant si virils, sa peau si pâle. Un enfant sauvage, un tueur impartial pourtant si rassurant, l’homme de ma vie…
Je réalise soudain qu’au-delà de toute cette haine qui me portait, au-delà de mes désirs sanglants de vengeance et ma soif inassouvie de combats, au-delà de tout ce que j’ai pu imaginer pour donner un sens à ma détresse, il a été ma seule et mon unique raison de vivre.
J’ai presque envie de pleurer, tant le choc est brutal, et une aversion pour mon propre mensonge m’oblige à me redresser brusquement. Kyle, je t’ai menti, je nous ai menti. Je suis incapable de souffrir comme je devrais le faire, mon cœur a si vite basculé vers un autre, trop vite… Je déteste comprendre que je me suis enferrée dans un deuil hypocrite, alors que mes sentiments lui étaient déjà acquis. Oh, Kyle ! J’ai pourtant cru mourir en te perdant de nouveau sur Zamora, ma douleur était elle déjà tronquée par le jeu pervers de nos destinées?
— Quels démons es-tu en train de combattre ? murmure Herlock, en me contraignant d’un geste doux à le regarder.
— Je… je ne sais pas vraiment… je crois que j’ai peur, fais-je, en attrapant mes vêtements afin d’échapper à son regard. J’enfile rapidement ma tunique, ainsi que mes bottes, dans un silence qui se fait pesant. Il se redresse tandis que je vais me lever, et stoppe mon geste avec un calme sévère. Je sens une sourde panique s’emparer de moi, et mon cœur s’emballe de nouveau.
Qu’attend-il de moi ? Je ne peux rien lui offrir d’autre que ma terreur et ma faiblesse, je ne suis pas digne de porter le poids de son affection. Je ne suis qu’une enfant fragile et malade, pour qui personne ne peut plus rien, je… Il vient de sortir le long poignard étincelant de son fourreau de cuir. Je vois la lame menaçante s’élever lentement dans la pénombre. Je ne comprends pas…
Il approche l’arme tranchante de son cœur, et s’entaille lentement la peau sur plusieurs centimètres, son regard verrouillé au mien. Je recommence à trembler… Le sang s’écoule maintenant en longs filets sinistres sur son torse clair… Je me laisse faire lorsqu’il saisit ma main pour la poser sur sa blessure.
— Je t’offre mon cœur, mon esprit et mon âme, murmure-t-il.
Sidérée, je m’accroche à son regard, abasourdie par la violence des émotions qui sont en train de déferler en moi. Je veux répondre, mais il pose un index sur mes lèvres. J'ai su que nos destins seraient liés, le jour funeste où mes yeux se sont posés sur toi. Il n’y a rien à comprendre ou à réfléchir. Pas de grandes théories à élaborer. C’est comme ça, et personne n’y peut rien.
Je reste interdite, la chaleur de son sang ruisselant sur mon avant-bras, venant se mêler aux larmes silencieuses, que je sens perler le long de mes joues et de mon cou. En quelques mots, il est parvenu à effacer toutes ces questions inutiles et ces tourbillons de culpabilité où je me perds si facilement. En quelques mots il m’a rendu ma force, mon intégrité et ma liberté.
En quelques mots il m’a restitué ma vie. Je l’enlace et nous partageons un nouveau baiser, scellant dans le sang un pacte mystérieux, dont la portée nous échappe sans doute.
Je ne suis plus seule, nous ne sommes plus qu’un, plus forts et plus grands. Je ne peux réprimer cette sensation de force invincible. Oui, grands et invincibles, c’est ainsi que je nous imagine…
Un léger grésillement, dans l’émetteur de son vaste bureau, nous oblige à revenir à la réalité.
— Ici Villars, vous me recevez, capitaine ? demande la petite voix nasillarde et lointaine
— Très bien, Villars, je vous écoute.
— Alfred a repris connaissance. Il veut vous voir et c’est urgent. Vous savez comment il est, j’ai beaucoup de mal à l’obliger à rester à l’infirmerie.
— J’arrive tout de suite, docteur Villars.
— Bien, faites vite, il est intenable !
Il coupe la communication en souriant, me regarde de biais.
— Je dois y aller, il y a urgence, plaisante-t-il, avant d’attraper ses deux lourds ceinturons de cuir. Il disparaît quelques minutes dans la salle d’eau, avant de réapparaître tel que je l’ai connu quelques mois plus tôt : armé jusqu’aux dents, le regard froid et le port majestueux, la cicatrice traversant son visage, pour venir se perdre sous son bandeau noir, ajoutant à son allure inquiétante et dangereuse, presque effrayante.
Il s’enveloppe de sa grande cape noire, déchirée lors de Dieu sait quelle sanglante bataille, d’un geste élégant. Il enfile ses gants de cuir et son sabre légendaire vient tout naturellement trouver sa place, avec un cliquetis significatif. J’observe le rituel que nous sommes tous obligés d’accomplir dès que nous quittons nos quartiers : à savoir, la vérification sommaire des mécanismes fragiles de nos armes. Tout est question de survie. Rien ne peut être laissé au hasard dans ces vaisseaux de guerre sillonnant les galaxies. La moindre erreur, la moindre négligence, le moindre rouage qui cède et c’est la fin, je n’en suis que trop consciente.
Mon dieu, comment l’humanité en est-elle arrivée là?
Il esquisse un geste discret de sa main gantée et disparaît dans l’embrasure de la porte, tandis que je me laisse aller sur le lit, me blottis dans les draps encore tièdes, imprégnés du parfum sensuel de son corps.Une nouvelle vague de calme sérénité envahit mon âme, une douce euphorie me submerge. Il me semble que tout autour de moi s’est paré d’une teinte différente. Chaque parcelle vide ou fragile de mon être a été comblée, ou guérie, je suis en paix.
Une nouvelle douche. Je ferme les yeux en me délectant de l’eau chaude et bienfaitrice, presque surprise par cette sensation, comme si je la découvrais. Le temps même semble avoir changé. Tout est calme, tout est doux, tout est parfait. Je m’habille et me coiffe en savourant chaque geste, comme un nouveau-né que tout émerveille. Je laisse mes yeux vagabonder au hasard de la pièce. Des colonnes d’onyx, magnifiquement travaillées, encadrent les immenses ouvertures qui mènent à la noirceur constellée de l’espace. Les meubles très anciens semblent me chuchoter qu’ils sont là pour témoigner de la gloire passée de notre civilisation, et de son déclin inexorables. Eux, qui ont été façonnés à même les bois les plus précieux de nos forêts, veulent savoir quand le dernier arbre sera abattu pour faciliter l’avancée des armées.Ils font étalage de leur splendeur, attirant mon attention sur cette petite dorure-là, que je n’avais pas devinée, ou sur ce savant entrelacs de feuilles, aux nervures plus fines que le vent.Ils déploient au mieux leur magnificence surannée, afin que je prenne conscience de toutes les merveilles que l’homme est capable de détruire, ou de perdre, par ignorance et par avidité.
Je pose mon regard sur la longue plume noire, posée près du lourd encrier de plomb, comme si un fantôme des siècles anciens était venu, lui aussi, témoigner de son exil forcé à bord, et s’était enfui à mon approche. Je souris, impressionnée par l’attirance perfectionniste d’Herlock, pour tout ce qui peut lui rappeler que notre civilisation plonge ses racines au cœur de notre vieille terre…
Je remarque en tressaillant qu’une immense bibliothèque recouvre le pan entier d’un mur.
Des centaines d’ouvrages, plus vieux les uns que les autres, se reposent tranquillement dans ce sanctuaire, à l’abri des brasiers qui ont enflammé les textes du monde entier, il y a quelques années, lorsque le gouvernement a ratifié le traité visant l’interdiction des livres. Je suis émerveillée par tout ce savoir, soigneusement rangé par thème dans les immenses étagères, et laisse glisser mes doigts sur les couvertures de cuir, à l’odeur si caractéristique : littérature, sciences, politique, géographie, arts… tout y est. C’est absolument stupéfiant ! Je m’arrête un instant sur la tranche d’un vieil ouvrage, aux lettres dorées s’entrelaçant harmonieusement : Victor Hugo. Plus loin, Baudelaire et Rimbaud, Nerval et Camus, Shakespeare, Chateaubriand… tous ces auteurs auxquels Kyle ne cessait de faire référence. Nous lisions parfois ce très vieux manuscrit, volé à bord d’un détachement de l’armée terrestre, qui convoyait encore quelques civils récalcitrants vers les camps d’extermination humanoïdes. Je me souviens entendre danser les mots, conquise par la puissance des images et des sensations que faisait naître en moi la plume fine et habile de ce Victor Hugo. Toutes ces merveilles, qui me sont restées si souvent inaccessibles, ainsi qu’au reste de l’humanité... Quelle misère, quelle hérésie, quel abominable gâchis !
Jamais je n’aurais imaginé que les quartiers du Capitaine recèlent de tels trésors… Je réalise à quel point tout ici est pensé pour se sentir plongé dans un univers parallèle, totalement hors du temps et de la vie, qui s’écoulent sur le reste du bâtiment. Ces appartements sont une parenthèse statique et intemporelle, lovée au cœur d’un titanesque vaisseau de guerre, qui n’a que faire de ce passé encombrant. Je suis presque effrayée, en constatant à quel point Herlock se raccroche à tous ces symboles d’un passé, qu’il n’a pu lui-même imaginer qu’au travers du prisme imparfait de toutes ces lectures, qui ont sans doute souvent peuplé ses longues nuits solitaires…
Je m’éveille de nombreuses heures plus tard, incapable de savoir combien de temps j’ai perdu pied au milieu de mon enfer. Je ne saurais dire si j’ai vraiment dormi, ou vécu au milieu d’un univers parallèle, rendu accessible à mes sens grâce à la drogue et aux perturbations mentales de mon esprit. Je ne suis même pas reposée.
Je m’ébroue avec peine des derniers lambeaux de cauchemars, qui semblent vouloir rester agrippés à moi, tels des dizaines de vampires avides… Je frotte mon visage, espérant retrouver une impression de normalité rassurante, mais je sais que seule l’eau chaude de la douche me sortira du marasme incohérent de mon esprit embrumé. J’esquisse un sourire amer en croisant l’image irréelle que me renvoie le miroir de la salle d’eau. Je me fais l’impression de ces peintures abstraites, qu’on ne sait comment observer pour en saisir le sens. Des ombres significatives encerclent mes yeux clairs, leur conférant l’éclat inquiétant de ceux d’une bête malade, aux aguets dans la pénombre. Je grimace, et il me semble que mon expression ne m’appartient pas. Ce visage m’est inconnu. Ce corps n’est pas le mien. Je suis un esprit éthéré pris au piège de cette dépouille encombrante et si lourde à traîner…
J’entre dans la cabine et frôle du doigt l’un des petits rectangles colorés, scellé dans le mur qui me fait face. Aussitôt, une trombe d’eau glacée vient s’abattre sur mon crâne et mes épaules, me faisant sursauter et retenir mon souffle, jusqu’à ce que la température se régule sur celle de mon organisme. Il me semble alors seulement que mon âme évaporée se dilate doucement dans mes tissus sous l’effet de la chaleur, jusqu’à réintégrer pleinement mon enveloppe charnelle, sans doute alourdie d’humidité. Je reste ainsi figée de longues minutes, laissant se recréer le réseau de connections complexes qui animent mon corps et mon esprit, et c’est une entité complète qui ressort enfin de la cabine, nauséeuse et totalement déprimée par sa propre condition… J’écarte un dernier résidu d’enfer en secouant la tête et en frottant frénétiquement mes paupières, puis enfile en hâte ma tunique noire et presse le pas jusqu’à l’infirmerie.
J’entre sans même songer à annoncer ma présence, mais le docteur Villars ne m’en tient pas rigueur.
— Vous avez mauvaise mine, commandant, dit-il, en levant des yeux fatigués dans ma direction. Lui n’a guère dormi, en tout cas, je le vois à ses yeux rougis et son teint trop jaune.
Il a certainement dû veiller Alfred une bonne partie de la nuit.
— Il est tiré d’affaire, fait-il, comme s’il avait lu dans mes pensées. Ça a été très éprouvant pour tout le monde. Le capitaine est à son chevet pour l’instant, mais vous pouvez aller le voir, si vous le désirez, ajoute le médecin d’une voix lasse, en me désignant la porte des soins intensifs. Je lui adresse un signe de tête reconnaissant et frappe doucement à la porte. Aucune réponse. Je décide donc d’entrer sans attendre.
Je constate alors que le petit homme respire au travers d’un masque, d’un souffle doux et régulier, apaisant. Il me semble revivre le jour tragique de mon arrivée sur le bâtiment, quelques mois auparavant. Je me souviens m’être éveillée dans cette même pièce à la luminosité étrange. Je me retourne vers le fauteuil de cuir, sur lequel est installé le capitaine, et suis surprise de croiser son regard, car je le pensais assoupi. Je comprends qu’il doit être en train de m’observer en silence depuis mon arrivée et en éprouve une certaine gêne. La pâleur de son teint et sa barbe naissante ne laissent guère de doute quant à l’interminable nuit qu’il a lui aussi dû traverser.

Je m’approche doucement d’Alfred et pose une main bienveillante sur la sienne, sous le regard silencieux d'Herlock, qui semble ne plus faire grand cas du protocole, suivant mes moindres gestes, sans se préoccuper du malaise qu’il doit être conscient de m’infliger. Je feins d’ignorer sa présence et persiste à observer le petit homme, qui s’est paisiblement endormi, après avoir sans doute lutté de toutes ses forces contre cette infecte maladie. J’imagine sans effort mon si cher ami en proie à une fièvre dévorante, hurlant sa douleur et son insatiable appétit de vie.
Il me semble avoir entendu ses gémissements dans la nuit. Ou peut-être étaient-ce les miens ?
Le temps parait s’étirer à travers la pièce et le regard insistant de l’homme à bout de force, que je devine à mon côté, me crie quelque chose que je ne comprends pas. Il quitte enfin la position de repos dans laquelle il s’était installé et se redresse dans un grincement de cuir et un froissement de tissus, qui déchire la densité du silence qui nous enveloppe. Je me retourne vers lui et constate aux ombres qui soulignent son regard fatigué, qu'il n'a pas dû dormir depuis très longtemps.
— Il est sauvé, me confirme-t-il avec une immense lassitude, cessant enfin de scruter. Il s’est bien battu. Je m’écarte afin de le laisser sortir et il s’arrête sur le seuil de la porte, sans se retourner. Lorsque vous aurez un instant, j’aimerais vous parler, commandant, murmure-t-il, avant de disparaître sans attendre de réponse.
Que peut-il donc avoir à me dire ? J’ai, une fois de plus, agi contre sa volonté, mais c’était le seul moyen de sauver Alfred. Il est vrai que je l'ai mis en danger, ainsi que l'équipage, mais...
Assez ! Je ne lui ai jamais demandé de me suivre sur le Dark Oak. Certes, je ne m’en serais certainement pas sortie sans son intervention, mais après tout, c’était mon problème et ma décision ! Je n'ai jamais voulu qu'il me suive, je ne veux rien entendre de ses reproches sans fondement... Et puis la vie d’Alfred vaut bien tous les risques que nous avons courus, la vie de son meilleur ami, de son SEUL ami... Comment eût-il pu en être autrement ?
Je fais volte-face, écoeurée par tant d’ingratitude et de froideur, et décide de le suivre sur le champ, afin de revendiquer mon exaspération et d’épancher ma colère. Il est hors de question que je continue à naviguer sous la bannière de cet homme, et, quoiqu’il en soit, il est grand temps pour moi de recouvrer mon indépendance et ma liberté. Je les ai assez cruellement payés…
Alors que je traverse les corridors, je réalise soudain que je me cache ma propre vérité.
Quelque chose cloche. Je sens bien que la raison de ma colère n’est pas celle que je crois maîtriser…Mais quelle est-elle alors? Oh, qu’importe ? Il faut que je quitte ce bâtiment, même si mon cœur se déchire à l’idée de laisser derrière moi mon cher Alfred et le si jeune Ramis.
Mes pas me mènent bientôt devant l’imposante porte de ses quartiers, qui envahissent une vaste partie de la poupe du vaisseau. Je frappe, mais, dans mon empressement, n’attends pas de réponse et entre sans plus de cérémonie. Je le regrette aussitôt.
Il me tourne le dos, installé face à un immense miroir, aux ciselures finement travaillées par des artistes aussi anciens que ceux qui, sur terre, construisirent les premières cathédrales. Je me souviens avoir admiré de tels ouvrages, qui n’existent plus aujourd'hui que dans les archives du gouvernement… Je me demande comment une telle merveille a pu se retrouver à bord, avant de réaliser que le reste de la pièce est identiquement ornée et meublée, avec un goût sans faille.
La beauté désuète et flamboyante du lieu me renvoie à mes inutiles récriminations, et je me sens soudain futile et misérable. Le capitaine n’a pas bougé et son torse nu dans la semi-pénombre me fait baisser les yeux. Cependant, ma présence ne semble pas l’importuner.
— Je vous en prie, entrez, dit-il simplement, en me faisant signe vers une chaise, près de la sienne, tandis que son regard reste accroché à ce qui me semble être une vieille photographie, passée et jaunie. Il la pose au centre d’un très vieux manuscrit parcheminé, avant de le refermer. Je vous attendais.
Il lève enfin son unique œil vers moi, et je peux y lire une terrible souffrance, mêlée d’une sorte d’admiration et d’expectative à mon encontre. Le silence qui suit me parait interminable et j’ose à peine respirer, incapable de détacher mon regard du sien, saisie d’une étrange et vertigineuse ivresse… Sa voix douce et profonde me secoue enfin de ma transe.
— Ce que vous avez accompli aujourd’hui est le fait d’un immense courage.
Je tente de déchiffrer dans ses traits le fond de son âme. Ses sentiments si inaccessibles au reste du monde, emprisonnés derrière un mur acéré de froideur et de calme imperturbable.
Je veux répondre, mais comme s’il craignait de ne pas parvenir à dire quelque chose, il me fait signe de me taire. J’obéis, aimantée et vaincue par l’aura extraordinaire qui se dégage de tout son être.
— Je voudrais que vous acceptiez ceci, murmure t’il, en posant un petit objet scintillant au creux de mes mains. Il appartenait à mon père. Je le saisis avec la plus grande délicatesse, le cœur battant. Il s’agit d’un pendentif en argent représentant une petite planète brisée en son centre. Je lis la petite citation gravée au dos : la liberté, notre droit, mourir pour elle, notre devoir... Il s’agit de la devise des premières armées rebelles, qui tentèrent de renverser le président Stalker. Mon père tenait ce médaillon de l’un des hommes qu’il avait aidés à fuir. Il me le confia peu avant son exécution, m’explique-t-il en m’observant, attentif.
Je relève les yeux, submergée d’émotion
— Je ne sais pas quoi dire.
— Il n’y a rien à dire.
— Je le porterai jusqu’à mon dernier souffle.
Mes derniers mots semblent le toucher, et il sourit imperceptiblement, puis, soudain mal à l’aise, recule et se lève vivement. J’aperçois dans un trait de lumière les balafres déchirant ses épaules robustes et son torse presque imberbe, et une irrésistible pulsion s’empare de moi.
N’y tenant plus, je me lève à mon tour et pose une main sur sa joue émaciée, afin de l’obliger à me regarder.
Il sursaute et ses traits se durcissent. Je crois qu’il va reculer, mais il n’en fait rien, et, à ma plus grande stupéfaction, je sens soudain sa poigne de fer autour de mes poignets, comme s’il tentait de me neutraliser. La douleur de ma blessure n’est rien, comparée à l’intensité de son regard sombre plongé au fond du mien. Il m’oblige à reculer jusqu’à sentir le mur glacé contre mon dos. Mes mains sont moites et je tremble.Ses lèvres s’approchent des miennes.Un éclair foudroyant traverse chaque parcelle de mon corps et mon cœur explose dans ma poitrine.
Il me libère et ses gestes se font presque brutaux. Je laisse courir mes mains dans son abondante chevelure et le long des courbes noueuses de son dos, m’enivrant du parfum de sa peau…
Je me sens soudain soulevée avec une facilitée désarmante, et m’allonge sur le grand lit aux draps sombres, flanqués de majestueux baldaquins couleur de sang.Sa bouche douce et avide se referme sur la mienne qui lui répond fiévreusement tandis que mes mains cherchent le contact de sa peau, de son torse, des muscles félins de ses jambes, de tout son corps tendu.
L’air devient brûlant, nos souffles saccadés, je m’agrippe à lui comme si j’allais me noyer.
J’accompagne ses mouvements dans une fusion et une harmonie indicible. J’enfouis mon visage dans ses cheveux emmêlés, humant son odeur, surprise par mes propres gémissements, la sueur perlant le long de mes jambes, de ses tempes… si beau, si beau…
Nos baisers ont une fougue qui touche à la sauvagerie, et je réalise que mon visage est tout près du canon étincelant de son arme. Cela m’évoque toute sa force brute et invulnérable, sa violence précise et efficace, sa sauvagerie contenue… Je ferme les yeux et un immense plaisir irradie tout mon être, dans une extase indescriptible et électrique. Je traverse un bout d'éternité...
Puis son étreinte se fait plus douce. Je me blottis dans le creux de son épaule puissante, essoufflée et tremblante, tandis qu’il remonte les draps sur nos corps brûlants, dans un geste tendre et protecteur. Aucun de nous ne ressent le besoin ou l’envie de parler, de savoir, de justifier ou de comprendre… Quelle sensation déroutante… cet homme sombre et sauvage, solitaire et mystérieux, caressant mes cheveux humides de sueur. Je soupire, soulevée de frissons passagers, comblée, enfin apaisée, et je sens le sommeil tant désiré m’envahir doucement. Je sais que les cauchemars ne m’atteindront pas cette fois, car la petite fille fragile est enfin en sécurité au creux de ses bras…
Le docteur Villars se précipite à notre rencontre et je peux percevoir l'indignation vibrer dans sa voix lorsqu’il prend la parole. Il semble s'agir de cette si caractéristique colère que ressent la mère, lorsque son enfant vient d’échapper au pire et qu’elle lui assène une salutaire paire de claques, avant de l’embrasser…
— Heureusement que vos examens sont négatifs ! grogne-t-il en apercevant mon poignet blessé.
— Vous n’avez même pas attendu les résultats ! Vous auriez pu mettre tout l'équipage en danger, ainsi que le capitaine, car je suppose que vous ne vous êtes pas soignée seule et le sang est…
— Assez ! l’interrompt Herlock, en posant la petite mallette sur le bureau du médecin.Calmez-vous, Villars. Il n’y a aucune contamination, comme vous venez de le dire. Tout est sous contrôle maintenant, ajoute-t-il avec un sourire compréhensif et apaisant.
— Tr… très bien, euh… je n’ai pas trouvé d’autres porteurs du virus, c’est vrai que ce n’est pas si grave. Mais tout de même ! Alfred va très mal, et j’ai vraiment cru que vous n’alliez pas revenir cette fois et…
— Villars ?
— Ou... oui ?
— Menez-moi donc à Alfred et occupez-vous de la blessure du commandant Ayana.
— Bien, capitaine, à vos ordres, se reprend enfin le grand homme barbu en s’épongeant le front. Je songe à ses derniers mots et un désagréable pressentiment m’envahit sournoisement : notre fuite a été plutôt facile… trop facile peut-être…. Non, je dois me faire des idées. Le capitaine a vérifié à de nombreuses reprises que personne ne suivait sur nos traces. Nous avons changé de cap plusieurs fois et rien n’est apparu sur les écrans de contrôle… je deviens paranoïaque !
Une course précipitée dans le couloir. Stelly fait irruption au milieu de l'infirmerie, à bout de souffle.
— Où est-il ? demande-t-elle, d’une voix menue et vacillante. Je lui souris en désignant la porte, mais elle reste figée, son visage transfiguré par une angoisse proche de la panique. Je m’accroupis afin d’être à sa hauteur et pose une main compatissante sur son épaule.
— Il va bien, ne t’inquiète pas. Il est près d’Alfred.
— Oh, mon Dieu ! J’ai eu tellement peur ! J’étais fâchée après lui quand il est parti, et s’il n’était pas revenu je…
— Tout va bien, ma puce, tu peux aller le voir.
Elle se jette dans mes bras avec tout l’abandon sincère d’une enfant, et je la serre contre moi, émue par ce geste si franc et si simple, débordée par tant d’affection… Elle s’écarte soudainement avec un sourire éclatant, empreint d’une gratitude que je ne mérite pas, et se précipite vers la chambre d’Alfred. Je reste un instant immobile et songeuse, puis m’affale dans l’un des fauteuils blancs et usés qui bordent la pièce et caresse distraitement ma joue meurtrie. Je soupire et ferme les yeux, bien décidée à faire le vide dans mon esprit, mais l’image du capitaine et sa promesse de protection intemporelle résonnent en moi comme une avalanche de sensations et de questions sans réponses…
Villars réapparaît enfin et me fait signe de m’installer sur la table de soins. Combien de fois vais-je encore devoir confier mon corps meurtri aux mains habiles de cet homme ? Je ne compte même plus les cicatrices qui lacèrent ma peau de leurs témoignages inquiétants. Je suis tellement accoutumée à cette douleur cuisante, que je ne sursaute même pas lorsque le médecin arrache les anciens pansements, qui ont adhéré à la plaie sanglante. Le docteur accepte enfin de me laisser quitter l'infirmerie et j'emprunte le long couloir menant aux quartiers de l'équipage. Une douce luminosité à la géométrie rassurante attire mon attention vers la porte de la chambre de Mime, restée ouverte. Je m’immobilise, fascinée par la scène paisible, presque irréelle, s’offrant à mes yeux. La petite Stelly est installée face à ce qui semble être une vieille coiffeuse. L’anachronisme charmant de ce meuble d’antan m’arrache un sourire mélancolique. La mystérieuse Mime démêle ses cheveux de soie avec des gestes d’une douceur et d’une patience infinie, tandis que la fillette s’absorbe dans la contemplation attentive de fines barrettes serties de perles, soigneusement alignées devant elle.
Son visage de nacre s’illumine, lorsqu’elle attrape une petite pince qu’elle tend triomphalement à la jeune femme, qui, bien qu'incapable de sourire, dégage une aura de bonté et de tendresse poignantes. La paix et l’harmonie de cet instant d’intimité complice me terrasse, dans toute son innocence et sa pureté. Je suis soudain embarrassée, comme si je leur volais quelque chose dont je suis indigne. Je suis si loin de tout cela, si étrangère à cette suave magie… Depuis quand ai-je pris le temps de savourer ces gestes simples, emprunts d’une délicate féminité ? Je ne connais plus que la violence de la guerre, la douleur de mes chairs meurtries par le feu et les coups, la rage de vaincre pour survivre… Je ne suis que sang, meurtre, colère, destruction. Mon Dieu, mais que suis-je devenue ?
C’est avec un grand soulagement que je me retire enfin dans mes quartiers. Je me laisse tomber sur le matelas, sans même prendre la peine de déboucler mon ceinturon. J’extrais d’un geste las mes armes de leur fourreau et les jette à mes côtés. J’ai encore bénéficié d’une dose de morphine, afin de lutter contre la douleur, et je sais que le sommeil ne tardera pas à m’assommer.
Mais la macabre visite à bord du Dark Oak n’a fait que raviver mes angoisses et la souffrance de ce deuil que je ne peux assumer… Je ferme les yeux et tu es de nouveau là. Oh, Kyle... une fois de plus ton regard clair s’illumine en croisant le mien. Sans doute aidée par la drogue, je crois que si je tendais les mains, je pourrais sentir les traits de ton visage sous mes doigts, respirer l’odeur de ta peau et caresser tes cheveux dorés… Mon lit semble se mouvoir d’une vie qui lui est propre. Il s’est détaché du sol, flotte avec un balancement hypnotique au milieu de la chambre et je sens la douceur de tes lèvres contre les miennes. Il ne faut pas que j’ouvre les yeux, l’illusion cesserait aussitôt et ce n’est pas ce que je souhaite ! Le lit s’est mis à tourner, ou est-ce la pièce elle-même, qui n’est plus stable ? Je m’entends rire et il me semble que ce rire n’est pas vraiment le mien. C’est un rire triste et malade à vous glacer le sang… Je tombe, je m’engouffre dans l’univers parallèle de mon inconscient tortueux et chaotique…






