QUELQUES EXPLICATIONS...
Avant que vous entamiez la lecture de mon roman je tiens à vous expliquer en quelques mots ma démarche.
S'il est devenu impossible aujourd'hui de faire partie de notre société qu'en acceptant de faire des dizaines, voir des centaines de concessions plus ou moins grave, afin de pouvoir « survivre »,
Il reste malgré tout un coin perdu au tréfond de mon esprit où se côtoient des valeurs totalement surannées de nos jours.
Il existe au fond de moi un vaste univers peuplé d'hommes et de femmes libres et incapables de sentiments étriqués par un conditionnement médiatique de masse, qui s'est appliqué à reléguer aux oubliettes les vrais aspirations et les vrais besoin de la nature humaine.
Quelque part dans mes rêveries et mes fantasmes existent encore les mots honneur, parole, vérité, liberté, amour, idéal, grandeur...
C'est-ce monde là, ainsi que les coups de gueules que m'inspire le vrai monde que j'ai décidé de mettre en ligne.
Le roman qui m'a été au départ inspiré par l'univers de Matsumoto n'est guère fidèle à celui-ci, je préfère être claire sur ce point.
Il s'agit d'une digression autour de son oeuvre.
J'ai voulu donner une dimension réaliste et plus adulte à l'univers d'Herlock, ce qui demande au lecteur accoutumé à ce monde une certaine ouverture d'esprit pour accepter que les codes habituels ne soient pas respectés.
J'ai tenté une approche aprofondie des sensations et des sentiments des personnages au travers du filtre de ma propre perception des choses
Je sais que le concept ne plaira pas forcément à tous les fans et je m'en excuse par avance.
Ne cherchez pas de chronologie ni de cohérence par rapport à l'oeuvre originale. J'ai voulu laisser divaguer ma plume au grés de mes envies sans me sentir bridée par l'oeuvre existante. Ce roman n'est pas une fan-fiction, je ne le considère pas comme tel.
Je vous souhaite une bonne lecture et n'hésitez pas à laisser votre avis, positif ou négatif...
Un petit plus! Voici une selection de morceaux de Virgin Black, un groupe qui m'a beaucoup inspiré lors de l'écriture de ce roman.
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Le roman intitulé "Le Kid de l'espace" n'est pas la suite directe de mon roman.
Il s'agit d'une histoire parallèle qui se situe quelques temps après la fin de mon 1er tome.
* Le style d'écriture est volontairement différent, car les évènements sont perçus d'un autre point de vue. Les dessins sont également inhabituels, mais collent mieux à l'ambiance de cette histoire à mon sens.

Il semble vouloir rester ouvert, ce qui n’a rien de très naturel. Je m’approche lentement, tentant en vain de comprendre pourquoi le mécanisme s’est déclenché sans raison, et une petite lumière blafarde se met à clignoter au bout du couloir. Je traverse le sas, qui se referme brusquement derrière moi, tandis que mon cœur s’accélère.
La lueur jusque-là vacillante redouble d’intensité, comme si une vie palpitante l’animait.
Est-ce mon imagination ? Il me semble que les pulsations électriques adoptent la cadence spécifique d’un cœur qui bat. Quelle est cette illusion ? Je frotte mes yeux dans un réflexe absurde et m’approche de la petite chose blanche qui se trouve soudain auréolée d’une aura de mystère et de danger fascinant. Lorsque j’arrive enfin à sa hauteur, un deuxième sas s’ouvre dans un souffle brutal qui me fait tressaillir. J’hésite un instant, puis franchis la nouvelle porte, pour m’apercevoir qu’une autre lumière s’embrase brusquement, adoptant la même pulsation étrange. Cette fois, aucun doute n'est envisageable. Quelque chose dirige mes pas, un appel silencieux qui cherche à m’entraîner vers une destinée qui m’angoisse, tout en attisant ma curiosité. Le manège se poursuit quelques minutes au travers des corridors déserts de l’immense bâtiment, et je comprends seulement en arrivant devant l'ultime sas…
Des milliers de voyants aux couleurs vives dansent en tout sens dans la pénombre.
Impossible de fixer mon attention sur un point précis, tant l’effervescence de petites lumières est déroutante. Le bruit étouffé de milliard d’impulsions électriques me donne l’impression d’être perdue au cœur d’un essaim discret, à l'omniprésence inquiétante. Une luminosité blanche et diffuse envahit bientôt la salle immense.
_ Bonsoir, Ayana.
Cette voix. Oh ! Cette voix que je connais si bien résonne comme la voix de Dieu. Elle fuse de tous côtés, impossible de trouver un point d’ancrage logique au son qui semble m’envelopper de toute part. Je suis incapable de répondre, à la fois fascinée et terrifiée par la phénoménale machine sans doute dotée d’une âme humaine, qui se déploie sous mes yeux…
— Je suis si heureux de vous revoir. Si heureux, poursuit la voix, teintée d’une émotion tragique qui me fait frissonner. Je cherche mes mots, mais rien n’y fait. Le concept même de cette chose qui se dresse devant moi me déstabilise, au point de ne plus être en mesure de raisonner normalement.
— Je vous en prie Ayana, ne me regardez pas ainsi. Cela me fait si mal.
— Parce que… vous me voyez ?
— Bien sûr que je vous vois. Quelle drôle de question.
Je recule afin de prendre toute la mesure de la puissance de mon interlocuteur, mais aussi de chercher quelque chose qui ressemblerait à un regard, un signe d’humanité… Je sais toute l’absurdité de ma tentative, mais je ne peux lutter contre ce réflexe instinctif, dépourvu de tout discernement.
— Je sais bien que je ne suis plus aussi beau qu’autrefois, ironise la voix, avec une intonation qui m’est si familière que tous mes sens me poussent à croire en la réalité de l’existence tangible de mon vieil ami. Je respire profondément et parviens enfin à articuler une phrase cohérente.
— Dois-je vous appeler Alfred ?
— Je vous en prie Ayana, ne me parlez pas comme si j’étais un étranger, cela me torture ! Je suis là, c’est bien moi, votre cher vieil Alfred. Je tente un sourire pathétique pour m'efforcer de dissimuler mon désarroi.Oh ! Ayana, je comprends que tout cela soit difficile à accepter, mais c’est bien moi, n’ayez aucun doute là-dessus. Seule mon enveloppe charnelle a disparu, et cela fait bien longtemps aujourd’hui.
— Je… je ne sais pas si je pourrais m’accoutumer à cela, dis-je, d’une voix blanche.
— Je m’y suis fait moi ! plaisante la voix.
Un bref silence. Je me laisse étourdir par les éclairs de lumières miroitants à l’infini.
Je comprends alors qu’il est indispensable que mon esprit rationnel accepte de lâcher prise, et il s'agit d'un exercice périlleux qui focalise toute mon énergie et ma concentration. Je décide de relativiser l’importance de la notion d’existence et parviens à me détendre quelque peu.
— Mais comment vais-je pouvoir… vous serrer dans mes bras, mon cher Alfred ? Un rire complice teinté de mélancolie me répond, tandis que je m’approche afin de poser une main sur le métal glacé de l’immense machine. Je sais ce geste inutile, mais il me rassure, offrant une consistance palpable à ce concept immatériel qu’est devenu mon ami.
— C’est merveilleux que vous soyez revenue, Ayana.
— Je ne sais pas, Alfred…
— Ne soyez pas absurde. Votre place est ici, et elle l’a toujours été.
Je souris. Il a peut-être raison. Je ne me suis jamais sentie plus à ma place qu’en ces lieux, malgré tous les questionnements et la souffrance que cela implique.
— Vous m’avez tant manqué, Alfred, j’ai tellement honte de vous avoir abandonné quand…
— Inutile de vous torturer, mon corps n’était déjà plus qu’une enveloppe vide lorsque vous êtes partie. Ne parlons plus de cette triste époque…
— Très bien.
Un froissement de tissus m’invite à me retourner. La silhouette d’Herlock se découpe dans l’ouverture du sas, resté ouvert. Il s’approche de moi et enveloppe mes épaules de sa lourde cape. Il semble que ma stupeur m’a en effet immunisé contre le froid lancinant, et je réalise que je suis glacée.

— Je suis si heureux de vous voir enfin tous deux réunis, murmure la machine, avec une émotion déroutante. La voix de Key grésille soudain à travers le petit émetteur d’Herlock.
— Vaisseau non identifié à la dérive. Je répète : vaisseau non identifié à la dérive. Demande d’instructions, capitaine.
— Gardez-le sous surveillance, Key. J’arrive.
— À vos ordres, capitaine.
Je me recroqueville sous les draps, de nouveau surprise de sentir le contact tiède de sa peau contre la mienne. Je me redresse discrètement et l’observe en silence. Il dort paisiblement et son visage respire un calme et une douceur que je ne lui connais guère en temps de veille.
Sa balafre qui vient se perdre sous le bandeau noir me rappelle soudain les images torturées de mon cauchemar et je frissonne. Je m’écarte doucement, mais sa main se referme sur mon poignet au moment où je vais me relever.

— Où vas-tu ? chuchote-t-il.
Je souris. Son sommeil est aussi fragile que le mien. Le moindre souffle dans la nuit éveille tous ses sens en une fraction de seconde. Sans doute un avantage dans cet univers hostile. Un instinct de survie indispensable…
— Je n’arrive pas à dormir… j’ai besoin de marcher un peu.
Il ne répond rien, se contente de m’observer en silence tandis que j’enfile mon vieux jean et mon débardeur.
— Je ne suis pas convaincu que les couloirs de l’Arcadia soient sans risques à cette heure. Les hommes ne te connaissent pas…
Je souris en relevant mes cheveux, tentant de les maintenir sommairement noués par une petite pince.
— Je sais me défendre, tu sais. En douterais-tu ?
Il me rend un sourire complice.
— En aucune façon. Je sais bien de quoi tu es capable.
La familiarité paisible de cette discussion me parait si chimérique, mais aussi tellement rassurante, que je me demande soudain si je ne suis pas en train de rêver. Mais sa main qui se referme sur la mienne est bien réelle, tout comme la magie intime de son baiser. Je me lève enfin et quitte la pièce en silence.
Le bruit de mes pas résonne dans la quiétude froide des couloirs. Je laisse glisser mes doigts le long de la paroi, comme pour tenter de m’approprier l’immense bâtiment.
Je m’arrête devant une porte que je n’ai jamais pu oublier. J’ai fait un jour une promesse à un petit garçon innocent, avant de le pousser derrière cette porte. Il me faisait confiance et je l’ai trahi. sa vie si pure et si fragile s’est éteinte dans la violence et le sang. Ses petites mains ont du implorer son salut, et ses yeux refléter une telle incompréhension…
Comment ce petit garçon aurait-il pu comprendre ? Comment un enfant pourrait-il concevoir les motivations délétères et les enjeux ineptes des adultes pervertis ? Comment ce petit être aurait-il pu imaginer que puissent exister une telle horreur et une telle cruauté dans l’univers encore indemne de sa si brève existence ? Petit bonhomme, je n’ai jamais pu t’effacer de ma mémoire, et j’emporterai dans ma tombe le souvenir de tes grands yeux terrifiés, qui me supplient de te protéger… Ma main tremble, posée sur le battant de cette porte qui a scellé le destin tragique d’un ange…

Des éclats de rire sur ma gauche. Le tintement des verres qui trinquent, mêlé aux voix rocailleuses de quelques hommes d’équipage et à celle plus douce, d’une jeune femme…Stelly ? Je ne peux m’empêcher d’aller constater qu’à ces heures étranges, toutes les âmes ne sont pas paisiblement assoupies…
Je découvre sans peine l’origine des voix et reste clouée sur place à l'orée du réfectoire, effarée par la scène qui s’offre à moi. Une poignée d’individus s’enivre dans le plus parfait abandon, autour d’une table où gisent déjà les cadavres de multiples bouteilles d’un mauvais whisky. Leurs rires gras et leurs plaisanteries grivoises me replongent dans l’ambiance enfumée des bars de Phtät. Mais le pire demeure sans doute l'oeillade malveillante que me jette la jeune Stelly, en s’apercevant de ma présence. Elle est affalée sur les genoux d’un jeune type à la mine défaite et aux cheveux huileux. Il me gratifie d'un regard embrumé d’alcool, et sourit en rejetant la tête en arrière. Ses compagnons me jaugent d’un air moqueur et agressif.
— Tiens ! V’la le… COMMANDANT ! s’écrie le plus massif, avec un salut caricatural, tandis que fusent les rires hystériques des trois autres. Stelly ne me quitte pas des yeux, un sourire mauvais déformant anormalement ses traits. Elle caresse d’une main distraite la barbe de trois jours de son « compagnon ».
— Nous feriez-vous l’honneur, COMMANDANT, de venir boire un coup avec vos
humbles serviteurs ? renchérit le grand gaillard, avec une révérence ridicule qui manque de le déséquilibrer. Je recule d’un pas, persuadée qu’il va s'écrouler, et mon geste le met aussitôt hors de lui. Regardez-moi ça ! Madame ne veut pas qu’on l’approche !
Les trois ivrognes se lèvent, tandis que je constate avec dégoût que Stelly ricane méchamment, avant d’embrasser à pleine bouche l’homme aux cheveux gras.
— Alors, madame le commandant ? On se trouve trop bien pour se mêler à l’équipage ? grogne l’un des individus, à la maigreur et à la saleté repoussantes.
— C’est bon. Laissez tomber, je m’en vais, dis-je
— Pas si vite, grince le grand homme, en se glissant derrière moi pour m’interdire toute retraite. Il baisse la tête et renifle bruyamment contre ma nuque, me hérissant le poil.Tu sens bon la femelle soignée… diable ! Le capitaine aurait tort de se priver, hein ? Une si belle pièce…
Je fais volte-face et dégaine mon arme.
— Oh ! Mais c’est qu’on n’est pas partageuse en plus ?
— Nous n'avons rien à partager. Dégage de mon chemin, dis-je, d’une voix blanche. Je sens dans mon dos que Stelly s’est levée. La tension est montée d’un cran.
— Et là ! Doucement… Je ne voudrais pas abîmer un si joli visage, je veux juste que tu viennes jouer un peu avec nous, insiste le grand homme.
— C’est vrai ça, il n’y en a que pour le capitaine. Et nous, alors ? On est des hommes aussi ! lance le maigrichon avec une voix déformée par l'ivresse. Je vais lever mon arme, mais le cri de Stelly me stoppe net.
— Assez ! Fichez-lui la paix ! Je n'ai pas envie de bagarre ce soir.
Il semble que cette gamine possède une certaine autorité au sein de ce groupe d’ivrognes inutiles. Ils hésitent un instant, puis reprennent leurs ricanements incohérents en se resservant à boire. L’homme qui me barrait le chemin les rejoint en grognant quelques mots incompréhensibles. Je ne peux détacher mon regard de celui de la jeune femme. Une étrange émotion mêlée d’embarras traverse ses yeux clairs, aussitôt remplacée par une lueur de défiance mauvaise.
— Stelly, comment peux-tu…
— Pas un mot. Pas un seul conseil de votre part. Pas non plus de récriminations. Vous n’en avez pas le droit, me coupe-t-elle rudement. Je reste muette, choquée par cette vérité indiscutable. Je l’ai abandonnée il y a si longtemps. Ce qu’elle est, ce qu’elle vit, lui appartient. Je n’ai pas le droit d’intervenir aujourd’hui…
Je recule et décide de quitter les lieux, en tentant désespérément de me convaincre que rien de ce qui se passe entre ces murs ne me concerne. Foutaise ! Me voilà de nouveau plongée dans le marasme sans fin de ma culpabilité chérie, qui s’agrippe à moi comme le plus malfaisant des parasites. Culpabilité qui use déjà mes nerfs et ronge les bases de raisonnements faciles, que j’étais parvenue à mettre en place sur Phtät, afin d’épargner à mon esprit torturé les questionnements perpétuels sur le sens de mes actes et de ma vie.
Qu’est-ce que je fais là, bon sang ? Quelle folie m’a entraînée jusqu’aux portes de ce vaisseau ?
Une sourde angoisse me submerge, sans que je ne puisse rien contrôler. Un terrible pressentiment s’empare de tout mon être sans que je ne parvienne à en saisir le sens.
Mon Dieu, mais quelle est cette menace tapie dans l’ombre de mon existence ?
Que vais-je devenir ?
J’ouvre les yeux et réalise immédiatement où je suis. Je reconnaitrais l'odeur du labo entre mille. J’entends le bruit sourd des machines et devine Villars en train de se raidir, en attente des résultats de mes analyses. Je ne souffre plus du tout, mais je suis glacé de froid.
— « Vous auriez une couverture, doc ? »
— « Nom de Dieu, Ramis, tu es enfin réveillé ! Que je suis content, Fils ! »
Il se jette sur moi et m’écrase de tout son poids, sans doute pour me montrer à quel point il m’aime. Notre relation a toujours été des plus étranges. Même lorsque j’ai quitté l’Arcadia, il m’a suivi. Sur le coup, j’ai trouvé cela si bizarre que j’ai cru à un ordre du capitaine, mais ce n'était pas le cas.
— « Une couverture doc, s’il vous plait, ça caille vraiment là dedans…»
— « Attends, je vais chercher tes vêtements, ce sera plus simple. Gabrielle a retrouvé tes armes. Je t’ai injecté un remontant, tu ne devrais pas avoir de mal à te déplacer pendant au moins vingt-quatre heures. »
— « Qu’est-ce que c’est ?»
— « Un truc à moi, à base de plantes, mais le principe actif, une fois isolé, fonctionne très bien. C’est au point. »
— « encore un de vos remèdes de vieille sorcière.»
— « Tu es en vie grâce à la vieille sorcière, je te signale. »
— « Où est-elle ? »
— « Gabrielle monte la garde depuis le salon.» dit-il en me jetant mes fringues comme de vieux chiffons,
— « J’ai eu le temps de les laver, ça fait douze heures que tu es là. »
— « Où sont mes flingues ? »
— « C’est Gabrielle qui les a avec elle. »
— « Elle sait pourtant qu’elle ne peut pas les utiliser. »
— « Ce que tu peux être macho, des fois. »
— « Rien à voir, doc. Vous avez déjà vu les ravages dont ces joujoux sont capables, avec une telle puissance de feu, une seule pression sur la détente lui arracherait les deux bras. Elle est rapide, mais… »
— « Blablabla, encore une excuse. En tout cas, tu lui dois la vie. Sans elle tu serais dans une boite à voguer dans l’espace à l’heure qu’il est. »
Je me lève d’une traite. Le carrelage est glacé. J’enfile mon pantalon, ma chemise, mes bottes, constate que mon implant fonctionne et me dirige vers le salon. Le doc n'a pas bougé du labo et je l’imagine qui me regarde m’éloigner en secouant la tête avec une réflexion du genre « Il ne dirait même pas merci, ce freluquet. »
Je traverse le long couloir bardé de plantes rares, exotiques, ou préhistoriques. Sur le seuil de la porte, je me retourne vers le doc avant de lui lancer :
— « Merci pour l’implant, doc, vous êtes un chef ! »
— « Ah ben ce n’est pas trop tôt. Allez, oust ! Hors de ma vue, va la retrouver. »
Je franchis la porte coulissante et me retrouve dans le placard de ma chambre, enfin, disons plutôt la pièce où je dormais de temps en temps quand j’habitais ici. L’entrée du labo est bien dissimulée, car nous savons, le doc et moi, que ces quelques cultures suffiraient à le faire condamner pour l’éternité. J’ouvre le placard. Je constate que la pièce n’a pas bougé depuis ma dernière visite. Je passe dans le salon. Gabrielle me tourne le dos. Elle est debout, scrutant chaque mouvement de l’extérieur depuis les grands écrans de contrôle posés devant elle. Elle est à l’affût, elle traque le défaut, l’image qui se fige, le mec qui viendrait discrètement franchir le portail. Elle m’entend approcher et c’est alors qu’elle lève la main, pour me faire signe de me taire, les yeux toujours rivés aux écrans de surveillance. Elle abaisse trois doigts de cette même main, et me fait par là comprendre qu’ils sont deux à entrer sans autorisation dans la propriété.

— « Gabrielle, mes flingues ! » elle ouvre d’un geste précis le tiroir du bureau devant elle, se tourne et me jette la paire de Whatsups que je rattrape en vol. Je passe le ceinturon autour de ma taille et pends les holsters dans la position que je préfère : un devant à droite et l’autre derrière à gauche. Ça fait partie de ma légende.
— « Va t’enfermer avec le doc dans le labo, ces types me pensent handicapé, ce sera facile.» dis-je.
— « S'ils sont arrivés jusqu'ici, nous n'avons pas le choix, il nous faut fuir. » me répond-t-elle en langage des signes.
— « Ceux-là serviront d’exemple pour les autres. J’en ai pour deux minutes. Dis au doc de prendre ses résultats et tout ce qu’il peut. C’est le conseil de L’U.T. qui veut notre peau. Dépêche-toi ! »
Elle n’insiste pas et s'élance vers le labo. Je suis soulagé de les savoir à l’abri et il ne me reste plus qu'a m’installer pour attendre les chasseurs de l'union. Je m’assieds dans le grand canapé en cuir de Villars, profitant une dernière fois de son incomparable confort. Les visiteurs sont à deux pas. Ils possèdent visiblement un décodeur dernier cri et déverrouillent sans aucune difficulté le système pourtant fiable de la porte sécurisée. Ils poussent le battant et semblent fort surpris de me voir.
— « Alors, messieurs. On vient prendre des nouvelles du kid ? »
— « On ne pensait pas te voir debout, mauvaise herbe, tu as la peau dure. » répond le premier.
— « Mais bon, on va te finir quand même, ça nous fatiguera pas beaucoup plus. » ajoute le second.
Ils n’ont pas eu le temps de réagir, j’ai déjà dégainé, tiré, rengainé et les munitions dévastatrices du Whatsup ont fait leur macabre boulot. Le résultat est comme d’habitude peu ragoûtant et la majeure partie de ces types est passée à travers le mur. Je m’élance vers la chambre, ouvre le placard et frappe le code : deux coups, un coup, trois coups. Gabrielle et Villars déverrouillent le système de sécurité.
— « Pas le temps de causer, doc, prenez tout ce que vous...»
— « Mes plantes, Ramis, je ne peux pas laisser mes plantes, après tout le mal qu’on s’est donné… »
Il est au bord des larmes et malgré l’urgence que cette situation de crise nous impose, je ne peux pas me résoudre à lui faire ça.
— « On va revenir les chercher, doc »
— « Mais comment ? On ne peut pas emprunter les portails de l’union. Il nous faudrait autre chose qu’un Skylab pour emporter toute cette jungle ! Et puis tu nous imagines nous balader dans la rue avec ces plants prohibés ? »
— « Il y a une solution, doc. »
Je me tourne vers Gabrielle, qui a déjà tout compris. Ses yeux clairs s’illuminent et un délicieux sourire se dessine sur ses lèvres.
— « Quoi ? »demande le doc.
— « QUOI ? On va se faire croquer au premier coin de rue ! T’as un téléporteur de poches ? Hein, qu'est-ce que tu vas bien pouvoir faire ? »
— « Le Spartacus, doc. Vous êtes le seul à savoir où il se trouve. » Gabrielle sourit.
Des pas rapides se rapprochent, et je reconnais les siens parmi ceux des autres… tout ceci est donc bien réel. Je me sens tellement mal. J’ai de plus en plus de difficultés à respirer et mes jambes ne vont pas tarder à flancher. Pourquoi diable ai-je fini par accepter de suivre cette adolescente colérique ? Je n’aurais jamais dû revenir, je m’étais d’ailleurs juré de ne jamais remettre les pieds sur ce vaisseau, je ne voulais surtout pas sentir de nouveau toutes ces émotions qui se débattent en moi et déchirent mon âme épuisée depuis si longtemps, je désirais tellement éviter de ressentir quoi que ce soit jusqu'à la fin de mes jours...
Le claquement de ses bottes, qui n’est plus qu’à quelques mètres de moi, me donne envie de fuir. Mais mon désarroi me cloue sur place, mes jambes refusent de se plier à ma volonté… Je vais m’effondrer.
Soudain, il est là, face à moi…
Il est plus grand et plus beau que tout ce que ma mémoire avait gardé de lui. Sa présence dégage une indescriptible aura de puissance et de splendeur. Il me semble que les années et la solitude ont fait de lui un être plus encore irréel et étranger au reste du monde.
Il me dévisage, stupéfait. Le temps s’est arrêté. Un millier de sentiments se bousculent en moi, tandis que dans son regard, la colère succède à la surprise, puis la souffrance et l’incompréhension. Il pose un œil atterré sur Stelly, puis de nouveau sur moi.
— Je l’ai retrouvée. N’est-ce pas ce que tu as toujours souhaité ? Lance-t-elle, avec une arrogance déplacée. Il la foudroie du regard et se redresse.
— Laissez-nous, ordonne-t-il froidement à ses hommes d’équipage, que je ne reconnais pas. Ils s’exécutent aussitôt sans un mot tandis que Stelly recule avec un sourire amer avant de disparaître à leur suite.
Me voilà seule face à lui.
Seule, face à tous les sentiments exacerbés que m’inspire cet homme. Est-il en cet instant aussi démuni que moi ? Est-il en proie à cette irrépressible émotion qui fait trembler mes jambes si intensément, que je perçois le claquement métallique de mon arme contre ma hanche ? Un nœud de souffrance enserre ma gorge, étouffant les mots qui refusent de faire surface, et mon cœur bat si fort qu’il me semble qu’il va jaillir de ma poitrine. Je suis paralysée, perdue dans les abîmes de son regard fixe, à l'intensité douloureuse. Est-ce qu’il me hait pour ce choix, accompli il y a maintenant huit longues années ? Est-ce qu’il me maudit pour toute cette souffrance ? Est-ce que…
Je sens sa poigne sûre se refermer autour de mon bras. Il semble hésiter, la pression est insoutenable. Il cherche quelque chose au fond de mon regard qu'il discerne sans aucun mal et m’attire finalement contre lui, me serre dans ses bras, comme si nous nous étions quittés quelques jours auparavant. Je me laisse aller, soulagée par ce geste tellement significatif. Toute la tension s’est évaporée. Mon émotion n’est plus parasitée par la peur. Elle est pure, et si extrême que je ne peux empêcher les larmes d'affleurer. Je m’agrippe à lui, comme s’il allait disparaître d’un instant à l’autre, et je sens son étreinte se resserrer.

Un tel bonheur ne devrait pas nous être permis, car il nous mène sur des chemins touchants au divin… Je suis finalement à ma place, unie de nouveau à cette partie de moi qui me manquait, complète, apaisée, guérie. La chaleur de son corps, l’odeur de sa peau, son souffle tiède contre ma tempe… Tout ce que j’avais perdu est enfin à ma portée, tout ce qu’il est, et qui fait partit de moi. Je devrais peut-être mourir, maintenant, avant que l’impartiale réalité ne me rattrape…
Il s’écarte doucement pour m’observer, une main enveloppant ma nuque, et son regard est si franc, si entier, si pur… Mon Dieu, mon amour pour cet homme atteint un paroxysme qui me dépasse, et je comprends que rien ni personne n’a été en mesure d’émousser ce sentiment. Toutes ces longues années d’introspections et de perditions n’ont en rien altéré ce que je ressens… Nous partageons un long baiser, dans le silence de ce couloir désert. Les années écoulées ne sont plus qu'une allusion étrange.Ont-elles jamais existé, ou suis-je en train de m'éveiller d'un cauchemar sans fin ?
— Bienvenue à bord, commandant, me murmure-t-il enfin à l’oreille, avec un sourire imperceptible.
Tout est si familier autour de moi. Je reconnais chaque détail du grand vaisseau, et chaque fois, y est rattaché un souvenir… Je ne crois pas me rappeler avoir jamais divagué aux côtés d’Herlock dans ces corridors. Nous avons finalement partagé à bord tant de souffrance et de solitude et de si rares instants de paix. À notre brève union se sont succédés tant d'inexorables désastres. C’est une sensation inédite et déconcertante de le savoir si près de moi, comme si notre interminable séparation n’avait jamais existé. Une crainte superstitieuse me porte à redouter un drame imminent. Toutes les raisons qui m’ont poussée à le quitter il y a huit ans me reviennent en mémoire, mais je refuse de me laisser de nouveau envahir par la peur. De toute façon, j’ai compris en montant à bord, que je n’aurais jamais la force, ni le courage, de m’éloigner de lui une nouvelle fois. Je suis incapable de revivre les souffrances de ces dernières années. Le destin l’a remis sur ma route, et je ferais mieux de cesser de me poser des questions.
— Tu t’es toujours beaucoup trop posé de questions, murmure-t-il soudain, comme s’il avait lu dans mes pensées. Il me sourit. Je pense ne jamais l’avoir vu sourire ainsi. Peut-être, après tout, avons-nous le droit d’être enfin en paix. Je voudrais tant y croire, j’aimerais tellement ne pas sentir cette ombre menaçante qui nous enveloppe, prête à nous engloutir au moindre signe de défaillance…
Une longue silhouette diaphane se dessine sur le mur, au fond du couloir. Je la reconnais aussitôt. Mime, qui vient de m’apercevoir, s’approche doucement, une lueur dorée auréolant chacun de ses gestes. Elle saisit chaleureusement mes mains.
— Quel bonheur de vous revoir, commandant Ayana, vous nous avez tant manqué.
— Vous m’avez tous terriblement manqué aussi. Il ne s’est pas passé un jour sans que je pense à vous.
Elle lève ses grands yeux sans pupilles vers le capitaine et les pose de nouveau sur moi.
— Merci, merci d’être revenue, commandant.
La compassion et la douceur de cette femme extraordinaire me touchent profondément, et comme chaque fois qu’elle me parle, j’envie son âme pure et sage. Je baisse les yeux, embarrassée par tant de mansuétude.
— Bonsoir, commandant, fait une voix féminine, au bout du couloir. Alors, comme ça, Stelly a encore fait des siennes ? ironise la nouvelle venue, avec un sourire étrange.
— Bonsoir, Key, dis-je. Elle me toise avec une pointe d’animosité qui ne me surprend guère. Il est vrai que j’ai toujours eu des difficultés à communiquer avec cette femme, à la personnalité farouche et changeante…
— Je suppose que vous êtes ici pour nous aider à combattre cette nouvelle menace ? lance -t-elle, d’un ton sarcastique. Le capitaine la reprend sévèrement.
— Key, pas maintenant. Elle recule avec un soupir dédaigneux.
— Bien, je suppose que vous avez mieux à faire pour l’instant que de sauver l’univers…
— Key ! s’indigne Mime. Mais la jeune femme a déjà fait demi-tour et s’éloigne d’un pas rapide. Je pose une main compatissante sur l’épaule de Mime.
— Ce n’est pas grave. Key et moi avons souvent eu des divergences d’opinions par le passé. Je peux comprendre qu’elle ne soit pas enchantée de me revoir.
— Je déteste quand elle fait ça, elle est pourtant si...
— Je le sais, c’est quelqu’un de bien. Ne t’inquiète pas. Mais de quoi parlait-elle au juste ? Quelle est cette nouvelle menace ? Un bref silence s’ensuit, durant lequel Herlock et Mime s’observent, indécis…
— Nous en parlerons plus tard, murmure le capitaine
— Mais…
— S’il te plait, je n’ai pas envie de parler de cela maintenant..
— Le capitaine a raison. Vous venez à peine d’arriver. Prenez le temps de rencontrer le nouvel équipage, et nous parlerons de tout cela lorsque le moment sera venu, intervient Mime. J’obtempère, mais je sais maintenant que la menace redoutée est plus palpable encore que ce que j’imaginais.
Le vacarme sympathique qui nous parvient du réfectoire m’indique que ce doit être l’heure du dîner. Herlock me pousse gentiment à l’intérieur, et bien évidemment mon arrivée est accueillie par de multiples regards inquisiteurs. Je déteste ce genre de situation. L’espace d’une seconde, j’ai l’impression d’entrer dans l’un de ces bars miteux de la planète Phtät, ou la seule échelle de valeurs est basée sur la résistance aux alcools et aux coups… Mais le capitaine lève une main, qui impose immédiatement le silence à l’assemblée d’étrangers, qui ont remplacé mes camarades, aujourd’hui disparus.
— Je vous présente Ayana, ancien capitaine du Dark Oak, également ancien commandant en second de l’Arcadia. Grade qu’elle retrouvera, si elle accepte de combattre à nos côtés. Je compte sur votre hospitalité.
Je parcours du regard cette foule d’hommes et de femmes disparates et ne peux m’empêcher de chercher le visage d'Alfred. Je me souviens aussi du jeune Ramis, et une bouffée de tristesse me saisit.
— Une femme commandant, on aura tout vu ici ! grogne un individu à la barbe négligée, en tirant sur un vieux mégot de cigarette avec une moue dédaigneuse. Je suis trop déconcertée pour répondre, mais en quelques secondes, le récalcitrant se retrouve plaqué contre le mur, maintenu par la gorge, de la main menaçante d’Herlock.
— Cette femme a plus de courage, de droiture et de valeur que tous les hommes ici réunis. Et c’est la seule et unique fois que je te permettrai de lui manquer de respect. Si les règles à bord ne te conviennent pas, libre à toi de nous quitter. Est-ce suffisamment limpide ? siffle- t-il entre ses dents, resserrant encore son étreinte, sous le regard inquiet du reste de l’équipage. L’homme gargouille quelques mots et le capitaine le relâche aussitôt, le laissant s’effondrer au sol dans un bruit sec. Et cela est valable pour chacun d’entre vous, annonce Herlock, en balayant la foule d’un oeil noir.
Quelques « bienvenue » conciliants s’éparpillent çà et là, mais je n’ai pas le cœur de poursuivre cette mascarade. Je remercie poliment les étrangers, et Herlock comprend à mon mouvement de recul qu’il est inutile d’insister. Nous quittons les lieux, tandis que reprend aussitôt le joyeux brouhaha. Je m’appuie contre le mur, affligée.
— Où sont les autres ? dis-je, dans un souffle. Il pousse un long soupir fatigué.
— Ramis nous a quittés deux ans après ton départ. Il ne trouvait pas sa place et n’était pas d’accord avec mes objectifs et mes motivations. Villars est parti avec lui avant de se joindre de nouveau à nous, il y a de cela une paire d'années. Peu à peu, les survivants de notre ancien équipage se sont dispersés, au gré de leurs aspirations. Seules Mime et Key sont restées fidèles à l’Arcadia, ainsi que Stelly, bien entendue. Je lève les yeux vers lui, et comprends à quel point il s’est enferré dans une solitude et une souffrance muette durant toutes ces années. Il fallait trouver un autre équipage, et ceux-là nous ont rejoints au fil des libérations de prisonniers, arrachés aux humanoïdes, ajoute-t-il dans un souffle.
Quelque chose a changé en lui, quelque chose s’est brisé le jour de mon départ. Stelly ne m’a pas menti. Il semble soudain troublé et se penche vers moi, caresse ma joue avec une imprévue tendresse.
— Je n’arrive pas à croire que tu sois là, murmure-t-il avant de m’entraîner à sa suite le long des chemins que je connais bien.
La porte s’ouvre sur ce havre de paix intemporel que sont ses quartiers. Rien n’a changé.
L’imposante bibliothèque me toise de toute sa hauteur, et les tentures bienveillantes me saluent en silence… Je remarque la plume ancienne, étendue près du livre de bord à la hâte… il a dû être interrompu. D’un geste machinal, il ôte sa grande cape qu’il pose sur le dossier d’un fauteuil dans un froissement de tissus chaleureux, avant de remplir deux verres de cristal avec une bouteille de prestigieuse cuvée. Il m’en tend un, et nous trinquons en silence. Que pouvons-nous dire que nos âmes ne savent déjà ? Quels mots que nos regards ne trahissent ? Le vin est doux et réconfortant.
Il aperçoit le petit médaillon d’argent qui ne m’a jamais quitté et le caresse doucement en souriant. Je me débarrasse de mon verre, et appose mes deux mains sur la sienne, en guise d’aveu muet.

Nous restons un long moment ainsi, jouissant de cet instant de plénitude, savourant chaque seconde de ce bonheur simple, de cette chance de pouvoir enfin pour quelques heures exister uniquement l'un pour l'autre.
— Ne repars pas… murmure-t-il.
— Jamais, dis-je dans un souffle.
Il pose son verre et m’embrasse avec une passion intacte… La magie de ces moments me donne le vertige, et je me laisse emporter dans une euphorie et une volupté irréelle, tant elle est pure. La vaste façade d’étoiles qui nous enveloppe est grandiose, et je traverse cette nuit comme si elle était la dernière de ma vie. Il me semble atteindre un bout d’éternité…
Mon corps est si léger, je ne pense pas pouvoir le contrôler, je ne tiens pas à essayer.
Je sais que je dois faire attention, si je ne veux pas briser la fragile enveloppe du sommeil.
Pas de gestes brusques, pas de véritables raisonnements, pas de questions. Des visages s’avancent dans le vide brumeux qui m’entoure. Je reconnais mes anciens compagnons : Villars, Alfred, Ramis…
Je tends les mains, je voudrais les toucher. Mais ils me sourient, tandis que leurs traits s'atténuent dans l’espace qui s’assombrit. Un pincement au cœur en apercevant la chevelure blonde de mon amour perdu, qui s’approche lentement de moi.
— Kyle, dis-je, dans un souffle.
Ma voix se dilue dans ces lieux dépourvus de toute résonance, aucun son ne sort de ma gorge. Il avance toujours, et je frémis devant son expression torturée. Son regard me fixe avec une intensité douloureuse. Toute la souffrance de l’univers au fond de ses prunelles… Je veux partir d’ici. Il faut que je me libère de ce monde, qui m’englobe soudain de sa noirceur menaçante. Je ferme les yeux et tente de me secouer, mais il est trop tard. Ma conscience ne m’appartient plus. Je lutte pour ne pas céder à la panique, mais tout autour de moi devient sombre. Kyle esquisse un sourire sinistre, des larmes de sang glissent sur ses joues blafardes. Il pointe un index accusateur dans ma direction, et tombe à genoux. Le sang envahit les ténèbres en longs filets poisseux, tandis qu’il pousse un hurlement muet, ses traits déformés par une douleur indéfinissable, son regard plongé au fond du mien.
Je porte mes mains sur mes tempes, tentant en vain de faire cesser le marasme infernal.
C’est inutile. Je ne peux contenir un gémissement de terreur qui reste planté au fond de ma gorge… Le silence épais qui m’entoure semble se plaquer contre mes oreilles, comme deux grandes mains décidées à me priver de l’un de mes sens. Je secoue la tête et ferme les yeux, alors que se décompose sans un bruit, le corps sanguinolent de Kyle. Je me recroqueville sur moi-même, horrifiée, tentant d’échapper en vain aux visions issues de mon enfer…
Un cliquetis m’indique que j’ai retrouvé mon ouïe…
Je lève les yeux, tandis qu’un froid glacial s’insinue à travers les fibres trop légères de mes vêtements. Je reconnais immédiatement la silhouette imposante qui me fait face, et un interminable frisson me traverse. Il s’approche au milieu des bourrasques d’un vent mystérieux, qui soulève sa cape en vagues tourmentées, dans un froissement de tissus à la sonorité rassurante. Sa longue chevelure flotte dans un mouvement irréel, découvrant son œil blessé, dépourvu du bandeau noir, qu’il ne quitte pourtant jamais.

Une fascination malsaine m’oblige à observer l’horrible cicatrice, qui sillonne la cornée brûlée, la paupière déchirée… Il ne semble guère s’en soucier, me tend une main amicale en souriant. Je la saisis sans réfléchir et suis surprise par le contact franc de sa peau. Aussitôt, la pénombre s’abat de plus belle autour de nous, dans un abominable vacarme, mêlé de hurlements et de grognements stridents. Sa main lâche la mienne, et il est englouti par les ténèbres, tandis que des milliers de formes étranges aux regards de feux s’agglutinent autour de moi, avec des mouvements saccadés et reptiliens. La clameur épouvantable redouble de violence, alors que je hurle une terreur sans nom.
Un contact glacé sur mon épaule. Je me retourne vivement, une main levée, et me retrouve face à la jeune Stelly, qui stoppe mon geste d’une poigne ferme. Je l’observe un instant, incapable de reprendre pied dans ce monde, mais sa voix assurée me permet de m’agripper à une réalité plus tangible.
— Mon Dieu, Ayana, vous faites souvent des cauchemars aussi violents ?
Je m’affale au fond du siège, haletante, trempée de sueur.
— Non. Pas depuis longtemps.
— Regardez là-bas, voilà l’Arcadia, nous y sommes, murmure la jeune femme, en désignant l’immense vaisseau, qui semble nous attendre, nous toisant de toute son imposante majesté. Je reste muette de stupéfaction, éblouie par la beauté massive de ce bâtiment hors-norme, déchirée par tous les sentiments extrêmes qu’il m‘évoque. Stelly me jette un regard en biais, un petit sourire narquois aux lèvres.
— Il est beau, n’est-ce pas ?
— Magnifique, fais-je, dans un murmure respectueux. La jeune femme enclenche les codes de communications, et amorce les manœuvres d’approche. Je ne peux m’empêcher en l‘observant, d’admirer la précision de ses gestes et son parfait respect du protocole.
— Ici la navette 24, code 9996750, demande autorisation de monter à bord, lance-t-elle, d’un ton assuré.
— Ici le poste de contrôle principal, répond une voix féminine, que je reconnais comme étant celle de Key. Je vous demande quelques secondes, le temps de faire les vérifications.
Un interminable instant de silence et de calme, puis la voix grésille de nouveau.
— Autorisation accordée. Bienvenue à bord Stelly. Nous étions très inquiets…
— Et bien me voilà. Merci Key.
Un sas s’ouvre aussitôt dans la coque du grand vaisseau, et Stelly, qui a repris les commandes, s’y engouffre sans plus d’hésitation






