Je le suis sans un mot jusque dans ses quartiers sans bien savoir pourquoi, peut-être avec le secret espoir qu’il me dévoile les secrets de son passé sans que je
lui pose de questions. Je lis sur son visage qu’il devine sans peine que mon entrevue avec monsieur Zon a gravé en moi des marques indélébiles qui ne demandent qu’à être effacées. Il sait, je le
déchiffre au fond de son regard, que lui seul est en mesure de me délivrer de ce doute insidieux qui me ronge, mais il se contente d’un étrange sourire, teinté de tristesse.

Je suis moi-même en cet instant incapable de lui ouvrir mon cœur, et malgré le silence embrumé de non-dit, sa main caressant ma joue fait de nouveau battre mon cœur à l’unisson du
sien, me plongeant dans une passagère insouciance. Je me blottis au creux de ses bras et je me sens soudain si fragile. La force paisible de son corps et de son âme permet à la petite fille tapie
au fond de moi de refaire surface le temps d’une étreinte, car chaque fois il me semble que dans ses bras, rien ne pourra jamais l’atteindre, rien ne pourra jamais la faire souffrir. Sa chaleur
se mêle à la mienne pour ne plus former qu’une seule entité, complète et assouvie et je soupire un bien-être confiant au contact de sa main qui caresse mes cheveux avec une tendresse que
personne ne lui connaît. Le désir protecteur que je pressens à travers ses gestes me comble d’une paix intérieure indescriptible et je n’ai besoin de rien d’autre. Je n’ai plus de doutes, plus de
défaillances, car il les efface d’une caresse, d’un regard, d’un sourire. La voix sèche de Villars à travers son émetteur brise abruptement cette furtive osmose et je m’écarte de lui à regret,
quelque peu étourdie.
— Je suis avec monsieur Zon dans la salle de l’ordinateur, comme vous nous l’avez demandé, capitaine. Nous vous attendons, annonce le docteur.
— Je vous rejoins sur-le-champ, Villars, répond-il avant de couper la communication. Il lève vers moi un regard d’une bienveillance infinie.
— Reste là, si tu le souhaites. Repose-toi. Je vais tenter d’en savoir plus sur la chose qui dort dans les sous-sols de l’Arcadia.
J’avoue ne pas désirer en cet instant en apprendre davantage et acquiesce en silence. Il m'abandonne et je laisse divaguer mon regard à travers la pièce intemporelle qui m’a
accepté au creux de ses secrets d’autrefois. Je pousse un léger soupir de bien-être, me laissant envahir par la paix presque solennelle qui règne en ces lieux. L’odeur de vieux cuir se mêle à
celle plus âpre du papier et de l’encre dans une harmonie désuète et charmante. Mon regard s’arrête soudain sur l’imposant livre de bord posé sur le bureau et je suis parcourue par un long
frisson. Je me redresse et m’assieds sur le rebord du lit sans pouvoir détacher mes yeux de cet objet qui me nargue impassiblement. Je secoue la tête, me convainquant de ma bonne foi, de mon
intégrité, de ma droiture, mais que faire de cette insatiable… curiosité ? Mon dieu, non, je ne peux pas, je ne veux pas faire cela, je ne pourrais jamais me pardonner une telle lâcheté. Ma
conscience est en train de mettre en pièce mon dévorant désir de savoir, de tout connaitre, de comprendre ses failles et sa part d'obscurité. Non. C’est hors de question. Je ne le
trahirai pas.

Je me lève et m’approche doucement de l’objet maléfique qui m’attire de tous ses plus beaux atours, me promettant énigmes dévoilées et mystères évanouis. Ma main caresse le
cuir ciselé de dorures tandis que les battements de mon cœur cognent de plus en plus fort dans ma poitrine. Mes doigts dessinent les contours des lettres d’or. Sous cette couverture, des
milliers de mots s’entremêlent en une trame que je ne connais pas, des milliers de phrases me parlent de son passé, de ses souffrances, de ses secrets… Non, je ne dois pas…
Ma main gauche soulève la couverture alors que les doigts de ma main droite jouent avec les feuilles jaunies par l’usure et le temps de cet ouvrage manifestement très ancien.
Je tourne quelques pages en m’efforçant de ne pas lire, me laissant juste griser par quelques mots qui surgissent ici ou là. Je sais au fond de moi que je cherche le nom de Zon, mais il semble
que le livre a pris le parti de garder précieusement le secret de sa haine. Je dois cesser ce petit manège indigne. Je m’apprête à refermer la couverture, lorsqu’un mot vient littéralement me
brûler les yeux : mon prénom griffonné à plusieurs reprises au beau milieu de dizaines de phrases, mon prénom déposé ici et là, au sein de cet ouvrage mystérieux. J’ouvre doucement le
livre à cette page, plongée dans une insolite transe émotionnelle.
Elle m’a encore tenu tête aujourd’hui et a de nouveau mis sa vie en danger. J’étais furieux, cette femme et son entêtement permanent mettent mes nerfs à rude épreuve. Cependant, ces derniers évènements m’ont ouvert les yeux sur quelque chose que je ne soupçonnais pas, ou plutôt que je refusais de comprendre. Je dois bien me l’avouer : jamais je n’ai eu aussi peur de perdre un membre de mon équipage. Lorsque j’ai vu s’éloigner sa navette vers sa dangereuse destinée, j’ai réalisé que je ne pouvais pas la laisser partir ainsi, je ne pouvais que la suivre, abandonnant contre toute raison mon bâtiment et mes hommes. La découvrir aux prises avec ce colonel humanoïde m’a rendu fou… je crains d'entrevoir ce qui me tourmente, bien que je tente vainement de me raisonner. Tout en elle me captive : son mauvais caractère, son entêtement et sa rébellion, sa solitude et sa souffrance, sa beauté fragile, son regard, son sourire d’enfant… et plus que tout, la si grande vulnérabilité que je devine derrière sa force. Jamais je n’aurais imaginé pouvoir ressentir cela pour quiconque.
Je m’interdis d'aller plus avant dans ma lecture et ferme les yeux, le cœur battant, tandis que mes doigts tournent machinalement quelques pages.
… et malgré toute la rancoeur qui illuminait ses yeux, je ne peux m’empêcher de penser qu’il reste en lui quelque chose de profondément juste, je ne peux me résoudre à croire que toutes ces années soient envolées sans laisser aucune trace de ce que nous étions alors. Je réalise combien sa souffrance a altéré sa perception, et je sais que s’il s’avouait mon innocence il s’effondrerait certainement sous le poids de cette affliction qui le dévore. Je sais combien il l’aimait, je l’ai compris à la mesure de la haine sans bornes que je lui ai vouée lorsqu’il pointait sa lame sur la gorge d’Ayana, et pourtant, aujourd’hui ma colère s’estompe à la faveur d’un étrange sentiment d’empathie mêlé de culpabilité. Suis-je faible ? Suis-je coupable de ce qu’il est devenu ? Aurais-je pris la bonne décision si seulement j’en avais eu le pouvoir ? Je n’aurais sans doute jamais de réponses à ces questions qui ne cesseront jamais de me harceler. Zon, mon ami, mon frère, que puis-je faire pour libérer ton âme de toute cette détresse ? Aujourd’hui encore, je donnerais ma vie pour te sortir de l’enfer dans lequel tu te débats.
Un sursaut de conscience s’empare soudain de moi et je recule vivement, consumée par les flammes de mon indiscrétion. Je n’avais pas le droit de lui voler ainsi son âme et
voici mon châtiment. Je ne peux contenir une larme de confusion et de dégout de moi-même. Je laisse ouvert l’objet maléfique, déterminée à assumer mon impardonnable geste et retourne m’asseoir
sur le lit, abasourdie par tout ce que je devine derrière ces quelques phrases qui ne m’étaient pas destinées. Je me sens si misérable, si indigne. Le bruit de soufflet du sas qui s’ouvre me fait
sursauter et je croise involontairement son regard. Il plisse les yeux afin de mieux distinguer mon visage dans la semi-pénombre et une lueur étrange traverse son œil. Il se redresse et aperçois
d'emblée le livre ouvert. Il fait le tour du bureau, déchiffre les premières phrases et le referme posément, puis revient vers moi et m’observe un long moment sans un mot. Je me sens si mal que
je voudrais mourir foudroyée dans l’instant plutôt que de subir le poids de sa déception.
— J… je ne sais pas ce qui m’a pris, c’était plus fort que… il y a tant de choses que…
Il s’assied à mes côtés et ferme les yeux avec un léger sourire, me laissant poursuivre ma pathétique tentative d'argumentation.
— Je suis tellement désolée… je ne tiens pas à te voler tes secrets, mais j’ai besoin de savoir, de comprendre, de…
Il écarte une mèche de mes cheveux et pose sur moi un regard empli de compassion.
— Faut-il vraiment que tu saches tout de moi ? Ne crains-tu pas de perdre quelque chose de précieux ? Murmure-t-il.
— N'est-ce pas ta propre crainte que tu me dépeins ? Dis-je faiblement. Il soupire avec un nouveau sourire résigné.
— Sans doute.
Un silence chargé de suppositions avortées et d’expectatives tendues s’installe longuement. Puis il reprend la parole, d’une voix vacillante d'émotion.
— Zon et moi avons partagé une amitié absolue et sincère, qui a traversé tant d’évènements chaotiques. Ce qui nous unissait étant enfant devait ne jamais s’éteindre.
Il ôte le gant de cuir de sa main droite et me présente sa paume. Je découvre une longue cicatrice barrant sur toute la longueur les lignes de sa main. Il poursuit dans un murmure, avec une
grimace affligée.
— La marque indélébile d’un pacte de sang, une promesse de gosses qui avaient encore au fond de leurs cœurs un reste de pureté et d’innocence. Une absurdité.
Je caresse du bout du doigt la délicate estafilade symbolique, tandis que s’impose à moi l’image incohérente des deux hommes croisant le fer avec une violence inextinguible.
— Après la mort de mes parents, je ne désirais qu’une chose : combattre le gouvernement du nouvel ordre et abattre cette ordure de Stalker. Anna m’encouragea dans mon objectif, tout en ayant
la sagesse de me donner les armes pour le faire. C’est ainsi qu’elle parvint grâce au réseau de la résistance à me faire entrer au monastère de Wei Zhi Ning, sur l’antique colonie de Kamaria,
afin que je puisse apprendre en compagnie des meilleurs maîtres l’art et la maitrise des armes et du combat, mais également la philosophie et la culture des grands anciens qui ont traversé
des dizaines de siècles sans faiblir. C’est au sein de ce monastère que je croisais pour la première fois le regard acéré du petit Zon Von Klardht, descendant d’un illustre guerrier samouraï,
insoumis et fier, qui fut abattu comme tant d’autres par le gouvernement, pour rébellion et non-allégeance au nouvel ordre. Je ne pense pas qu'il s'agisse de son vrai nom, et je crois qu'il ne
connaît pas lui-même son véritable patronyme. Dès les premiers jours, une concurrence d’enfant naquit entre nous, qui se traduisit rapidement en respectueuse amitié. Zon avait grandi au cœur
de ce bâtiment austère et il possédait déjà l’adresse et la force mentale d’un grand combattant. En revanche, il ne connaissait pratiquement rien du monde extérieur, mais il était curieux et
avide et je passais des heures à lui conter les mille choses qui composaient un univers. Il m’arrivait de passer quelques semaines loin du monastère, lorsqu’Anna et les moines s’accordaient
pour me donner un peu de repos, et j’en profitais chaque jour pour regarder autour de moi d’un œil neuf en imaginant son expression, lorsque je lui rapporterais l’un des mille trésors
hétéroclites ramassés un peu partout, dont j’emplissais soigneusement mes bagages à son attention. J’étais son lien vers le monde, vers notre planète natale, il était mon modèle au combat.
J’étais un enfant de militaire, il était issu d’une culture à la richesse inégalée. Je lui apprenais l’indiscipline, il m’offrait la sagesse.
Il s’arrête un instant, puis se relève avec un soupir, avant de se diriger vers son bureau et de servir deux verres de vin. Je le suis machinalement et saisis le verre qu’il me tend. Il boit une
longue gorgée et fixe le sol comme s’il y cherchait des réponses.
— Zon avait une sœur jumelle, qui elle aussi résidait au monastère, dans une aile séparée. Elle venait nous rejoindre dès qu’elle en avait la possibilité, en dehors de ses heures de
laborieuses études. Tyan n’était que douceur et joie de vivre. Sa vie de recluse avait préservé la pureté et la bonté de son âme. Comme son frère, elle adorait écouter les longs récits que je
rapportais de l’extérieur, même si dans la majorité des cas ils parlaient de mort et de guerre. Je me souviens de ses grands yeux sombres emplis d’horreurs qui me fixaient dans la pénombre de la
voute où nous nous retrouvions en secret chaque soir. Je me rappelle avoir si souvent transfiguré la réalité en quelque chose de plus beau, de plus acceptable pour son cœur si délicat, sous l’œil
critique mêlé de reconnaissance de son frère. Tyan était notre fragile lumière et nous étions prêts à tout pour la préserver. Nous avons vécu ainsi, indéfectible trio, durant de nombreuses
années.
Un nouveau silence. Je devine qu’il est en train de se faire violence pour parvenir à poursuivre ce récit, enfoui depuis si longtemps dans les replis de son cœur blessé. Je suis sans doute la
première à entendre ces mots. Il passe une main sur son front en fermant son œil, les sourcils froncés de douleur.
— Nous avons grandi. Un homme étrange, qui chaque fin d'année nous rendait visite, les bras chargés de cadeaux, est venu un jour nous chercher, à l’aube de nos seize ans, ce
qui coïncidait avec l'aboutissement de notre apprentissage. Nous avons quitté tous trois le monastère afin de vivre au sein d’une immense propriété, qui, semble-t-il, avait été léguée à Zon par
son père. Anna nous a rejoints, ainsi que mes frères et sœurs adoptifs, puis de nombreux autres résistants, et le château est rapidement devenu le quartier général du mouvement de
rébellion terrienne, les humanoïdes ayant pris possession de notre planète. Notre objectif n’avait pas changé et nous avons commencé notre apprentissage de pilote, participant à de multiples
opérations de sauvetages civils et de sabotages du gouvernement. Nous avons décidé de profiter de nos compétences pour infiltrer les troupes ennemies en nous enrôlant dans l’armée
terrienne, avec l’aide d’un jeune lieutenant qui avait rallié nos rangs. Il s’appelait Hans Winkler. Je n’ai compris que le jour où nous partions faire nos classes militaires combien ce
qui unissait Zon et sa sœur dépassait toute fraternité. Je revois encore le désespoir sans borne dans les yeux de Tyan, la détresse dans le baiser passionné à son frère. L’étreinte sans fin et
les larmes impuissantes de deux amants dévorés par un amour qui ne connait aucune frontière. Le déchirement de deux êtres magnifiques qui ne peuvent exister qu’ensemble. Tyan s’est effondrée à
genoux, lorsque le pont s’est refermé sur ses yeux rougis qui me suppliaient : « protège-le, sans lui je ne suis plus rien… »
Il avale une nouvelle gorgée de vin et fait une pause en posant sur moi un oeil étrange qui me fait frissonner. Je me détourne et plonge mon regard dans le vide scintillant de l’espace qui
s’étend à travers les hublots.
— Comment Tyan est-elle morte ?
À ces mots, il s’installe au creux du grand fauteuil de son bureau et dépose son verre, saisit sa tête entre ses mains. Un vacarme soudain dans le couloir me fait sursauter, escorté
d’éclats de voix et du fracas caractéristique des lasers. Je dégaine prestement mon arme tandis qu’Herlock bondit déjà vers la porte, qu’il déverrouille d’un coup de poing rapide. Je reconnais le
timbre grave de Syrus. Il semble qu’il tente d'interdire le passage d'une vingtaine d’individus déchaînés. Je me précipite dans le corridor à la suite du capitaine, qui tire dans
l’épaule de l’homme le plus proche afin de stopper l'avancée des pirates.
— Que se passe-t-il ici ? Demande-t-il rudement, tandis que les hommes reculent d’un pas, sous les cris de douleur du blessé qui s’effondre à genoux.
— C’est une mutinerie, capitaine, répond calmement Syrus, sans cesser de pointer son arme en direction des pirates. Ces crétins ne sont pas d’accord sur le prochain itinéraire. J’attends votre
autorisation de tirer, capitaine.
— Nous n’avons aucune envie d’aller nous frotter de nouveau à cette chose ! Vocifère celui qui semble être l’initiateur de cette rébellion.
— Adam, vous n’avez aucune idée de ce qui se prépare, gronde Syrus. Nous devons aller au-devant de cette menace avant qu’elle ne vienne à nous, il n’y a pas d’autre choix !
— Je me fous de savoir ce qui se passe dans la nébuleuse de Razokan ! J’ai aucune envie de risquer ma peau sans raison ! rétorque un second mutin en levant une arme menaçante dans
notre direction.
— Vous êtes sous mon commandement ! Rugit Herlock. Si mes décisions ne vous conviennent pas, quittez ce bâtiment sur-le-champ !
— Non, capitaine. VOUS allez quitter l’Arcadia, car l’équipage ne veut plus de vous, grince Adam avec un sourire provocateur, tandis qu’un second groupe d'assaillants se masse de l’autre côté du
couloir, nous interdisant toute retraite.
— Misérables traitres, vous n’êtes pas dignes de ce vaisseau, siffle Syrus en déverrouillant la sécurité de son cosmogun. Herlock pose une main sur son poignet, sans abandonner des yeux le
dénommé Adam.
— Ils sont trop nombreux, Syrus. Baissez votre arme.
Le grand Viking s’exécute à regret sous le regard amusé des pirates, dont les ricanements de hyènes me hérissent. Un long frisson traverse ma colonne en apercevant les oeillades avides et
perverses des hommes qui me dévisagent avec des sourires emplis de sous-entendus nauséabonds. Je sens une sueur glacée envahir mes tempes et mon front tandis que nos assaillants se
rapprochent lentement.
— Pas un geste, capitaine, je risquerais de trouer le crâne de votre petite copine, mais ce serait dommage de ne pas en faire profiter les gars auparavant, tout de même, grince
Adam, grisé par sa soudaine prise de pouvoir. Il s’approche de moi, pose une main sur ma gorge afin de me pousser contre le mur et je sens son souffle fétide tout contre ma joue. Herlock tente de
réagir, mais Syrus arrête fermement son geste, tandis qu’une vague de colère annihile toute sagesse en moi.
— Dégage tes mains crasseuses de ma gorge, fumier !
Je lui assène un violent coup de genou à l’entre-jambes, ce qui l’oblige à se plier en deux et m’apprête à l’achever à coup de pied, lorsqu’un petit gros à demi ivre pointe le canon de son arme
contre ma tempe et que les hommes avancent encore. Adam se redresse et m’inflige un coup de poing si brutal que je suis étourdie quelques secondes et manque de m’effondrer. Herlock pousse un
cri de rage et se dégage de la poigne de Syrus au moment même où une volée de plombs vient décimer les mutins avec une rapidité foudroyante.
— On ne frappe jamais une femme ! Vocifère Ramis au bout du couloir sur ma droite.
— Aucune éducation. C’est ce que j’ai toujours dit ! Lui répond la voix de Zon sur la gauche, tandis que plusieurs corps décapités s’écroulent déjà sur son passage. Profitant du
désarroi des pirates, je pointe aussitôt mon cosmogun et abats avec frénésie les hommes à ma portée avec l’aide de Syrus, qui s’avère être un atout redoutable. J’aperçois du coin de l’œil le
capitaine qui s’est jeté sur Adam en une fraction de seconde et s’acharne avec une fureur qui ne lui est pas coutumière sur le malheureux, dont le visage n’est bientôt plus qu’une bouillie
sanguinolente. La vélocité extraordinaire de Ramis nous permet de maitriser rapidement le groupe de mutins, qui se terrent en tremblant contre le mur, sous la menace de ses deux Watsups
meurtriers, tandis que le reste de l’équipage, alerté par le bruit, nous a rejoints.
— Mettez-moi tous ces chiens aux fers ! Ordonne le capitaine, haletant de rage. Je frissonne en baissant les yeux sur le corps horriblement déchiqueté d’Adam, qui ressemble au cadavre d’un
homme ayant lutté avec un fauve enragé et frotte machinalement ma joue douloureusement tuméfiée, avant de remarquer l’expression effarée de Ramis, qui paraît saisi d’effroi à la vue
de Syrus. Il recule de plusieurs pas jusqu'à se plaquer contre le mur et je déchiffre dans ses yeux une lueur de panique mêlée d’incompréhension.
— C’est impossible, vous… vous êtes mort sous mes yeux ! Bon sang, mais que se passe-t-il ici ?
Le désarroi de Ramis ne semble surprendre ni Syrus, ni le capitaine, qui se contente de ramasser son arme sans un mot.
— Mais qui êtes-vous donc ? Insiste Zon en s’approchant du grand homme.
— Je ne pense pas avoir de comptes à vous rendre, Zon. Quant à mon présumé décès, dis-toi que tu m’as raté, Ramis. Dis-toi aussi qu’au moindre faux pas, moi je ne te raterai pas. Merci à tous
deux pour votre très efficace intervention. Je pense qu’il fallait assainir cet équipage et c’est maintenant chose faite. Le grand homme roux tourne les talons sans attendre de réponses,
abandonnant Ramis à sa confusion.
— Je ne l’ai pas raté, murmure-t-il d’un air atterré.
— Comment savoir ? La mémoire est une compagne capricieuse parfois, ironise Zon en posant une main amicale sur son épaule. Allez, viens partager un verre avec moi, cela t’éclaircira
peut-être les idées.
— Je jure n’être en rien responsable de cet assaut ! Affirme Zon, que deux pirates immobilisent, tandis qu'un troisième
pointe le canon de son arme sous sa mâchoire.
— Tais-toi, sale traitre ! Qui d’autre nous aurait vendu aux humanoïdes, ce sont tes grands copains non ? Grince l’un de ses deux tortionnaires.
— Tu vas payer ! Insiste son comparse.
— Si vos petits cerveaux étriqués fonctionnaient correctement, vous comprendriez que je n’avais aucune raison de vous trahir ! S’insurge monsieur Zon tandis qu’un attroupement de
charognards se rapproche avec force murmures et ricanements. Je suis affligée bien que guère surprise de constater combien il est aussi aisé de perdre la sympathie de ces hommes que de la gagner.
Un poing tente de frapper Zon en plein visage, mais il parvient à esquiver avec une remarquable souplesse malgré la poigne rude des deux colosses qui s’efforcent de le neutraliser.
— Assez ! Ordonne soudain la voix ferme d'Herlock. Ce n’est pas lui qui nous a trahis, il n’avait aucune raison valable pour le faire ainsi.
— Le capitaine a raison, surenchérit Key. L’Arcadia était jusqu’à hier dans l’incapacité de repartir sans encombre. S’il avait voulu nous livrer à nos ennemis, il l’aurait fait bien
avant, ce ne sont pas les bonnes occasions qui lui ont manqué.
— Si mon but était de vous livrer aux humanoïdes, je n’avais qu’à leur offrir sur un plateau l’Arcadia et son équipage, insiste Zon
Les pirates se dévisagent mutuellement sans savoir que penser, lorsqu’une première secousse ébranle l’ossature du bâtiment, qui craque comme l’écorce d’un vieil arbre secoué par les vents.
— Lâchez-le, et retournez immédiatement à vos postes, ordonne Herlock tandis que je rejoins ma place en hâte.
— Même si nous parvenons à traverser l’armada humanoïde, les canons de la défense mondiale vont nous mettre en miette, murmure Key en découvrant les dizaines de vaisseaux ennemis qui fondent sur
nous.
— Je me charge de cet insignifiant détail terrestre, contentez-vous de repousser la flotte humanoïde, nous annonce Zon en sortant de sa poche un élégant boitier de métal noir.
Tous les regards se dirigent vers lui tandis qu’il incline la tête sur le côté avec une moue satisfaite et presse le déclencheur du petit appareil.
— J’attendais cet instant depuis si longtemps, murmure-t-il en fermant les yeux. Voici que les choses se précipitent, mais l’échéance sera telle qu’elle aurait dû être il y a déjà belle lurette.
Dans quelques minutes nous allons assister au plus réjouissant des feux d’artifice, mes amis. Un éclair de satisfaction revancharde traverse ses prunelles sombres et un sourire des
plus pernicieux illumine ses traits.
— Il ne restera bientôt plus rien de cette engeance dégénérée, murmure-t-il en contemplant à travers les hublots, le sol de notre planète qui s’éloigne à grande vitesse. Je l’observe en silence,
cramponnée à mon tableau de bord, déchirée entre un soulagement légitime et une terrible appréhension de la suite des évènements. La voix énergique d’Herlock me fait sursauter.
— Activez le bouclier et armez tous les canons ! Je veux tout le monde à son poste !
De nouveaux tirs ennemis viennent claquer contre la coque avant d'être arrêtés par le bouclier de l’Arcadia, tandis que les tireurs s’apprêtent à riposter.
— Commandant ! Moteur à pleine puissance, réacteurs annexes à 80 % ! Key, enclenchez la procédure d’urgence ! Canonniers, sortez-nous de là, je sais que vous en êtes capables !
Vocifère Herlock.
S’ensuit le terrible vrombissement des moteurs qui crachent une énergie phénoménale et nous permettent une ascension fulgurante, malgré la violence des rafales adverses qui résonne tout
autour de nous. Soudain, le fracas d’une prodigieuse explosion vient couvrir tous les autres, et j’écarquille des yeux horrifiés en apercevant l'ensemble des tours qui s’effondrent
inexorablement, auréolées d’implacables langues de feu et de nuages de poussière noire, dans un synchronisme presque parfait. D’autres déflagrations s’enchainent bientôt un peu partout, tandis
que brille dans les yeux noirs de Zon le reflet des flammes immenses à la hauteur de la folie meurtrière qui les ont allumées.

— Mon Dieu, dis-je dans un souffle atterré, vous n’aviez pas besoin de miner les bâtiments civils… Vous avez condamné des milliers d’innocents.
— Souvenez-vous combien vous les avez vous-même haïs. L'acceptation passive de leur dégénérescence ne leur donne pas qualité d’innocence. Ils méritent de mourir, je regrette seulement de ne pas
pouvoir faire de même sur le reste du globe, certaines tours seront encore debout demain, comme autant de poignards sanglants enfoncés dans le coeur de ce qui fut un jour notre planète,
murmure-t-il dans mon dos en s’accrochant au dossier de mon siège afin de ne pas être déséquilibré par les secousses violentes des impacts de lasers, qui vont d'un instant à l'autre parvenir à
transpercer le bouclier.
— Ils sauront que vous êtes l’auteur de ce massacre, dis-je avec mépris, sans quitter des yeux les calculs complexes de l’ordinateur nous indiquant que nous prenons enfin suffisamment de
vitesse.
— Qu’importe, je n’ai aucune intention de revenir, cette fois.
Je n’écoute plus, trop absorbée par la délicate manœuvre d'Herlock, qui tente de traverser de front la flotte des kamikazes s'appliquant à nous barrer la route. Trois énormes
vaisseaux de guerre apparaissent bientôt sur l’écran de contrôle.
— Capitaine ! Ils nous prennent en chasse ! Hurle Key qui les a repérés en même temps que moi, tandis que la pénombre spatiale enveloppe soudain le bâtiment.
— Visez leurs canons latéraux, déclenchez les réacteurs de secours ! Commandant ! Déviez toutes les sources d’énergie du niveau un vers le bouclier !
Je m’exécute aussitôt, alors que nos canonniers parviennent habilement à abattre le premier appareil, qui s’éparpille sans un bruit dans l’espace. De violents tremblements viennent ébranler
la coque et je verrouille en hâte mon harnais de sécurité, juste à temps semble-t-il, car sur ma droite, un pilote en second est projeté hors de son poste de contrôle et s’écrase brutalement à
mes pieds. Il se relève en gémissant, la mâchoire en sang, et récupère sa place tant bien que mal au milieu des secousses qui redoublent de violence.
— Le bouclier va céder, capitaine ! Il nous faut plus d’énergie ! Dis-je dans un cri.
— Déviez toute l’énergie vers le bouclier, hormis celle du quartier d’isolation ! Il faut absolument qu’il résiste !
Je tape immédiatement un à un les codes de déviation de chaque recoin de l’immense vaisseau, tandis qu’une goutte de sueur glisse le long de ma tempe. Le dernier code plonge le pont
dans l’obscurité.
— Accrochez-vous ! crie Herlock en attrapant la barre à pleine main. Alfred ! Plonge à 45 degrés !
Le titanesque dinosaure de métal effectue une manœuvre risquée qui lui permet de se retrouver en quelques minutes sous l’imposant bâtiment de notre ennemi, qui n’a pas eu le temps de
réagir.
— Salve en continu ! Canonniers, c’est à vous ! Ouvrez-lui le ventre !
Aussitôt, une pluie de lasers se déverse sur notre adversaire qui ne peut riposter dans cette inconfortable position. Il tente de se dégager, mais il est trop tard. Une énorme fêlure vient
déchirer la coque et en quelques instants une extraordinaire explosion silencieuse s’étend dans l’espace et nous illumine de ses indescriptibles couleurs. Une clameur de victoire envahit le pont
tandis que les petits chasseurs se replient dans le plus grand désordre, impitoyablement abattus par nos canonniers acharnés.
— Commandant ! Leur troisième vaisseau de guerre bat en retraite !
— Cessez le feu, nous avons gagné. Nous avons la chance qu'ils n'aient pas jugé utile de mobiliser toutes leurs forces vives. Commandant, rétablissez les connexions. Key, Cap sur
la nébuleuse de Razokan, réacteurs à 80 %, je ne tiens pas à trainer dans les parages plus longtemps.
— À vos ordres, capitaine, dis-je en cœur avec Key, qui me rend un sourire amusé.
Nous avons échappé de justesse à la catastrophe cette fois encore. Je me demande qui a bien pu avertir l'autorité humanoïde de notre position. Qui est le traitre parmi nous et quelles
peuvent bien être ses motivations ?
— Capitaine ? Demande Ramis du fond de la salle, à l'instant où les lumières artificielles envahissent de nouveau le pont. J’aimerai beaucoup récupérer mon ancienne cabine, si ça
ne vous dérange pas.
— Cela me dérange, Ramis. Tu ne mettras pas les pieds dans le quartier des officiers. Inutile d’ailleurs de t’installer, étant donné que je te débarque à la prochaine planète que nous
croiserons, grince Herlock en le foudroyant d’un regard noir, avant de descendre les marches du poste de commandement.
— J’adore votre façon si particulière de témoigner votre gratitude à ceux qui vous ont aidé, ironise Ramis avec un sourire provocateur, sous les oeillades curieuses de quelques pirates. Le
capitaine s’avance vers lui sans un mot et mon cœur s’accélère. Il approche son visage tout près du sien et le scrute d’un œil embrumé de rage.
— Je te déconseille d’employer ce ton avec moi une seule fois de plus. Je t’assure que ton bras de métal, aussi puissant et efficace soit-il, ne pourra rien pour toi si tu cherches à me tenir
tête.
Quelque chose de troublant traverse le regard de Ramis, quelque chose d’infiniment triste et fatigué, quelque chose de si éperdu qu’il me semble soudain qu’une ancienne blessure se met à saigner
au fond de mon cœur. Je voudrais interrompre cet affrontement inutile, j’éprouve une subite envie de protéger le jeune homme de la fureur glacée du capitaine, mais je suis incapable du moindre
mouvement, fascinée et déconcertée par tous les sentiments contradictoires que je perçois entre les deux hommes. À mon grand étonnement, Ramis baisse finalement les yeux et se détourne sans un
mot afin de quitter la salle.
— Prends garde, tu risques de croiser certains de tes fantômes le long de ces corridors, murmure Herlock, plus pour lui-même que pour le tueur à gage, dont la silhouette s'estompe déjà dans la
pénombre, tandis que je cherche en vain le sens caché de ces quelques mots.
Je le regarde s’éloigner, égarée dans un flot de questions sans réponses qui se mêlent à une vague de sentiments chaotiques. Je me lève à mon tour, sans pour autant parvenir à quitter les lieux. Quelque chose me terrifie à l’idée de remonter à bord de l’Arcadia et de croiser le regard du capitaine. Aurai-je la force d’accepter la vérité, quelle qu’elle soit ? Aurais-je seulement le courage de lui poser la question ?
Une porte s’ouvre au fond de la salle. Stelly apparait sur le seuil et adresse un sourire avenant à Zon qui la rejoint. Il entoure ses épaules dénudées d’un bras chaleureux et protecteur, tandis que je me sens soudain plus démunie et seule que jamais. Je les observe un instant qui s’installent dans un vaste canapé de cuir englobant tout l’arrière de la pièce. Ils discutent à demi-mot et semblent partager une réelle complicité. Villars ne tarde pas à les rejoindre et s’affale lourdement avec un rire bon-enfant, qui pousse Key à le reprendre sévèrement. Il n’écoute plus guère, sans doute grisé par l’alcool et la fatigue de ces derniers jours. Ramis s’approche du petit groupe et tend un verre à Key, qui l’accueille avec un sourire lumineux en lui signifiant de s’asseoir auprès d’elle. Ces deux-là sont devenus inséparables depuis quelque temps. Cette pensée m’arrache un sourire, mais bientôt, un terrible creux me noue l’estomac. Je suis assaillie par une étrange sensation, qui sans que je comprenne pourquoi me donne envie de pleurer. Je me sens happée par un vide infini, froid et impassible. Je passe une main sur mon visage comme pour tenter en vain de me débarrasser de cette chape de tristesse qui m’enveloppe soudain et me dirige vers les grandes vitres de l’appartement, soucieuse de ne rien laisser paraitre de mon trouble. Je focalise mon attention sur les ouragans de poussières qui viennent fouetter la paroi sécurisée, mais la vision des terres dévastées et désertes ne fait qu’accentuer mon malaise. Il me faut quelques minutes pour réaliser que les mots de monsieur Zon ont frappé juste et se sont gravés plus profondément en moi que ce dont je présumais. Un abominable doute vient maintenant entacher mes sentiments. Une ombre menaçante plane, un mystère qu’il me faut élucider. Une sourde colère enflamme alors mon cœur. Herlock, pourquoi m’as-tu poussée à venir ici ce soir ? Pourquoi laisses-tu les évènements s’enchainer ainsi ? Pourquoi m’abandonnes-tu, seule face à un si redoutable ennemi ?
Je suis soudain distraite de mes questionnements sans fin par quelque chose qui attire mon regard à travers les tornades opaques, qui font imperceptiblement trembler les vitres. Il me semble distinguer quelques ombres lointaines qui se regroupent au-dessus des falaises, hors de portée des vents menaçants. Je plisse les yeux, toute mon attention concentrée sur les petites taches sombres, lorsque retentit le claquement sec de nombreuses bottes arpentant le couloir principal. J'ai la sensation que mon coeur s'arrête brutalement à l'instant où Ramis se redresse d’un bond en vociférant.
— Nous avons été trahis !
Je dégaine mon cosmogun, déroutée par une si prompte analyse, et m'écarte instinctivement de la grande porte d'entrée. Monsieur Zon réagit sur-le-champ, bondissant vers l'arrière de la salle afin de frapper un code sur un petit boitier enfoncé dans le mur.
— Cela verrouillera la porte, mais elle ne tiendra pas longtemps !
— Par ici ! Suivez-moi ! Nous devons nous replier sur l’Arcadia ! Hurle Ramis en agrippant Stelly et Villars, qui ne semblent pas réaliser ce qui leur arrive. Il se précipite dans ma direction, talonné par Key et d’un geste assuré, ouvre une trappe jusque-là invisible sur ma droite. Le son mat des lasers frappe déjà l'immense porte et le crépitement que je perçois à l'extérieur m'indique qu'il n'y en a plus pour longtemps avant de voir déferler une troupe d'élite humanoïde, ou un escadron de l'union terrestre, au milieu de la salle de réception. Ramis entraîne sans ménagement Stelly et le docteur vers l'issue, tandis que les pirates hagards sortent de la chambre des immersifs, alertés par le tapage grandissant. Key dégaine son arme, mais il l'empoigne brutalement et plaque sa bouche contre la sienne avant qu'elle n'ait eu le temps de réagir. Elle le dévisage, effarée, puis cherche à le gifler, mais d'un geste habile il la déséquilibre et la pousse vers l'ouverture avec un sourire vainqueur. Elle tente de se débattre, mais elle est irrémédiablement entrainée vers le bas.
— Passez par là ! Vite ! Indique-t-il ensuite aux retardataires, tout en dégainant ses deux impressionnants whatsups face à la porte qui vacille de plus belle. Je suis son exemple et me poste à ses côtés, mon cosmogun pointé vers les immenses battants en vue de favoriser la fuite de l'équipage qui, fort heureusement, parvient à sortir de sa torpeur alcoolisée pour s'engouffrer dans l'issue providentielle.
— Où mène ce passage, Ramis ? Dis-je dans un cri, afin de couvrir le fracas de plus en plus menaçant de nos ennemis.
— Il s'agit d'une vieille gaine d'aération hors service depuis longtemps, elle conduit directement au sous-sol 49, là où se trouve l'Arcadia !
— En es-tu certain ? Fais-je, incrédule devant une telle miraculeuse aubaine.
— Absolument. Attention ! Elle va céder ! Rugit-il en pointant ses armes vers la porte d'entrée. Monsieur Zon se joint à nous, un superbe Trinity dans une main, son katana étincelant dans l'autre.
— Permettez-moi de vous faire profiter de mes humbles capacités guerrières, maintenant que je suis des vôtres, me murmure-t-il à l'oreille avec un sourire éclatant.
Le reste de l'équipage se presse dans l'ouverture trop étroite pour qu'ils l'empruntent à plus de quatre ou cinq, tandis que nous faisons face aux battants immenses qui volent soudain en éclat avec un fracas assourdissant.

Je bande tous mes muscles, le bras tendu et le doigt sur la gâchette hyper sensible de mon arme de pointe, mon front envahi d'une sueur glacée. Nos assaillants déferlent bientôt dans la salle par dizaines et je fais feu avec une énergie dévastatrice dans la masse grouillante et impitoyable des humanoïdes. Les lasers fusent de toute part et nous réalisons rapidement qu'il est impossible de neutraliser nos adversaires. Nous reculons de concert et nous rapprochons les uns des autres dans une solidarité vitale et instinctive. Je suis sidérée par la vitesse de tir et de réaction de Ramis, qui surpasse tout ce que j’ai déjà vu. Il parvient à abattre une dizaine d’humanoïdes, lorsque j’en touche un seul et son adresse empêche les lasers de nous atteindre. Son bras biomécanique n'est sans doute pas étranger à cette salutaire habileté, qui permet à une grande partie de l’équipage de fuir par le chemin qu’il nous a ouvert. Monsieur Zon s'écarte soudain de nous afin de se jeter au coeur de la bataille, son arme blanche si rapide qu'il est impossible d'en suivre le mouvement. Aussitôt, des flots de sang noir éclaboussent ses gestes et son visage, tandis qu'il tue avec une rapidité et une ferveur animale qui me donnent la chair de poule. Malgré tout, la masse grandissante de nos ennemis parvient à gagner peu à peu du terrain, nous contraignant à reculer encore.
— Zon ! Ayana ! Sautez, maintenant ! Hurle soudain Ramis à notre attention. Il ne reste plus que nous, et je suis plus rapide ! Je vous couvre !
J'hésite un instant, ne pouvant me résoudre à l'abandonner ainsi, mais Zon se jette sur moi, m'entrainant avec lui à travers l'ouverture, sous l'éclat cinglant des lasers.
La chute est vertigineuse et c'est au sein d’une pénombre totale que nous dévalons vers l'inconnu. J’appréhende la fin de cette désagréable glissade qui me parait interminable et enfonce ma tête dans mes épaules, tandis que je sens le bras assuré de monsieur Zon se refermer autour de ma nuque dans un geste protecteur. Je me recroqueville inconsciemment contre lui alors que nous prenons de la vitesse. Bientôt, un petit point lumineux s’agrandit à nos pieds, des cris me parviennent. Je sers les dents et ferme les yeux, crispant une main sur la crosse de mon arme. Malgré tout, la violence du choc irradie soudain chaque muscle de mon dos et c’est le souffle coupé que j'arrive tant bien que mal à me redresser, avec l'aide de monsieur Zon qui, il me semble, a volontairement amorti ma chute. J’ai juste le temps d’apercevoir la grande porte de l’entrepôt qui s'élève inexorablement, laissant entrevoir les dizaines d’uniformes menaçants de nos ennemis, tandis que les énormes moteurs de l’Arcadia résonnent déjà à travers tout le bâtiment et réchauffent l’air qui devient rapidement irrespirable. Je suis le mouvement de panique des pirates qui rallient le pont dans une course effrénée et sursaute au son mat d’une chute sur ma droite. Ramis vient de nous rattraper. Le sas est maintenant à demi ouvert et quelques soldats imprudents tentent un passage afin de nous prendre d’assaut. Entravés dans leurs déplacements, ils sont faciles à éliminer, mais je sais que la trêve sera de courte durée. Herlock s’est précipité au milieu des pirates et se fraie un chemin à contre-courant, abattant avec une efficacité remarquable les humanoïdes qui parviennent à s'approcher du pont. Je l’entends crier mon nom au coeur du vacarme étourdissant des moteurs et m’élance dans sa direction, tandis que le pont de l’Arcadia commence lentement à se refermer sous les cris terrifiés des retardataires. Il esquive de justesse le tir à bout portant d’un soldat, ce qui le contraint à reculer, alors qu’un laser frôle mon épaule et me déséquilibre brutalement. J’ai juste le temps de me redresser pour voir Ramis se jeter sur moi en hurlant. Nous effectuons une roulade des plus inconfortable et je sens sa poigne extraordinairement vigoureuse qui me plaque au sol, avant de me relâcher brusquement pour me repousser vers le pont.
— Courrez ! Gronde-t-il. Je m’exécute aussitôt, tandis que l’Arcadia entame déjà son ascension. Je m’agrippe au pont et sens bientôt des bras puissants qui entourent ma taille et m’entrainent à l’intérieur. Je roule sur le pont avec Herlock, qui se redresse afin d’abattre deux de nos poursuivants. Je me retourne vivement et aperçois Ramis qui pianote une ligne de code et abaisse une manette sur le mur de droite. Aussitôt, une pluie de sable s’abat tout autour de nous, témoignant de l’ouverture de la gigantesque trappe qui nous surplombe, irradiant l’entrepôt d’un rai de lumière blanche qui se déploie rapidement, me contraignant à cligner des yeux le temps de m’y accoutumer. L’Arcadia prend de l’altitude et je me précipite au bord du pont. Je glisse le long de la pente et tends une main vers Ramis qui, malgré toute sa dextérité, ne parvient plus à faire reculer ses assaillants.
— Ramis ! Ramis ! Attrape ma main ! Je t’en prie !
Il hésite un instant puis jette une de ses armes sur le pont afin d’agripper mon avant-bras, sans cesser de tirer de son bras de métal, alors que l’Arcadia s'élève encore. Je tente de toutes mes forces de le hisser vers l’intérieur, lorsqu’une main gantée de noir vient me prêter main-forte. Je lève les yeux sur l’expression complice de monsieur Zon. Nos efforts mêlés nous permettent d’entrainer Ramis avec nous, tandis que le pont se referme dans un résonnement lugubre. Je reste un instant abasourdie, m’efforçant de récupérer mon souffle, alors que les pirates rejoignent leurs postes en hâte dans le bourdonnement assourdissant des réacteurs. Herlock s'affaire à diriger ses hommes, mais son regard rageur demeure rivé à celui du jeune Ramis. J'ai un instant la certitude qu’il va l’abattre sans sommation, mais il se contente de serrer les dents et frappe d’un violent coup de poing la coque du navire sans un mot, puis fais volte-face et disparais.
— Quel chaleureux accueil, murmure Ramis avec un sourire sarcastique.
Il est vingt et une heures terrestres et une fois de plus, un calme presque étouffant règne dans les couloirs et les salles communes du vaisseau déserté. Les hommes sont tous réunis dans les appartements de monsieur Zon, le capitaine leur ayant octroyé cette dernière liberté, préférant savoir son équipage plus serein et psychologiquement apte pour reprendre le voyage incertain qui nous attend. Seule Mime n’a pas souhaité se joindre aux festivités et passe le plus clair de son temps à observer en silence la créature informe qui bouillonne toujours dans la cellule des quartiers de quarantaine. J’ai presque la sensation qu’une muette communication s’établit entre la frêle jeune femme et le magma de chair qui palpite contre la vitre, mais il s’agit sans doute de mon imagination, du moins je préfère m'en convaincre.

Syrus poursuit quant à lui les dernières vérifications essentielles à la bonne marche du bâtiment avec une minutie virtuellement maladive, peu enclin à se mêler à la foule surexcitée des pirates. Je commence à sentir la faim me tenailler et me dirige vers le réfectoire, lorsque j’aperçois Herlock, installé dans le grand fauteuil de commandement surplombant la salle de contrôle. Le bruit de mes talons l'amène à lever les yeux dans ma direction tandis que je m’immobilise indécise, avant de choisir de m’approcher. Il m’observe longuement sans un mot avant de me tendre une main, que je saisis avec émotion. Je remarque alors seulement à quel point il parait las et fatigué. Il pousse un long soupir en m’attirant à sa hauteur et enlace ma taille en posant son front contre mon cœur, fermant son œil sur ses tourments, comme si ma seule présence était en mesure de lui apporter quiétude et oubli. J’enfouis une main caressante dans ses longs cheveux, m’enivrant de son odeur et pose ma joue contre sa tempe. Aucun mot ne saurait exprimer l’indéfectible complicité muette qui nous unit en cet instant de plénitude et de calme. Il s’écarte enfin, s’adosse au siège en laissant son regard s’évanouir dans le lointain.
— Les recherches semblent avancer, murmure-t-il. Je pense en outre que pour l’instant, nos savants et ingénieurs en savent plus qu’ils veulent bien l’avouer. Monsieur Zon parait effectivement permettre une évolution rapide des méthodes de travail de Villars, sachant dans quelles directions chercher. Tu as vu juste. D'après ce qu’Alfred a accepté de me dévoiler, la situation est critique.
— Ont-ils une idée de ce qu’est cette chose qui sommeille dans les quartiers d’isolation ?
— Il semble que… Zon tentait de trouver un... passage vers je ne sais où. Il a conduit de nombreuses expérimentations dans un domaine qu'il est difficile d'appréhender. Pour faire simple et d'après ce que je suis parvenu à comprendre, il existerait selon une ancienne théorie, plusieurs dimensions qui nous échappent totalement. Celles ci se seraient entrecroisées en réponse à une expérience quantique menée il y a de cela plusieurs mois par monsieur Zon, visant à modifier la vibration de ce que l'on nomme « cordes dimensionnelles ». Je ne sais pas encore comment tout ceci lui a échappé ni de quoi est vraiment faite la chose qui dort dans les sous-sols, mais Zon est catégorique sur le fait qu'elle est une résultante de ces expériences.
— La modification de cordes dimensionnelles, rien que ça, dis-je avec une certaine affliction. Mais quel pouvait bien être le but de telles expériences ? Quelle obsession maladive a bien pu pousser monsieur Zon à perturber l'équilibre vibratoire de... l'univers ?
— Je n’en ai aucune idée. Il reste très évasif à ce sujet. Villars n’a pas réussi à en savoir plus. Un nouveau silence. Je ne peux m’empêcher de le dévisager et il me semble qu'une lueur étrange survole ses traits.
— Tu ne veux pas rejoindre l’équipage ? Demande-t-il soudain de but en blanc.
— Je n’y tiens pas, dis-je avec surprise et une pointe d’agacement.
— Tu devrais profiter de ce dernier moment de paix. Il y a là-bas tout ce qu’un être humain peut désirer, j’en suis assuré, je connais bien le perfectionnisme maladif de Zon.
— Tu veux que j’aille me joindre à cette mascarade ?
— Je ne souhaite qu’une chose : que tu sois bien, me répond-il avec un sourire accablé. Je suis certain que les prochaines semaines vont être rudes et pénibles pour tout le monde. Je ne sais pas ce qui nous guette, mais mon instinct me souffle que la menace qui rôde dans ces sous-sols n’est que la partie immergée de ce à quoi nous pouvons nous attendre. C’est pourquoi je voudrais que tu savoures cette dernière opportunité, que tu goûtes les mets exquis qui doivent déborder des tables ainsi que les boissons sans pareil de notre bonne vieille planète. Je suis en cette heure, convaincu que Zon ne tentera rien contre nous. Il a d’autres plans qui m’échappent pour l’instant, mais je suis certain qu’il y a peu de risques à baisser la garde ce soir.
— Mon dieu, tu parles comme si nous allions mourir dans les jours à venir.
Le silence qui suit me glace le sang et je préfère ne pas mener plus avant ce pan de la discussion.
— Accompagne-moi dans ce cas, tu es aussi un être humain, pourquoi rester cloitré dans la pénombre sinistre de ce vaisseau ?
Il plonge son regard au fond du mien avec une moue étrange et s’enfonce un peu plus dans le grand fauteuil.
— Cette pénombre me convient. Elle fait partie de moi. Va. Rejoins les autres. J’aspire à être seul.
Ses derniers mots me blessent insidieusement et c’est avec une colère dissimulée, mêlée d'amertume, que je quitte les lieux sans une parole de plus.
Je décide de rallier mes quartiers afin de troquer mon épaisse tunique thermospatiale contre des vêtements civils plus légers et confortables, sans doute mieux adaptés à une « réception ». J'entreprends de vaguement mettre de l’ordre dans mes cheveux emmêlés et tressaille en croisant mon reflet dans le miroir. La colère et la souffrance qui se dessine sur mes traits ne semblent pas m’appartenir. Depuis combien de temps n’ai-je pas été confrontée à mon image ? Je réalise que je ne prends jamais la peine d’accomplir ce rituel humain pourtant si usuel. Je penche la tête sur le côté, curieuse d’observer mon expression qui se détend peu à peu et frôle du bout des doigts le visage de cette étrangère que je tente d’apprivoiser. Si jeune... Ces yeux clairs dépourvus des premiers signes de l’âge, cette façade si parfaite et si lisse cache tant de tourments et de longues années de souffrances et de deuils. Mon âme est si différente du reflet presque naïf qui me dévisage en silence de l'autre côté. Toutes mes contradictions, mes lâchetés, mes terreurs, mes doutes… rien ne transparait. Le souvenir d'une vieille lecture s'impose soudain à mon esprit. Les métabloquants ont-ils fait de moi une version moderne du vaniteux Dorian Gray ? Toute l'usure de mon âme va-t-elle se peindre d'un seul coup sur mon visage si je décide de briser ce miroir mensonger ? Je m’ébroue de la transe insolite qui m’aimante à ce reflet étranger et entreprends de rejoindre les quartiers de monsieur Zon. Après tout, Herlock a choisi de rester seul. Plus rien ne me retient à bord de ce bâtiment que je n’ai que trop vu ces dernières semaines.
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Les portes du luxueux ascenseur s’ouvrent sur une spacieuse salle aux dorures extravagantes et au faste outrancier. Une majestueuse table remplie des mets les plus divers et les plus raffinés est prise d’assaut par une horde de pirates impatients et avides, qui se régalent dans un joyeux brouhaha. Monsieur Zon préside la tablée et je remarque la jeune Stelly installée à sa droite, somptueusement vêtue d'une robe intemporelle, qui lui confère un charme et une distinction inhabituels. Ses cheveux courts sont soigneusement relevés et un magnifique collier de diamants orne sa gorge fine. Elle est méconnaissable.
Monsieur Zon, égal à lui-même, a revêtu une splendide veste d’apparat de velours noir, agrémentée d’entrelacs d’argent et brodée de satin. Il se lève en m’apercevant et indique à un jeune homme assis à sa gauche de me céder la place. Celui-ci s’exécute aussitôt et je m’approche en silence sous le regard teinté d’animosité de Stelly.
— Je ne vous attendais plus, commandant, murmure Zon en remplissant le verre qui me fait face. C’est fort aimable à vous d’accepter de participer à ces modestes festivités. Je saisis la coupe et trinque sans un mot, le regard fixé sur nos bracelets jumeaux qui brillent du même éclat palpitant.
— Ayana, je suis heureux de vous voir, lance Villars de l’autre bout de la table, visiblement grisé par la boisson qui coule à flot. Je lui rends la politesse et ne peux m'empêcher de sourire à la vue de Key et du jeune Ramis partageant un fou rire communicatif. Il n’y a plus d’animosité, plus de frontières, chacun semble avoir oublié toute rancœur et une joie sans fard s’est emparée de tout l’équipage. Les éclats de rire fusent ici et là, les verres s’entrechoquent dans une joyeuse insouciance. Quelques androïdes discrets s’affairent à ramasser la vaisselle cassée, les assiettes vides et resservent impassiblement les invités bruyants et rustres. Stelly murmure quelque chose à l’oreille de monsieur Zon qui esquisse un sourire amusé.
— Ne restez pas plantée là, commandant, je vous en prie, prenez place, m’indique-t-il.
Je m’exécute sans pouvoir m’empêcher de dévisager Stelly, qui me gratifie d’un sourire triomphant.

— Je vous avais dit qu'il était inutile de moisir en bas, dit-elle avant d’avaler une longue gorgée de champagne. Un plat sophistiqué est machinalement déposé devant moi par l'une des discrètes machines dont le furtif cliquetis me hérisse, m'évoquant les horribles claquements de métal des cyborgs contre lesquels je combattis autrefois. Je lève les yeux vers monsieur Zon qui m’observe attentivement.
— Faites-moi le plaisir d’accepter de partager ma table cette fois-ci, mon commandant.
Il n’y a pas de piège. Aucune viande n’entre dans la composition de ces plats.
Je plante ma fourchette dans ce qui me semble être un mélange de légumes en guise de réponse. Je remarque alors le compagnon de Stelly qui s’approche de nous en titubant. Il pose une main sur l’épaule de la jeune fille qui se dégage avec mépris et agacement sans qu’il paraisse en mesure de s’en rendre compte.
— Vous nous avez promis l’accès à votre chambre immersive, dit-il en tentant de garder son équilibre, vous n’avez pas oublié, hein ? Zon sourit en lui tendant une petite carte magnétique.
— Voici. Troisième porte sur votre gauche. Essayez de ne rien détruire, ajoute-t-il avec condescendance.
— Hey ! Les amis ! Qui veut se faire une partie d’immersifs avec moi ? Annonce-t-il à l’assemblée qui lui répond par un brouhaha enthousiaste. En quelques secondes, plus de la moitié de la table est désertée. Ne restent plus que quelques hommes trop ivres pour se lever qui continuent de vider les verres qui trainent encore sur les tables. Stelly se lève à son tour en posant une main sur celle de Zon, qui la saisit affectueusement.
— Je vais les rejoindre, je n’ai jamais eu l’occasion de profiter des immersifs, nous n’en avons pas à bord, lui annonce-t-elle dans un murmure. Il acquiesce d’un signe de tête et elle semble lâcher sa main à regret, avant de s’éloigner. Il sait pertinemment que rien de tout cela ne m’a échappé et semble une fois de plus se délecter de la situation. J'entame mon repas sans lui accorder un regard tandis qu’un silence entêté s’abat entre nous, seulement interrompu par les gargouillis de quelques ivrognes tentant de se remémorer quelques vieilles chansons grivoises. Je sens son regard pesant qui détaille les moindres détails de ma physionomie, mais je décide de n’y prêter aucune attention. Je termine tranquillement mon assiette et m’adosse au dossier du fauteuil. Il semble amusé par mon mutisme et caresse distraitement son menton et ses lèvres sur lesquelles flotte un léger sourire empli d'expectative.
— Que tentez-vous d’obtenir de Stelly ? Dis-je finalement sans détour.
— Mais absolument rien. Cette petite a tant souffert, vous savez, elle a juste trouvé en moi un confident attentif, grince-t-il d’un air narquois.
— Et un beau parleur hors du commun également, j’imagine.
— Cette enfant se sent terriblement seule, voyez-vous. Il faut reconnaitre qu’Herlock n’est pas des plus volubile, vous et moi connaissons fort bien ce petit travers de personnalité qui le caractérise. Il est difficile pour une adolescente de son âge de traverser le mur, que dis-je, la forteresse qui enceint le coeur de notre cher capitaine. Cette petite a grand besoin d’un ami qui sache simplement l’écouter et la conseiller.
— Quelle belle empathie, monsieur Zon ! Je suis bluffée par votre gentillesse et votre prévention, vraiment, fais-je avec ironie.
— Vos railleries ne changeront rien à la situation, quoi qu'il en soit.
— Assez, monsieur Zon, quels mensonges avez-vous pu utiliser pour acheter ainsi sa naïve affection ? Que lui avez-vous dit ?
— Veuillez m’excuser, mais cela ne vous concerne en rien, commandant. Ce sont de vieilles histoires de... famille, grince-t-il avec sarcasme.
— Monsieur Zon, vous savez pertinemment que je peux vous condamner en un seul geste.
— Inutile, mon commandant. Je n’ai rien à cacher, dit-il en se relevant. C’est vrai, Stelly est venue me voir il y a quelque temps. Les codes de ma balise l’ont amené jusqu’ici bien que ce soit vous qu’elle cherchât. Nos deux navettes ont quitté l’Arcadia le même jour, semble-t-il, elle avait de ce fait une chance sur deux de vous retrouver en premier.
— Elle vous a donc croisé avant de me rejoindre…
— En effet, cela nous a permis de faire plus ample connaissance. Son expression se modifie soudain, et plus aucune trace d’ironie n’accompagne ses mots.

— Cela m’a permis d’éclairer certains points obscurs de son enfance et de la mort de ses parents.
— Je veux savoir ce que vous lui avez dit, monsieur Zon.
— Rien d’autre que la vérité. Malheureusement, je crains que ma version des faits ne corresponde pas à ce que votre cher capitaine lui a certainement conté. J’en suis tout à fait désolé.
— Quelle est cette sordide manigance ? Je ne vous pensais pas capable de manipuler une enfant pour servir vos intérêts, vous êtes pathétique.
À ces mots, il se redresse vivement, soudain affranchi de tout cynisme et me dévisage comme si je l'avais poignardé dans l'instant.
— Je ne manipule personne, je n’expose que la vérité ! Crache-t-il avec fureur. Celui que vous aimez est un lâche et un assassin !
Je m'adosse à mon siège, abasourdie tant par sa réaction inattendue que par le sens de ces quelques mots, tandis que ma logique se débat avec mes émotions. Il recule de quelques pas et passe une main nerveuse sur son front, les yeux clos sur une lutte intérieure qui parait le déchirer. De nouveau il me semble percevoir la folie sous-jacente qui embrume son regard.
— Toutes les vies qu’il a sauvées depuis tant d'années ne suffiront jamais à racheter celles qu’il a détruites autrefois. Rien de ce qu’il puisse accomplir aujourd’hui ne justifiera jamais le sang qu’il a sur les mains, souffle-t-il dans un murmure vacillant de haine. Il s’est approché de moi et ses yeux de ténèbres déversent une telle souffrance que je ne peux soutenir son regard.
— Herlock ne m’a jamais parlé de ce qui vous oppose. Dites-moi ce qui s’est passé, fais-je avec une émotion mal dissimulée. Un long silence pendant lequel il m'observe attentivement, puis il recule et saisit sa coupe qui traine sur la table avant de s’éloigner. De nouveau, il a revêtu son masque d’ironie glacée et de cynisme
— Je vous l’ai dit, commandant, cela ne vous concerne en rien. Si la curiosité vous taraude, posez-lui donc la question. Sa parole a certainement plus de valeur à vos yeux que la mienne.
— Certainement, fais-je avec exaspération.
Les réparations de l’Arcadia avancent plus rapidement que prévu, malgré la fatigue et la lassitude de l’équipage qui commencent à se faire sentir. Je ne tarde pas moi-même à rêver de notre prochain départ, l’atmosphère sombre et close des sous-sols me donnant peu à peu la sensation désagréable de suffoquer. Cela fait plusieurs jours que je travaille sans relâche en compagnie de Syrus et de quelques-uns de ses hommes à la consolidation délicate des jointures de la coque. Parfois je me surprends à fermer les yeux afin d’essayer d’imaginer l’immensité grandiose de l’espace ou le bleu limpide d’un ciel d’été sur terre. Il me semble que tout mon organisme se rebelle contre cette vie souterraine que je lui impose depuis plusieurs semaines, me suppliant de lui accorder un peu d’air frais et d’espace. Le docteur Villars a vérifié dans les moindres détails le fonctionnement des deux bracelets qui s’avèrent être prodigieusement conçus. Il m’a expliqué que les petits voyants de celui que je porte sont munis de capteurs d’empreinte génétique du porteur initial, interdisant tout déclenchement malencontreux exercé par un tiers. La configuration s’est programmée au moment même où le petit cercle a été refermé autour de mon poignet. La caméra holographique nous a bien confirmé qu’une canule plongeait profondément dans les veines de notre hôte. Les codes reliant les appareils ont également été validés, il n’y a plus aucun doute possible : Mr Zon a en effet déposé sa vie entre mes mains, et je dois avouer que cela ne m’enchante guère. Cela fait plusieurs jours qu’il descend régulièrement de ses luxueux quartiers pour apporter son aide au docteur Villars, qui semble très heureux de pouvoir profiter de ses compétences et savoirs incontestables. Les deux hommes passent d’interminables heures dans le laboratoire de l’Arcadia, effectuant nombre d’analyses sur les fragments de chairs récupérés dans le couloir 37, puis confrontent leurs résultats avec la colossale banque de données d’Alfred afin d’élaborer de multiples théories dont la complexité me dépasse. Parfois, le docteur Villars emprunte le vaste ascenseur menant aux laboratoires prodigieusement sophistiqués de notre hôte, à ses dires exaltés. Il semble avoir complètement oublié qu’il travaille avec celui qui autrefois décima la quasi-totalité de notre équipage, tant les outils mis à sa disposition lui offre de possibilités inespérées. Je ne tarde pas à remarquer que monsieur Zon se fait également un devoir d’apprivoiser la confiance des hommes, distribuant généreusement bouteilles d’alcools luxueux et denrées rares piochées sans vergogne dans les réserves des ambassadeurs du nouvel ordre à chacune de ses visites, ce qui bien entendu a éveillé un sentiment de fraternité presque immédiat de la part des troupes. Chaque jour se poursuit le manège étrange et il n’est pas exceptionnel de découvrir notre invité attablé en compagnie de quelques pirates au sein du réfectoire de l’Arcadia, visiblement enchanté de trouver là un public attentif à son verbiage enthousiaste et ses plaisanteries. Herlock, quant à lui, s’est de nouveau drapé dans un silence glacé et se contente de l’observer sans rien laisser transparaitre de l’exaspération grandissante que son attitude provoque sans doute en lui. Si d’aventure les deux anciens frères d’armes se croisent, c’est avec une méfiance et un respect courtois que Zon cède le passage au capitaine, et je remarque que chaque fois ses traits enjoués et son ironie s’évaporent immédiatement, laissant place à une expression indéfinissable, mêlée de haine, de souffrance et d’espoir. Herlock ne lui accorde en revanche aucun regard, mais une tension à l’électricité palpable enveloppe les deux hommes.

Les journées s’écoulent ainsi, entre le travail de réparation harassant et les allées venues des pirates vers les hauts quartiers de la tour. Herlock a finalement décidé d’autoriser ses hommes à profiter des installations, conscient de leurs états de lassitude engendrés par la claustration étouffante des sous-sols. Pour ma part, bien que mon labeur soit enfin terminé, je préfère ne pas gravir ces étages, à l’attrait trop dangereux à mon goût et me contente de prendre un repos bien mérité au sein de la forêt de Villars, qui est devenue ma bouffée d’oxygène, mon petit morceau de paradis.

Je me laisse étourdir par les mille senteurs sucrées ou boisées des lieux et ferme les yeux, happée dans une sorte de transe merveilleuse qui m’entraine vers le berceau originel de l’humanité… Un cri m’arrache soudain à ma méditation paisible et je manque de tomber du petit banc de métal où j’étais installée. Je me relève vivement et me dirige vers le sas, tandis que de nombreux autres cris me parviennent. Il me faut plusieurs secondes avant de réaliser qu’il s’agit de cris de joie et d’enthousiasme. Je m'approche de la source du vacarme et arrive bientôt devant le sas ouvert du réfectoire bondé. J’écarquille les yeux à la vue de monsieur Zon qui se tient debout sur l’une des tables. Il brandit son verre en direction de la foule, qui lui répond par une joyeuse rumeur.
— Je trinque à votre santé, mes amis ! Lance-t-il avec un large sourire aux pirates qui lui rendent la politesse avec bonne humeur. Syrus, qui, une fois de plus est adossé contre un mur un peu à l’écart, s’aperçoit de ma présence et me rejoint. Je lui jette un regard d’incompréhension.
— Les réparations sont enfin achevées et monsieur Zon vient d’annoncer qu’il organise un somptueux banquet dans ses appartements, ce soir, afin d’entériner sa fraiche intégration dans nos rangs. Bien entendu, la globalité de l’équipage est conviée à ces festivités, murmure-t-il avec une moue cynique.
— Et bien entendu sa généreuse proposition fait l’unanimité, n’est-ce pas ? Dis-je sans quitter des yeux notre dangereux allié, qui remplit généreusement les verres tendus autour de lui avec un sourire satisfait.
— Vous êtes perspicace, commandant, à ce que je constate, ironise le grand homme en s’éloignant. Mais je ne l’écoute déjà plus, car le regard de Zon vient d’accrocher le mien, au sein de la foule bruyante. Il sourit et s’approche en m'offrant un verre de vin, que je refuse.
— J’avoue que j’apprécie le nouvel équipage, malgré leurs manières quelque peu rustres. Ils savent profiter des bons côtés de la vie, dit-il en me désignant un petit groupe de pirates aux rires gras et embrumés d’alcool, qui réclament d'autres bouteilles. Son sourire condescendant me hérisse et je décide de quitter les lieux, mais il m’emboite le pas.
— Tout cela me faisait penser que j’ai omis de vous remettre quelque chose, commandant.
— Je ne veux rien de vous, monsieur Zon. Le bracelet qui nous unit me suffit amplement, fais-je en accélérant la marche afin de le dissuader de me suivre. Sa poigne se referme soudain sur mon bras et je fais volte-face, exaspérée par ce contact soudain.
— Ne me touchez plus jamais, monsieur Zon, si vous ne désirez pas que nos relations s’enveniment.
— Très bien. Je prendrai garde à ne plus vous offenser, mon commandant, murmure-t-il avec une expression qui me parait subitement si sincère et amicale que j’en suis déstabilisée. Il fouille alors dans la poche intérieure de son long manteau de cuir afin d’en sortir un petit livre à l’antique couverture de daim toute usée et patinée par les âges.
— Permettez-moi de vous offrir ceci, en signe d’allégeance et de gratitude.
— Je ne veux rien accepter de votre part, monsieur Zon, je vous l’ai déjà dit. Il penche sa tête sur le côté avec un sourire affable.
— Je vous en prie, je sais que vous aimez les livres. Souvenez-vous de ces lectures que…
— Assez, monsieur Zon, inutile de me remémorer les sombres jours de mon enlèvement.
— Vous avez sans doute raison, je manque de discernement parfois. Mais prenez ce livre. Il s'agit d'une édition de 1783, cette petite chose a plus de 500 ans, et même si aujourd'hui cet ouvrage ne représente plus aucune valeur pour l'humanité qui a renié depuis longtemps tout passé ou origines, je suis persuadé que les trésors qu’il recèle vous fascineront.
J’hésite un long moment, déchirée entre ma lucidité, qui me souffle de mettre le plus de distance possible entre moi et ce maitre de la manipulation, et une curiosité qui je dois bien l’avouer ronge les bases de ma détermination. Je finis par tendre la main avec un soupir vaincu, ce qui semble fortement le réjouir.
— Vous ne serez pas déçue, je vous le promets. Un sourire étrange flotte sur ses lèvres et il esquisse une légère révérence avant de s’éloigner. J’observe le petit objet pensivement, interpellée par le titre qui sied comme un gant à son précédent propriétaire : la divine comédie. Je sens soudain le poids insistant d’un regard posé sur moi et lève les yeux vers la silhouette d’Herlock qui se tient immobile au bout du corridor. Je ne parviens pas à déchiffrer le sens de son expression qui sans que je sache pourquoi me fait frissonner. Une culpabilité injustifiée s’empare de moi au moment même ou un homme vient interrompre le silence et détourner son attention. Il emboite le pas du nouveau venu sans un regard en arrière, tandis que je le regarde s’éloigner, le cœur battant.






