Vendredi 8 juin 2007
Je flotte entre deux mondes.
Mon corps est si léger, je ne pense pas pouvoir le contrôler, je ne tiens pas à essayer.
Je sais que je dois faire attention, si je ne veux pas briser la fragile enveloppe du sommeil.
Pas de gestes brusques, pas de véritables raisonnements, pas de questions. Des visages s’avancent dans le vide brumeux qui m’entoure. Je reconnais mes anciens compagnons : Villars, Alfred, Ramis…
Je tends les mains, je voudrais les toucher. Mais ils me sourient, tandis que leurs traits s'atténuent dans l’espace qui s’assombrit. Un pincement au cœur en apercevant la chevelure blonde de mon amour perdu, qui s’approche lentement de moi.
— Kyle, dis-je, dans un souffle.
Ma voix se dilue dans ces lieux dépourvus de toute résonance, aucun son ne sort de ma gorge. Il avance toujours, et je frémis devant son expression torturée. Son regard me fixe avec une intensité douloureuse. Toute la souffrance de l’univers au fond de ses prunelles… Je veux partir d’ici. Il faut que je me libère de ce monde, qui m’englobe soudain de sa noirceur menaçante. Je ferme les yeux et tente de me secouer, mais il est trop tard. Ma conscience ne m’appartient plus. Je lutte pour ne pas céder à la panique, mais tout autour de moi devient sombre. Kyle esquisse un sourire sinistre, des larmes de sang glissent sur ses joues blafardes. Il pointe un index accusateur dans ma direction, et tombe à genoux. Le sang envahit les ténèbres en longs filets poisseux, tandis qu’il pousse un hurlement muet, ses traits déformés par une douleur indéfinissable, son regard plongé au fond du mien.
Je porte mes mains sur mes tempes, tentant en vain de faire cesser le marasme infernal.
C’est inutile. Je ne peux contenir un gémissement de terreur qui reste planté au fond de ma gorge… Le silence épais qui m’entoure semble se plaquer contre mes oreilles, comme deux grandes mains décidées à me priver de l’un de mes sens. Je secoue la tête et ferme les yeux, alors que se décompose sans un bruit, le corps sanguinolent de Kyle. Je me recroqueville sur moi-même, horrifiée, tentant d’échapper en vain aux visions issues de mon enfer…

Un cliquetis m’indique que j’ai retrouvé mon ouïe…
Je lève les yeux, tandis qu’un froid glacial s’insinue à travers les fibres trop légères de mes vêtements. Je reconnais immédiatement la silhouette imposante qui me fait face, et un interminable frisson me traverse. Il s’approche au milieu des bourrasques d’un vent mystérieux, qui soulève sa cape en vagues tourmentées, dans un froissement de tissus à la sonorité rassurante. Sa longue chevelure flotte dans un mouvement irréel, découvrant son œil blessé, dépourvu du bandeau noir, qu’il ne quitte pourtant jamais.


Une fascination malsaine m’oblige à observer l’horrible cicatrice, qui sillonne la cornée brûlée, la paupière déchirée… Il ne semble guère s’en soucier, me tend une main amicale en souriant. Je la saisis sans réfléchir et suis surprise par le contact franc de sa peau. Aussitôt, la pénombre s’abat de plus belle autour de nous, dans un abominable vacarme, mêlé de hurlements et de grognements stridents. Sa main lâche la mienne, et il est englouti par les ténèbres, tandis que des milliers de formes étranges aux regards de feux s’agglutinent autour de moi, avec des mouvements saccadés et reptiliens. La clameur épouvantable redouble de violence, alors que je hurle une terreur sans nom.

Un contact glacé sur mon épaule. Je me retourne vivement, une main levée, et me retrouve face à la jeune Stelly, qui stoppe mon geste d’une poigne ferme. Je l’observe un instant, incapable de reprendre pied dans ce monde, mais sa voix assurée me permet de m’agripper à une réalité plus tangible.
— Mon Dieu, Ayana, vous faites souvent des cauchemars aussi violents ?
Je m’affale au fond du siège, haletante, trempée de sueur.
— Non. Pas depuis longtemps.
— Regardez là-bas, voilà l’Arcadia, nous y sommes, murmure la jeune femme, en désignant l’immense vaisseau, qui semble nous attendre, nous toisant de toute son imposante majesté. Je reste muette de stupéfaction, éblouie par la beauté massive de ce bâtiment hors-norme, déchirée par tous les sentiments extrêmes qu’il m‘évoque. Stelly me jette un regard en biais, un petit sourire narquois aux lèvres.
— Il est beau, n’est-ce pas ? 
— Magnifique, fais-je, dans un murmure respectueux. La jeune femme enclenche les codes de communications, et amorce les manœuvres d’approche. Je ne peux m’empêcher en l‘observant, d’admirer la précision de ses gestes et son parfait respect du protocole.
— Ici la navette 24, code 9996750, demande autorisation de monter à bord, lance-t-elle, d’un ton assuré.
— Ici le poste de contrôle principal, répond une voix féminine, que je reconnais comme étant celle de Key. Je vous demande quelques secondes, le temps de faire les vérifications.
Un interminable instant de silence et de calme, puis la voix grésille de nouveau.
— Autorisation accordée. Bienvenue à bord Stelly. Nous étions très inquiets…
— Et bien me voilà. Merci Key.
Un sas s’ouvre aussitôt dans la coque du grand vaisseau, et Stelly, qui a repris les commandes, s’y engouffre sans plus d’hésitation
Vendredi 1 juin 2007
Des coups violents contre la porte m‘arrachent brutalement à mon mauvais sommeil entrecoupé de cauchemars et d'instants de veilles confus. Je me redresse d’un bond, courbaturée d’avoir dormis à même le sol.
— Hey ! Ouvre cette porte ! fais la voix rocailleuse d’un homme, que je reconnais aussitôt.
Je fais signe à Stelly de ne pas bouger, tandis qu’elle tire frileusement une couverture sur ses épaules. J’ouvre brusquement la porte, un regard noir planté au milieu de mon visage fatigué.


— Qu’est-ce que tu veux, Tyler ?
— J’en déduis que tu n’es pas au courant. Mes hommes ont trouvé une navette étrangère dans les collines, près de Samarcande. Et figure-toi qu’elle est frappée du sceau de l’Arcadia, comme la tienne.
Je soupire en jetant un regard de biais à Stelly qui s’est redressée, l’air soucieux. Le grand homme chauve tente de se frayer un passage à l’intérieur, mais je ne bouge pas d’un pouce. Il me darde d'un oeil soupçonneux.
— Il n’y avait personne à bord… tu ne saurais pas à qui elle appartient à tout hasard ?
Je m’apprête à répondre, mais Stelly s’interpose avec arrogance.
— C’est de mon appareil que vous parlez.
L’homme écarquille de grands yeux incrédules et une lueur mauvaise traverse son regard. Quelle impossible gamine ! Je sens qu‘elle n‘a pas fini de m’attirer des ennuis.
— D’accord. Je me doutais bien que tu avais quelque chose à voir avec ça, dit-il, en me toisant d’un air désabusé.
— Stelly repart dès aujourd’hui, dis-je, en sachant pertinemment que ce ne sera pas si simple.
— Et bien vois-tu, je crains que Stelly ne soit obligée de rester parmi nous, car je réquisitionne son appareil, grince-t-il.
— Et en quel honneur ?
— Tu me dois de l’argent, ma belle. Tu n’as sans doute pas oublié que tu m’as promis ta navette, si elle pouvait décoller un jour. Et bien, disons que celle de la demoiselle fera l’affaire.
— C’est hors de question ! rugit Stelly, avec tout l’emportement que lui confèrent ses 16 ans. Je la pousse à l’intérieur, au comble de l’agacement.
— Tu me laisses régler ça, Stelly !
— Mais tout est déjà réglé, ironise l’armoire à glace, qui me fait face. Je soupire. Je déteste les journées qui débutent ainsi. Je n’ai pas bien récupéré de cette nuit mouvementée. Mais ai-je vraiment le choix ? Je fais mine de rentrer dans la vieille baraque sous le regard inquisiteur de Stelly. Je serre les dents et ferme les poings, bandant mes muscles ankylosés, puis je fais volte-face et assène un coup de coude précis dans la mâchoire de mon interlocuteur. Il n’a même pas le temps de crier lorsque, en quelques mouvements rapides, je le neutralise, le canon de mon arme sur sa nuque, son bras plaqué dans le dos. Je fais signe à la jeune femme de me tendre une vieille corde qui traîne sur la table et en quelques minutes, le grand homme est à ma merci. Je ne suis même pas essoufflée.
— Bien, maintenant, nous allons rejoindre cette navette et tu expliqueras aux quelques pourritures qui te servent de larbins de nous laisser partir, sans quoi je me ferai un plaisir de débarrasser cette planète du petit truand sans envergure que tu es.
— Personne n’a le droit de quitter Phtät sans l’accord d'Adrik, tu le sais bien ! gémit la brute, en se tortillant pour se redresser sur les genoux.
— Personne ne m’a jamais interdit quoi que ce soit, tu devrais pourtant le savoir, dis-je, en rengainant mon arme. Je me dirige vers une vieille bâche délavée par les averses boueuses et la soulève d’un geste ample, découvrant un ancien véhicule tout terrain datant de la première vague de colonisation. Stelly écarquille de grands yeux incrédules.
— Vous comptez faire démarrer cette… chose ?
— Elle est en état de marche, tu n’as pas de soucis à te faire. Je la gardais là au cas où . Le réservoir est à moitié plein, ce sera largement suffisant pour atteindre les falaises de Samarcande.
Je retourne dans le cabanon et déverrouille la mallette de survie. J’en sors une de mes armes, que je tends à Stelly, ainsi que de nombreuses munitions.
— J’ai remarqué que tu n’étais pas armée. C’est vraiment de l’inconscience dans cette partie de l‘univers. Elle saisit le pistolet avec une moue de dégoût qui m’exaspère.
—Tu ne sais pas tirer ?
— Bien sûr que si, mais j’ai horreur de ça.
Je hausse les épaules et entreprends de charger la mallette à bord du véhicule qui semble prêt à rendre l‘âme, puis je pousse notre prisonnier sans ménagement sur le siège du passager.
— Stelly, monte derrière, et garde un œil sur lui.
Elle obtempère avec un sourire étrange et j’enclenche le moteur qui pousse un cri strident, avant de se mettre à ronfler aussi fort qu’une vieille locomotive.
— Je me doutais bien qu’un jour tu nous trahirais, grince Tyler
— Je ne trahis personne. Je n’ai jamais été des vôtres.
Je pousse le levier et l’étrange véhicule s’élance dans un nuage de poussière brune.


Les grandes falaises de Samarcande ne tardent pas à se dresser devant nous. J’aperçois déjà les silhouettes trapues des contrebandiers qui feront office de comité d’accueil. Il ne faut pas que je réfléchisse, je dois laisser faire mon instinct, l’expérience m’a démontré qu’il était ma meilleure défense. Je pousse la manette de deux crans et le moteur sommaire rugit d’être ainsi malmené.Les secousses violentes que nous renvoie le chemin irrégulier résonnent le long de ma colonne. Je serre les mâchoires afin d’éviter que mes dents ne s’entrechoquent et saisis mon arme sans quitter des yeux la navette que je distingue enfin.
— Nous allons nous tuer avant d’arriver ! Ralentissez ! Hurle Stelly, agrippée aux montants du véhicule. Je ne dois écouter que moi. Je le sais. Il le faut.
Nous déboulons au milieu des hommes dans un crissement assourdissant, et je tire violemment la manette d’accélération, ce qui a pour effet de bloquer les roues. L’engin se déporte sur le côté, fauchant trois individus dans un horrible craquement d’os broyés. Notre course endiablée s’arrête enfin, aux portes du petit vaisseau de Stelly, dans un énorme nuage de poussière. Je pousse aussitôt le prisonnier dehors et me jette au sol à sa suite. Je l’oblige à se redresser devant moi, le canon de mon cosmogun contre sa tempe. Les truands, hagards et aveuglés, ont levé leurs armes sans bien savoir où viser.
— Dans le vaisseau ! Vite ! Dis je, dans un hurlement à Stelly, qui, heureusement semble extrêmement réactive. Elle se précipite sur le pont et s’engouffre à l’intérieur.
— Un seul geste de votre part et je lui troue le crâne !
Les hommes se rapprochent et je faiblis en lisant la haine sans borne de leurs faciès ingrats. Ne pas paniquer, surtout. Je sens la sueur perler le long de mes tempes, tandis que je recule sur le pont, le grand gaillard chauve faisant barrage de toute sa masse aux lasers de mes adversaires.
— Tu ne t’en sortiras jamais, Adrik a déjà dû être prévenu de tes frasques, et des dizaines de patrouilleurs sont déjà en chemin, grince mon bouclier.
— Stelly ! Quand je te le dirais, tu fermes le sas !
Aucune réponse. Je n’ai plus qu’à prier pour que cette gamine que je connais à peine possède les réflexes adéquats. Ma vie est entre ses mains. Je recule de nouveau, inspire une longue bouffée d’air…
— Maintenant ! Dis-je, en poussant du pied le grand homme chauve, tandis que je me jette en arrière. Le sas se referme sous le fracas métallique des lasers, qui fusent aussitôt. Je roule sur le sol, presque surprise d’être encore en vie, et me redresse rapidement. Je croise le regard terrifié de Stelly qui me rappelle immédiatement l’urgence de la situation.
— Je vais piloter, nous ne sommes pas encore tirés d’affaire, dis-je dans un souffle, avant de prendre place aux commandes. Une étrange sensation m’envahit lorsque j’enclenche les moteurs. Cela fait si longtemps, et pourtant il me semble que c’était hier, le jour où j’ai pour la dernière fois piloté un tel engin. Tout est si familier, si évident.
— Attention, accroche-toi, je crois que ça va secouer.
J’ai à peine le temps de prendre un peu d’altitudes, que déjà les premières frappes des patrouilleurs viennent frôler la coque du vaisseau. Mais la navette de l’Arcadia est beaucoup plus souple et rapide que les vieux rafiots volés des contrebandiers. Je les esquive sans trop de mal. Sans bien savoir pourquoi, j’ai toujours adoré piloter les navettes de combat. Il me semble faire corps avec ces petits engins nerveux et réactifs et l’ivresse que me procure leur puissance m‘arrache un sourire. Mon habileté nous permet de nous faufiler au milieu des troupes ennemies sans trop de dommages. Nous quittons enfin l’atmosphère nauséabonde de la planète Phtät, pour nous retrouver plongées au sein de la nuit immense et éternelle de l’espace. Je me laisse griser par la vitesse extraordinaire, qui nous propulse en quelques minutes à plusieurs milliers de kilomètres de là. Les étoiles ne sont plus que des traînées blanches qui viennent lécher les hublots dans un scintillement magnifique. Tout est si vaste, si démesuré, si infini ! Une terrible émotion s’empare de moi, me nouant la gorge. Une envie de pleurer sur la beauté indicible qui nous engloutit…

Le contact de la main de Stelly sur la mienne me fait sursauter. Elle me contemple avec une empathie qui me surprend et me déstabilise.


— Vous n’êtes pas faite pour cette vie que vous quittez, je peux le lire dans vos yeux.
Je fuis son regard, soudain mal à l’aise. Qu’a-t-elle cru lire en moi ? Votre regard s’illumine lorsque vous croisez celui des étoiles, insiste-t-elle. Elle sourit avec une mélancolie touchante et fragile. Votre place est ici. Tout comme la mienne. Dans les ténèbres intemporelles de l’espace…
Je tape la ligne de chiffres qui n’ont jamais quitté ma mémoire, malgré toutes ces longues années. Le code de rattachement des navettes au vaisseau mère. Une invention ingénieuse de mon regretté ami, Alfred. Le petit ordinateur de bord m’indique une trajectoire précise, qui nous mènera jusqu’à la nébuleuse de Razokan, que je connais très mal, même s'il me semble bien qu’il s’agit là d’une partie de l’univers fort peu explorée jusqu’à ce jour. Pourquoi l’Arcadia croise-t-il en des espaces si lointains et mystérieux ? Stelly ne parait pas surprise par la position du vaisseau, et se contente d’un long soupir las et fatigué. Elle hausse les épaules et s’enfonce dans son siège sans un mot. Je verrouille notre destination, après quelques précautions d’usage, et me retourne vers la jeune femme qui m’observe comme si elle venait de me retrouver. Son regard inquisiteur et renfrogné me déplait, sans que je sache vraiment pourquoi. Encore ma paranoïa maladive qui prend le dessus.
— Qu’y a-t-il Stelly ? Que regardes-tu ?
— Oh, rien… je me demandais juste ce que vous alliez bien pouvoir penser de l’Arcadia et de son capitaine, une fois à bord, souffle-t-elle, avec un sourire grimaçant.
— Que veux-tu dire ? Que s’est-il réellement passé à bord ? Pourquoi…
— Ne posez pas tant de questions. Vous constaterez par vous-même combien les choses sont différentes aujourd’hui.
— Explique-moi.
— Alfred, mon seul ami, est mort quelques jours après votre départ, mais vous deviez vous en douter, n'est-ce pas ?
Je frémis. Le douloureux souvenir du petit homme si plein de vie submerge mon esprit. Je ferme les yeux et il me semble sentir sa main serrant la mienne, dans un geste complice et protecteur. Alfred, mon ami, je n’étais même pas auprès de toi lorsque tu as rejoint ta dernière demeure, ma lâcheté me rebute… La voix sèche de Stelly me ramène à la réalité.
— Depuis le jour de sa mort, le capitaine n’a eu de cesse d’aller discuter avec ce maudit ordinateur, persuadé qu’il est l’âme d’Alfred.
Je recule dans mon siège, pensive.
— Et toi Stelly ? Qu’en penses-tu ? Ma question l’embarrasse, je le vois bien. Elle hésite.
— Et bien… je dois avouer que cette histoire est vraiment troublante, je ne sais pas si je dois me fier à ma logique, ou à mon ressenti…
— Lui parles-tu ?
Soudain, la tournure que prend la discussion me fascine. Je n’ai jamais pu concevoir que cette machine soit réellement mon cher Alfred. Je n’ai même jamais tenté de me poser la question en ces termes. Il a toujours été clair dans mon esprit que ce monstrueux ordinateur avait fini par assassiner mon ami, afin d’usurper son identité. J’ai invariablement considéré cette chose comme une machine à l‘impressionnante complexité, certes, mais constituée malgré tout de simples circuits électroniques…
— Parfois, oui, murmure Stelly, en baissant les yeux, avant de poursuivre. Je dois avouer que ça me faisait beaucoup de bien de lui parler. C’est peut-être vraiment lui, vous savez ? J’ai du mal à le concevoir, d’autant que j‘ai assisté à sa mort, mais pourtant…
— Pourtant ?
— Il possède tous ses souvenirs, tous ses raisonnements logiques, toutes ses manies de langage, le même humour, les mêmes connaissances. Il semble même souffrir et aimer comme Alfred. Cela n’est t’il pas suffisant pour constater qu’il est… lui ? Il n’a plus de corps, mais en dehors de cela, en quoi est-il différent de notre Alfred ?
Elle lève vers moi ses yeux d’un bleu si clair qu’il m’est difficile de soutenir son regard. Elle implore une réponse à ce questionnement sans fin, dans lequel son esprit se perd sans doute depuis des années. Mais je n’ai pas de réponse. Qu’est-ce qui permet de définir une existence ? Si l’on met de côté le concept de l’âme, chose éthérée et insaisissable s’il en est, alors quelle est la différence entre une conscience électronique et son original ? Je ne peux que secouer la tête, dans un signe de négation embarrassé.
— Je ne sais pas quoi te dire, Stelly. Je ne sais pas moi-même ce que je pense à ce sujet, ni d’ailleurs ce que je ressens…
— Herlock, en tout cas, ne semble jamais s’être posé la question.
Je souris. Je n’aurai jamais cru entendre de nouveau quelqu’un mentionner son nom, qui résonne en moi comme autant de sensations contradictoires.
— Peut-être a-t-il sciemment choisi de ne jamais se la poser, dis-je, dans un murmure. La jeune femme contient un ricanement désagréable, et s’affale sans retenue dans le siège, trop vaste pour sa frêle silhouette.
— Ça ne me surprendrait même pas. Le jour où il se posera les bonnes questions n’est pas arrivé. Son propos, tout comme le ton méprisant qu’elle emploie, me stupéfie. Elle semble s’en apercevoir et balaie l’espace d’une main nonchalante.
— Bah ! Il a vieilli, vous savez, et il se trouve que ses idées d’un autre temps ne me parlent guère. Ses idéaux poussiéreux et son idéalisme borné me fatiguent. Il continue à croire que l’être humain est digne que l’on se batte pour lui… quelle foutaise ! Tous des crétins et des lâches, qui méritent leur sort de larves insipides ! Franchement, qui peut encore croire aujourd’hui que nous vaincrons ces foutus humanoïdes ? Je suis fatiguée de cette quête absurde et sans fin…
Je suis si atterrée par ce que je viens d’entendre, que je reste muette. Comment cette enfant, qui a partagé nos combats, qui a vu tant des nôtres s’effondrer sous ses yeux pour défendre leurs idéaux, peut-elle avoir aujourd’hui de tels raisonnements ? Comment peut-elle être aussi désabusée et dépourvue d’illusions ? Une sourde colère s’éveille au creux de mon ventre, mais je serre les dents, et choisis de garder un calme relatif.
— Je refuse d’entendre ce genre de choses, Stelly, dis-je, d’un ton sévère
— Très bien. Après tout, vous verrez bien ce que je veux dire.
Elle me tourne le dos et s’installe confortablement, coupant court à toute tentative d’argumentation de ma part. Je décide de l’imiter et incline mon siège vers l’arrière. Il nous reste environ douze heures à partager avant d’atteindre notre destination. La mauvaise nuit que je viens de traverser commence à se faire sentir. Je ne tarde pas à m’assoupir d’un sommeil léger, une partie de mes sens toujours aux aguets du moindre changement dans mon environnement
Vendredi 25 mai 2007

Elle ouvre de grands yeux horrifiés lorsque nous arrivons aux portes de ce que l’on pourrait définir comme mon territoire. La navette qui s’est posée là il y a plusieurs années n’a plus jamais bougé. Elle trône sur le terrain défoncé, telle une sentinelle intemporelle, au milieu des carcasses de véhicules disparates et d'anciennes caisses de vivres abandonnées.
Je chasse sans conviction un vieux chien couvert de boue, qui nous empêche d’accéder à une hideuse baraque aux murs torturés par les vents destructeurs, qui viennent régulièrement réclamer leur tribu de planches pourries. Je me suis toujours demandé comment le toit de tôle rafistolé et mangé de rouille parvenait à ne pas s’effondrer. Je déverrouille le cadenas sommaire qui fait office de serrure et invite la jeune femme à entrer. L’intérieur n’est guère plus reluisant. Un matelas miteux est jeté à même le sol et pour tout mobilier, quelques chaises et une grande table longent un mur, recouvert d’objets usuels en tout genre. Seul le coffre de survie récupéré à bord de la navette dénote quelque peu, au sein de cette atmosphère d’un autre temps. J’allume la lampe à pétrole accrochée au sommet d’une vieille poutre et saisit une bouteille de vin entamée. J'attrape deux petits verres et invite Stelly à s’asseoir. Elle parait déroutée et affligée. Je remplis les verres en l‘observant attentivement.


Je sais pertinemment qu’elle ne comprend pas, qu’elle ne reconnaît pas en moi celle qui fut si digne de son affection autrefois, et j’éprouve un malsain plaisir à la laisser extrapoler sur ce que je semble être devenue.
— Comment se fait-il que tu te retrouves ici, Stelly ? Elle balaie du regard les alentours en se tordant les mains.
— Je vous cherchais. 
— Tu me cherchais ? Mais pourquoi ? Elle pousse un long soupir fatigué.
— C’est compliqué… les choses ont tellement changé, vous savez… 
Je ne suis pas vraiment sûre de vouloir entendre ce qu’elle va me dire. Je n’ai pas envie de connaître les raisons de sa venue. Je vis sans espoir et sans buts depuis trop longtemps, mais surtout sans le fardeau épuisant de ma culpabilité. Ici, je ne suis personne. Je n’ai aucune obligation ni aucune responsabilité. Jamais de choix à faire. Aucune vie ne dépend de mes actes et je pourrai mourir sans gloire au fond d’un bistrot mal famé sans que personne ne remarque rien. Je me complais depuis trop longtemps dans ce mode de fonctionnement solitaire et égocentrique. J’ai appris à vivre avec ce mépris de moi-même. Je vide mon verre d’une traite, furieuse que cette gamine vienne détruire ma forteresse. Je lui en veux déjà pour tout ce qu’elle va faire voler en éclat.
— L’Arcadia est devenu ma prison, murmure-t-elle.
Le nom du grand vaisseau résonne en moi comme autant de souffrance et de désespoir. Je me lève d’un bond.
— Je ne veux rien avoir à faire avec tout ça, Stelly. Je te ramène à ta navette.
— Vous ne pouvez pas faire ça ! Je n'y retournerai pas ! Gémit-elle en se redressant. Une étrange colère s’insinue en moi. Je ne veux pas faire partie de cette histoire.
— Je suppose que tu es venue seule ?
— Oui, j’ai pris une navette de patrouille, et j’ai piraté le journal de bord de l’ordinateur. J’ai cherché le signal correspondant aux navettes qui ont quitté l’Arcadia le jour de votre départ, puis j’ai volé le module correspondant. Je blêmis
— Je n’ai jamais déconnecté l’unité de suivi des trajectoires… 
— Exact. Et le signal m’a mené droit sur cette planète. 
Je suis sidérée. Pourquoi n’ai-je pas pris cette précaution élémentaire ? Peut-être parce que jamais je n’aurais pu imaginer que quiconque tente de retrouver ma trace. Soudain, un détail me revient à l’esprit.
— Mais ce jour-là, deux navettes ont quitté l’Arcadia… 
Elle semble hésiter, mal à l’aise, et saisit le verre de vin déposé à son attention. Son regard est fuyant.
— Je ne savais pas. Je suppose que j’ai eu de la chance de tomber sur le bon module.
Elle éclate d’un petit rire étrange et goûte le vin en grimaçant.
— Pouah ! Il est infect !
Une étrange suspicion s’empare de moi. Mais je vis depuis si longtemps au milieu des pires truands de l’univers que ma paranoïa me fait sourire.
— Je te ramène, Stelly. Il est hors de question que tu restes ici. 
— Très bien, mais je vous demande une faveur, une seule. Vous me devez bien ça. Vous devez bien ça à la petite fille que vous avez abandonnée il y a huit ans. Une petite fille qui vous aimait et que vous… 
— Très bien, très bien. Inutile d'en dire davantage. Que veux-tu de moi ? 
Un bref silence s’abat, entrecoupé des cris stridents des corbeaux qui se disputent sans doute les restes d’une charogne. Elle lève vers moi des yeux implorants et il me semble revoir durant quelques secondes la petite fille éperdue qui vient de comprendre que son meilleur ami est condamné.
— Je veux que vous veniez avec moi, à bord de l’Arcadia. Je recule, émue et furieuse.
— C’est hors de question.
— Je vous en prie, Ayana ! Je suis partie à votre recherche dans le seul but de vous ramener.
— Mais, pourquoi ?
Elle hésite un instant et passe une main dans ses cheveux.
— Pour… lui. Elle n’a pas osé prononcer son nom, mais nous connaissons toutes deux la portée de ses derniers mots. Je détourne mon regard, foudroyée par un sentiment depuis longtemps enfoui au plus profond de ma conscience, mais la jeune femme s’approche de moi et insiste avec une véhémence désarmante.
— Quelque chose a changé en lui depuis que vous nous avez quittés. Et ces dernières semaines ont été pires encore, je ne saurais dire pourquoi... je veux juste que vous acceptiez de le voir quelques minutes. Il persiste entre vous quelque chose d'irrésolu, ensuite vous pourrez repartir si vous le souhaitez. Je vous en prie ! 
— À quoi cela servirait-il, Stelly ? Sinon raviver d’anciennes blessures ? Elle perd soudain toute contenance et ses joues s'enflamment imperceptiblement.
— Faites-le pour moi, Ayana, cela lui prouverait au moins que je suis capable de quelque chose !  Les larmes qui roulent soudain le long de son visage me torturent.
— Il ne sait pas que je suis partie à votre recherche. Durant toutes ces années, je ne l'ai jamais entendu prononcer votre nom, mais je sais qu'il ne vous a jamais oubliée, je le voyais dans son regard lorsque j'étais enfant. Depuis, c'est comme si le temps s'était figé à tout jamais dans les corridors de l'Arcadia... murmure-t-elle en observant ses propres larmes qui s'écrasent en silence sur le sol poussiéreux . Je suis stupéfaite. Elle est si fragile...elle cherche à lui démontrer sa valeur, tout simplement.J’imagine sans peine la souffrance de la petite fille, face à cet homme qui doit sans doute profondément l’aimer, mais sans être en mesure de le lui faire partager. Je ne sais que trop combien il lui est impossible de dévoiler ce qu'il ressent. Notre brève union et ses aveux passés lacèrent soudain mon coeur. Mon dieu, mon départ a-t-il eu tant de répercussions ? Son âme est-elle devenue plus inaccessible qu'elle ne l'était déjà autrefois ? Stelly, que cherches-tu à lui prouver ?
Es-tu venue me retrouver aux confins des galaxies dans le seul but de lui manifester ton amour ?


— Je vous en prie… sanglote-telle de nouveau.
Je n’ai pas le choix. Il faut que j’affronte mon passé. J’ai une dette envers cette enfant. Je ne veux pas la trahir une seconde fois en fuyant pitoyablement mon destin. Je ne tomberai pas si bas…
— Très bien. Je te suivrai, Stelly. Mais ce soir, nous devrons passer la nuit ici. Le vent s’est levé et les tempêtes sont d’une redoutable violence sur Phtät. Il nous faudra attendre qu’elles s’éloignent.
Elle se jette dans mes bras et je perçois le parfum sucré de sa peau. Le même qu’autrefois. Je ferme les yeux et soupire en la serrant tendrement contre mon cœur. Elle est si douce. De nouveau, il me semble pendant quelques furtives secondes qu'elle n'est qu’une délicieuse petite fille, perdue au milieu d’un univers hostile.

Vendredi 18 mai 2007

J’erre depuis tant d’années sans buts précis et sans envies. Je ne me souviens plus quand j’ai eu le désir de vivre pour la dernière fois. Je baisse les yeux sur le verre de whisky frelaté, déjà à moitié vide, posé sur le comptoir collant et poussiéreux de ce bouge enfumé.
Le rire gras d’un marchand d’armes de contrebande éclate sur ma droite. Le patron de ce trou à rats aligne sans conviction des bouteilles d’alcools inconnus sur les étagères sales, un vieux mégot coincé entre ses dents jaunies.
J’observe en silence les piliers de bistrot qui m’entourent : des voleurs, des clochards, d’anciens soldats reconvertis aux plaisirs insipides des jeux d’argent, des paumés noyant leur médiocrité dans les spiritueux et les drogues de mauvaise qualité. Il semble que toute la lie de l’humanité s’est donné rendez-vous dans ce coin perdu de l’univers. Je me demande à chaque fois ce qui peut bien me pousser à revenir ici, mais je suis incapable de trouver une réponse cohérente.
Subsiste-t-il d’ailleurs une quelconque parcelle de cohérence dans mon cerveau embrumé ?
J’avale une nouvelle rasade du liquide, dont l’amertume me fait grimacer et indique au tenancier de me resservir. Il bougonne quelque chose et s'exécute avec mauvaise humeur. Cela attire l’attention du crétin au rire tonitruant. Il se rapproche du comptoir, me gratifiant des forts effluves de transpiration qu’il dégage. Je me redresse, espérant le dissuader de m’adresser la parole, mais c’est peine perdue.
— Alors, on boit des trucs d’homme ? grince-t-il en s’installant à mes côtés.
Ne pas répondre. Je sais où cela me mènerait. Ne surtout pas répondre.
— T’as une sacrée descente, dis moi ! 
Son haleine faisandée me donne envie de vomir. Je réajuste la capuche noire qui me protège des regards inquisiteurs de l’assemblée, soudain fort curieuse de ce qui se passe par ici. Le marchand d’armes s’ennuie ce soir. Il a décidé d’insister.

 


— Pourquoi te caches-tu là-dessous ? T’as peur de quoi ? Allez, laisse-moi voir à quoi tu ressembles. 
Il avance sa grosse main calleuse. Bon sang. Je n’avais pas envie de cela ce soir… Je bloque son geste d’une main ferme, sans daigner le regarder. La foule est médusée. Les badauds indiscrets s’approchent, heureux de pouvoir bénéficier du spectacle qui s‘annonce. L’homme recule, blessé dans son orgueil puant d‘hormones masculines.
— Oh ! On fait sa pucelle effarouchée… Allez, laisse-nous voir ce que tu caches là-dessous... 
Je me lève et me débarrasse calmement de ma cape, que je jette au loin, sous l’œil incrédule et inquisiteur des spectateurs.
— À quoi tu joues ? lance le truand, avec une moue dédaigneuse et menaçante.
— Je ne joue jamais.
— Alors ça ! Pour qui te prends-tu pour me toiser de la sorte ? Je vais t’apprendre comment une femme doit se comporter avec un homme.
Il tente de me saisir le bras. Je lui assène un violent coup de poing en plein visage. Ma féminité lui a sans doute laissé présager qu'il n'était pas utile de se méfier. Lourde erreur de jugement, une fois de plus.
— Ah ! Garce ! Tu vas me payer ça ! 
Il s'élance vers moi, mais je l’esquive sans difficulté et une brève empoignade s‘ensuit, sous les cris de jubilations de la foule surexcitée. Il est lourd et maladroit, et je parviens sans mal à le rouer de coups de pieds. Sans doute l’habitude de ces altercations sans saveur, que je semble provoquer malgré moi dès que je sors de mon trou. Je finis par le jeter à terre, un bras plaqué dans le dos, alors que sa face puante s’écrase sur le sol inégal. Son souffle rauque et irrégulier me fait penser à celui d’un phoque échoué.
— Tu ne parleras plus jamais de cette façon à une femme, lui dis-je à l'oreille.
Il pousse un gémissement pitoyable, tandis que je savoure avec un plaisir malsain ce furtif instant de triomphe. Je frappe d’un coup sec son avant-bras vers l’extérieur et un horrible craquement résonne. Il rugit de surprise et de douleur.
— Aaaaah ! Elle m’a cassé le bras ! Elle m’a cassé le bras ! glapit mon agresseur, en se tordant comme un ver. Un pesant malaise surnage dans l’assistance, qui se disperse avec un murmure nerveux et désapprobateur, abandonnant la victime qui se relève en me dardant d'un regard effaré. Il ne m’intéresse déjà plus. Je vide d’une traite mon verre et jette quelques pièces sur le comptoir, sous l'oeil menaçant du patron, qui grommelle je ne sais quelle insulte locale.
Je récupère ma cape, ajuste la capuche qui me permet un salutaire anonymat et passe la porte, escortée par les admonestations d’un homme qui n’osera plus jamais croiser mon chemin.

Dehors, le vent s’est levé et le ciel vomit une couleur brune et sale, comme presque tous les jours. Je croise quelques ivrognes, qui me reconnaissent et me saluent amicalement. La désolation de cette planète indépendante est pathétique. La plupart des colons n’ont plus les moyens de rentrer chez eux, ce qui est sans doute un moindre mal. Lorsque le gouvernement de l’union terrestre s’est aperçu que les ressources de Phtät étaient dérisoires, il a tout bonnement abandonné ces hommes à leur destin, cessant tout ravitaillement et excluant tout rapatriement. Les trafiquants ont immédiatement saisi le filon et sont devenus les maîtres des lieux. Ils sont d’ailleurs les seuls à pouvoir aller et venir à leur guise, les combustibles nécessaires au fonctionnement des vaisseaux étant inexistants sur Phtät. Il n’est en outre pas rare de croiser des moyens de transport aussi rudimentaires que les chevaux, ou quelques vaches squelettiques tractant d‘étranges véhicules rafistolés de toutes parts, qui brinquebalent le long des routes défoncées leur chargement hétéroclite.
Le ronflement nerveux d‘un petit équidé à la robe clair m‘arrache un triste sourire. Quelle ironie, la plus ancienne conquête de l’homme, partout ailleurs frappée d’extinction, recouvrant ici toutes ses lettres de noblesse, ou presque… l’animal secoue la tête en découvrant ses dents dans une grimace agressive lorsque je passe à sa portée, les oreilles plaquées le long de son encolure décharnée. Je le repousse d’une main distraite et, comme chaque fois, il semble brièvement paniqué et recule vivement en roulant des yeux blancs.




Un malaise sournois s’insinue bientôt en moi, m’incitant à me retourner à intervalles réguliers.
Une étrange intuition. Cela n’était pas arrivé depuis fort longtemps… Je déverrouille discrètement la sécurité de mon arme, tout en poursuivant mon chemin. J’accélère le rythme et change de direction à plusieurs reprises. Rien n’y fait. Je souris et me dissimule brusquement dans un renfoncement sombre. Mon instinct ne m’avait pas trompé. Une silhouette rapide ne tarde pas à se glisser dans la pénombre qui s’étend devant moi. Je bondis, plaque sans mal mon suiveur au sol, le canon de mon arme sur son crâne.
— Qu'est-ce que tu me veux ? 
Je reste interdite et écarquille les yeux sur une très jeune femme aux cheveux courts.
Le temps semble suspendu. Elle s’accroche à mon poignet, essoufflée, terrifiée. Elle tente de parler, mais mon avant-bras qui écrase sa trachée l’en empêche. Je réalise soudain que son visage ne m’est pas inconnu, et recule légèrement afin qu’elle puisse reprendre son souffle. Elle tousse douloureusement et bredouille quelque chose.
— Pourquoi me suivais-tu ? dis-je rageusement.
— Ayana, ne tirez pas ! 
Je suis abasourdie. Je n’ai plus entendu prononcer mon nom depuis ce qui me semble être des siècles. Comment une si jeune femme peut-elle le connaître ? Un pan entier de ma vie ressurgit des méandres de mes souvenirs. Je relâche mon étreinte, sans cesser de pointer mon arme contre son front trempé de sueur.
— Qui es-tu ? fais-je, d’une voix blanche.
— C’est moi, Stelly.
Je laisse tomber mon arme, atterrée, tandis que des milliers d’images enfouies au plus profond de moi m’assaillent dans un chaos et une confusion dantesque. Je ne peux détacher mon regard de ses grands yeux bleus, qui m’implorent en silence. Je reconnais en elle la petite fille si triste que j’ai abandonnée sans même un adieu. Ses traits légèrement durcis par l’adolescence sont toujours aussi fins et délicats, sa bouche fragile, l’ovale parfait de son visage… Je suis terrassée par une émotion que je pensais disparue à jamais. Les mots s’étranglent dans ma gorge.
— Mon Dieu, Stelly… 
Elle sourit et je l’aide à se redresser. Je pose une main sur sa joue comme pour vérifier que je ne suis pas victime d’une hallucination et l’enlace dans un élan de tendresse dont je me supposais incapable.



Elle rit doucement en s’écartant avec un léger embarras.
— Vous êtes toujours aussi aimable avec les étrangers ? plaisante-t-elle
— Je suis désolée, j’ai cru que… mais bon sang, que fais-tu sur cette planète ? C’est sans doute la plus mal famée de tout l’univers ! Elle a de nouveau un petit rire cristallin.
— Je pourrais vous poser la même question. Je n’aurais jamais pensé vous retrouver ici. 
J’acquiesce d’un hochement de tête en l’aidant à se relever. Je suis déstabilisée par sa haute stature, qui égale la mienne. Elle est maintenant une jeune femme aux jambes sveltes et élancées, et sa coupe de garçon lui confère un charme pétillant. Sa taille fine est ceinte par une large sangle de cuir et un corsage lacé laisse outrageusement deviner sa poitrine. Elle est magnifique. Elle remarque mon regard et hausse les épaules en souriant.
— J’étais une enfant lorsque vous êtes partie. Ce n’est plus le cas. Je lui rends un sourire mitigé.
— Suis-moi, Stelly, il ne fait pas bon traîner dans les ruelles désertes de cette ville. 
Je ramasse mon arme et lui indique le chemin à suivre.

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