QUELQUES EXPLICATIONS...

Avant que vous entamiez la lecture de mon roman je tiens à vous expliquer en quelques mots ma démarche.

S'il est devenu impossible aujourd'hui de faire partie de notre société qu'en acceptant de faire des dizaines, voir des centaines de concessions plus ou moins grave, afin de pouvoir « survivre »,

Il reste malgré tout un coin perdu au tréfond de mon esprit où se côtoient des valeurs totalement surannées de nos jours.

Il existe au fond de moi un vaste univers peuplé d'hommes et de femmes libres et incapables de sentiments étriqués par un conditionnement médiatique de masse, qui s'est appliqué à reléguer aux oubliettes les vrais aspirations et les vrais besoin de la nature humaine.

Quelque part dans mes rêveries et mes fantasmes existent encore les mots honneur, parole, vérité, liberté, amour, idéal, grandeur...

C'est-ce monde là, ainsi que les coups de gueules que m'inspire le vrai monde que j'ai décidé de mettre en ligne.

Le roman qui m'a été au départ inspiré par l'univers de Matsumoto n'est guère fidèle à celui-ci, je préfère être claire sur ce point.

Il s'agit d'une digression autour de son oeuvre.

J'ai voulu donner une dimension réaliste et plus adulte à l'univers d'Herlock, ce qui demande au lecteur accoutumé à ce monde une certaine ouverture d'esprit pour accepter que les codes habituels ne soient pas respectés.

J'ai tenté une approche aprofondie des sensations et des sentiments des personnages au travers du filtre de ma propre perception des choses

Je sais que le concept ne plaira pas forcément à tous les fans et je m'en excuse par avance.

Ne cherchez pas de chronologie ni de cohérence par rapport à l'oeuvre originale. J'ai voulu laisser divaguer ma plume au grés de mes envies sans me sentir bridée par l'oeuvre existante. Ce roman n'est pas une fan-fiction, je ne le considère pas comme tel.

Je vous souhaite une bonne lecture et n'hésitez pas à laisser votre avis, positif ou négatif...

 



 

 



Un petit plus! Voici une selection de morceaux de Virgin Black, un groupe qui m'a beaucoup inspiré lors de l'écriture de ce roman.

Ne marche qu'avec internet explorer pour l'instant. Cliquez / glissez sur les chiffres pour changer de piste.



Le roman intitulé "Le Kid de l'espace" n'est pas la suite directe de mon roman.

Il s'agit d'une histoire parallèle qui se situe quelques temps après la fin de mon 1er tome.

* Le style d'écriture est volontairement différent, car les évènements sont perçus d'un autre point de vue. Les dessins sont également inhabituels, mais collent mieux à l'ambiance de cette histoire à mon sens.



Vendredi 1 juin 2007

Quelle heure est-il ?
Je m’en moque, en fait. Je dois absolument sortir d’ici. Je fouille les poches de ma victime et finis par découvrir les clefs. Il faudrait que je trouve des vêtements si je veux rester discret, mais tout dans cette pièce est maculé de sang. Tant pis, je vais être contraint d'éliminer quiconque se mettra en travers de ma route.
Une fois sorti d'ici, je retrouverai Villars et Gabrielle. Ensuite, j’irai saluer les membres du conseil commercial afin de tirer tout cela au clair.
J’ai mal à la tête et tout mon corps est parcouru d'un fourmillement désagréable. Certainement une chute d’adrénaline. L’odeur de viande qui se dégage de la carcasse de celui qui, quelques minutes auparavant, était encore un homme, me retourne l'estomac et je vomis le cocktail de Gabrielle. L’alcool, en remontant, me brûle la gorge. Je déteste ça. J’essuie la commissure de mes lèvres d’un revers de la main et emboite de nouveau le bras de métal sur l'horrible moignon dont la vue m'insupporte, mais il ne fonctionne toujours pas.
Je pense que le fait de m’en être servi comme d’une batte de baseball ne l’a pas arrangé.
Je dois absolument retrouver le docteur Villars. A-t-il été capturé, lui aussi ? Il est vrai qu’aux dernières nouvelles, il m’attendait devant le Tequila Sunlight. Il faut que je recolle les morceaux.
Je tressaille, réalisant soudain que je suis en train de me balancer d’avant en arrière, recroquevillé dans un coin de la cellule. Je claque des dents.



À quelques mètres de moi, un rectangle de papier, sur le sol… Le dossier. Mon dossier. Qu’y a-t-il là-dedans que j'ignore ? Je ne peux m'empêcher d'y jeter un œil et parcours les lignes sans bien savoir ce que je cherche. Mon regard s'arrête pourtant sur une phrase qui clôt la dernière page : « Résiste à l’implant. Doit subir intervention. Perte de temps inutile. »
Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Quel implant ? Qu'est-ce que ces fumiers de l'union terrestre manigancent ?
J’arrache la page et la fourre dans mon pantalon. Tant pis pour les taches. J'ai les mains couvertes d’un sang sale et sec. Il faut que je me rince…

Je rampe sur le carrelage blanc et ramasse le badge du cadavre avant d'aller poser mon oreille contre la porte. Ma respiration s'est enfin apaisée, je me sens un peu mieux, bien que la douleur de mon torse qui laisse de longues trainées rougeâtres sur le sol m'extirpe quelques gémissements étouffés. Le couloir est plongé dans un silence rassurant. Je tourne la clef dans la serrure qui cède sans problème, tandis que le lecteur digital chantonne toujours « If you‘re looking for trouble, you‘re in the right place. »
Sacré Elvis… J’aurais découvert quelque chose au moins, aujourd’hui.

Je glisse la tête à l’extérieur. Un couloir d'une vingtaine de mètres s'étend devant moi et une demi-douzaine de cellules s'étalent sur les murs gris et sales. Sur ma droite, un peu plus loin… le symbole des toilettes. Je me déplace à pas de loup et réalise que je suis mort de froid. Il faut absolument que je trouve de quoi me couvrir...
Je franchis la porte des toilettes en prenant soin de ne faire aucun bruit. J’entends la grosse brute qui réveille les pensionnaires à coup de seau d’eau en train de parler tout seul, assis sur une cuvette. Je m’approche discrètement. Je peux deviner chacun de ses gestes et réunis toutes les forces qui me restent pour balancer un grand coup d’épaule dans la porte au moment où il va sortir. Il est déséquilibré et sa tête heurte la cuvette des toilettes. Je lui colle un bon coup de pied, histoire d’être sûr qu’il ne viendra pas me taquiner. J’ai toujours les mains attachées, maintenant que le bras est revenu à sa place, ce qui me rend un peu maladroit, néanmoins efficace. J'attrape la serviette qui traîne à côté du lavabo en porcelaine et entreprends de nettoyer ma plaie. Elle n’est pas belle à voir. Ce toubib sorti d'un mauvais film de série Z a réussi à me décoller la peau du muscle. J’utilise le linge comme compresse et décide de débarrasser le gros homme inconscient de sa chemise, mais suis saisi d'un violent malaise. Je dois sortir d’ici avant m’effondrer. Je titube jusqu'au couloir et repère un escalier sur ma droite. Mes jambes ne me portent presque plus, car l’adrénaline qui dopait mon organisme s'est évanouie. Tout s'accélère, les murs vacillent, ma respiration se fait pénible et saccadée.Je ne suis qu’à quelques mètres des marches et j'aperçois un plan d’évacuation du bâtiment… J'avale une grande bouffée d’air, avant de m'élancer.
J’ai un mal fou à déchiffrer la carte, comme si j'avais plongé les yeux ouverts dans une piscine bourrée de chlore. Il faut que je garde un semblant de lucidité. Si on me met la main dessus, on ne me fera pas de cadeau...
Je suis au sous-sol, la sortie est juste au-dessus de moi, à quelques marches. Je tire la porte qui est verrouillée… Ma main glisse et je tombe à la renverse. Je me tourne sur le ventre, me redresse péniblement en fouillant dans ma poche pour en sortir le trousseau de clefs volé. Je tâtonne un instant et suis soulagé d'entendre enfin le cliquetis libérateur. J’appuie mon épaule contre le mur pour ne pas m'affaler tandis que des cris résonnent dans mon dos. Je n'ai guère envie de m'attarder. Je m’engouffre dans la cage d'escalier qui me fait face et m'écroule à genoux. Il me semble percevoir le claquement  des pas venant du niveau supérieur, mais je ne suis plus certain de rien. Je lève péniblement l’enclume qui me sert de tête et j’aperçois... l’ange.
J'ai perdu trop de sang, j’ai des hallucinations. Gabrielle est là, en haut des marches, elle s'élance vers moi et je remarque qu’elle porte une tenue thermo spatiale.
L’ange Gabrielle, l’ange de la mort qui ne dit mot et jamais ne consent me protège tandis que je sombre


— « Capitaine, je dois vous accompagner, je ne peux pas rester ici à vous attendre ! Alfred peut nous couvrir et… »
— « Tu n’es pas en mesure de décider, Ramis. » répond froidement Herlock en se détournant.
— « De plus, tes dernières folies ont contribué à me dissuader de te laisser sortir de l’Arcadia pour l’instant. »
— « Je pensais bien faire, capitaine. Bon sang, tout le monde a droit à l’erreur... »
Je suis ses traces dans le long couloir central de l’Arcadia alors qu’il se dirige vers l’entrepôt. Je suis convaincu que cette mission est un suicide et je sais que je serais utile.
— « Syrus m’accompagnera. Cela évitera que nous perdions toute une cargaison d’eau potable simplement parce que tu es incapable de te contrôler. » ajoute le capitaine d'un ton cinglant afin sans doute de me dissuader de le suivre.
— « Depuis qu’il est arrivé à bord avec ses hommes, vous ne jurez plus que par lui. Ça ne vous ressemble pas, Capitaine. Qui est-il pour mériter ainsi une confiance aussi aveugle ? »
Il s’arrête net et fait volte-face, empoignant mon épaule d'une main ferme.
— « je n'ai pas le temps de me soucier de tes rancoeurs. Mes hommes sont en train de se faire massacrer et tes enfantillages permanents nuisent à l'efficacité des troupes. »
— « Vous êtes injuste, capitaine, je ne veux que vous aider ! »
Une violente explosion fait vibrer la coque tandis que la voix de Key retentit dans son émetteur.
— « Ramis. Si tu ne peux supporter davantage de naviguer sous mon commandement ou celui de mon lieutenant, sache que tu peux quitter ce bâtiment quand tu le désires. »
Son œil est noirci du sentiment de dégoût que mon comportement lui inspire. Mais je garde au fond de moi trop de choses et depuis trop longtemps, il me faut en finir avec tout ça. Une violente rage m'envahit soudain sans que j'en saisisse vraiment la raison, et une dévorante envie de me venger de je ne sais quoi, l'irrépressible désir de lui faire mal...
— « Tout comme le commandant, n'est-ce pas, capitaine ? C’est bien ce que vous lui avez dit avant qu’elle ne disparaisse dans une navette de patrouille ? »
— « Je ne vois pas le rapport et cela ne te concerne en rien. Le commandant Ayana a choisi sa destinée. »
— « Avez-vous seulement songé une seule seconde qu’elle avait sa place parmi nous et qu’elle aurait peut-être choisi de rester si vous eussiez daigné dans la plus pure des noblesses descendre de votre piedestal pour la retenir ? »



Un coup vient m’éclater la pommette et je tombe à genoux. Je n’aurais jamais cru le capitaine capable de frapper un homme qu’il a vu grandir, un enfant combattant pour la liberté, mais aussi pour lui plaire, un enfant qui a tout tenté pour ne jamais le décevoir, jusqu’à aujourd’hui. Là où j’attendais des mots, je n’ai trouvé que la violence de ceux qui n’ont plus rien à dire. Je me redresse, sonné par le choc. Je saigne, mais ce n’est pas grave. Autant enfoncer le clou, je dois le faire pour lui, pour moi, pour le commandant :
— « De toutes les façons, Herlock, vous n'êtes plus bon qu’à philosopher dans la salle des ordinateurs, ou à piller des vaisseaux humanoïdes entre deux tomes de Shakespeare depuis son départ.»
— « Que crois-tu donc connaitre de moi, Ramis ? Tu n'es qu'un gamin arrogant... et je t'interdis de me parler sur ce ton. »
— « Je ne connais certes que ce que vous laissez entrevoir, c'est à dire pas grand chose.... Que comptez-vous faire de moi ? Me mettre aux fers parce que je ne suis pas assez docile
à votre goût ? Me tourner le dos et partir sans un mot comme vous l’avez fait avec elle ? »
— « Non, Ramis. TU pars. » répond-il d'un ton glacial en se redressant dans une posture altière et menaçante comme il en a seul le secret.
— « Prends ce que tu veux et va-t’en, Ramis. J'ai décidé de ne plus supporter ton insolence sans borne. Tu es banni de ce bâtiment. »
— « C’est injuste, capitaine. Mais cela ne m’étonne pas. Plus rien ne m’étonne venant de vous. »
Je me détourne et me dirige vers mes quartiers, de l’autre côté du vaisseau. Je l'imagine me contemplant en train de commettre ma dernière bêtise. J’arrive à la porte qui refuse de s’ouvrir.
— « Tu ne peux pas m’empêcher de partir, Alfred. Tu dois obéir au capitaine. Pour moi, c’est du passé. Je sais que tu peux comprendre. »
La porte s’ouvre à l’annonce de ces quelques mots. Je prends une malle de transport parée du sceau de l’Arcadia et y enferme quelques affaires qui me permettront de passer inaperçu. Je ne pourrais pas me balader avec une tenue thermo spatiale dans les galaxies habitées. L’écran situé à côté de ma couchette s’illumine pour attirer mon attention. Un petit message y est noté
— « Tu devrais passer voir Villars avant de partir, Ramis. Ton visage est un peu abîmé. Si tu ne veux pas te faire remarquer, tu devrais gommer ce détail… »
Alfred ne peut parler que dans la salle des ordinateurs. En d'autres lieux, il est obligé de faire ainsi, laisser des pense-bêtes sur les murs de son vaisseau.
— « Tu as raison, Alfred. Merci. Je vais le voir de suite. »
Je sors de la cabine et me dirige vers l’infirmerie.
— « Ramis, qu’est-ce qui t’est arrivé ? Tu t’es battu ou quoi ? » demande Stelly.
— « Oui, c’est ça, Stelly. J’ai pris un vilain coup. »
— « Laisse-le donc, tu ne vois pas qu’il est pressé ? » fait une voix depuis le réfectoire
— « Oh, ça va, j’arrive. Bon, ben, à plus, alors… » m’adresse-t-elle alors avec un clin d’œil.
Je ne réponds pas. De toute façon, elle s’en fout. Elle se fout de savoir ce qui m’arrive. Elle se moque de tout sauf d’elle-même. Ce n’est plus la fillette que j’ai connue, autrefois. Tout fout le camp. Moi aussi d’ailleurs. Je me retrouve nez à nez avec la porte du doc qui s’ouvre aussitôt.
— « Entre et pose tes fesses là-dessus. Alfred m’a dit que tu allais venir. » m’ordonne Villars,
— « Vous a-t-il dit pourquoi ? »
— « Ça, mon petit, ça nous regarde", réplique-t-il en saisissant du fil et du coton.
— «  Tu veux une anesthésie locale ? »
— « J’ai passé l’âge, doc. »
— « Il est vrai que tu as pris l’habitude d’avoir mal. Tant mieux, car l’équipage a besoin d’anesthésiques, même s'il n'est bon qu'a les boire... »
— « L’homme doit au vin d’être le seul animal à boire sans soif », dis-je en soupirant.
— « Et, mais, c’est de moi ! »
— « Je m’en souviendrai, doc… »
— « Alors, Alfred n’a pas menti. Tu t’en vas. Il m’a tout raconté, d’ailleurs. »
— « Je ne vous demande pas de prendre parti, doc. À Alfred non plus, d’ailleurs. »
— « Mais sans maintenance, tu ne pourras rien faire du bras que nous t’avons fabriqué. Sais-tu que tu réduirais à néant tous nos efforts pour te rendre à nouveau valide si tu partais maintenant ? »
— « Je sais qu’il n’est pas encore tout à fait au point. Mais je prends le risque. Et puis, être manchot, c’est peut-être comme piloter, ça revient vite… tant pis. »
— « Tant pis ?! Tu te moques de moi ? »
— « Je vous dois beaucoup à tous les deux, je sais. Mais je ne peux pas rester. Il m’est impossible de revenir en arrière à grands coups d’excuses . Pire encore, doc, je ne regrette rien de ce que j’ai dit au capitaine. M‘excuser, ce serait mentir. »
Le doc me fait pencher la tête vers la lumière aveuglante du bloc opératoire. Il me pique avec adresse et désinfecte la blessure. Il range son matériel, jette l’aiguille. Il ne prononce plus un mot et s’assied en soupirant comme s’il sortait d’une profonde apnée. Il reste assis à son bureau, contemple ses piles de dossiers. Je peux lire “Décédé” sur le premier dossier, ce qui me laisse présager qu’il en est de même pour les autres en dessous. Mon regard se pose à nouveau sur lui, et je le vois qui m’observe.
— « Je ne veux pas que tu rejoignes cette pile, Ramis. Depuis que le capitaine engage d’autres équipages à bord de l’Arcadia, je ne suis bon qu’à compléter la liste des macchabées » murmure-t-il en soupirant . Il hésite un instant avant de reprendre
— « Alfred, sors-moi les plans du module Z426 sur l’écran du bloc et fais-en une sauvegarde sur clef sécurisée. Je pars avec lui, et tu sais pourquoi »

Je suis abasourdi. Le doc saisit une trousse de secours et se dirige vers l’écran afin d’attraper la clef numérique qui vient d’en sortir. Je suis incapable de dire un mot tant l’émotion est forte. Je ne m’attendais pas à cette réaction de la part du docteur Villars, médecin en chef de l’Arcadia depuis plusieurs décennies.  Il retire sa blouse et la pose sur son fauteuil, ouvre une armoire et sort une trentaine d’ampoules de métabloquants.
— « On pourra toujours les vendre si on a besoin d’argent. Ça vaut une fortune au marché noir. »
Il ne plaisante pas. Il me semble qu’il écrit mille scénarii possibles à notre aventure. L‘écran se met à clignoter.
— « Syrus approche de l‘infirmerie. Vous devriez partir avant qu‘il n‘arrive. » nous indique Alfred.
— « Allons-y, avant que je ne change d’avis » déclare Villars en m’agrippant par le bras de sa poigne musclée tout en ouvrant la porte du bloc.
— « Quelle est donc cette chose qui vaut une fortune ? » nous interrompt le colosse aux boucles rousses du nom de Syrus.
— « Vous tombez bien, mon ami. Écoutez, vous direz à tout le monde que je dois m’absenter quelque temps. » annonce Villars.
— « Vous ne pouvez pas partir pour suivre ce…malade mental. »
Son regard d'un bleu délavé se pose sur moi avec un mépris glacé.
— "Vous ne pouvez pas abandonner l’équipage ainsi, docteur Villars. » ajoute-t-il
— « Il n’est plus rien ni personne ici qui nécessite ma présence, Syrus. Quant à vous, vous ne m’avez jamais rendu visite, j’en conclus que vous vous portez comme un charme » ironise le doc en forçant le passage. Je lui emboîte le pas et Syrus nous prend en chasse.
— « Le capitaine a été fort déçu par votre comportement, Ramis, à tel point qu’il s’en est allé seul. Que va-t-il se passer s’il revient de cette mission blessé et qu’il n’y a personne pour le secourir ? »
— « Je crois, mon cher Syrus, que vous connaissez suffisamment l’anatomie humaine pour pallier à ce genre de problème, du moins, c’est ce que m’a raconté la fouille de votre cabine. »
Je stoppe la marche et toise l'usurpateur en faisant un pas en avant, avant de poursuivre.
— « Le docteur, comme d’autres avant lui, a choisi de quitter ce bâtiment et ce n’est pas vous, capitaine de seconde zone qui allez l’en empêcher. »
Je tourne les talons pour rejoindre le doc qui a pris de l’avance alors que je retenais le lieutenant aux airs de capitaine de drakkar.
— « Je suis convaincu que mon cosmogun l’en empêcherait par contre ! » lance-t-il en dégainant son arme.
— « Tout doux, Ramis, vous allez me remettre vos effets et dire au docteur de revenir…»
— « Mort, il ne vous servirait à rien. »
— « ce n’est pas lui que je vise. Vous ne servez à rien, que je sache, Ramis », réplique-t-il en marchant prudemment vers moi.
— « C’est fini, docteur. Revenez ou je tue votre petit protégé. Il ira rejoindre votre pile de dossiers… »
Comment diable Syrus a-t-il pu entendre notre conversation ? Aurait-il posé des micros dans les pièces ? Non, Alfred nous aurait avertis. C’est impossible. Villars a stoppé net sa course. Il se tourne vers moi.
— « Si j’étais vous, Syrus, j’éviterais de pointer une arme sous le bout du nez de Ramis.»
—« Vous voulez dire que l’implant lui permet enfin de tirer droit ? »
—« Non, pas encore Syrus, mais de tirer vite.»
Et je comprends à ses mots ce que je me dois de faire, je dégaine, tire et rengaine. Et Syrus tombe, terrassé par mon cosmogun. Je lui ai transpercé le crâne. Je suis tétanisé, ce n'est pas ce que je voulais, je ne désirais pas le tuer, juste le neutraliser ! Maudit implant !
Son sang s'étale en une grande flaque noirâtre qui envahit le couloir. L’alerte s'est mise en route. Alfred doit signaler notre position à tout l’équipage, considérant que je suis maintenant un meurtrier. Ça sent le roussi. Si les hommes de Syrus nous tombent dessus, ça va barder. Villars est bouleversé et il contemple le cadavre avec une horreur impuissante qui me fait mal, mais il finit par se reprendre et me pousse gentiment vers mes quartiers. 
— « Allez, hop hop hop, on se presse, Ramis. On se presse ! » fait le gros bonhomme en courant d’un pas lourd, le souffle court.
Nous atteignons ma cabine et je suis soulagé de constater qu'Alfred accepte de nous ouvrir la porte. Je saisis la malle et nous reprenons notre course à travers les couloirs de l’Arcadia. Nous arrivons enfin à l'orée de l’entrepôt des navettes de combats.
J'aperçois alors la longue cape noire du capitaine qui nous barre le chemin. Il n'a donc pas encore rejoint les troupes d'assaut à bord du vaisseau humanoïde...Syrus a menti.
— « Laissez nous passer, capitaine. »supplie le doc, les yeux humides d'émotion.
— « Je voulais juste vous dire, Villars, que je comprends. » murmure Herlock en s'écartant du sas avant de me foudroyer d'un regard empli de haine et d'une insondable tristesse.
— « Quant à toi, tu ne sais pas ce que tu viens de faire… sois maudit, Ramis… sois maudit.»

Vendredi 1 juin 2007
Des coups violents contre la porte m‘arrachent brutalement à mon mauvais sommeil entrecoupé de cauchemars et d'instants de veilles confus. Je me redresse d’un bond, courbaturée d’avoir dormis à même le sol.
— Hey ! Ouvre cette porte ! fais la voix rocailleuse d’un homme, que je reconnais aussitôt.
Je fais signe à Stelly de ne pas bouger, tandis qu’elle tire frileusement une couverture sur ses épaules. J’ouvre brusquement la porte, un regard noir planté au milieu de mon visage fatigué.


— Qu’est-ce que tu veux, Tyler ?
— J’en déduis que tu n’es pas au courant. Mes hommes ont trouvé une navette étrangère dans les collines, près de Samarcande. Et figure-toi qu’elle est frappée du sceau de l’Arcadia, comme la tienne.
Je soupire en jetant un regard de biais à Stelly qui s’est redressée, l’air soucieux. Le grand homme chauve tente de se frayer un passage à l’intérieur, mais je ne bouge pas d’un pouce. Il me darde d'un oeil soupçonneux.
— Il n’y avait personne à bord… tu ne saurais pas à qui elle appartient à tout hasard ?
Je m’apprête à répondre, mais Stelly s’interpose avec arrogance.
— C’est de mon appareil que vous parlez.
L’homme écarquille de grands yeux incrédules et une lueur mauvaise traverse son regard. Quelle impossible gamine ! Je sens qu‘elle n‘a pas fini de m’attirer des ennuis.
— D’accord. Je me doutais bien que tu avais quelque chose à voir avec ça, dit-il, en me toisant d’un air désabusé.
— Stelly repart dès aujourd’hui, dis-je, en sachant pertinemment que ce ne sera pas si simple.
— Et bien vois-tu, je crains que Stelly ne soit obligée de rester parmi nous, car je réquisitionne son appareil, grince-t-il.
— Et en quel honneur ?
— Tu me dois de l’argent, ma belle. Tu n’as sans doute pas oublié que tu m’as promis ta navette, si elle pouvait décoller un jour. Et bien, disons que celle de la demoiselle fera l’affaire.
— C’est hors de question ! rugit Stelly, avec tout l’emportement que lui confèrent ses 16 ans. Je la pousse à l’intérieur, au comble de l’agacement.
— Tu me laisses régler ça, Stelly !
— Mais tout est déjà réglé, ironise l’armoire à glace, qui me fait face. Je soupire. Je déteste les journées qui débutent ainsi. Je n’ai pas bien récupéré de cette nuit mouvementée. Mais ai-je vraiment le choix ? Je fais mine de rentrer dans la vieille baraque sous le regard inquisiteur de Stelly. Je serre les dents et ferme les poings, bandant mes muscles ankylosés, puis je fais volte-face et assène un coup de coude précis dans la mâchoire de mon interlocuteur. Il n’a même pas le temps de crier lorsque, en quelques mouvements rapides, je le neutralise, le canon de mon arme sur sa nuque, son bras plaqué dans le dos. Je fais signe à la jeune femme de me tendre une vieille corde qui traîne sur la table et en quelques minutes, le grand homme est à ma merci. Je ne suis même pas essoufflée.
— Bien, maintenant, nous allons rejoindre cette navette et tu expliqueras aux quelques pourritures qui te servent de larbins de nous laisser partir, sans quoi je me ferai un plaisir de débarrasser cette planète du petit truand sans envergure que tu es.
— Personne n’a le droit de quitter Phtät sans l’accord d'Adrik, tu le sais bien ! gémit la brute, en se tortillant pour se redresser sur les genoux.
— Personne ne m’a jamais interdit quoi que ce soit, tu devrais pourtant le savoir, dis-je, en rengainant mon arme. Je me dirige vers une vieille bâche délavée par les averses boueuses et la soulève d’un geste ample, découvrant un ancien véhicule tout terrain datant de la première vague de colonisation. Stelly écarquille de grands yeux incrédules.
— Vous comptez faire démarrer cette… chose ?
— Elle est en état de marche, tu n’as pas de soucis à te faire. Je la gardais là au cas où . Le réservoir est à moitié plein, ce sera largement suffisant pour atteindre les falaises de Samarcande.
Je retourne dans le cabanon et déverrouille la mallette de survie. J’en sors une de mes armes, que je tends à Stelly, ainsi que de nombreuses munitions.
— J’ai remarqué que tu n’étais pas armée. C’est vraiment de l’inconscience dans cette partie de l‘univers. Elle saisit le pistolet avec une moue de dégoût qui m’exaspère.
—Tu ne sais pas tirer ?
— Bien sûr que si, mais j’ai horreur de ça.
Je hausse les épaules et entreprends de charger la mallette à bord du véhicule qui semble prêt à rendre l‘âme, puis je pousse notre prisonnier sans ménagement sur le siège du passager.
— Stelly, monte derrière, et garde un œil sur lui.
Elle obtempère avec un sourire étrange et j’enclenche le moteur qui pousse un cri strident, avant de se mettre à ronfler aussi fort qu’une vieille locomotive.
— Je me doutais bien qu’un jour tu nous trahirais, grince Tyler
— Je ne trahis personne. Je n’ai jamais été des vôtres.
Je pousse le levier et l’étrange véhicule s’élance dans un nuage de poussière brune.


Les grandes falaises de Samarcande ne tardent pas à se dresser devant nous. J’aperçois déjà les silhouettes trapues des contrebandiers qui feront office de comité d’accueil. Il ne faut pas que je réfléchisse, je dois laisser faire mon instinct, l’expérience m’a démontré qu’il était ma meilleure défense. Je pousse la manette de deux crans et le moteur sommaire rugit d’être ainsi malmené.Les secousses violentes que nous renvoie le chemin irrégulier résonnent le long de ma colonne. Je serre les mâchoires afin d’éviter que mes dents ne s’entrechoquent et saisis mon arme sans quitter des yeux la navette que je distingue enfin.
— Nous allons nous tuer avant d’arriver ! Ralentissez ! Hurle Stelly, agrippée aux montants du véhicule. Je ne dois écouter que moi. Je le sais. Il le faut.
Nous déboulons au milieu des hommes dans un crissement assourdissant, et je tire violemment la manette d’accélération, ce qui a pour effet de bloquer les roues. L’engin se déporte sur le côté, fauchant trois individus dans un horrible craquement d’os broyés. Notre course endiablée s’arrête enfin, aux portes du petit vaisseau de Stelly, dans un énorme nuage de poussière. Je pousse aussitôt le prisonnier dehors et me jette au sol à sa suite. Je l’oblige à se redresser devant moi, le canon de mon cosmogun contre sa tempe. Les truands, hagards et aveuglés, ont levé leurs armes sans bien savoir où viser.
— Dans le vaisseau ! Vite ! Dis je, dans un hurlement à Stelly, qui, heureusement semble extrêmement réactive. Elle se précipite sur le pont et s’engouffre à l’intérieur.
— Un seul geste de votre part et je lui troue le crâne !
Les hommes se rapprochent et je faiblis en lisant la haine sans borne de leurs faciès ingrats. Ne pas paniquer, surtout. Je sens la sueur perler le long de mes tempes, tandis que je recule sur le pont, le grand gaillard chauve faisant barrage de toute sa masse aux lasers de mes adversaires.
— Tu ne t’en sortiras jamais, Adrik a déjà dû être prévenu de tes frasques, et des dizaines de patrouilleurs sont déjà en chemin, grince mon bouclier.
— Stelly ! Quand je te le dirais, tu fermes le sas !
Aucune réponse. Je n’ai plus qu’à prier pour que cette gamine que je connais à peine possède les réflexes adéquats. Ma vie est entre ses mains. Je recule de nouveau, inspire une longue bouffée d’air…
— Maintenant ! Dis-je, en poussant du pied le grand homme chauve, tandis que je me jette en arrière. Le sas se referme sous le fracas métallique des lasers, qui fusent aussitôt. Je roule sur le sol, presque surprise d’être encore en vie, et me redresse rapidement. Je croise le regard terrifié de Stelly qui me rappelle immédiatement l’urgence de la situation.
— Je vais piloter, nous ne sommes pas encore tirés d’affaire, dis-je dans un souffle, avant de prendre place aux commandes. Une étrange sensation m’envahit lorsque j’enclenche les moteurs. Cela fait si longtemps, et pourtant il me semble que c’était hier, le jour où j’ai pour la dernière fois piloté un tel engin. Tout est si familier, si évident.
— Attention, accroche-toi, je crois que ça va secouer.
J’ai à peine le temps de prendre un peu d’altitudes, que déjà les premières frappes des patrouilleurs viennent frôler la coque du vaisseau. Mais la navette de l’Arcadia est beaucoup plus souple et rapide que les vieux rafiots volés des contrebandiers. Je les esquive sans trop de mal. Sans bien savoir pourquoi, j’ai toujours adoré piloter les navettes de combat. Il me semble faire corps avec ces petits engins nerveux et réactifs et l’ivresse que me procure leur puissance m‘arrache un sourire. Mon habileté nous permet de nous faufiler au milieu des troupes ennemies sans trop de dommages. Nous quittons enfin l’atmosphère nauséabonde de la planète Phtät, pour nous retrouver plongées au sein de la nuit immense et éternelle de l’espace. Je me laisse griser par la vitesse extraordinaire, qui nous propulse en quelques minutes à plusieurs milliers de kilomètres de là. Les étoiles ne sont plus que des traînées blanches qui viennent lécher les hublots dans un scintillement magnifique. Tout est si vaste, si démesuré, si infini ! Une terrible émotion s’empare de moi, me nouant la gorge. Une envie de pleurer sur la beauté indicible qui nous engloutit…

Le contact de la main de Stelly sur la mienne me fait sursauter. Elle me contemple avec une empathie qui me surprend et me déstabilise.


— Vous n’êtes pas faite pour cette vie que vous quittez, je peux le lire dans vos yeux.
Je fuis son regard, soudain mal à l’aise. Qu’a-t-elle cru lire en moi ? Votre regard s’illumine lorsque vous croisez celui des étoiles, insiste-t-elle. Elle sourit avec une mélancolie touchante et fragile. Votre place est ici. Tout comme la mienne. Dans les ténèbres intemporelles de l’espace…
Je tape la ligne de chiffres qui n’ont jamais quitté ma mémoire, malgré toutes ces longues années. Le code de rattachement des navettes au vaisseau mère. Une invention ingénieuse de mon regretté ami, Alfred. Le petit ordinateur de bord m’indique une trajectoire précise, qui nous mènera jusqu’à la nébuleuse de Razokan, que je connais très mal, même s'il me semble bien qu’il s’agit là d’une partie de l’univers fort peu explorée jusqu’à ce jour. Pourquoi l’Arcadia croise-t-il en des espaces si lointains et mystérieux ? Stelly ne parait pas surprise par la position du vaisseau, et se contente d’un long soupir las et fatigué. Elle hausse les épaules et s’enfonce dans son siège sans un mot. Je verrouille notre destination, après quelques précautions d’usage, et me retourne vers la jeune femme qui m’observe comme si elle venait de me retrouver. Son regard inquisiteur et renfrogné me déplait, sans que je sache vraiment pourquoi. Encore ma paranoïa maladive qui prend le dessus.
— Qu’y a-t-il Stelly ? Que regardes-tu ?
— Oh, rien… je me demandais juste ce que vous alliez bien pouvoir penser de l’Arcadia et de son capitaine, une fois à bord, souffle-t-elle, avec un sourire grimaçant.
— Que veux-tu dire ? Que s’est-il réellement passé à bord ? Pourquoi…
— Ne posez pas tant de questions. Vous constaterez par vous-même combien les choses sont différentes aujourd’hui.
— Explique-moi.
— Alfred, mon seul ami, est mort quelques jours après votre départ, mais vous deviez vous en douter, n'est-ce pas ?
Je frémis. Le douloureux souvenir du petit homme si plein de vie submerge mon esprit. Je ferme les yeux et il me semble sentir sa main serrant la mienne, dans un geste complice et protecteur. Alfred, mon ami, je n’étais même pas auprès de toi lorsque tu as rejoint ta dernière demeure, ma lâcheté me rebute… La voix sèche de Stelly me ramène à la réalité.
— Depuis le jour de sa mort, le capitaine n’a eu de cesse d’aller discuter avec ce maudit ordinateur, persuadé qu’il est l’âme d’Alfred.
Je recule dans mon siège, pensive.
— Et toi Stelly ? Qu’en penses-tu ? Ma question l’embarrasse, je le vois bien. Elle hésite.
— Et bien… je dois avouer que cette histoire est vraiment troublante, je ne sais pas si je dois me fier à ma logique, ou à mon ressenti…
— Lui parles-tu ?
Soudain, la tournure que prend la discussion me fascine. Je n’ai jamais pu concevoir que cette machine soit réellement mon cher Alfred. Je n’ai même jamais tenté de me poser la question en ces termes. Il a toujours été clair dans mon esprit que ce monstrueux ordinateur avait fini par assassiner mon ami, afin d’usurper son identité. J’ai invariablement considéré cette chose comme une machine à l‘impressionnante complexité, certes, mais constituée malgré tout de simples circuits électroniques…
— Parfois, oui, murmure Stelly, en baissant les yeux, avant de poursuivre. Je dois avouer que ça me faisait beaucoup de bien de lui parler. C’est peut-être vraiment lui, vous savez ? J’ai du mal à le concevoir, d’autant que j‘ai assisté à sa mort, mais pourtant…
— Pourtant ?
— Il possède tous ses souvenirs, tous ses raisonnements logiques, toutes ses manies de langage, le même humour, les mêmes connaissances. Il semble même souffrir et aimer comme Alfred. Cela n’est t’il pas suffisant pour constater qu’il est… lui ? Il n’a plus de corps, mais en dehors de cela, en quoi est-il différent de notre Alfred ?
Elle lève vers moi ses yeux d’un bleu si clair qu’il m’est difficile de soutenir son regard. Elle implore une réponse à ce questionnement sans fin, dans lequel son esprit se perd sans doute depuis des années. Mais je n’ai pas de réponse. Qu’est-ce qui permet de définir une existence ? Si l’on met de côté le concept de l’âme, chose éthérée et insaisissable s’il en est, alors quelle est la différence entre une conscience électronique et son original ? Je ne peux que secouer la tête, dans un signe de négation embarrassé.
— Je ne sais pas quoi te dire, Stelly. Je ne sais pas moi-même ce que je pense à ce sujet, ni d’ailleurs ce que je ressens…
— Herlock, en tout cas, ne semble jamais s’être posé la question.
Je souris. Je n’aurai jamais cru entendre de nouveau quelqu’un mentionner son nom, qui résonne en moi comme autant de sensations contradictoires.
— Peut-être a-t-il sciemment choisi de ne jamais se la poser, dis-je, dans un murmure. La jeune femme contient un ricanement désagréable, et s’affale sans retenue dans le siège, trop vaste pour sa frêle silhouette.
— Ça ne me surprendrait même pas. Le jour où il se posera les bonnes questions n’est pas arrivé. Son propos, tout comme le ton méprisant qu’elle emploie, me stupéfie. Elle semble s’en apercevoir et balaie l’espace d’une main nonchalante.
— Bah ! Il a vieilli, vous savez, et il se trouve que ses idées d’un autre temps ne me parlent guère. Ses idéaux poussiéreux et son idéalisme borné me fatiguent. Il continue à croire que l’être humain est digne que l’on se batte pour lui… quelle foutaise ! Tous des crétins et des lâches, qui méritent leur sort de larves insipides ! Franchement, qui peut encore croire aujourd’hui que nous vaincrons ces foutus humanoïdes ? Je suis fatiguée de cette quête absurde et sans fin…
Je suis si atterrée par ce que je viens d’entendre, que je reste muette. Comment cette enfant, qui a partagé nos combats, qui a vu tant des nôtres s’effondrer sous ses yeux pour défendre leurs idéaux, peut-elle avoir aujourd’hui de tels raisonnements ? Comment peut-elle être aussi désabusée et dépourvue d’illusions ? Une sourde colère s’éveille au creux de mon ventre, mais je serre les dents, et choisis de garder un calme relatif.
— Je refuse d’entendre ce genre de choses, Stelly, dis-je, d’un ton sévère
— Très bien. Après tout, vous verrez bien ce que je veux dire.
Elle me tourne le dos et s’installe confortablement, coupant court à toute tentative d’argumentation de ma part. Je décide de l’imiter et incline mon siège vers l’arrière. Il nous reste environ douze heures à partager avant d’atteindre notre destination. La mauvaise nuit que je viens de traverser commence à se faire sentir. Je ne tarde pas à m’assoupir d’un sommeil léger, une partie de mes sens toujours aux aguets du moindre changement dans mon environnement
Vendredi 25 mai 2007

Elle ouvre de grands yeux horrifiés lorsque nous arrivons aux portes de ce que l’on pourrait définir comme mon territoire. La navette qui s’est posée là il y a plusieurs années n’a plus jamais bougé. Elle trône sur le terrain défoncé, telle une sentinelle intemporelle, au milieu des carcasses de véhicules disparates et d'anciennes caisses de vivres abandonnées.
Je chasse sans conviction un vieux chien couvert de boue, qui nous empêche d’accéder à une hideuse baraque aux murs torturés par les vents destructeurs, qui viennent régulièrement réclamer leur tribu de planches pourries. Je me suis toujours demandé comment le toit de tôle rafistolé et mangé de rouille parvenait à ne pas s’effondrer. Je déverrouille le cadenas sommaire qui fait office de serrure et invite la jeune femme à entrer. L’intérieur n’est guère plus reluisant. Un matelas miteux est jeté à même le sol et pour tout mobilier, quelques chaises et une grande table longent un mur, recouvert d’objets usuels en tout genre. Seul le coffre de survie récupéré à bord de la navette dénote quelque peu, au sein de cette atmosphère d’un autre temps. J’allume la lampe à pétrole accrochée au sommet d’une vieille poutre et saisit une bouteille de vin entamée. J'attrape deux petits verres et invite Stelly à s’asseoir. Elle parait déroutée et affligée. Je remplis les verres en l‘observant attentivement.


Je sais pertinemment qu’elle ne comprend pas, qu’elle ne reconnaît pas en moi celle qui fut si digne de son affection autrefois, et j’éprouve un malsain plaisir à la laisser extrapoler sur ce que je semble être devenue.
— Comment se fait-il que tu te retrouves ici, Stelly ? Elle balaie du regard les alentours en se tordant les mains.
— Je vous cherchais. 
— Tu me cherchais ? Mais pourquoi ? Elle pousse un long soupir fatigué.
— C’est compliqué… les choses ont tellement changé, vous savez… 
Je ne suis pas vraiment sûre de vouloir entendre ce qu’elle va me dire. Je n’ai pas envie de connaître les raisons de sa venue. Je vis sans espoir et sans buts depuis trop longtemps, mais surtout sans le fardeau épuisant de ma culpabilité. Ici, je ne suis personne. Je n’ai aucune obligation ni aucune responsabilité. Jamais de choix à faire. Aucune vie ne dépend de mes actes et je pourrai mourir sans gloire au fond d’un bistrot mal famé sans que personne ne remarque rien. Je me complais depuis trop longtemps dans ce mode de fonctionnement solitaire et égocentrique. J’ai appris à vivre avec ce mépris de moi-même. Je vide mon verre d’une traite, furieuse que cette gamine vienne détruire ma forteresse. Je lui en veux déjà pour tout ce qu’elle va faire voler en éclat.
— L’Arcadia est devenu ma prison, murmure-t-elle.
Le nom du grand vaisseau résonne en moi comme autant de souffrance et de désespoir. Je me lève d’un bond.
— Je ne veux rien avoir à faire avec tout ça, Stelly. Je te ramène à ta navette.
— Vous ne pouvez pas faire ça ! Je n'y retournerai pas ! Gémit-elle en se redressant. Une étrange colère s’insinue en moi. Je ne veux pas faire partie de cette histoire.
— Je suppose que tu es venue seule ?
— Oui, j’ai pris une navette de patrouille, et j’ai piraté le journal de bord de l’ordinateur. J’ai cherché le signal correspondant aux navettes qui ont quitté l’Arcadia le jour de votre départ, puis j’ai volé le module correspondant. Je blêmis
— Je n’ai jamais déconnecté l’unité de suivi des trajectoires… 
— Exact. Et le signal m’a mené droit sur cette planète. 
Je suis sidérée. Pourquoi n’ai-je pas pris cette précaution élémentaire ? Peut-être parce que jamais je n’aurais pu imaginer que quiconque tente de retrouver ma trace. Soudain, un détail me revient à l’esprit.
— Mais ce jour-là, deux navettes ont quitté l’Arcadia… 
Elle semble hésiter, mal à l’aise, et saisit le verre de vin déposé à son attention. Son regard est fuyant.
— Je ne savais pas. Je suppose que j’ai eu de la chance de tomber sur le bon module.
Elle éclate d’un petit rire étrange et goûte le vin en grimaçant.
— Pouah ! Il est infect !
Une étrange suspicion s’empare de moi. Mais je vis depuis si longtemps au milieu des pires truands de l’univers que ma paranoïa me fait sourire.
— Je te ramène, Stelly. Il est hors de question que tu restes ici. 
— Très bien, mais je vous demande une faveur, une seule. Vous me devez bien ça. Vous devez bien ça à la petite fille que vous avez abandonnée il y a huit ans. Une petite fille qui vous aimait et que vous… 
— Très bien, très bien. Inutile d'en dire davantage. Que veux-tu de moi ? 
Un bref silence s’abat, entrecoupé des cris stridents des corbeaux qui se disputent sans doute les restes d’une charogne. Elle lève vers moi des yeux implorants et il me semble revoir durant quelques secondes la petite fille éperdue qui vient de comprendre que son meilleur ami est condamné.
— Je veux que vous veniez avec moi, à bord de l’Arcadia. Je recule, émue et furieuse.
— C’est hors de question.
— Je vous en prie, Ayana ! Je suis partie à votre recherche dans le seul but de vous ramener.
— Mais, pourquoi ?
Elle hésite un instant et passe une main dans ses cheveux.
— Pour… lui. Elle n’a pas osé prononcer son nom, mais nous connaissons toutes deux la portée de ses derniers mots. Je détourne mon regard, foudroyée par un sentiment depuis longtemps enfoui au plus profond de ma conscience, mais la jeune femme s’approche de moi et insiste avec une véhémence désarmante.
— Quelque chose a changé en lui depuis que vous nous avez quittés. Et ces dernières semaines ont été pires encore, je ne saurais dire pourquoi... je veux juste que vous acceptiez de le voir quelques minutes. Il persiste entre vous quelque chose d'irrésolu, ensuite vous pourrez repartir si vous le souhaitez. Je vous en prie ! 
— À quoi cela servirait-il, Stelly ? Sinon raviver d’anciennes blessures ? Elle perd soudain toute contenance et ses joues s'enflamment imperceptiblement.
— Faites-le pour moi, Ayana, cela lui prouverait au moins que je suis capable de quelque chose !  Les larmes qui roulent soudain le long de son visage me torturent.
— Il ne sait pas que je suis partie à votre recherche. Durant toutes ces années, je ne l'ai jamais entendu prononcer votre nom, mais je sais qu'il ne vous a jamais oubliée, je le voyais dans son regard lorsque j'étais enfant. Depuis, c'est comme si le temps s'était figé à tout jamais dans les corridors de l'Arcadia... murmure-t-elle en observant ses propres larmes qui s'écrasent en silence sur le sol poussiéreux . Je suis stupéfaite. Elle est si fragile...elle cherche à lui démontrer sa valeur, tout simplement.J’imagine sans peine la souffrance de la petite fille, face à cet homme qui doit sans doute profondément l’aimer, mais sans être en mesure de le lui faire partager. Je ne sais que trop combien il lui est impossible de dévoiler ce qu'il ressent. Notre brève union et ses aveux passés lacèrent soudain mon coeur. Mon dieu, mon départ a-t-il eu tant de répercussions ? Son âme est-elle devenue plus inaccessible qu'elle ne l'était déjà autrefois ? Stelly, que cherches-tu à lui prouver ?
Es-tu venue me retrouver aux confins des galaxies dans le seul but de lui manifester ton amour ?


— Je vous en prie… sanglote-telle de nouveau.
Je n’ai pas le choix. Il faut que j’affronte mon passé. J’ai une dette envers cette enfant. Je ne veux pas la trahir une seconde fois en fuyant pitoyablement mon destin. Je ne tomberai pas si bas…
— Très bien. Je te suivrai, Stelly. Mais ce soir, nous devrons passer la nuit ici. Le vent s’est levé et les tempêtes sont d’une redoutable violence sur Phtät. Il nous faudra attendre qu’elles s’éloignent.
Elle se jette dans mes bras et je perçois le parfum sucré de sa peau. Le même qu’autrefois. Je ferme les yeux et soupire en la serrant tendrement contre mon cœur. Elle est si douce. De nouveau, il me semble pendant quelques furtives secondes qu'elle n'est qu’une délicieuse petite fille, perdue au milieu d’un univers hostile.

Vendredi 18 mai 2007

Un seau d’eau glacée vient s’abattre sur mon corps à demi nu.
— « Vite, Ramis, fais un bilan de la situation. » me dis-je .
Je ne sais jamais où je débarque après avoir vu Jack, ni quand, ni comment, ni pourquoi. J’ouvre les yeux tandis que l’eau coule encore de mes cheveux, m'empêchant de voir clairement autour de moi. Les murs de la salle où je me trouve sont couverts de carrelage blanc immaculé et une horloge à la sobriété exemplaire m'observe sur le mur d'en face. Elle indique cinq heures. Cela fait probablement plus de deux heures que je suis en plein délire.

À chaque fois, c’est la même chose. Lorsque je parle avec Jack, les minutes s'étirent en heures interminables. C’est vraiment de plus en plus exaspérant. Je me réveille systématiquement dans des lieux inconnus et dans des situations incongrues.
C’est sans doute le cas, cette fois encore, car le réveil a en effet été fort pénible. Je ne comprends pas comment je suis arrivé là, ni pourquoi… Du moins pas encore.
Je suis rassuré cependant de sentir mon corps qui gèle sur place, soulagé de savoir que j'existe encore. Je suis furieux : la tête de mort a bien failli me faire croire à son petit manège cette fois-ci.
Je suis assis sur une chaise. On a enlevé mes bottes, ma veste, mon chandail. Ne me reste que mon pantalon . Quelq'un sort de la pièce en ricanant. Les pas sont lourds et pesants. Un grand costaud sans doute. Il referme la porte derrière lui et laisse tomber le seau un peu plus loin dans le couloir.
Deux néons blafards sont accrochés au plafond, étalant leur lumière nauséause juste au dessus de ma tête. On m’a menotté les mains derrière le dos. Ah, les crétins… s’ils savaient.
Mais je fais comme si j’y croyais, histoire d’en savoir plus. Je décide de hurler au beau milieu de la salle, dont l’acoustique parait bonne
— « Il y a quelqu'un ? Je suis chasseur de primes pour le gouvernement commercial de l’union terrestre ! Laissez-moi partir ! Ma carte est dans la poche de la veste que vous
avez dû confisquer ! »
Personne ne répond. J’entends des cris derrière mon dos, ce doit être le couloir. Je perçois le crissement des roulettes métalliques sur un sol en ciment. Je dois être dans un hôpital ou quelque chose qui y ressemble. Le plateau s’approche, puis s’arrête à hauteur de la porte. Un bruit de clefs dans une serrure apparemment imposante. Les pas d’une personne et le grincement du plateau qui se rapproche. Le serviteur métallique s’arrête à hauteur de mon épaule et la personne qui l’a poussé jusque-là tire le linge vert stérile du … plateau chirurgical !
Pas de doute, cette fois, je pense qu'on va essayer de me faire parler.
— « J’espère que la vue de ces doux instruments vous rendra coopératif, Monsieur Ramis. » dit une voix féminine, qui aurait pu être fort séduisante si je ne l’avais ouïe dans de telles circonstances. La jeune femme sort de la salle et referme la lourde porte avant de me jeter
— « Le docteur arrive tout de suite, réfléchissez bien. Lorsqu‘il touchera au plateau, il sera trop tard… »
Je ne peux m’empêcher de rétorquer 
— « Dommage que je ne puisse te voir, tu as une bien jolie voix . Lorsque je sortirai d’ici on pourrait aller boire un verre, si tu veux. Je fais la peau à ton docteur, je trouve mes fringues et on se retrouve à la sortie. J’en ai pour dix minutes. »
Qu’est-ce que je peux être idiot parfois . Villars a bien raison.
Avec mon implant défectueux, je suis dans un sacré pétrin. Il me faudra sans doute plus de dix minutes...
Enfin, voyons ce que le docteur va me demander… Franchement, appeler un tortionnaire « le docteur », je trouve ça vraiment tarte…

Des pas dans le couloir. Des semelles de crêpe, des mocassins de mauvaise qualité sans doute. Mais qu’avons-nous dans le plateau, au fait ? Je me penche autant que les entraves me le permettent. Des scalpels de toutes les tailles, une scie sternale, des fers crochetés, des pinces à clamper. Oh… tout ce matos rien que pour moi, ça me fait délirer…
— « J’espère que vous êtes en forme, Ramis », me dit une voix un peu rauque qui se veut peu rassurante et volontairement virilisée pour l’occasion, alors que la lourde porte se referme de nouveau. La partie commence.
— « Je me porte à merveille, comme vous pouvez le constater.  Alors, par quoi commence-t- on, docteur ? »
Il apparaît devant moi et saisit un dossier posé sur un meuble métallique à ma gauche sur lequel il griffonne quelques mots, puis jette un coup d’œil sur les instruments préparés à mon intention par son assistante à la délicieuse voix. Il dresse un rapide inventaire, attrape le stéthoscope et m’ausculte.
— « Bien, vous m’avez l’air en état de subir l’intervention… Mais d‘abord, mettons un peu de musique, voulez-vous ? »
— « Je suppose que mon avis vous indiffère »
— « Tout à fait, jeune homme, vous avez parfaitement raison… »
Il se dirige vers le meuble métallique, ouvre une porte et sort un lecteur de micro disques musicaux qu'il met aussitôt en marche. Après une brève hésitation, l'appareil se met à cracher un vieil air de rock’n’roll qui inonde l’atmosphère paisible de la salle.




Le docteur se tourne vers moi, commence à remuer les genoux avec un sourire  hideux.
— « Ça, c’est Elvis… Un vestige de cette époque où l’homme savait faire de la musique, vous connaissez ? »
— « Qu’importe ? Vous dansez à contre temps. Finissons-en vite avant que vous ne me donniez l’envie de vomir ».
Le docteur baisse le volume de l’appareil, qui laisse un fond sonore particulièrement désagréable à mon goût.
— « Je vous donne raison », scande-t-il du haut de sa haute stature squelettique et dégingandée

— « mais reprenons depuis le début, et faisons connaissance »
— « faites donc ça, pantin »
— « je ne répondrais pas tout de suite à vos provocations, nous avons tout le temps pour ça… »
Il se saisit à nouveau du dossier et entreprend sa lecture. Il parcourt les pages à une vitesse impressionnante. Je me demande quelle synthèse il va retirer de toute cette paperasse.
Il jette soudain le tas de papier à terre, et commence à tourner autour de ma chaise, d’un pas lent et bruyant, encore à contre temps avec Elvis… Il va finir par me rendre malade.
Il s’arrête enfin devant moi.
— « À ce jour, les services médicaux de l’union terrestre vous donnent, selon votre photographie cellulaire, l’âge de vingt-trois ans. On a trouvé dans votre sang de nombreuses traces d’antioxydants utilisés par les explorateurs galactiques, substance illégale si vous n'êtes pas en possession d'un permis spécial. Ceci ne nous permet donc pas de savoir à ce jour quel est votre âge véritable.
Pour ce seul délit vous avez écoppé de 124 années d‘emprisonnement.
239 cadavres de membres de l’U.E portent votre signature, ce qui vous a valu une peine cumulable de 794 années d’emprisonnement.
Vous avez été également condamné pour les faits suivants : vol à main armée, séquestration, extorsion de fonds, chantage, vol en réunion, détention d’armes illégales ou contrôlées, conduite sans permis, pilotage sans permis, refus d’obtempérer, refus de délation, vol d’un appareil expérimental de l’union terrestre ( pesant des millions ).
Vous voilà donc acquéreur de 1354 années de cachot que vous ne purgerez qu’en partie, étant donné que l’on meurt tous un jour. »
Ce pitre commence à me saouler. Il doit avoir envie de me demander si je suis fier de tout cela… Je ne regrette rien, d’ailleurs il ne tardera pas à s’en apercevoir.
— « Bien, très chouette exposé que je me ferai un plaisir de vous aider à compléter. Mais pour l'heure
je vous demande de bien vouloir me libérer. » dis-je.
Il pose son pied sur la chaise, entre mes deux jambes et se penche vers moi. Je peux constater à cette distance qu’il porte des lentilles anti UV, preuve que nous sommes encore sur Amoiria.
— « Où diable avez-vous appris à faire tout cela, monsieur Ramis ? Qui vous a appris à piloter un bâtiment de guerre ? »
— « Je regardais des dessins animés japonais étant enfant… c’est là que j’ai tout appris. »
— « Vous vous croyez couvert par les membres de l’union, n’est-ce pas, Ramis ? »
— « Je pense qu’il est mauvais de se frotter à l’un de leurs agents, monsieur… »
— « Kavinsky… Docteur Kavinsky » me lance-t-il fièrement .
— « J’ai entendu parler de vous… Vous travaillez pour… »
— « Pour l’union terrestre. Et oui, nous sommes du même bord. C’est le consortium qui m’a demandé de vous interroger… » ricane-t-il, sans se douter un instant que ces menottes ne me retiendront plus très longtemps dans ce cachot blanchâtre .
Il pose alors un pied sur mon torse et m’assène un coup qui me fait tomber à la renverse. Ma tête heurte violemment le carrelage glacé et mille chandelles défilent devant mes yeux. Avant que je ne reprenne complètement mes esprits, le toubib relève la chaise. J’ai la tête qui tourne et la laisse tomber en avant.
— « Il ne faut pas faire de mal à sa puce. C’est interdit. Si tu t’étais confié à ton avatar, tu n’en serais pas là… »
Je ne comprends rien à ce qu’il raconte.
— «Tu sais, je te tutoie parce qu’on est en train de devenir intimes toi et moi, il n’est aucune partie de ton corps que je ne puisse explorer avec ces quelques instruments. Crois-le ou non, je suis très adroit et j’obtiens toujours ce que je veux. » crache-t-il avec nonchalance .
— « Que voulez-vous ? »
— « Mais tout… Mon jeune ami. Vide ton sac.»
— «Je n'ai absolument rien à vous dire.»
— « J’ai hâte de tester ma nouvelle lame de douze, tu ne m’en veux pas, j’espère… »
— « Attendez ! Un aussi joli corps que le mien ne peut être plus abîmé qu’il ne l’est déjà… Je vais vous dire ce que je sais à l’oreille. Mais avant il faut que vous sachiez que si je vous donne des informations, je devrai vous tuer. »
Ce n’est pas une bonne idée de menacer un type armé d’un scalpel. Le docteur plonge sa lame dans mon pectoral droit, redresse la lame et la tire vers lui jusqu’à en discerner la forme à travers ma peau. Je hurle. Au moins pendant ce temps-là, Elvis ne me casse pas les oreilles. Mais bon dieu, ça fait mal !
— « Ravelyn, petit enfoiré. Que sais-tu au sujet de Ravelyn ? »
Je crache par terre et plonge mon regard dans le sien.
— « C’est lui qui a fait voler les plans des téléporteurs de l’union. », dis-je en suffoquant alors que le doc fait tourner le bout de ferraille acérée dans ma poitrine.
— « Il veut les troquer contre quelque chose, je ne sais pas encore quoi. Tout ce que je sais, c’est que les Humanoïdes ont contacté Ravelyn pour l’échange il y a quelques jours. »
Le docteur semble abasourdi par cette nouvelle. Il retire la lame et la jette sur le plateau. Je saigne abondamment. Il va falloir que je fasse vite. Il commence à faire les cent pas devant moi et réfléchit à voix haute
— « Ravelyn est membre permanent du conseil d’administration de l’union terrestre. Qu’y a-t-il de si important qu’il puisse désirer en échange de la seule avancée technologique que ne possèdent pas les humanoïdes et qui nous protège encore
? »
— « La conversation que j’ai pu capter parlait d’un langage crypté que les humanoïdes sont incapables de déchiffrer pour l’instant. Ils ont parlé d’une boite ou quelque chose dans le genre. Une boite noire… »
Je sens que je vais mal…
— «Je perds beaucoup de sang, Kavinsky, je vais pas tarder à tourner de l’œil… »
Un étrange sourire déforme alors les traits creusé du docteur qui se penche tout près de mon visage
— « Dis-moi encore une chose. Où as tu traîné tes guêtres pendant toutes ces années, avant de venir semer le chaos chez nous ? Ensuite, je te laisse tranquille… »
 — « Allez vous faire voir ! Relâchez-moi immédiatement si vous voulez voir le soleil se lever ce matin. ».
Le toubib éclate d'un rire gras. Etonnant qu’il ne s’envole pas en crachouillant autant de décibels, vu sa maigreur. Il saisit alors une lame de calibre deux d’une main et de l’autre attrappe mon visage par le menton, chose que je déteste par-dessus tout. Il pose la pointe sous mon œil. Je sens que je ne vais pouvoir me contenir plus longtemps.
À mon avis, cette marionnette ne sait rien des véritables motivations du conseil. Il faut que je m’en débarrasse au plus vite. Et puis, c’est vrai, j’ai un rendez-vous galant avec sa charmante assistante. Sa lame parcourt alors mes traits, lentement.
— « Sais-tu que l’on m’a donné l’ordre de réussir là où tous les autres ont échoué, coûte que
coûte ? Dis-moi d’où tu viens… »
— « Tu as
raison, on va devenir intimes, Kavinsky, car tu vas comprendre de quoi est capable un ancien combattant de... l'Arcadia ! »
Du pouce de la main droite, j’actionne le mécanisme d’éjection de mon implant, qui tombe en l’espace d’un « pshit » rassurant. L’acide ne l’a pas grillé, sauvé…
Je balance un coup de tête dans le nez du docteur. À première vue, il peut dire adieu à son arête nasale. Elle doit traîner un peu plus loin. Je me relève, tenant dans ma main l’implant, suspendu par les menottes comme une montre à gousset.
— « La bannière de l'Arcadia, ça te rappelle quelque chose ?! »
Je hurle comme une bête, je perds tout contrôle et me jette sur lui en poussant des cris enragés.
Il est sonné, mais ne peut plus empêcher la violence d’affluer. Je suis déjà à genoux sur la poitrine de mon tortionnaire et lui brise le visage à grands coups de bras en ferraille. Les pommettes volent en éclat, puis les arcades. Je déchausse les dents par lot de trois. Il ne peut rien faire, même pas crier. Il est inconscient , voire déjà mort. Mais ça ne fait rien, il faut que ma rage exulte ou je risquerais un jour de blesser Gabrielle, ou Villars, ou quelqu'un d’autre. Lui, il le mérite.

 


— « C’est à cause de bâtards dans ton genre que je suis ce que je suis ! »
Je hurle de plus belle, mais lui n’entend plus rien. Sa mâchoire se décroche en éclaboussant les murs propres de son univers malade. Puis je lâche l’implant, attrape sa tête et la cogne violemment sur le sol jusqu’à sentir un tas d’os humide et tiède sous mes doigts.

Vendredi 18 mai 2007

J’erre depuis tant d’années sans buts précis et sans envies. Je ne me souviens plus quand j’ai eu le désir de vivre pour la dernière fois. Je baisse les yeux sur le verre de whisky frelaté, déjà à moitié vide, posé sur le comptoir collant et poussiéreux de ce bouge enfumé.
Le rire gras d’un marchand d’armes de contrebande éclate sur ma droite. Le patron de ce trou à rats aligne sans conviction des bouteilles d’alcools inconnus sur les étagères sales, un vieux mégot coincé entre ses dents jaunies.
J’observe en silence les piliers de bistrot qui m’entourent : des voleurs, des clochards, d’anciens soldats reconvertis aux plaisirs insipides des jeux d’argent, des paumés noyant leur médiocrité dans les spiritueux et les drogues de mauvaise qualité. Il semble que toute la lie de l’humanité s’est donné rendez-vous dans ce coin perdu de l’univers. Je me demande à chaque fois ce qui peut bien me pousser à revenir ici, mais je suis incapable de trouver une réponse cohérente.
Subsiste-t-il d’ailleurs une quelconque parcelle de cohérence dans mon cerveau embrumé ?
J’avale une nouvelle rasade du liquide, dont l’amertume me fait grimacer et indique au tenancier de me resservir. Il bougonne quelque chose et s'exécute avec mauvaise humeur. Cela attire l’attention du crétin au rire tonitruant. Il se rapproche du comptoir, me gratifiant des forts effluves de transpiration qu’il dégage. Je me redresse, espérant le dissuader de m’adresser la parole, mais c’est peine perdue.
— Alors, on boit des trucs d’homme ? grince-t-il en s’installant à mes côtés.
Ne pas répondre. Je sais où cela me mènerait. Ne surtout pas répondre.
— T’as une sacrée descente, dis moi ! 
Son haleine faisandée me donne envie de vomir. Je réajuste la capuche noire qui me protège des regards inquisiteurs de l’assemblée, soudain fort curieuse de ce qui se passe par ici. Le marchand d’armes s’ennuie ce soir. Il a décidé d’insister.

 


— Pourquoi te caches-tu là-dessous ? T’as peur de quoi ? Allez, laisse-moi voir à quoi tu ressembles. 
Il avance sa grosse main calleuse. Bon sang. Je n’avais pas envie de cela ce soir… Je bloque son geste d’une main ferme, sans daigner le regarder. La foule est médusée. Les badauds indiscrets s’approchent, heureux de pouvoir bénéficier du spectacle qui s‘annonce. L’homme recule, blessé dans son orgueil puant d‘hormones masculines.
— Oh ! On fait sa pucelle effarouchée… Allez, laisse-nous voir ce que tu caches là-dessous... 
Je me lève et me débarrasse calmement de ma cape, que je jette au loin, sous l’œil incrédule et inquisiteur des spectateurs.
— À quoi tu joues ? lance le truand, avec une moue dédaigneuse et menaçante.
— Je ne joue jamais.
— Alors ça ! Pour qui te prends-tu pour me toiser de la sorte ? Je vais t’apprendre comment une femme doit se comporter avec un homme.
Il tente de me saisir le bras. Je lui assène un violent coup de poing en plein visage. Ma féminité lui a sans doute laissé présager qu'il n'était pas utile de se méfier. Lourde erreur de jugement, une fois de plus.
— Ah ! Garce ! Tu vas me payer ça ! 
Il s'élance vers moi, mais je l’esquive sans difficulté et une brève empoignade s‘ensuit, sous les cris de jubilations de la foule surexcitée. Il est lourd et maladroit, et je parviens sans mal à le rouer de coups de pieds. Sans doute l’habitude de ces altercations sans saveur, que je semble provoquer malgré moi dès que je sors de mon trou. Je finis par le jeter à terre, un bras plaqué dans le dos, alors que sa face puante s’écrase sur le sol inégal. Son souffle rauque et irrégulier me fait penser à celui d’un phoque échoué.
— Tu ne parleras plus jamais de cette façon à une femme, lui dis-je à l'oreille.
Il pousse un gémissement pitoyable, tandis que je savoure avec un plaisir malsain ce furtif instant de triomphe. Je frappe d’un coup sec son avant-bras vers l’extérieur et un horrible craquement résonne. Il rugit de surprise et de douleur.
— Aaaaah ! Elle m’a cassé le bras ! Elle m’a cassé le bras ! glapit mon agresseur, en se tordant comme un ver. Un pesant malaise surnage dans l’assistance, qui se disperse avec un murmure nerveux et désapprobateur, abandonnant la victime qui se relève en me dardant d'un regard effaré. Il ne m’intéresse déjà plus. Je vide d’une traite mon verre et jette quelques pièces sur le comptoir, sous l'oeil menaçant du patron, qui grommelle je ne sais quelle insulte locale.
Je récupère ma cape, ajuste la capuche qui me permet un salutaire anonymat et passe la porte, escortée par les admonestations d’un homme qui n’osera plus jamais croiser mon chemin.

Dehors, le vent s’est levé et le ciel vomit une couleur brune et sale, comme presque tous les jours. Je croise quelques ivrognes, qui me reconnaissent et me saluent amicalement. La désolation de cette planète indépendante est pathétique. La plupart des colons n’ont plus les moyens de rentrer chez eux, ce qui est sans doute un moindre mal. Lorsque le gouvernement de l’union terrestre s’est aperçu que les ressources de Phtät étaient dérisoires, il a tout bonnement abandonné ces hommes à leur destin, cessant tout ravitaillement et excluant tout rapatriement. Les trafiquants ont immédiatement saisi le filon et sont devenus les maîtres des lieux. Ils sont d’ailleurs les seuls à pouvoir aller et venir à leur guise, les combustibles nécessaires au fonctionnement des vaisseaux étant inexistants sur Phtät. Il n’est en outre pas rare de croiser des moyens de transport aussi rudimentaires que les chevaux, ou quelques vaches squelettiques tractant d‘étranges véhicules rafistolés de toutes parts, qui brinquebalent le long des routes défoncées leur chargement hétéroclite.
Le ronflement nerveux d‘un petit équidé à la robe clair m‘arrache un triste sourire. Quelle ironie, la plus ancienne conquête de l’homme, partout ailleurs frappée d’extinction, recouvrant ici toutes ses lettres de noblesse, ou presque… l’animal secoue la tête en découvrant ses dents dans une grimace agressive lorsque je passe à sa portée, les oreilles plaquées le long de son encolure décharnée. Je le repousse d’une main distraite et, comme chaque fois, il semble brièvement paniqué et recule vivement en roulant des yeux blancs.




Un malaise sournois s’insinue bientôt en moi, m’incitant à me retourner à intervalles réguliers.
Une étrange intuition. Cela n’était pas arrivé depuis fort longtemps… Je déverrouille discrètement la sécurité de mon arme, tout en poursuivant mon chemin. J’accélère le rythme et change de direction à plusieurs reprises. Rien n’y fait. Je souris et me dissimule brusquement dans un renfoncement sombre. Mon instinct ne m’avait pas trompé. Une silhouette rapide ne tarde pas à se glisser dans la pénombre qui s’étend devant moi. Je bondis, plaque sans mal mon suiveur au sol, le canon de mon arme sur son crâne.
— Qu'est-ce que tu me veux ? 
Je reste interdite et écarquille les yeux sur une très jeune femme aux cheveux courts.
Le temps semble suspendu. Elle s’accroche à mon poignet, essoufflée, terrifiée. Elle tente de parler, mais mon avant-bras qui écrase sa trachée l’en empêche. Je réalise soudain que son visage ne m’est pas inconnu, et recule légèrement afin qu’elle puisse reprendre son souffle. Elle tousse douloureusement et bredouille quelque chose.
— Pourquoi me suivais-tu ? dis-je rageusement.
— Ayana, ne tirez pas ! 
Je suis abasourdie. Je n’ai plus entendu prononcer mon nom depuis ce qui me semble être des siècles. Comment une si jeune femme peut-elle le connaître ? Un pan entier de ma vie ressurgit des méandres de mes souvenirs. Je relâche mon étreinte, sans cesser de pointer mon arme contre son front trempé de sueur.
— Qui es-tu ? fais-je, d’une voix blanche.
— C’est moi, Stelly.
Je laisse tomber mon arme, atterrée, tandis que des milliers d’images enfouies au plus profond de moi m’assaillent dans un chaos et une confusion dantesque. Je ne peux détacher mon regard de ses grands yeux bleus, qui m’implorent en silence. Je reconnais en elle la petite fille si triste que j’ai abandonnée sans même un adieu. Ses traits légèrement durcis par l’adolescence sont toujours aussi fins et délicats, sa bouche fragile, l’ovale parfait de son visage… Je suis terrassée par une émotion que je pensais disparue à jamais. Les mots s’étranglent dans ma gorge.
— Mon Dieu, Stelly… 
Elle sourit et je l’aide à se redresser. Je pose une main sur sa joue comme pour vérifier que je ne suis pas victime d’une hallucination et l’enlace dans un élan de tendresse dont je me supposais incapable.



Elle rit doucement en s’écartant avec un léger embarras.
— Vous êtes toujours aussi aimable avec les étrangers ? plaisante-t-elle
— Je suis désolée, j’ai cru que… mais bon sang, que fais-tu sur cette planète ? C’est sans doute la plus mal famée de tout l’univers ! Elle a de nouveau un petit rire cristallin.
— Je pourrais vous poser la même question. Je n’aurais jamais pensé vous retrouver ici. 
J’acquiesce d’un hochement de tête en l’aidant à se relever. Je suis déstabilisée par sa haute stature, qui égale la mienne. Elle est maintenant une jeune femme aux jambes sveltes et élancées, et sa coupe de garçon lui confère un charme pétillant. Sa taille fine est ceinte par une large sangle de cuir et un corsage lacé laisse outrageusement deviner sa poitrine. Elle est magnifique. Elle remarque mon regard et hausse les épaules en souriant.
— J’étais une enfant lorsque vous êtes partie. Ce n’est plus le cas. Je lui rends un sourire mitigé.
— Suis-moi, Stelly, il ne fait pas bon traîner dans les ruelles désertes de cette ville. 
Je ramasse mon arme et lui indique le chemin à suivre.

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