Vendredi 14 septembre 2007

Je n’ai jamais vraiment eu l’occasion d’observer un humanoïde d’aussi près, sans être au beau milieu des rafales de lasers, et c’est sans doute pourquoi je ne peux m’empêcher de dévisager cet être à la peau grisâtre et aux veines si saillantes, qu’elles semblent sur le point d’exploser. Je peux même percevoir le lent battement du sang noir qui les anime, d’une palpitation douce et régulière.
Ses deux immenses yeux aux multiples pupilles sont dépourvus d’iris, et j’ai l’impression de croiser le regard glauque et dénué d'expression d'un insecte. Quelques mèches éparses de ce que l‘on pourrait qualifier de chevelure sont implantées sur toute la longueur de son dos, et son large front dénudé lui confère l‘aspect inquiétant d’un humain déformé par une quelconque maladie. Impossible de ne pas le trouver repoussant, même si le claquement de terreur de ses dents qui s’entrechoquent, ainsi que ses gémissements pathétiques, suscitent en moi une incontrôlable empathie…
— Merci pour le transmetteur, murmure-t-il, d’une voix métallique et caverneuse.
— Que s’est-il passé à bord ? demande Herlock, tandis que Villars enfonce une aiguille dans le bras de l’humanoïde qui sursaute, mais ne tente aucune rébellion.
— Je n’en sais rien, gémit la créature, en empoignant sa tête entre ses mains. Nous croisions près de la planète Kalike, lorsque nos radars ont repéré un signe d'activité. Nous sommes un détachement d’exploration : nous avons pour mission d’informer notre commandement de toute nouvelle trace de vie et de colonisation, humaine ou autre, sur les mondes non encore répertoriés. Le capitaine a donc donné l’ordre d’approche et…
Il déglutit bruyamment, et ses traits se déforment douloureusement.
— Nous n'avons jamais pu nous poser sur cette satanée planète, pourtant elle était bien sous nos yeux, même si nos radars et nos ordinateurs étaient incapables de la localiser… nous l'avons... traversée.
Il porte une main à son front en gémissant, mais Herlock reste imperturbable et l’oblige d’un ton ferme à se concentrer sur son récit.
— Traversée ? Comment est-ce possible ? Que s’est-il passé à bord de ce bâtiment ? Répondez-moi honnêtement ou je vous livre en pâture à mes hommes, qui n’attendent que ça.
— C’était atroce ! Je ne sais pas quoi vous dire… quelque chose s’est agrippé à la coque, une force phénoménale venue de nulle part. J’ai entendu les craquements de la tôle qui se déchire, des milliers de sons étranges ont envahi les couloirs…
Il semble incapable de poursuivre son récit, et je perçois l’exaspération grandissante d’Herlock, qui s'efforce de garder le contrôle malgré toute l'aversion que provoque en lui la présence de ce représentant de tout ce qu'il combat sans relâche depuis tant d'années.
— Et ensuite ? insiste-t-il, d’un ton sec.
— Nous avons tenté de nous dégager, mais c’était impossible…Nous avons été entrainés droit vers le coeur de cette chose et tout a basculé… ils sont devenus fous, ils ont commencé à changer, et à s’entretuer, et puis les ténèbres, les ténèbres ont submergé les corridors du vaisseau… Et j’entendais les craquements des os, les chairs qui se déchirent, les parois se sont mises à respirer, à se mouvoir dans un horrible gargouillement… par pitié ! Arrêtez les ténèbres ! Arrêtez-les ! Je ne veux pas ! Nooooooooon !!! 
Il s’est relevé dans un spasme de terreur, les yeux révulsés. Un liquide jaunâtre suinte entre ses lèvres.
— Il fait une crise ! hurle Villars, en se jetant sur lui.
Terrassé par de violentes convulsions, l’humanoïde parvient malgré tout à me désigner un petit flacon, sur l’étagère derrière moi. De la Piradoxine. J’attrape le remède et m’agenouille en hâte près du docteur, qui tente désespérément d’immobiliser le pauvre être, qui se fracasse violemment l’arrière du crâne sur le sol, tant ses mouvements incontrôlés se font frénétiques.
— C’est ça qu’il lui faut, fais-je dans un souffle à Villars, qui me gratifie d'un regard stupéfait.
— Mais enfin, comment ?
— Faites ce que je vous dis, Villars !
Je pousse le médecin, afin de prendre sa place, en lui mettant le petit flacon dans la main, tandis que les spasmes du mourant redoublent encore de violence. Il jette un œil interrogateur au capitaine, qui vient me prêter main-forte.
— Faites ce qu’elle vous conseille, Villars.
— Faites vite ! Nous allons le perdre ! dis-je, dans un cri rageur.
Il s’exécute immédiatement et en quelques secondes, le produit est injecté dans les grosses veines bouillonnantes du prisonnier. Les spasmes s’espacent enfin et c’est avec un immense soulagement que je peux en définitive lâcher le pauvre humanoïde, écumant une salive teintée d’un sang noirâtre, inconscient.
— Je ne sais même pas si la dose est bonne, murmure Villars.
— Nous ne pouvions rien faire d’autre, dis-je, haletante.
— Il faut que vous le mainteniez en vie, Villars. Il est le seul à pouvoir nous éclairer sur ce qui se passe par ici, ajoute Herlock, en se redressant.
— Je ferai de mon mieux, capitaine, mais je ne connais pas grand-chose à leur biologie et morphologie, ni…
— Faites tout ce qui est en votre pouvoir pour qu'il survive, insiste Herlock.
Syrus fait subitement irruption dans la pièce.
— Capitaine ! Il faut que vous veniez sur la passerelle immédiatement ! C’est incroyable ! vocifère-t-il, en se précipitant dans le couloir.
Herlock s’engouffre à sa suite, tandis que je reste quelques secondes indécise, terrifiée par la tournure que prennent les évènements. Des cris me parviennent de l’avant du bâtiment, m’ôtant le reste de vaillance qui surnageait encore. Mon pressentiment était justifié, tout s’accélère, me voilà plongée dans un tourbillon qui m’attire au plus profond de mes appréhensions.
Les hurlements redoublent, et je me lève d’un bond, m’élance vers la passerelle, mue par une terreur qui ne m’est guère coutumière et que je ne comprends pas. J’ai juste le temps d’atteindre la salle des commandes, pour apercevoir l’immense planète qui scintille d’une lueur indéfinissable et mouvante, à travers les gigantesques hublots de l’Arcadia. Nous fonçons droit dessus à une vitesse critique, nous allons la percuter de plein fouet !
— L’ordinateur central ne réagit pas, capitaine ! hurle Key, agrippée à son tableau de bord.
— Coupez les propulseurs et verrouillez tous les sas ! Déclenchez l'alarme ! Ayana, passez les quartiers en état d'alerte, sécurisez les systèmes de l'infirmerie et branchez-moi sur le capteur général !
Je m'exécute aussitôt, bondissant vers mon poste pour abaisser plusieurs manettes et enclencher le programme d'urgence, tandis que retentit déjà l'appel strident de l'alarme.
— À tout l'équipage, résonne la voix d'Herlock à travers la globalité des couloirs du bâtiment. Nous sommes en état d'alerte. Je répète, nous sommes en état d'alerte. Que chacun rejoigne son poste immédiatement et accrochez-vous... ça va secouer !
À ces mots, il attrape à deux mains la barre imposante, qu’il fait tourner avec toute la vitesse et la force imaginable, à plusieurs reprises.


Aussitôt, l’énorme bâtiment effectue un virage, dont la courbe trop vive fait craquer l’ensemble des tôles du fuselage, donnant l’impression d’être pris au piège de la carcasse mouvante d’un gigantesque animal qui s’éveille.
— Ayana ! Key ! Enclenchez les propulseurs et les réacteurs de secours, puissance maximale ! rugit-il.
La salle est soudain noyée par le vrombissement sourd des moteurs, qui tentent de résister à une attraction phénoménale, couvrant les cris de stupeur des hommes d’équipage. Ma tête bourdonne, et je suis éjectée de mon siège auquel je n'ai pas eu le temps de me ceinturer, par une violente secousse qui me catapulte contre un mur. Autour de moi, les hommes s’écrasent comme de gros insectes sur les parois du vaisseau, qui adopte une dangereuse inclinaison. Herlock est toujours agrippé à la barre, les phalanges blanchies par la pression, s'attachant de son mieux à conserver son équilibre.
— Modifiez l'inclinaison de quarante-huit degrés tribord ! vocifère-t-il.
Un horrible grincement me déchire les tympans, tandis que tous les voyants des panneaux de contrôle virent au rouge. Un tremblement croissant m’empêche de me relever et je serre les mâchoires, m'efforçant de ramper jusqu’à un poste de pilotage annexe et parviens à entrer les nouvelles données d'orientations, mais un puissant choc me repousse de nouveau et je glisse vers les hublots, maintenant à l’horizontale, aussi impuissante que tous mes compagnons. J’aperçois du coin de l'œil, Herlock, qui est projeté avec une violence inouïe contre les parois de métal de l'Arcadia, alors que notre trajectoire s’écarte lentement de la planète, auréolée d’un magma bouillonnant, qui ressemble à celui observé à bord du vaisseau humanoïde. Une masse grouillante et organique se mêle à une matière étrange, simultanément visqueuse et gazeuse…
Je passe mon bras sous une glissière de sécurité, verrouille ma main autour de mon poignet et ferme les yeux, terrassée par l’horreur sans nom qui tente de nous avaler, priant pour que l’ordinateur central soit en mesure de prendre le relai de cette manœuvre extrême. Je me recroqueville instinctivement dans une position fœtale, protégeant ma nuque et mon visage, tandis que les craquements du fuselage se confondent aux rugissements de l’équipage malmené. Un bruit de métal qui se déchire longe la coque du vaisseau, passant juste derrière mon dos, mes tympans vont éclater. Je sens la chaleur du sang s’écouler de mes oreilles, et de mon nez. Il me semble déceler, perdus au milieu du vacarme, des hurlements stridents et une entêtante psalmodie, mais je ne suis plus certaine de rien. Une douleur frénétique irradie mon cerveau, qui va faire exploser ma boite crânienne. Des images d’horreurs chaotiques dansent devant mes yeux, et je me recroqueville de plus belle, luttant contre la terreur et la folie, que je sens affleurer…

Puis l’effroyable cacophonie se dilue enfin, tandis que les vibrations s’atténuent et que le vaisseau rectifie lentement sa trajectoire, m’obligeant à étendre mes jambes pour ne pas rester suspendue dans le vide. Le capitaine se redresse tant bien que mal et titube jusqu’à la barre, afin de s’assurer de la stabilisation du bâtiment. Les hommes, hagards et secoués, se relèvent péniblement. Certains sont blessés, et presque tous ont subi d’abondantes hémorragies nasales.
— Nous avons réussi ! tonne soudain Syrus, en levant un poing vainqueur vers Herlock, qui le gratifie d’un signe de tête reconnaissant.
— Voilà une sacrée manoeuvre, digne d'un prestigieux pilote ! insiste le grand gaillard avec un rire bon enfant, aussitôt imité par d’autres, qui amorcent quelques saluts militaires en guise de respect. Le capitaine leur renvoie la politesse avec un sourire entendu et me jette un regard inquiet. Je lui indique de ne pas se soucier de mon cas et me décide enfin à lâcher la glissière de sécurité. Je balaie la salle du regard et réalise l’ampleur des dégâts. Je crois que je me rendrai plus tard à l’infirmerie, Villars va sans aucun doute être débordé.

Vendredi 7 septembre 2007

Nous nous dirigeons vers la salle de contrôle et de nouveau ce maudit pressentiment qui m'assaille. Une voix surgit du tréfond de mon inconscient, qui m’informe que le compte à rebours a commencé, qu'il est trop tard maintenant pour faire marche arrière. Plus rien ne peut arrêter la menace impalpable qui glisse lentement vers nous, tel un reptile en chasse…
Un éclair de douleur en pénétrant dans la vaste salle, saturée d‘écrans de surveillances. Un souvenir brutal de ce que je crus être la fin. Ici, je me suis effondrée sous le feu de l’ennemi, et des flashs incohérents de ma pénible convalescence tourbillonnent dans ma mémoire. Le sang dans ma gorge et mes poumons, sensation d’asphyxie, lutte désespérée pour émerger du néant, et la souffrance, tellement de souffrance ! Je frotte instinctivement une main sur la vieille blessure qui lacère ma poitrine en grimaçant. Ici également, j’ai décidé de bouleverser le tournant des dernières années de ma vie, optant pour la fuite et l’abandon de tout ce qui avait une quelconque valeur à mes yeux. Ici, j’ai pensé sceller à jamais ma destinée.
— Il s’agit d’un vaisseau d’exploration humanoïde, capitaine, indique Key, en activant le moniteur de surveillance. J’observe l’imposant croiseur ennemi qui vient d’apparaître sur l'écran avec une appréhension croissante. D’énormes éraflures lacèrent la coque sur toute la longueur, m'évoquant les griffes démesurées d'un rapace stellaire qui s’y serait agrippé. Aucun point lumineux n'éclaire les façades endommagées de l'immense bâtiment, aucun signe de vie.
— Les scanners détectent une présence à bord, mais nous ne recevons aucun autre signal. J’ai tenté d’établir le contact, mais il semble que tous leurs systèmes soient hors service. Seul le réseau de secours secondaire fonctionne encore. La trajectoire est instable. C’est comme si… il n’y avait plus personne aux commandes, ajoute Key.
— Je me demande d’où ils viennent, leur bâtiment est sacrément amoché, murmure un homme, que je ne connais pas.
— Bien. Programmez une sonde, demandez à Alfred s'il peut parvenir à remettre en route les systèmes électroniques afin de rétablir l'équilibre atmosphérique interne et de déceler les éventuelles avaries et risques sanitaires. Qu'il se charge également de décrypter les codes de déverrouillages des sas.
La jeune femme pianote une suite de questions et nous retenons notre souffle, en attente de la réponse.
— Le niveau d'oxygène est en deçà du seuil de tolérance terrien, mais il pense pouvoir rétablir l'équilibre d'ici une quinzaine de minutes, capitaine. Cela devrait nous permettre d'accéder à la salle de contrôle. Aucun signe de contamination microbienne ou radioactive.
— C'est déjà ça. Que l’équipe d’exploration se prépare. Nous allons monter à bord. Je veux que vous soyez opérationnels dans quarante-cinq minutes, annonce Herlock. Mime recule d’un pas et se retourne vers lui.
— Capitaine, je ne crois pas que ce soit une bonne idée.
— Il reste peut-être des survivants, ils pourront nous éclairer sur ce qui se passe par ici. Ce qui est arrivé à ce croiseur ressemble fortement à ce que nous avons observé précédemment, je ne serais pas surpris que ça se rapproche des territoires habités...
— Ouais ! Et il y a sans doute un beau butin à la clef ! lance le jeune homme aux cheveux gras, croisé au cœur de la nuit précédente. Le capitaine ne semble guère se soucier de la remarque et fait volte-face.
— Syrus, faites en sorte que vos hommes soient prêts à débarquer. Je n’accepterai aucun tir aux flancs cette fois-ci. 
— À vos ordres, capitaine ! lance un grand gaillard aux longs cheveux roux, avec un salut militaire. Je jette un regard interloqué à Herlock, qui m’adresse un sourire amer.
— La hiérarchie est un peu différente de ce que tu as connu autrefois à bord. Les hommes qui se sont joints à nous sont pour la plupart d'anciens pirates, menés par leur propre capitaine. J’ai choisi de garder le schéma de ces fratries, tant que leurs chefs me prêtent allégeance.
— L’Arcadia est donc découpé en plusieurs factions distinctes, qui se battent sous la même bannière, ajoute Mime, avec une pointe de mélancolie dans la voix.
Ainsi donc, la belle unité fraternelle de l’Arcadia a, elle aussi, volé en éclat… Ce qui fédère ces hommes n’a plus rien à voir avec les principes et l’idéalisme qui ont forgé la puissance de l’équipage d‘autrefois. Je commence à comprendre pourquoi Ramis a choisi de voguer vers de nouvelles aspirations…
— Je veux être des vôtres ! retentit soudain une voix claire derrière moi. Stelly nous toise avec une détermination et une insolence qui, en d’autres circonstances auraient pu sembler attendrissantes. Je remarque que ses hanches sont flanquées de deux lourdes armes aux canons étincelants de menace, et d'une rangée de munitions. Elle est loin d’être aussi fragile et innocente que ce que je pensais, elle parait même s’ingénier à jouer le rôle d’insupportable peste, qui lui sied comme un gant, je dois bien le reconnaître.


— Pas question, grogne Herlock.
— Et pourquoi ça ? Je ne suis plus une gamine, je fais partie de cet équipage, au même titre que ces… hommes, rage-t-elle, en balayant la pièce d’une main agacée. Je veux avoir ma part
du butin ! 
Je serre les dents, m’efforçant de ne pas réagir à ses mots qui ne provoquent en moi qu’une profonde indignation, mêlée de colère. Herlock, en revanche, lui jette un regard noir, et sa voix adopte l’intonation glacée et contenue que je connais si bien.
— Lorsque tes aspirations seront autres que l’esprit d’aventure et la cupidité, alors peut-être que je t’autoriserai à m’accompagner. 
— Ah oui ? Et eux ! Tu crois qu’ils te suivent pour quoi, hein ? Par loyauté envers l’univers ? Pour nous sauver tous d’une menace dont personne ne sait rien ? Menace qui n’a sans doute jamais existé que dans ton esprit ! crache-t-elle, avec un mépris qui me donne la chair de poule. Il fait un pas en avant et je discerne une furtive lueur de désarroi dans les yeux de la jeune femme. Mais elle se redresse de toute sa hauteur et soutient le regard obscurci du capitaine, tandis que des œillades indiscrètes et pesantes survolent la scène en silence.
— Retourne dans tes quartiers et restes-y, grince Herlock, d’une voix menaçante.
— Je te hais, persiffle-t-elle, avant de tourner les talons et de quitter la salle avec fureur.
Mon regard croise celui de Key et Mime, qui semblent aussi démunies que moi. Herlock, quant à lui, a déjà endossé sa carapace de chef de meute implacable, qui nous impose un mutisme et un respect naturel.
— Tous à vos postes ! Nous allons accoster ! clame-t-il à l’équipage, qui s’exécute aussitôt.



Un gigantesque mausolée, dédié à l’horreur la plus primaire et à l’oubli de toute humanité.
La lumière blanche que crachent les néons accentue le contraste cru des taches pourpres, horriblement éparpillées sur la presque totalité des murs immaculés. Une vague de panique et d’incompréhension traverse l’assistance, ainsi que les cliquetis des armes que l’on déverrouille fébrilement, et dont la résonance métallique semble soudain si rassurante. J’imite mes compagnons, tandis qu’une sourde terreur grimpe le long de mes jambes et de ma colonne.
Tout en moi se révolte et me crie de fuir, d'interposer des milliards de kilomètres entre moi et cette nouvelle menace sans nom, de décamper aussi loin que mes forces puissent me mener et de ne surtout jamais me retourner…
Quelque chose d’inexorable se met en place sans que je ne puisse plus rien arrêter… Je respire profondément, tentant de retrouver un semblant de rationalité, et c’est finalement avec une sorte d’acceptation résignée que j’emboîte le pas prudent des hommes. Le silence oppressant semble s’épaissir à mesure que nous avançons plus avant dans le bâtiment, si bien que je suis capable de percevoir autour de moi le son désagréable des respirations saccadées par l’angoisse. Les murs sont maintenant pratiquement en totalité recouverts d’un sang noir et poisseux, et leur surface irrégulière adopte des formes tourmentées, presque organiques…
— Nom de Dieu ! Mais qu’est-ce que c’est que ce foutu bordel ! s’exclame Syrus, en balayant du regard la salle principale, que nous venons d’atteindre.
— Bon sang ! Mais qu’est-ce que ça veut dire ? lance un autre homme, derrière moi.
Je suis pétrifiée. Incapable de la moindre réaction, ni d'un quelconque raisonnement cohérent. Le cerveau humain n’est pas fait pour assimiler ni comprendre ce genre de situation…
Les murs qui entourent le poste de contrôle m'évoquent une immense scène arrachée des enfers, figée en pleine expansion…



Des concrétions de chairs se mêlent à ce qui ressemble à des entrailles et des corps atrocement déformés paraissent avoir fusionné avec les parois du vaisseau. Il est impossible de trouver un sens logique à l’amas organique pourrissant, dont l’odeur insoutenable m’oblige à reculer pour ne pas m’évanouir. Il me semble que quelque chose a ouvert des yeux révulsés au milieu de ce magma informe… Oui, un regard horrifié m’implore de mettre un terme cette abomination. Sa bouche déformée et sanglante hurle quelque chose, mais aucun son ne me parvient.
— Mon Dieu, capitaine, cette chose est… vivante… dis-je dans un souffle, sans pouvoir détacher mon regard de l’atrocité inconcevable, qui pourtant palpite tout autour de nous.
La voix de Syrus me fait sursauter.
— J’ai un signal ! Par là, capitaine ! crie-t-il, en désignant le corridor sur notre droite.
— Allons-y. Trois hommes en arrière, minez ce vaisseau, annonce Herlock.
Nous suivons en hâte le grand gaillard roux jusqu’à ce qui ressemble à une infirmerie. Le signal du traceur se fait de plus en plus virulent, nous menant devant la porte close d’une armoire de métal. Herlock s’en approche prudemment, indiquant à l'équipage de rester à l’écart. Un bruit sourd à l’intérieur me glace le sang. Mon cœur s’accélère tandis qu’il avance sa main vers la poignée. Il l’ouvre vivement, alors que les hommes pointent leurs armes en direction du danger inconnu. Nous découvrons un humanoïde qui se tortille pathétiquement, en essayant de s’enfoncer plus encore dans le coin de l’armoire, les mains entourant son visage pour se protéger.
— Ah ! Une saleté d’humanoïde ! Tuons-le ! hurle un gros individu crasseux, aussitôt repris en cœur par ses acolytes, bouffis de haine.
— Non ! Je vous interdis de le toucher ! vocifère Herlock, en s’accroupissant à hauteur de la créature, qui semble saisie de spasmes, tant elle est terrifiée.
— Mais enfin, capitaine... insiste l’homme
Je m’interpose fermement et sens immédiatement toute l’animosité que ma présence inspire à ces pirates sans principes. Un bref silence, salutairement interrompu par l’éclat de voix d’un tout jeune homme aux traits asiatiques.
— Regardez les gars ! Toute la came dont on puisse rêver, il n’y a qu’à se servir !
Les étagères éclaboussées de sang devant moi sont en effet chargées de toutes les médecines imaginables, humanoïdes ou non. Une véritable aubaine pour des utilisateurs, ou des trafiquants. Le groupe se jette sans modération sur cette manne sans prix, tandis que je m’accroupis près d’Herlock, afin de l’aider à déloger le survivant, qui pousse un hurlement silencieux et agite les bras en tout sens, comme s’il tentait de dire quelque chose. Il se calme enfin et parvient à me faire un signe vers sa gorge.
— Oh mon Dieu, ne me dites pas que cette histoire est vraie… fais-je, dans un souffle
— De quoi parles-tu ? murmure nerveusement Herlock.
— les transmetteurs qui leur permettent de communiquer avec les autres races… cette légende qui affirme qu’ils ne s'expriment que par ultrasons… À ces mots, l’humanoïde m’accorde un signe de tête reconnaissant.
— Très bien. Nous l’emmenons, annonce le capitaine, avant de se retourner vers ses hommes, qui s’affairent fébrilement à remplir leurs poches de drogues diverses, jouant des coudes et grognant comme des chiens affamés convoitant un os.
— Nous nous replions ! Brûlez cette infamie et faites-moi sauter ce bâtiment !
À ces mots, une clameur de plaisir rageur s’élève, et quelques pyromanes hystériques se font une joie de suivre les ordres d’Herlock, tandis que celui-ci pousse sans ménagement notre prisonnier vers son nouveau cauchemar.

Vendredi 29 juin 2007
Je sursaute à l’ouverture impromptue d’un sas, lorsque j’arrive au premier croisement.
Il semble vouloir rester ouvert, ce qui n’a rien de très naturel. Je m’approche lentement, tentant en vain de comprendre pourquoi le mécanisme s’est déclenché sans raison, et une petite lumière blafarde se met à clignoter au bout du couloir. Je traverse le sas, qui se referme brusquement derrière moi, tandis que mon cœur s’accélère.
La lueur jusque-là vacillante redouble d’intensité, comme si une vie palpitante l’animait.
Est-ce mon imagination ? Il me semble que les pulsations électriques adoptent la cadence spécifique d’un cœur qui bat. Quelle est cette illusion ? Je frotte mes yeux dans un réflexe absurde et m’approche de la petite chose blanche qui se trouve soudain auréolée d’une aura de mystère et de danger fascinant. Lorsque j’arrive enfin à sa hauteur, un deuxième sas s’ouvre dans un souffle brutal qui me fait tressaillir. J’hésite un instant, puis franchis la nouvelle porte, pour m’apercevoir qu’une autre lumière s’embrase brusquement, adoptant la même pulsation étrange. Cette fois, aucun doute n'est envisageable. Quelque chose dirige mes pas, un appel silencieux qui cherche à m’entraîner vers une destinée qui m’angoisse, tout en attisant ma curiosité. Le manège se poursuit quelques minutes au travers des corridors déserts de l’immense bâtiment, et je comprends seulement en arrivant devant l'ultime sas…

Des milliers de voyants aux couleurs vives dansent en tout sens dans la pénombre.
Impossible de fixer mon attention sur un point précis, tant l’effervescence de petites lumières est déroutante. Le bruit étouffé de milliard d’impulsions électriques me donne l’impression d’être perdue au cœur d’un essaim discret, à l'omniprésence inquiétante. Une luminosité blanche et diffuse envahit bientôt la salle immense.
_ Bonsoir, Ayana.
Cette voix. Oh ! Cette voix que je connais si bien résonne comme la voix de Dieu. Elle fuse de tous côtés, impossible de trouver un point d’ancrage logique au son qui semble m’envelopper de toute part. Je suis incapable de répondre, à la fois fascinée et terrifiée par la phénoménale machine sans doute dotée d’une âme humaine, qui se déploie sous mes yeux…
— Je suis si heureux de vous revoir. Si heureux, poursuit la voix, teintée d’une émotion tragique qui me fait frissonner. Je cherche mes mots, mais rien n’y fait. Le concept même de cette chose qui se dresse devant moi me déstabilise, au point de ne plus être en mesure de raisonner normalement.
— Je vous en prie Ayana, ne me regardez pas ainsi. Cela me fait si mal.
— Parce que… vous me voyez ?
— Bien sûr que je vous vois. Quelle drôle de question.
Je recule afin de prendre toute la mesure de la puissance de mon interlocuteur, mais aussi de chercher quelque chose qui ressemblerait à un regard, un signe d’humanité… Je sais toute l’absurdité de ma tentative, mais je ne peux lutter contre ce réflexe instinctif, dépourvu de tout discernement.
— Je sais bien que je ne suis plus aussi beau qu’autrefois, ironise la voix, avec une intonation qui m’est si familière que tous mes sens me poussent à croire en la réalité de l’existence tangible de mon vieil ami. Je respire profondément et parviens enfin à articuler une phrase cohérente.
— Dois-je vous appeler Alfred ?
— Je vous en prie Ayana, ne me parlez pas comme si j’étais un étranger, cela me torture ! Je suis là, c’est bien moi, votre cher vieil Alfred. Je tente un sourire pathétique pour m'efforcer de dissimuler mon désarroi.Oh ! Ayana, je comprends que tout cela soit difficile à accepter, mais c’est bien moi, n’ayez aucun doute là-dessus. Seule mon enveloppe charnelle a disparu, et cela fait bien longtemps aujourd’hui.
— Je… je ne sais pas si je pourrais m’accoutumer à cela, dis-je, d’une voix blanche.
— Je m’y suis fait moi ! plaisante la voix.
Un bref silence. Je me laisse étourdir par les éclairs de lumières miroitants à l’infini.
Je comprends alors qu’il est indispensable que mon esprit rationnel accepte de lâcher prise, et il s'agit d'un exercice périlleux qui focalise toute mon énergie et ma concentration. Je décide de relativiser l’importance de la notion d’existence et parviens à me détendre quelque peu.
— Mais comment vais-je pouvoir… vous serrer dans mes bras, mon cher Alfred ? Un rire complice teinté de mélancolie me répond, tandis que je m’approche afin de poser une main sur le métal glacé de l’immense machine. Je sais ce geste inutile, mais il me rassure, offrant une consistance palpable à ce concept immatériel qu’est devenu mon ami.
— C’est merveilleux que vous soyez revenue, Ayana.
— Je ne sais pas, Alfred…
— Ne soyez pas absurde. Votre place est ici, et elle l’a toujours été.
Je souris. Il a peut-être raison. Je ne me suis jamais sentie plus à ma place qu’en ces lieux, malgré tous les questionnements et la souffrance que cela implique.
— Vous m’avez tant manqué, Alfred, j’ai tellement honte de vous avoir abandonné quand…
— Inutile de vous torturer, mon corps n’était déjà plus qu’une enveloppe vide lorsque vous êtes partie. Ne parlons plus de cette triste époque…
— Très bien.
Un froissement de tissus m’invite à me retourner. La silhouette d’Herlock se découpe dans l’ouverture du sas, resté ouvert. Il s’approche de moi et enveloppe mes épaules de sa lourde cape. Il semble que ma stupeur m’a en effet immunisé contre le froid lancinant, et je réalise que je suis glacée.


— Je suis si heureux de vous voir enfin tous deux réunis, murmure la machine, avec une émotion déroutante. La voix de Key grésille soudain à travers le petit émetteur d’Herlock.
— Vaisseau non identifié à la dérive. Je répète : vaisseau non identifié à la dérive. Demande d’instructions, capitaine.
— Gardez-le sous surveillance, Key. J’arrive.
— À vos ordres, capitaine.
Vendredi 22 juin 2007
Je m’éveille au cœur de la nuit, mon organisme encore peu accoutumé à l’alternance inexistante de luminosité. Seule la pendule ancienne aux longues aiguilles ciselées accrochée face au lit parvient à m’offrir un point de repère. Il est quatre heures du matin, selon le rythme organisé du vaisseau.
Je me recroqueville sous les draps, de nouveau surprise de sentir le contact tiède de sa peau contre la mienne. Je me redresse discrètement et l’observe en silence. Il dort paisiblement et son visage respire un calme et une douceur que je ne lui connais guère en temps de veille.
Sa balafre qui vient se perdre sous le bandeau noir me rappelle soudain les images torturées de mon cauchemar et je frissonne. Je m’écarte doucement, mais sa main se referme sur mon poignet au moment où je vais me relever.


— Où vas-tu ? chuchote-t-il.
Je souris. Son sommeil est aussi fragile que le mien. Le moindre souffle dans la nuit éveille tous ses sens en une fraction de seconde. Sans doute un avantage dans cet univers hostile. Un instinct de survie indispensable…
— Je n’arrive pas à dormir… j’ai besoin de marcher un peu.
Il ne répond rien, se contente de m’observer en silence tandis que j’enfile mon vieux jean et mon débardeur.
— Je ne suis pas convaincu que les couloirs de l’Arcadia soient sans risques à cette heure. Les hommes ne te connaissent pas…
Je souris en relevant mes cheveux, tentant de les maintenir sommairement noués par une petite pince.
— Je sais me défendre, tu sais. En douterais-tu ?
Il me rend un sourire complice.
— En aucune façon. Je sais bien de quoi tu es capable.
La familiarité paisible de cette discussion me parait si chimérique, mais aussi tellement rassurante, que je me demande soudain si je ne suis pas en train de rêver. Mais sa main qui se referme sur la mienne est bien réelle, tout comme la magie intime de son baiser. Je me lève enfin et quitte la pièce en silence.

Le bruit de mes pas résonne dans la quiétude froide des couloirs. Je laisse glisser mes doigts le long de la paroi, comme pour tenter de m’approprier l’immense bâtiment.
Je m’arrête devant une porte que je n’ai jamais pu oublier. J’ai fait un jour une promesse à un petit garçon innocent, avant de le pousser derrière cette porte. Il me faisait confiance et je l’ai trahi. sa vie si pure et si fragile s’est éteinte dans la violence et le sang. Ses petites mains ont du implorer son salut, et ses yeux refléter une telle incompréhension…
Comment ce petit garçon aurait-il pu comprendre ? Comment un enfant pourrait-il concevoir les motivations délétères et les enjeux ineptes des adultes pervertis ? Comment ce petit être aurait-il pu imaginer que puissent exister une telle horreur et une telle cruauté dans l’univers encore indemne de sa si brève existence ? Petit bonhomme, je n’ai jamais pu t’effacer de ma mémoire, et j’emporterai dans ma tombe le souvenir de tes grands yeux terrifiés, qui me supplient de te protéger… Ma main tremble, posée sur le battant de cette porte qui a scellé le destin tragique d’un ange…



Des éclats de rire sur ma gauche. Le tintement des verres qui trinquent, mêlé aux voix rocailleuses de quelques hommes d’équipage et à celle plus douce, d’une jeune femme…Stelly ? Je ne peux m’empêcher d’aller constater qu’à ces heures étranges, toutes les âmes ne sont pas paisiblement assoupies…

Je découvre sans peine l’origine des voix et reste clouée sur place à l'orée du réfectoire, effarée par la scène qui s’offre à moi. Une poignée d’individus s’enivre dans le plus parfait abandon, autour d’une table où gisent déjà les cadavres de multiples bouteilles d’un mauvais whisky. Leurs rires gras et leurs plaisanteries grivoises me replongent dans l’ambiance enfumée des bars de Phtät. Mais le pire demeure sans doute l'oeillade malveillante que me jette la jeune Stelly, en s’apercevant de ma présence. Elle est affalée sur les genoux d’un jeune type à la mine défaite et aux cheveux huileux. Il me gratifie d'un regard embrumé d’alcool, et sourit en rejetant la tête en arrière. Ses compagnons me jaugent d’un air moqueur et agressif.
— Tiens ! V’la le… COMMANDANT ! s’écrie le plus massif, avec un salut caricatural, tandis que fusent les rires hystériques des trois autres. Stelly ne me quitte pas des yeux, un sourire mauvais déformant anormalement ses traits. Elle caresse d’une main distraite la barbe de trois jours de son « compagnon ».
— Nous feriez-vous l’honneur, COMMANDANT, de venir boire un coup avec vos
humbles serviteurs ? renchérit le grand gaillard, avec une révérence ridicule qui manque de le déséquilibrer. Je recule d’un pas, persuadée qu’il va s'écrouler, et mon geste le met aussitôt hors de lui. Regardez-moi ça ! Madame ne veut pas qu’on l’approche !
Les trois ivrognes se lèvent, tandis que je constate avec dégoût que Stelly ricane méchamment, avant d’embrasser à pleine bouche l’homme aux cheveux gras.
— Alors, madame le commandant ? On se trouve trop bien pour se mêler à l’équipage ? grogne l’un des individus, à la maigreur et à la saleté repoussantes.
— C’est bon. Laissez tomber, je m’en vais, dis-je
— Pas si vite, grince le grand homme, en se glissant derrière moi pour m’interdire toute retraite. Il baisse la tête et renifle bruyamment contre ma nuque, me hérissant le poil.Tu sens bon la femelle soignée… diable ! Le capitaine aurait tort de se priver, hein ? Une si belle pièce…
Je fais volte-face et dégaine mon arme.
— Oh ! Mais c’est qu’on n’est pas partageuse en plus ?
— Nous n'avons rien à partager. Dégage de mon chemin, dis-je, d’une voix blanche. Je sens dans mon dos que Stelly s’est levée. La tension est montée d’un cran.
— Et là ! Doucement… Je ne voudrais pas abîmer un si joli visage, je veux juste que tu viennes jouer un peu avec nous, insiste le grand homme.
— C’est vrai ça, il n’y en a que pour le capitaine. Et nous, alors ? On est des hommes aussi ! lance le maigrichon avec une voix déformée par l'ivresse. Je vais lever mon arme, mais le cri de Stelly me stoppe net.
— Assez ! Fichez-lui la paix ! Je n'ai pas envie de bagarre ce soir.
Il semble que cette gamine possède une certaine autorité au sein de ce groupe d’ivrognes inutiles. Ils hésitent un instant, puis reprennent leurs ricanements incohérents en se resservant à boire. L’homme qui me barrait le chemin les rejoint en grognant quelques mots incompréhensibles. Je ne peux détacher mon regard de celui de la jeune femme. Une étrange émotion mêlée d’embarras traverse ses yeux clairs, aussitôt remplacée par une lueur de défiance mauvaise.
— Stelly, comment peux-tu…
— Pas un mot. Pas un seul conseil de votre part. Pas non plus de récriminations. Vous n’en avez pas le droit, me coupe-t-elle rudement. Je reste muette, choquée par cette vérité indiscutable. Je l’ai abandonnée il y a si longtemps. Ce qu’elle est, ce qu’elle vit, lui appartient. Je n’ai pas le droit d’intervenir aujourd’hui…

Je recule et décide de quitter les lieux, en tentant désespérément de me convaincre que rien de ce qui se passe entre ces murs ne me concerne. Foutaise ! Me voilà de nouveau plongée dans le marasme sans fin de ma culpabilité chérie, qui s’agrippe à moi comme le plus malfaisant des parasites. Culpabilité qui use déjà mes nerfs et ronge les bases de raisonnements faciles, que j’étais parvenue à mettre en place sur Phtät, afin d’épargner à mon esprit torturé les questionnements perpétuels sur le sens de mes actes et de ma vie.
Qu’est-ce que je fais là, bon sang ? Quelle folie m’a entraînée jusqu’aux portes de ce vaisseau ?
Une sourde angoisse me submerge, sans que je ne puisse rien contrôler. Un terrible pressentiment s’empare de tout mon être sans que je ne parvienne à en saisir le sens.
Mon Dieu, mais quelle est cette menace tapie dans l’ombre de mon existence ?
Que vais-je devenir ?
Vendredi 15 juin 2007
Dès que je pose un pied sur le sol gris du bâtiment, un flot d’images à l’intensité intacte me submerge. Mon cœur s’accélère et mon souffle est court.Combien de fois ai-je vécu cette scène en rêve ? Combien de nuits, arpentant en songe les vastes corridors de l’Arcadia, avec le secret espoir de le croiser au détour de l’un d’eux ? Est-ce que je suis encore en train d’errer dans les limbes de mon inconscient ?
Des pas rapides se rapprochent, et je reconnais les siens parmi ceux des autres… tout ceci est donc bien réel. Je me sens tellement mal. J’ai de plus en plus de difficultés à respirer et mes jambes ne vont pas tarder à flancher. Pourquoi diable ai-je fini par accepter de suivre cette adolescente colérique ? Je n’aurais jamais dû revenir, je m’étais d’ailleurs juré de ne jamais remettre les pieds sur ce vaisseau, je ne voulais surtout pas sentir de nouveau toutes ces émotions qui se débattent en moi et déchirent mon âme épuisée depuis si longtemps, je désirais tellement éviter de ressentir quoi que ce soit jusqu'à la fin de mes jours...
Le claquement de ses bottes, qui n’est plus qu’à quelques mètres de moi, me donne envie de fuir. Mais mon désarroi me cloue sur place, mes jambes refusent de se plier à ma volonté… Je vais m’effondrer.

Soudain, il est là, face à moi…
Il est plus grand et plus beau que tout ce que ma mémoire avait gardé de lui. Sa présence dégage une indescriptible aura de puissance et de splendeur. Il me semble que les années et la solitude ont fait de lui un être plus encore irréel et étranger au reste du monde.
Il me dévisage, stupéfait. Le temps s’est arrêté. Un millier de sentiments se bousculent en moi, tandis que dans son regard, la colère succède à la surprise, puis la souffrance et l’incompréhension. Il pose un œil atterré sur Stelly, puis de nouveau sur moi.
— Je l’ai retrouvée. N’est-ce pas ce que tu as toujours souhaité ? Lance-t-elle, avec une arrogance déplacée. Il la foudroie du regard et se redresse.
— Laissez-nous, ordonne-t-il froidement à ses hommes d’équipage, que je ne reconnais pas. Ils s’exécutent aussitôt sans un mot tandis que Stelly recule avec un sourire amer avant de disparaître à leur suite.

Me voilà seule face à lui.
Seule, face à tous les sentiments exacerbés que m’inspire cet homme. Est-il en cet instant aussi démuni que moi ? Est-il en proie à cette irrépressible émotion qui fait trembler mes jambes si intensément, que je perçois le claquement métallique de mon arme contre ma hanche ? Un nœud de souffrance enserre ma gorge, étouffant les mots qui refusent de faire surface, et mon cœur bat si fort qu’il me semble qu’il va jaillir de ma poitrine. Je suis paralysée, perdue dans les abîmes de son regard fixe, à l'intensité douloureuse. Est-ce qu’il me hait pour ce choix, accompli il y a maintenant huit longues années ? Est-ce qu’il me maudit pour toute cette souffrance ? Est-ce que…
Je sens sa poigne sûre se refermer autour de mon bras. Il semble hésiter, la pression est insoutenable. Il cherche quelque chose au fond de mon regard qu'il discerne sans aucun mal et m’attire finalement contre lui, me serre dans ses bras, comme si nous nous étions quittés quelques jours auparavant. Je me laisse aller, soulagée par ce geste tellement significatif. Toute la tension s’est évaporée. Mon émotion n’est plus parasitée par la peur. Elle est pure, et si extrême que je ne peux empêcher les larmes d'affleurer. Je m’agrippe à lui, comme s’il allait disparaître d’un instant à l’autre, et je sens son étreinte se resserrer.


Un tel bonheur ne devrait pas nous être permis, car il nous mène sur des chemins touchants au divin… Je suis finalement à ma place, unie de nouveau à cette partie de moi qui me manquait, complète, apaisée, guérie. La chaleur de son corps, l’odeur de sa peau, son souffle tiède contre ma tempe… Tout ce que j’avais perdu est enfin à ma portée, tout ce qu’il est, et qui fait partit de moi. Je devrais peut-être mourir, maintenant, avant que l’impartiale réalité ne me rattrape…
Il s’écarte doucement pour m’observer, une main enveloppant ma nuque, et son regard est si franc, si entier, si pur… Mon Dieu, mon amour pour cet homme atteint un paroxysme qui me dépasse, et je comprends que rien ni personne n’a été en mesure d’émousser ce sentiment. Toutes ces longues années d’introspections et de perditions n’ont en rien altéré ce que je ressens… Nous partageons un long baiser, dans le silence de ce couloir désert. Les années écoulées ne sont plus qu'une allusion étrange.Ont-elles jamais existé, ou suis-je en train de m'éveiller d'un cauchemar sans fin ?
— Bienvenue à bord, commandant, me murmure-t-il enfin à l’oreille, avec un sourire imperceptible.


Tout est si familier autour de moi. Je reconnais chaque détail du grand vaisseau, et chaque fois, y est rattaché un souvenir… Je ne crois pas me rappeler avoir jamais divagué aux côtés d’Herlock dans ces corridors. Nous avons finalement partagé à bord tant de souffrance et de solitude et de si rares instants de paix. À notre brève union se sont succédés tant d'inexorables désastres. C’est une sensation inédite et déconcertante de le savoir si près de moi, comme si notre interminable séparation n’avait jamais existé. Une crainte superstitieuse me porte à redouter un drame imminent. Toutes les raisons qui m’ont poussée à le quitter il y a huit ans me reviennent en mémoire, mais je refuse de me laisser de nouveau envahir par la peur. De toute façon, j’ai compris en montant à bord, que je n’aurais jamais la force, ni le courage, de m’éloigner de lui une nouvelle fois. Je suis incapable de revivre les souffrances de ces dernières années. Le destin l’a remis sur ma route, et je ferais mieux de cesser de me poser des questions.
— Tu t’es toujours beaucoup trop posé de questions, murmure-t-il soudain, comme s’il avait lu dans mes pensées. Il me sourit. Je pense ne jamais l’avoir vu sourire ainsi. Peut-être, après tout, avons-nous le droit d’être enfin en paix. Je voudrais tant y croire, j’aimerais tellement ne pas sentir cette ombre menaçante qui nous enveloppe, prête à nous engloutir au moindre signe de défaillance…

Une longue silhouette diaphane se dessine sur le mur, au fond du couloir. Je la reconnais aussitôt. Mime, qui vient de m’apercevoir, s’approche doucement, une lueur dorée auréolant chacun de ses gestes. Elle saisit chaleureusement mes mains.
— Quel bonheur de vous revoir, commandant Ayana, vous nous avez tant manqué.
— Vous m’avez tous terriblement manqué aussi. Il ne s’est pas passé un jour sans que je pense à vous.
Elle lève ses grands yeux sans pupilles vers le capitaine et les pose de nouveau sur moi.
— Merci, merci d’être revenue, commandant.
La compassion et la douceur de cette femme extraordinaire me touchent profondément, et comme chaque fois qu’elle me parle, j’envie son âme pure et sage. Je baisse les yeux, embarrassée par tant de mansuétude.
— Bonsoir, commandant, fait une voix féminine, au bout du couloir. Alors, comme ça, Stelly a encore fait des siennes ? ironise la nouvelle venue, avec un sourire étrange.
— Bonsoir, Key, dis-je. Elle me toise avec une pointe d’animosité qui ne me surprend guère. Il est vrai que j’ai toujours eu des difficultés à communiquer avec cette femme, à la personnalité farouche et changeante…
— Je suppose que vous êtes ici pour nous aider à combattre cette nouvelle menace ? lance -t-elle, d’un ton sarcastique. Le capitaine la reprend sévèrement.
— Key, pas maintenant. Elle recule avec un soupir dédaigneux.
— Bien, je suppose que vous avez mieux à faire pour l’instant que de sauver l’univers…
— Key ! s’indigne Mime. Mais la jeune femme a déjà fait demi-tour et s’éloigne d’un pas rapide. Je pose une main compatissante sur l’épaule de Mime.
— Ce n’est pas grave. Key et moi avons souvent eu des divergences d’opinions par le passé. Je peux comprendre qu’elle ne soit pas enchantée de me revoir.
— Je déteste quand elle fait ça, elle est pourtant si...
— Je le sais, c’est quelqu’un de bien. Ne t’inquiète pas. Mais de quoi parlait-elle au juste ? Quelle est cette nouvelle menace ? Un bref silence s’ensuit, durant lequel Herlock et Mime s’observent, indécis…
— Nous en parlerons plus tard, murmure le capitaine
— Mais…
— S’il te plait, je n’ai pas envie de parler de cela maintenant..
— Le capitaine a raison. Vous venez à peine d’arriver. Prenez le temps de rencontrer le nouvel équipage, et nous parlerons de tout cela lorsque le moment sera venu, intervient Mime. J’obtempère, mais je sais maintenant que la menace redoutée est plus palpable encore que ce que j’imaginais.

Le vacarme sympathique qui nous parvient du réfectoire m’indique que ce doit être l’heure du dîner. Herlock me pousse gentiment à l’intérieur, et bien évidemment mon arrivée est accueillie par de multiples regards inquisiteurs. Je déteste ce genre de situation. L’espace d’une seconde, j’ai l’impression d’entrer dans l’un de ces bars miteux de la planète Phtät, ou la seule échelle de valeurs est basée sur la résistance aux alcools et aux coups… Mais le capitaine lève une main, qui impose immédiatement le silence à l’assemblée d’étrangers, qui ont remplacé mes camarades, aujourd’hui disparus.
— Je vous présente Ayana, ancien capitaine du Dark Oak, également ancien commandant en second de l’Arcadia. Grade qu’elle retrouvera, si elle accepte de combattre à nos côtés. Je compte sur votre hospitalité.
Je parcours du regard cette foule d’hommes et de femmes disparates et ne peux m’empêcher de chercher le visage d'Alfred. Je me souviens aussi du jeune Ramis, et une bouffée de tristesse me saisit.
— Une femme commandant, on aura tout vu ici ! grogne un individu à la barbe négligée, en tirant sur un vieux mégot de cigarette avec une moue dédaigneuse. Je suis trop déconcertée pour répondre, mais en quelques secondes, le récalcitrant se retrouve plaqué contre le mur, maintenu par la gorge, de la main menaçante d’Herlock.
— Cette femme a plus de courage, de droiture et de valeur que tous les hommes ici réunis. Et c’est la seule et unique fois que je te permettrai de lui manquer de respect. Si les règles à bord ne te conviennent pas, libre à toi de nous quitter. Est-ce suffisamment limpide ? siffle- t-il entre ses dents, resserrant encore son étreinte, sous le regard inquiet du reste de l’équipage. L’homme gargouille quelques mots et le capitaine le relâche aussitôt, le laissant s’effondrer au sol dans un bruit sec. Et cela est valable pour chacun d’entre vous, annonce Herlock, en balayant la foule d’un oeil noir.
Quelques « bienvenue » conciliants s’éparpillent çà et là, mais je n’ai pas le cœur de poursuivre cette mascarade. Je remercie poliment les étrangers, et Herlock comprend à mon mouvement de recul qu’il est inutile d’insister. Nous quittons les lieux, tandis que reprend aussitôt le joyeux brouhaha. Je m’appuie contre le mur, affligée.
— Où sont les autres ? dis-je, dans un souffle. Il pousse un long soupir fatigué.
— Ramis nous a quittés deux ans après ton départ. Il ne trouvait pas sa place et n’était pas d’accord avec mes objectifs et mes motivations. Villars est parti avec lui avant de se joindre de nouveau à nous, il y a de cela une paire d'années. Peu à peu, les survivants de notre ancien équipage se sont dispersés, au gré de leurs aspirations. Seules Mime et Key sont restées fidèles à l’Arcadia, ainsi que Stelly, bien entendue. Je lève les yeux vers lui, et comprends à quel point il s’est enferré dans une solitude et une souffrance muette durant toutes ces années. Il fallait trouver un autre équipage, et ceux-là nous ont rejoints au fil des libérations de prisonniers, arrachés aux humanoïdes, ajoute-t-il dans un souffle.
Quelque chose a changé en lui, quelque chose s’est brisé le jour de mon départ. Stelly ne m’a pas menti. Il semble soudain troublé et se penche vers moi, caresse ma joue avec une imprévue tendresse.
— Je n’arrive pas à croire que tu sois là, murmure-t-il avant de m’entraîner à sa suite le long des chemins que je connais bien.

La porte s’ouvre sur ce havre de paix intemporel que sont ses quartiers. Rien n’a changé.
L’imposante bibliothèque me toise de toute sa hauteur, et les tentures bienveillantes me saluent en silence… Je remarque la plume ancienne, étendue près du livre de bord à la hâte… il a dû être interrompu. D’un geste machinal, il ôte sa grande cape qu’il pose sur le dossier d’un fauteuil dans un froissement de tissus chaleureux, avant de remplir deux verres de cristal avec une bouteille de prestigieuse cuvée. Il m’en tend un, et nous trinquons en silence. Que pouvons-nous dire que nos âmes ne savent déjà ? Quels mots que nos regards ne trahissent ? Le vin est doux et réconfortant.
Il aperçoit le petit médaillon d’argent qui ne m’a jamais quitté et le caresse doucement en souriant. Je me débarrasse de mon verre, et appose mes deux mains sur la sienne, en guise d’aveu muet.


Nous restons un long moment ainsi, jouissant de cet instant de plénitude, savourant chaque seconde de ce bonheur simple, de cette chance de pouvoir enfin pour quelques heures exister uniquement l'un pour l'autre.
— Ne repars pas… murmure-t-il.
— Jamais, dis-je dans un souffle.
Il pose son verre et m’embrasse avec une passion intacte… La magie de ces moments me donne le vertige, et je me laisse emporter dans une euphorie et une volupté irréelle, tant elle est pure. La vaste façade d’étoiles qui nous enveloppe est grandiose, et je traverse cette nuit comme si elle était la dernière de ma vie. Il me semble atteindre un bout d’éternité…
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