QUELQUES EXPLICATIONS...

Avant que vous entamiez la lecture de mon roman je tiens à vous expliquer en quelques mots ma démarche.

S'il est devenu impossible aujourd'hui de faire partie de notre société qu'en acceptant de faire des dizaines, voir des centaines de concessions plus ou moins grave, afin de pouvoir « survivre »,

Il reste malgré tout un coin perdu au tréfond de mon esprit où se côtoient des valeurs totalement surannées de nos jours.

Il existe au fond de moi un vaste univers peuplé d'hommes et de femmes libres et incapables de sentiments étriqués par un conditionnement médiatique de masse, qui s'est appliqué à reléguer aux oubliettes les vrais aspirations et les vrais besoin de la nature humaine.

Quelque part dans mes rêveries et mes fantasmes existent encore les mots honneur, parole, vérité, liberté, amour, idéal, grandeur...

C'est-ce monde là, ainsi que les coups de gueules que m'inspire le vrai monde que j'ai décidé de mettre en ligne.

Le roman qui m'a été au départ inspiré par l'univers de Matsumoto n'est guère fidèle à celui-ci, je préfère être claire sur ce point.

Il s'agit d'une digression autour de son oeuvre.

J'ai voulu donner une dimension réaliste et plus adulte à l'univers d'Herlock, ce qui demande au lecteur accoutumé à ce monde une certaine ouverture d'esprit pour accepter que les codes habituels ne soient pas respectés.

J'ai tenté une approche aprofondie des sensations et des sentiments des personnages au travers du filtre de ma propre perception des choses

Je sais que le concept ne plaira pas forcément à tous les fans et je m'en excuse par avance.

Ne cherchez pas de chronologie ni de cohérence par rapport à l'oeuvre originale. J'ai voulu laisser divaguer ma plume au grés de mes envies sans me sentir bridée par l'oeuvre existante. Ce roman n'est pas une fan-fiction, je ne le considère pas comme tel.

Je vous souhaite une bonne lecture et n'hésitez pas à laisser votre avis, positif ou négatif...

 



 

 



Un petit plus! Voici une selection de morceaux de Virgin Black, un groupe qui m'a beaucoup inspiré lors de l'écriture de ce roman.

Ne marche qu'avec internet explorer pour l'instant. Cliquez / glissez sur les chiffres pour changer de piste.



Le roman intitulé "Le Kid de l'espace" n'est pas la suite directe de mon roman.

Il s'agit d'une histoire parallèle qui se situe quelques temps après la fin de mon 1er tome.

* Le style d'écriture est volontairement différent, car les évènements sont perçus d'un autre point de vue. Les dessins sont également inhabituels, mais collent mieux à l'ambiance de cette histoire à mon sens.



Vendredi 14 décembre 2007

Il est vingt et une heures terrestres et une fois de plus, un calme presque étouffant règne dans les couloirs et les salles communes du vaisseau déserté. Les hommes sont tous réunis dans les appartements de monsieur Zon, le capitaine leur ayant octroyé cette dernière liberté, préférant savoir son équipage plus serein et psychologiquement apte pour reprendre le voyage incertain qui nous attend. Seule Mime n’a pas souhaité se joindre aux festivités et passe le plus clair de son temps à observer en silence la créature informe qui bouillonne toujours dans la cellule des quartiers de quarantaine. J’ai presque la sensation qu’une muette communication s’établit entre la frêle jeune femme et le magma de chair qui palpite contre la vitre, mais il s’agit sans doute de mon imagination, du moins je préfère m'en convaincre.



Syrus poursuit quant à lui les dernières vérifications essentielles à la bonne marche du bâtiment avec une minutie virtuellement maladive, peu enclin à se mêler à la foule surexcitée des pirates. Je commence à sentir la faim me tenailler et me dirige vers le réfectoire, lorsque j’aperçois Herlock, installé dans le grand fauteuil de commandement surplombant la salle de contrôle. Le bruit de mes talons l'amène à lever les yeux dans ma direction tandis que je m’immobilise indécise, avant de choisir de m’approcher. Il m’observe longuement sans un mot avant de me tendre une main, que je saisis avec émotion. Je remarque alors seulement à quel point il parait las et fatigué. Il pousse un long soupir en m’attirant à sa hauteur et enlace ma taille en posant son front contre mon cœur, fermant son œil sur ses tourments, comme si ma seule présence était en mesure de lui apporter quiétude et oubli. J’enfouis une main caressante dans ses longs cheveux, m’enivrant de son odeur et pose ma joue contre sa tempe. Aucun mot ne saurait exprimer l’indéfectible complicité muette qui nous unit en cet instant de plénitude et de calme. Il s’écarte enfin, s’adosse au siège en laissant son regard s’évanouir dans le lointain.
— Les recherches semblent avancer, murmure-t-il. Je pense en outre que pour l’instant, nos savants et ingénieurs en savent plus qu’ils veulent bien l’avouer. Monsieur Zon parait effectivement permettre une évolution rapide des méthodes de travail de Villars, sachant dans quelles directions chercher. Tu as vu juste. D'après ce qu’Alfred a accepté de me dévoiler, la situation est critique.
— Ont-ils une idée de ce qu’est cette chose qui sommeille dans les quartiers d’isolation ?
— Il semble que… Zon tentait de trouver un... passage vers je ne sais où. Il a conduit de nombreuses expérimentations dans un domaine qu'il est difficile d'appréhender. Pour faire simple et d'après ce que je suis parvenu à comprendre, il existerait selon une ancienne théorie, plusieurs dimensions qui nous échappent totalement. Celles ci se seraient entrecroisées en réponse à une expérience quantique menée il y a de cela plusieurs mois par monsieur Zon, visant à modifier la vibration de ce que l'on nomme « cordes dimensionnelles ». Je ne sais pas encore comment tout ceci lui a échappé ni de quoi est vraiment faite la chose qui dort dans les sous-sols, mais Zon est catégorique sur le fait qu'elle est une résultante de ces expériences.
— La modification de cordes dimensionnelles, rien que ça, dis-je avec une certaine affliction. Mais quel pouvait bien être le but de telles expériences ? Quelle obsession maladive a bien pu pousser monsieur Zon à perturber l'équilibre vibratoire de... l'univers ?
— Je n’en ai aucune idée. Il reste très évasif à ce sujet. Villars n’a pas réussi à en savoir plus. Un nouveau silence. Je ne peux m’empêcher de le dévisager et il me semble qu'une lueur étrange survole ses traits.
— Tu ne veux pas rejoindre l’équipage ? Demande-t-il soudain de but en blanc.
— Je n’y tiens pas, dis-je avec surprise et une pointe d’agacement.
— Tu devrais profiter de ce dernier moment de paix. Il y a là-bas tout ce qu’un être humain peut désirer, j’en suis assuré, je connais bien le perfectionnisme maladif de Zon.
— Tu veux que j’aille me joindre à cette mascarade ?
— Je ne souhaite qu’une chose : que tu sois bien, me répond-il avec un sourire accablé. Je suis certain que les prochaines semaines vont être rudes et pénibles pour tout le monde. Je ne sais pas ce qui nous guette, mais mon instinct me souffle que la menace qui rôde dans ces sous-sols n’est que la partie immergée de ce à quoi nous pouvons nous attendre. C’est pourquoi je voudrais que tu savoures cette dernière opportunité, que tu goûtes les mets exquis qui doivent déborder des tables ainsi que les boissons sans pareil de notre bonne vieille planète. Je suis en cette heure, convaincu que Zon ne tentera rien contre nous. Il a d’autres plans qui m’échappent pour l’instant, mais je suis certain qu’il y a peu de risques à baisser la garde ce soir.
— Mon dieu, tu parles comme si nous allions mourir dans les jours à venir.
Le silence qui suit me glace le sang et je préfère ne pas mener plus avant ce pan de la discussion.
— Accompagne-moi dans ce cas, tu es aussi un être humain, pourquoi rester cloitré dans la pénombre sinistre de ce vaisseau ?
Il plonge son regard au fond du mien avec une moue étrange et s’enfonce un peu plus dans le grand fauteuil.
— Cette pénombre me convient. Elle fait partie de moi. Va. Rejoins les autres. J’aspire à être seul.
Ses derniers mots me blessent insidieusement et c’est avec une colère dissimulée, mêlée d'amertume, que je quitte les lieux sans une parole de plus.

Je décide de rallier mes quartiers afin de troquer mon épaisse tunique thermospatiale contre des vêtements civils plus légers et confortables, sans doute mieux adaptés à une « réception ». J'entreprends de vaguement mettre de l’ordre dans mes cheveux emmêlés et tressaille en croisant mon reflet dans le miroir. La colère et la souffrance qui se dessine sur mes traits ne semblent pas m’appartenir. Depuis combien de temps n’ai-je pas été confrontée à mon image ? Je réalise que je ne prends jamais la peine d’accomplir ce rituel humain pourtant si usuel. Je penche la tête sur le côté, curieuse d’observer mon expression qui se détend peu à peu et frôle du bout des doigts le visage de cette étrangère que je tente d’apprivoiser. Si jeune... Ces yeux clairs dépourvus des premiers signes de l’âge, cette façade si parfaite et si lisse cache tant de tourments et de longues années de souffrances et de deuils. Mon âme est si différente du reflet presque naïf qui me dévisage en silence de l'autre côté. Toutes mes contradictions, mes lâchetés, mes terreurs, mes doutes… rien ne transparait. Le souvenir d'une vieille lecture s'impose soudain à mon esprit. Les métabloquants ont-ils fait de moi une version moderne du vaniteux Dorian Gray ? Toute l'usure de mon âme va-t-elle se peindre d'un seul coup sur mon visage si je décide de briser ce miroir mensonger ? Je m’ébroue de la transe insolite qui m’aimante à ce reflet étranger et entreprends de rejoindre les quartiers de monsieur Zon. Après tout, Herlock a choisi de rester seul. Plus rien ne me retient à bord de ce bâtiment que je n’ai que trop vu ces dernières semaines.



Les portes du luxueux ascenseur s’ouvrent sur une spacieuse salle aux dorures extravagantes et au faste outrancier. Une majestueuse table remplie des mets les plus divers et les plus raffinés est prise d’assaut par une horde de pirates impatients et avides, qui se régalent dans un joyeux brouhaha. Monsieur Zon préside la tablée et je remarque la jeune Stelly installée à sa droite, somptueusement vêtue d'une robe intemporelle, qui lui confère un charme et une distinction inhabituels. Ses cheveux courts sont soigneusement relevés et un magnifique collier de diamants orne sa gorge fine. Elle est méconnaissable.
Monsieur Zon, égal à lui-même, a revêtu une splendide veste d’apparat de velours noir, agrémentée d’entrelacs d’argent et brodée de satin. Il se lève en m’apercevant et indique à un jeune homme assis à sa gauche de me céder la place. Celui-ci s’exécute aussitôt et je m’approche en silence sous le regard teinté d’animosité de Stelly.
— Je ne vous attendais plus, commandant, murmure Zon en remplissant le verre qui me fait face. C’est fort aimable à vous d’accepter de participer à ces modestes festivités. Je saisis la coupe et trinque sans un mot, le regard fixé sur nos bracelets jumeaux qui brillent du même éclat palpitant.
— Ayana, je suis heureux de vous voir, lance Villars de l’autre bout de la table, visiblement grisé par la boisson qui coule à flot. Je lui rends la politesse et ne peux m'empêcher de sourire à la vue de Key et du jeune Ramis partageant un fou rire communicatif. Il n’y a plus d’animosité, plus de frontières, chacun semble avoir oublié toute rancœur et une joie sans fard s’est emparée de tout l’équipage. Les éclats de rire fusent ici et là, les verres s’entrechoquent dans une joyeuse insouciance. Quelques androïdes discrets s’affairent à ramasser la vaisselle cassée, les assiettes vides et resservent impassiblement les invités bruyants et rustres. Stelly murmure quelque chose à l’oreille de monsieur Zon qui esquisse un sourire amusé.
— Ne restez pas plantée là, commandant, je vous en prie, prenez place, m’indique-t-il.
Je m’exécute sans pouvoir m’empêcher de dévisager Stelly, qui me gratifie d’un sourire triomphant.



— Je vous avais dit qu'il était inutile de moisir en bas, dit-elle avant d’avaler une longue gorgée de champagne. Un plat sophistiqué est machinalement déposé devant moi par l'une des discrètes machines dont le furtif cliquetis me hérisse, m'évoquant les horribles claquements de métal des cyborgs contre lesquels je combattis autrefois. Je lève les yeux vers monsieur Zon qui m’observe attentivement.
— Faites-moi le plaisir d’accepter de partager ma table cette fois-ci, mon commandant.
Il n’y a pas de piège. Aucune viande n’entre dans la composition de ces plats.
Je plante ma fourchette dans ce qui me semble être un mélange de légumes en guise de réponse. Je remarque alors le compagnon de Stelly qui s’approche de nous en titubant. Il pose une main sur l’épaule de la jeune fille qui se dégage avec mépris et agacement sans qu’il paraisse en mesure de s’en rendre compte.
— Vous nous avez promis l’accès à votre chambre immersive, dit-il en tentant de garder son équilibre, vous n’avez pas oublié, hein ? Zon sourit en lui tendant une petite carte magnétique.
— Voici. Troisième porte sur votre gauche. Essayez de ne rien détruire, ajoute-t-il avec condescendance.
— Hey ! Les amis ! Qui veut se faire une partie d’immersifs avec moi ? Annonce-t-il à l’assemblée qui lui répond par un brouhaha enthousiaste. En quelques secondes, plus de la moitié de la table est désertée. Ne restent plus que quelques hommes trop ivres pour se lever qui continuent de vider les verres qui trainent encore sur les tables. Stelly se lève à son tour en posant une main sur celle de Zon, qui la saisit affectueusement.
— Je vais les rejoindre, je n’ai jamais eu l’occasion de profiter des immersifs, nous n’en avons pas à bord, lui annonce-t-elle dans un murmure. Il acquiesce d’un signe de tête et elle semble lâcher sa main à regret, avant de s’éloigner. Il sait pertinemment que rien de tout cela ne m’a échappé et semble une fois de plus se délecter de la situation. J'entame mon repas sans lui accorder un regard tandis qu’un silence entêté s’abat entre nous, seulement interrompu par les gargouillis de quelques ivrognes tentant de se remémorer quelques vieilles chansons grivoises. Je sens son regard pesant qui détaille les moindres détails de ma physionomie, mais je décide de n’y prêter aucune attention. Je termine tranquillement mon assiette et m’adosse au dossier du fauteuil. Il semble amusé par mon mutisme et caresse distraitement son menton et ses lèvres sur lesquelles flotte un léger sourire empli d'expectative.
— Que tentez-vous d’obtenir de Stelly ? Dis-je finalement sans détour.
— Mais absolument rien. Cette petite a tant souffert, vous savez, elle a juste trouvé en moi un confident attentif, grince-t-il d’un air narquois.
— Et un beau parleur hors du commun également, j’imagine.
— Cette enfant se sent terriblement seule, voyez-vous. Il faut reconnaitre qu’Herlock n’est pas des plus volubile, vous et moi connaissons fort bien ce petit travers de personnalité qui le caractérise. Il est difficile pour une adolescente de son âge de traverser le mur, que dis-je, la forteresse qui enceint le coeur de notre cher capitaine. Cette petite a grand besoin d’un ami qui sache simplement l’écouter et la conseiller.
— Quelle belle empathie, monsieur Zon ! Je suis bluffée par votre gentillesse et votre prévention, vraiment, fais-je avec ironie.
— Vos railleries ne changeront rien à la situation, quoi qu'il en soit.
— Assez, monsieur Zon, quels mensonges avez-vous pu utiliser pour acheter ainsi sa naïve affection ? Que lui avez-vous dit ?
— Veuillez m’excuser, mais cela ne vous concerne en rien, commandant. Ce sont de vieilles histoires de... famille, grince-t-il avec sarcasme.
— Monsieur Zon, vous savez pertinemment que je peux vous condamner en un seul geste.
— Inutile, mon commandant. Je n’ai rien à cacher, dit-il en se relevant. C’est vrai, Stelly est venue me voir il y a quelque temps. Les codes de ma balise l’ont amené jusqu’ici bien que ce soit vous qu’elle cherchât. Nos deux navettes ont quitté l’Arcadia le même jour, semble-t-il, elle avait de ce fait une chance sur deux de vous retrouver en premier.
— Elle vous a donc croisé avant de me rejoindre…
— En effet, cela nous a permis de faire plus ample connaissance. Son expression se modifie soudain, et plus aucune trace d’ironie n’accompagne ses mots.



— Cela m’a permis d’éclairer certains points obscurs de son enfance et de la mort de ses parents.
— Je veux savoir ce que vous lui avez dit, monsieur Zon.
— Rien d’autre que la vérité. Malheureusement, je crains que ma version des faits ne corresponde pas à ce que votre cher capitaine lui a certainement conté. J’en suis tout à fait désolé.
— Quelle est cette sordide manigance ? Je ne vous pensais pas capable de manipuler une enfant pour servir vos intérêts, vous êtes pathétique.
À ces mots, il se redresse vivement, soudain affranchi de tout cynisme et me dévisage comme si je l'avais poignardé dans l'instant.
— Je ne manipule personne, je n’expose que la vérité ! Crache-t-il avec fureur. Celui que vous aimez est un lâche et un assassin !
Je m'adosse à mon siège, abasourdie tant par sa réaction inattendue que par le sens de ces quelques mots, tandis que ma logique se débat avec mes émotions. Il recule de quelques pas et passe une main nerveuse sur son front, les yeux clos sur une lutte intérieure qui parait le déchirer. De nouveau il me semble percevoir la folie sous-jacente qui embrume son regard.
— Toutes les vies qu’il a sauvées depuis tant d'années ne suffiront jamais à racheter celles qu’il a détruites autrefois. Rien de ce qu’il puisse accomplir aujourd’hui ne justifiera jamais le sang qu’il a sur les mains, souffle-t-il dans un murmure vacillant de haine. Il s’est approché de moi et ses yeux de ténèbres déversent une telle souffrance que je ne peux soutenir son regard.
— Herlock ne m’a jamais parlé de ce qui vous oppose. Dites-moi ce qui s’est passé, fais-je avec une émotion mal dissimulée. Un long silence pendant lequel il m'observe attentivement, puis il recule et saisit sa coupe qui traine sur la table avant de s’éloigner. De nouveau, il a revêtu son masque d’ironie glacée et de cynisme
— Je vous l’ai dit, commandant, cela ne vous concerne en rien. Si la curiosité vous taraude, posez-lui donc la question. Sa parole a certainement plus de valeur à vos yeux que la mienne.
— Certainement, fais-je avec exaspération.

Vendredi 7 décembre 2007

Les réparations de l’Arcadia avancent plus rapidement que prévu, malgré la fatigue et la lassitude de l’équipage qui commencent à se faire sentir. Je ne tarde pas moi-même à rêver de notre prochain départ, l’atmosphère sombre et close des sous-sols me donnant peu à peu la sensation désagréable de suffoquer. Cela fait plusieurs jours que je travaille sans relâche en compagnie de Syrus et de quelques-uns de ses hommes à la consolidation délicate des jointures de la coque. Parfois je me surprends à fermer les yeux afin d’essayer d’imaginer l’immensité grandiose de l’espace ou le bleu limpide d’un ciel d’été sur terre. Il me semble que tout mon organisme se rebelle contre cette vie souterraine que je lui impose depuis plusieurs semaines, me suppliant de lui accorder un peu d’air frais et d’espace. Le docteur Villars a vérifié dans les moindres détails le fonctionnement des deux bracelets qui s’avèrent être prodigieusement conçus. Il m’a expliqué que les petits voyants de celui que je porte sont munis de capteurs d’empreinte génétique du porteur initial, interdisant tout déclenchement malencontreux exercé par un tiers. La configuration s’est programmée au moment même où le petit cercle a été refermé autour de mon poignet. La caméra holographique nous a bien confirmé qu’une canule plongeait profondément dans les veines de notre hôte. Les codes reliant les appareils ont également été validés, il n’y a plus aucun doute possible : Mr Zon a en effet déposé sa vie entre mes mains, et je dois avouer que cela ne m’enchante guère. Cela fait plusieurs jours qu’il descend régulièrement de ses luxueux quartiers pour apporter son aide au docteur Villars, qui semble très heureux de pouvoir profiter de ses compétences et savoirs incontestables. Les deux hommes passent d’interminables heures dans le laboratoire de l’Arcadia, effectuant nombre d’analyses sur les fragments de chairs récupérés dans le couloir 37, puis confrontent leurs résultats avec la colossale banque de données d’Alfred afin d’élaborer de multiples théories dont la complexité me dépasse. Parfois, le docteur Villars emprunte le vaste ascenseur menant aux laboratoires prodigieusement sophistiqués de notre hôte, à ses dires exaltés. Il semble avoir complètement oublié qu’il travaille avec celui qui autrefois décima la quasi-totalité de notre équipage, tant les outils mis à sa disposition lui offre de possibilités inespérées. Je ne tarde pas à remarquer que monsieur Zon se fait également un devoir d’apprivoiser la confiance des hommes, distribuant généreusement bouteilles d’alcools luxueux et denrées rares piochées sans vergogne dans les réserves des ambassadeurs du nouvel ordre à chacune de ses visites, ce qui bien entendu a éveillé un sentiment de fraternité presque immédiat de la part des troupes. Chaque jour se poursuit le manège étrange et il n’est pas exceptionnel de découvrir notre invité attablé en compagnie de quelques pirates au sein du réfectoire de l’Arcadia, visiblement enchanté de trouver là un public attentif à son verbiage enthousiaste et ses plaisanteries. Herlock, quant à lui, s’est de nouveau drapé dans un silence glacé et se contente de l’observer sans rien laisser transparaitre de l’exaspération grandissante que son attitude provoque sans doute en lui. Si d’aventure les deux anciens frères d’armes se croisent, c’est avec une méfiance et un respect courtois que Zon cède le passage au capitaine, et je remarque que chaque fois ses traits enjoués et son ironie s’évaporent immédiatement, laissant place à une expression indéfinissable, mêlée de haine, de souffrance et d’espoir. Herlock ne lui accorde en revanche aucun regard, mais une tension à l’électricité palpable enveloppe les deux hommes.


Les journées s’écoulent ainsi, entre le travail de réparation harassant et les allées venues des pirates vers les hauts quartiers de la tour. Herlock a finalement décidé d’autoriser ses hommes à profiter des installations, conscient de leurs états de lassitude engendrés par la claustration étouffante des sous-sols. Pour ma part, bien que mon labeur soit enfin terminé, je préfère ne pas gravir ces étages, à l’attrait trop dangereux à mon goût et me contente de prendre un repos bien mérité au sein de la forêt de Villars, qui est devenue ma bouffée d’oxygène, mon petit morceau de paradis.


Je me laisse étourdir par les mille senteurs sucrées ou boisées des lieux et ferme les yeux, happée dans une sorte de transe merveilleuse qui m’entraine vers le berceau originel de l’humanité… Un cri m’arrache soudain à ma méditation paisible et je manque de tomber du petit banc de métal où j’étais installée. Je me relève vivement et me dirige vers le sas, tandis que de nombreux autres cris me parviennent. Il me faut plusieurs secondes avant de réaliser qu’il s’agit de cris de joie et d’enthousiasme. Je m'approche de la source du vacarme et arrive bientôt devant le sas ouvert du réfectoire bondé. J’écarquille les yeux à la vue de monsieur Zon qui se tient debout sur l’une des tables. Il brandit son verre en direction de la foule, qui lui répond par une joyeuse rumeur.
— Je trinque à votre santé, mes amis ! Lance-t-il avec un large sourire aux pirates qui lui rendent la politesse avec bonne humeur. Syrus, qui, une fois de plus est adossé contre un mur un peu à l’écart, s’aperçoit de ma présence et me rejoint. Je lui jette un regard d’incompréhension.
— Les réparations sont enfin achevées et monsieur Zon vient d’annoncer qu’il organise un somptueux banquet dans ses appartements, ce soir, afin d’entériner sa fraiche intégration dans nos rangs. Bien entendu, la globalité de l’équipage est conviée à ces festivités, murmure-t-il avec une moue cynique.
— Et bien entendu sa généreuse proposition fait l’unanimité, n’est-ce pas ? Dis-je sans quitter des yeux notre dangereux allié, qui remplit généreusement les verres tendus autour de lui avec un sourire satisfait.
— Vous êtes perspicace, commandant, à ce que je constate, ironise le grand homme en s’éloignant. Mais je ne l’écoute déjà plus, car le regard de Zon vient d’accrocher le mien, au sein de la foule bruyante. Il sourit et s’approche en m'offrant un verre de vin, que je refuse.
— J’avoue que j’apprécie le nouvel équipage, malgré leurs manières quelque peu rustres. Ils savent profiter des bons côtés de la vie, dit-il en me désignant un petit groupe de pirates aux rires gras et embrumés d’alcool, qui réclament d'autres bouteilles. Son sourire condescendant me hérisse et je décide de quitter les lieux, mais il m’emboite le pas.
— Tout cela me faisait penser que j’ai omis de vous remettre quelque chose, commandant.
— Je ne veux rien de vous, monsieur Zon. Le bracelet qui nous unit me suffit amplement, fais-je en accélérant la marche afin de le dissuader de me suivre. Sa poigne se referme soudain sur mon bras et je fais volte-face, exaspérée par ce contact soudain.
— Ne me touchez plus jamais, monsieur Zon, si vous ne désirez pas que nos relations s’enveniment.
— Très bien. Je prendrai garde à ne plus vous offenser, mon commandant, murmure-t-il avec une expression qui me parait subitement si sincère et amicale que j’en suis déstabilisée. Il fouille alors dans la poche intérieure de son long manteau de cuir afin d’en sortir un petit livre à l’antique couverture de daim toute usée et patinée par les âges.
— Permettez-moi de vous offrir ceci, en signe d’allégeance et de gratitude.
— Je ne veux rien accepter de votre part, monsieur Zon, je vous l’ai déjà dit. Il penche sa tête sur le côté avec un sourire affable.
— Je vous en prie, je sais que vous aimez les livres. Souvenez-vous de ces lectures que…
— Assez, monsieur Zon, inutile de me remémorer les sombres jours de mon enlèvement.
— Vous avez sans doute raison, je manque de discernement parfois. Mais prenez ce livre. Il s'agit d'une édition de 1783, cette petite chose a plus de 500 ans, et même si aujourd'hui cet ouvrage ne représente plus aucune valeur pour l'humanité qui a renié depuis longtemps tout passé ou origines, je suis persuadé que les trésors qu’il recèle vous fascineront.
J’hésite un long moment, déchirée entre ma lucidité, qui me souffle de mettre le plus de distance possible entre moi et ce maitre de la manipulation, et une curiosité qui je dois bien l’avouer ronge les bases de ma détermination. Je finis par tendre la main avec un soupir vaincu, ce qui semble fortement le réjouir.
— Vous ne serez pas déçue, je vous le promets. Un sourire étrange flotte sur ses lèvres et il esquisse une légère révérence avant de s’éloigner. J’observe le petit objet pensivement, interpellée par le titre qui sied comme un gant à son précédent propriétaire : la divine comédie. Je sens soudain le poids insistant d’un regard posé sur moi et lève les yeux vers la silhouette d’Herlock qui se tient immobile au bout du corridor. Je ne parviens pas à déchiffrer le sens de son expression qui sans que je sache pourquoi me fait frissonner. Une culpabilité injustifiée s’empare de moi au moment même ou un homme vient interrompre le silence et détourner son attention. Il emboite le pas du nouveau venu sans un regard en arrière, tandis que je le regarde s’éloigner, le cœur battant.

Vendredi 30 novembre 2007

L’Arcadia est plongé dans un calme et une pénombre somnolente lorsque je remonte à bord. Mes pas résonnent dans les corridors désertés, au rythme de mes questionnements silencieux. Je ne peux me résoudre à quitter des yeux le petit cercle noir qui illumine de sa clarté discrète mon chemin solitaire. Comment un objet d'apparence si anodine est-il capable de recéler en ces instants une telle vitale importance ? J’aperçois soudain une silhouette frêle qui se dessine sur le mur qui me fait face. Elle s’immobilise aussitôt. Instinctivement, ma main se pose sur la crosse de mon arme tandis que je m’approche pour découvrir l’expression craintive de notre prisonnier humanoïde, qui lève vers moi ses inquiétants yeux d’insecte en se tassant dans l’obscurité. Je le dévisage en silence, déroutée par son attitude, alors qu’il esquisse un rictus embarrassé.
— Je ne supportais plus d’être cloitré entre les murs de ma cabine, j’avais vraiment besoin de marcher un peu, de voir autre chose. Je sais que je ne devrais pas, mais…
— Vous êtes libre de divaguer à votre guise tant que vous ne tentez pas d’accéder aux centres vitaux du bâtiment. Ne craignez rien, je ne vous ferai aucun mal.
Il m’accorde un faible sourire et semble se détendre quelque peu.
— Je crains que malheureusement vos compagnons ne soient pas aussi tolérants que vous, murmure-t-il en me désignant discrètement le côté de sa mâchoire orné d’un impressionnant hématome.
— Il est vrai que la tolérance et le respect ne sont pas le plus bel apanage de mes semblables.
— Je pense que je pourrais vous affirmer la même chose en ce qui concerne mon peuple. Mais, je suis heureux de constater que vous sembliez indifférente à …
— Ne vous méprenez pas. J’éprouve un profond mépris pour votre civilisation colonisatrice et barbare. Je ne vois pas l’intérêt de frapper un ennemi déjà à terre, voilà tout.
Il s’accorde un instant de réflexion avant de me tendre une main amicale, tandis que je réalise que je n’ai pas plus de considération pour mon peuple que pour le sien.
— Mon nom est Andrak. Je suis heureux de vous connaître et vous remercie pour votre hospitalité et votre franc-parler.
J’accepte de serrer sa main à la texture glacée et lisse avec une légère incrédulité. Il semble très touché par mon geste et me gratifie d’un sourire entendu. Il me fait comprendre par un signe de tête qu’il souhaite se retirer et je le regarde s’éloigner d’un air songeur. Je m’aperçois alors que je suis à quelques mètres de l’imposante porte des quartiers du capitaine et une sourde angoisse accélère les battements de mon coeur. Il va bien falloir que je lui explique les motivations de monsieur Zon, je vais devoir lui parler du pacte morbide qu’il nous propose. Connaissant la haine sans borne qu’ils se vouent, comment appréhender la réaction d’Herlock ? Me voici devant le sas, indécise. Le petit voyant clignotant qui surplombe le battant m’indique qu’il est présent, mais ma main hésite. Je décide de cesser de réfléchir et frappe. Un interminable silence… Finalement dans un bruit de soufflet le sas s’ouvre. Il a certainement utilisé le visualisateur pour savoir qui se permettait de le déranger en cette heure avancée. Mes yeux balaient la pièce plongée dans la semi-pénombre et je le découvre installé derrière son vaste bureau, réchauffant un verre d’alcool entre ses doigts. Son regard suit le moindre de mes mouvements tandis que je m’approche en silence. Il me fait signe de m’asseoir face à lui dans un antique fauteuil et je suis enivrée par l’odeur animale et douce du cuir qui crisse discrètement sous mon poids.



— Qu’exige-t-il ? Murmure-t-il sans détour comme si cette question l’obsédait depuis des siècles. Je sens son regard attentif posé sur moi et réalise qu’il a immédiatement remarqué le petit bracelet qui scintille autour de mon poignet. Un interminable silence s’ensuit que je souffre de briser. Je relève les yeux vers lui et l’intensité de son regard me donne le vertige.
— Il veut se joindre à nous. Il dit connaitre la chose qui a tué nos hommes. Il prétend être en mesure de nous apporter son aide.
L’expression impavide d’Herlock me glace, car je sais maintenant la déchiffrer et un long frisson me traverse. Il se lève vivement et fait le tour de la table afin de s’approcher de moi. Il saisit mon poignet droit et serre le cercle de métal entre ses doigts.
— Comment as-tu pu croire un seul instant que j’accepterais de le laisser monter à bord ? Grince-t-il d’une voix vacillante.
— Ce bracelet contrôle celui qui plonge au cœur de ses veines. Il me suffit d’un geste pour le condamner.
Une lueur incrédule teintée d'incompréhension traverse son regard qui reste rivé au mien un long moment, m'interdisant toute retraite. Je suis assaillie par la désagréable sensation qu'il tente de lire dans mes pensées, cherchant au fond de mes yeux quelque chose qui m'échappe. Il libère enfin mon poignet, se redresse pour se diriger vers les immenses vitres sécurisées aveuglées par la pénombre glacée de l'entrepôt. Un nouveau silence pesant s’instaure entre nous qu’il brise d’un murmure à l’étrange intonation.
— Ainsi, il a lié sa vie à la tienne ?
Que répondre à cela. Toute la signification de ces quelques mots me frappe en plein visage et je ne sais quel sens donner à ce pacte inhabituel qui, je dois bien le reconnaitre, m'unit désormais à son plus fervent ennemi.
— Il a mis sa vie entre mes mains dans le seul but de gagner notre confiance.
Il se retourne dans ma direction avec un sourire énigmatique tandis qu’il pose sur moi un regard adouci.
— Tu le penses sincère, n’est-ce pas ?
— Mon instinct me pousse à croire qu’il m’a dit la vérité au sujet de cette menace. Je considère sincèrement que nous risquons d’avoir besoin de ses connaissances et de son aide.
— Zon a toujours possédé un don de persuasion hors du commun, ironise-t-il en s’approchant afin de saisir son verre de bourbon, qu’il savoure en silence avant de reprendre.
— Je suis certain que ton intuition est fiable. Je te laisse lui signifier mon agrément.
Un immense soulagement mêlé de culpabilité m’envahit. Je l’observe un instant, mais il se retourne de nouveau vers les imposants hublots et son regard se perd dans le vague comme chaque fois qu’il explore les contrées tourmentées de ses souvenirs. Je me lève dans un froissement de cuir et m’approche doucement. Il me tend son verre et je goute le breuvage puissant dont le parfum boisé me réchauffe agréablement la gorge. Nous restons ainsi immobiles, dans le silence des immenses entrepôts désertés dont les limites se diluent dans l'obscurité.



J'avertis dès le lendemain monsieur Zon qu'il est convoqué à bord, afin d'effectuer les vérifications nécessaires de son bracelet. Il accepte sans rechigner de se livrer à ces investigations, qu'il considère comme tout à fait logiques selon ses dires. Je tressaille lorsque la porte s’ouvre sur l’homme aux longs cheveux d’ébène. Il esquisse un sourire narquois et triomphant en posant le pied sur le vaisseau que je l’ai jadis aidé à fuir. Son regard balaie d’un air amusé la foule qui l’accueille avec méfiance et se pose finalement sur moi. Son expression se modifie et quelque chose d’indéfinissable traverse ses yeux sombres, qui me fait hésiter entre l'inquiétude et la perplexité.
— Tiens ! Herlock n’est pas là ? Quel manque d’hospitalité tout de même !  Grince-t-il en levant une main dans un geste ample et tournoyant. Je souris. Il est toujours aussi théâtral.
— Il ne désire pas vous croiser pour l’instant. Il ne voudrait pas vous tuer… par mégarde, dis-je en employant le même ton cynique qu’il affectionne tant. Un immense sourire éclaire alors son visage tandis qu’il saisit une de mes mains pour y poser ses lèvres, dans une révérence désuète et déplacée. Je retire vivement mes doigts, incapable de ne pas lui rendre un sourire amusé.
— Assez, monsieur Zon. Nous avons à faire.
Il se redresse de toute sa haute stature et plonge un regard étrange au fond du mien. Je suis soudain fascinée par le charisme dangereux qui émane de sa présence. Sa beauté asiatique semble d'ailleurs faire l'unanimité auprès de mes quelques rares comparses féminines, à en juger par leurs murmures enthousiastes.



Il parait s'amuser grandement de la situation et entame une discrète révérence en direction d'un petit attroupement de jeunes femmes qui s'est rapproché. Leurs minauderies soudaines et leurs rires étouffés me hérissent.
— Qu'est-ce que c'est que ce guignol ? Grogne soudain un gros homme à l'haleine aigre. Bien entendu, Zon se dirige immédiatement dans sa direction d'un pas leste. Il approche son visage tout près du pirate quelque peu éméché, tandis que déjà la foule se recule instinctivement.
— Le manque de politesse est semble-t-il un maitre mot ici. Il va falloir remédier à cela, ne pensez-vous pas ? Murmure-t-il avec une grimace de dégout. L'homme n'a pas le temps de répondre, sa face soudain plaquée contre le mur, une dague contre la carotide.

— Monsieur Zon ! Cessez cela sur-le-champ, dis-je rageusement. Est-ce donc là votre manière de prouver que nous pouvons vous faire confiance ? Il hésite un instant puis finit par lâcher le gros homme, qui recule en titubant.

— Veuillez me pardonner, mon commandant, j’ai toujours eu beaucoup de mal à accepter le manque de respect et de bienséance des… pirates, dit-il avec une humilité disproportionnée en me décochant son plus beau sourire avec un regard entendu. Je m’apprête à répondre, mais la voix de Key me fait sursauter.
— Suivez-moi, monsieur Zon, je vais vous conduire au poste médical, annonce t’elle froidement en me jetant un regard mauvais. Il toise la jeune femme d'un air moqueur, mais elle s’éloigne sans attendre, tandis que deux hommes armés indiquent à notre hôte le chemin à suivre.
— Fort aimable à vous, mademoiselle Key. Puis je vous appeler Key ?
— Pas de ça avec moi. Contentez-vous de « lieutenant », cela conviendra très bien, grogne-t-elle tandis qu’il lui emboîte le pas. Il sourit en secouant la tête.
— Ah ! les femmes, vous êtes toujours si rancunières ! Il s'arrête net en apercevant Syrus qui surveille la scène en silence à l'angle du couloir. Un curieux désarroi crispe ses traits alors qu'il dévisage le grand Viking avec stupeur.
— Je vous connais, souffle-t-il avec émotion. C'était il y a si longtemps, comment est-ce possible ? Je ne comprends pas...
— Vous devez sans doute vous méprendre, l'interrompt brutalement Syrus. Allons, ne faites pas attendre le docteur Villars. Il lui fait signe dans la direction de Key, qui trépigne d'impatience et Zon s'exécute, non sans jeter quelques regards inquisiteurs au grand homme. Un frisson glacé me traverse soudain. Je frotte mes épaules dans un geste instinctif et pousse un soupir de fatigue. Que va-t-il advenir maintenant ? Ai-je eu raison de convaincre Helock d’accepter que cet infernal individu se joigne à nous ? Ne suis-je pas une fois de plus en train de commettre une terrible erreur de jugement ? Je n’apprécie guère cette situation, tout comme je déteste sentir le trouble diffus que déclenche en moi la présence de cet homme.

Vendredi 23 novembre 2007

Les couloirs immenses recouverts de draperies soyeuses et les plafonds de stucs admirablement ciselés me semblent curieusement familiers. Le bruit de mes talons résonne sur le marbre noir irisé de reflets délicats. Les battants d’une porte démesurée se dressent au fond de ce décor digne des plus grands musées d’autrefois. Des dizaines de statues finement ouvragées bordent cette allée princière, images irréelles arrachées à d'autres âges. Ici, quelques nymphes aux longs cheveux ondulants couronnés de fleurs se baignent nonchalamment sous l’œil avide de satyres hideux. Là, une chasseresse enveloppée de sa toge savamment plissée bande son arc rudimentaire dans une pose presque lascive. Un empereur inconnu expose fièrement son corps d’albâtre à la perfection dénudée, le front ceint d’une couronne de laurier, un ange imberbe se lamente sur l’anatomie sans vie d’un homme à la stupéfiante beauté androgyne…
Je pourrais passer d'interminables heures à admirer les œuvres éblouissantes qui jalonnent mon chemin, mais je n’ai malheureusement pas le loisir de m’y attarder, progressant lentement vers le portail qui mène à l’appartement de mon dangereux hôte, l’estomac noué par une étrange émotion qui ne s’apparente pas à de la crainte. Je ne peux réprimer un sourire en levant les yeux sur les battants immenses qui me dominent de toute leur majesté, alourdis de dorures aux entrelacs artistiquement ciselés, découvrant des scènes torturées et complexes d’une mythologie que je ne connais pas. Tout ici laisse transparaitre la personnalité extravagante teintée de mégalomanie du maitre de ces lieux.

J’abats l’énorme anneau contre la porte, et le choc résonne à travers les couloirs, mais personne ne me répond. Je pousse doucement le battant et comme autrefois, la simplicité et le dépouillement du cadre, qui tranche vivement avec l’entrée, me surprennent et m’apaisent en même temps. Je me perds dans l'observation de splendides katanas qui ornent les murs face à moi lorsqu’un bruit attire mon attention. Des notes de musiques. Quelqu’un joue du piano dans une pièce adjacente. Je me laisse guider par la mélodie qui m'entraine jusqu'a la porte ouverte d’une chambre immense, aussi vide que la précédente. La longue chevelure brune qui descend jusqu’aux hanches de l’homme qui s'adonne à cet art tombé en désuétude il y a bien longtemps ne permet aucun doute quant à son identité. Il me tourne le dos et ses mains frappent les touches avec une conviction qui me saisit à la gorge. S’élève autour de nous une mélodie obscure empreinte d’une infinie mélancolie, qui parfois parait vouloir crier un désespoir sans fin, pour retomber dans une tristesse harmonieuse et veloutée… Je suis incapable de réagir… les notes mineures viennent m’envelopper de leurs caresses nostalgiques et je sens bientôt une larme discrète glisser le long de ma joue. Ma gorge est douloureuse tant l’émotion qui me submerge est redoutable et lorsque la dernière note s’éteint enfin dans une suave plainte, il me semble avoir traversé les contrées sombres et tourmentées si familières à mon âme et inconnues de tous… La voix grave et douce de Zon me ramène brusquement à la réalité.
— J'étais certain que vous comprendriez ce langage, murmure-t-il sans se retourner.
Je ne sais comment il s’est rendu compte de ma présence, mais ça n’a guère d’importance. J’essuie ma joue en tentant d’oublier l’intensité extraordinaire des sensations que la musique vient d’éveiller en moi.



— C’est magnifique, dis-je dans un souffle. Toutes mes défenses se sont effondrées d’un seul coup et me voilà face à lui, plus vulnérable que jamais. Il se retourne vers moi, faisant grincer le petit tabouret de velours et son regard d’ébène plonge au fond de mon âme. Un interminable silence à l’harmonie intime nous enveloppe d’un voile de mystère et de plénitude.
— Il s'agit de la sonate au clair de lune de Ludwig Von Beethoven. Ces quelques notes intemporelles ont traversé les siècles sans jamais perdre de leur ineffable puissance, murmure-t-il.
Il se lève et les pans de son long manteau retombent dans un froissement de tissus le long de ses jambes. Son teint clair qui tranche avec sa chevelure de jais et ses yeux délicatement bridés lui confère une beauté exotique hors du commun. Je réalise lorsqu’il s’approche qu’il est légèrement plus grand qu’Herlock et me demande pourquoi je ne m’en suis pas aperçue auparavant. Sans doute parce que chacune de nos rencontres s’est soldée par une lame menaçante posée sur ma gorge…
— Quel est donc le but de votre requête, monsieur Zon ? Dis-je en balayant les lieux du regard afin d’éviter le sien, qui me met mal à l’aise. Je remarque un immense tableau étrangement fixé contre le mur sur ma droite représentant une jeune femme dont la taille réelle me déstabilise quelques secondes. Il me semble que l’œuvre est volontairement posée à même le sol dans l'espoir de donner au personnage une illusion de vie. Je me rapproche et suis fascinée par la beauté de la toile au réalisme bouleversant. Je suis assaillie par la déroutante sensation que la peinture va s’animer afin de venir me saluer…
— Elle est magnifique, n’est-ce pas ? Murmure Zon en s’approchant derrière moi.
La physionomie métissée de la jeune femme est en effet d’une grâce et d'une délicatesse exceptionnelle. La longue chevelure noire et soyeuse encadrant son visage d’une pâleur immaculée ne laisse guère de doutes quant aux liens de sang qui doivent l’unir à mon hôte. Impossible de ne pas remarquer une si frappante ressemblance, atténuée cependant par l’expression douce et bienveillante que j’ai rarement observée sur les traits de monsieur Zon. Une longue robe de soie blanche tombe en vagues vaporeuses jusqu’au sol de marbre doré et j' aperçois entre ses doigts de porcelaine un petit livre à la couverture de cuir usée, qu'elle serre contre son coeur.  Son front délicat est ceint d’un diadème d'argent aux entrelacs complexes qui vient se perdre dans ses mèches brunes et je frémis en découvrant autour de son cou un médaillon identique au mien.Les touches de peintures de l’artiste sont d’une justesse et d’une finesse de coloris rarement égalé, un véritable travail d’orfèvre. Zon caresse la courbe exquise du visage peint avec une infinie tendresse et son expression d’une mélancolie sans bornes me fait frissonner.
— Je vous présente Tyan, ma sœur, murmure-t-il sans quitter des yeux le tableau impassible, plongé dans une soudaine transe.
— Elle est très belle, dis-je dans un murmure embarrassé.
— Était. Tyan est morte il y a dix-huit ans.
— Je suis désolée…
— Ce n’est pas à vous d’être désolée. Un éclair de rage contenue traverse son regard et je devine que les évènements qui lui arrachèrent sa sœur durent être pénibles, mais il ne semble pas enclin à m’en dire davantage.
— Ainsi, vous êtes revenu à votre point de départ lorsque vous nous avez quittés, dis-je
— Je crois bien avoir été le seul à survivre au superbe coup de maître mené par Herlock et son incroyable acolyte. Il ne me restait plus qu’à donner au commandement humanoïde une version légèrement différente des faits.
— Pourquoi m’avoir fait venir ici, monsieur Zon ?
— Des questions, toujours tant de questions… la bienséance voudrait que vous acceptiez avant tout de trinquer avec moi, commandant, dit-il en se dirigeant vers un somptueux buffet d’acajou. Il en sort deux coupes de cristal qu’il remplit d’un luxueux champagne terrien, dont les fines bulles crépitent délicieusement dans le silence qui s’est soudain instauré entre nous. Il me tend un verre avec un sourire si affable que je ne me sens pas l’audace de le refuser.
— À nos retrouvailles, ma douce Ayana, murmure-t-il.
La familiarité de ces quelques mots m’indispose, mais je porte le savoureux nectar à mes lèvres. La tonalité fruitée et délicate du breuvage m’arrache malgré tout un léger sourire.
— Délicieux n’est-ce pas ? Demande mon hôte.
— Oui, je dois bien le reconnaître, dis-je en évitant toujours consciencieusement son regard.
— Les rares serres hermétiques du nouvel ordre sont encore en mesure de faire des miracles, n'est-ce pas ? Voyez, même au sein de ce chaos, quelques privilégiés s'acharnent à conserver nos traditions certes inutiles, mais tellement délectables. Tyan adorait cette cuvée exceptionnelle, nous dégustions souvent une bouteille en discutant de longues heures à la lueur de quelques bougies, poursuit-il avec un regard absent.
— Si vous en veniez au fait, monsieur Zon. Pourquoi avoir requis ma visite ? Il hausse les sourcils, surpris et agacé.
— Vous a-t-on déjà dit que vous manquiez parfois de tact et de distinction ? Ironise-t-il.
— Je ne suis pas ici pour apprendre les règles de bienséances, monsieur Zon. Cessez donc cette mascarade et donnez-moi la raison de ma présence ici.
Il incline la tête sur le côté ce qui lui confère une expression presque enjouée, accentuée par son sourire engageant.
— J’avais tout d’abord envie de revoir la femme qui m’a si chevaleresquement sauvé la vie autrefois. Ensuite, vous avez raison, j’ai quelque chose à vous dévoiler, car je sais qu’Herlock refusera de m’écouter avec son habituel entêtement. Je suis certain en revanche qu’il sera attentif à ce que vous lui direz, n’est-ce pas ?
Il esquisse un nouveau sourire narquois avant d’enclencher une manette dissimulée dans le mur qui nous fait face. Aussitôt, les pans s’écartent et je suis stupéfaite de découvrir une salle bardée d’ordinateurs et de moniteurs de contrôle visiblement reliés à chaque pièce de cet immense complexe, y compris, bien entendu, les sous-sols.
— Je me doutais bien que vous nous espionniez, fais-je avec mépris.
— Notez que je n’ai jamais dit que je ne le ferais pas. Mais venez donc voir.
Il m’indique un écran de visualisation sur lequel figure l’image de l’Arcadia dans sa globalité, passé au crible de machines sophistiquées.
— Vous avez scanné tout le bâtiment ?
— Exact. Je ne souhaitais prendre aucun risque. Avez-vous déjà entendu parler de la très ancienne histoire du cheval de Troie ?
— Non.
— Oh, qu'importe ? Ce qui m'inquiète est ce que j’ai découvert ici. Son doigt pointe les cellules du niveau quatre, où palpite toujours la créature abjecte. Savez-vous de quoi il s’agit ?
— Nous n’en avons aucune idée pour l’instant. Nous attendons les conclusions de l’ordinateur central. Mais, en quoi cela vous concerne-t-il ?
— Je pense que le destin nous joue parfois de curieux tours. Je crois que ce qui est tapi dans les sous-sols de l’Arcadia est loin d’être un petit problème mineur à régler, commandant. Je suis persuadé que nous sommes tous concernés par cette chose que vous avez certainement dû croiser au fin fond des territoires inexplorés…
— Qu’en savez-vous ?
— Et bien, j’ai déjà rencontré le chemin de cette abomination… je suis malheureusement à même de vous indiquer de quoi il s’agit et ce à quoi nous devons nous attendre.
— Comment est-ce possible ? Nos hommes ont été contaminés par cette chose alors que nous croisions dans les territoires inhabités de Razokan.
Il pousse un long soupir en observant attentivement le sol de marbre et plonge soudain des yeux emplis de ténèbres au fond des miens.
— Les instruments ne mentent pas et si j'étais superstitieux je vous dirais que ce n'est pas le hasard qui vous a mené jusqu'à moi. Je crains malheureusement être en quelque sorte… l'infortuné créateur de cette chose.
Je reste interdite. Comment un être humain pourrait-il être responsable de ce à quoi j’ai assisté, quel rapport peut-il exister entre un être de chair et de sang et cette chose indescriptible sortie des tréfonds de l’enfer et rencontrée au cœur des territoires inexplorés, encore vierge de toute perverse civilisation ? Est-ce là encore une manigance ?
— Ne soyez pas absurde, fais-je avec mépris.
Il esquisse un triste sourire et retourne près du piano aux reflets de nacre afin de se resservir une coupe de champagne.



Il lève la bouteille dans ma direction en guise de question et je m’approche afin de lui tendre mon verre d’une manière presque machinale. Il m’observe un instant, puis se détourne vers l’image éthérée de sa sœur défunte et reprend la parole.
— Tout ce que j’ai fait. Toutes ces nuits interminables d’expériences et de recherches, à élaborer un millier de théories, à analyser des centaines d’échantillons… tous ces échecs et ces incessantes déceptions, toutes ces morts et ces souffrances, tout cela je l’ai fait pour elle. Oh ! Tyan, j'ai échoué, pardonne-moi... Il pose une main sur l'image impassible, tandis que je frissonne à son discours qui transpire une douleur sans âge. La folie contenue que je sens sourdre en lui m’incite instinctivement à reculer d’un pas, mais le bruit de mon talon sans doute, semble l’éveiller de sa soudaine transe et il fait volte-face, plante son regard assuré et autoritaire au fond du mien.
— Si vous désirez survivre à ce qui nous menace tous en cette heure, il vous faudra accepter ma présence à vos côtés. Nous devons repartir vers la nébuleuse de Razokan. Moi seul peux arrêter le cycle infernal qui s’est mis en route. Moi seul connais l’ennemi que nous allons affronter et que nous devons absolument neutraliser sous peine de voir tous les univers habités plonger dans le chaos.
Je recule à nouveau, stupéfaite et contient une envie subite de le gifler.
— À quoi jouez-vous, monsieur Zon ? Me prenez-vous pour une idiote ? Vous êtes en train de me demander de vous faire embarquer à bord de l’Arcadia, le bâtiment de celui que vous avez livré aux humanoïdes sans aucun état d’âme ? Et pour quelle obscure raison devrais-je accréditer votre demande auprès du capitaine ? Parce que vous prétendez être le seul qui soit en mesure de sauver cet univers d’une menace dont nous ne connaissons rien ? Comment pourrais-je vous accorder le moindre crédit ? Je ne sais que trop bien de quoi vous êtes capable. Ma gorge s’en souvient encore, fais-je en découvrant la fine cicatrice traversant ma jugulaire.
— Je conçois que vous éprouviez des difficultés à me faire confiance, mais je puis vous assurer que nos intérêts dans cette triste affaire ne peuvent être que communs. Je n’ai aucune envie ni intention de vous nuire.
— Vous haïssez Herlock, ne me dites pas que vous n’avez pas l’intention de lui nuire, dis-je avec agacement.
— Le contentieux qui m’oppose à votre cher capitaine est devenu l’une des raisons de ma survie, en effet. Mais cette fois, je vais être contraint de mettre de côté mon animosité afin de… sauver l’univers, affirme-t-il avec un petit ricanement moqueur.
— Expliquez moi simplement à quoi nous avons affaire et comment combattre cette chose, que vous semblez si bien connaître, fais-je en posant brutalement la coupe de champagne d’un geste exaspéré. Il penche de nouveau sa tête sur le côté avec un sourire absent.
— Si seulement c’était si simple. Si seulement l’univers qui nous entoure se résumait à des problèmes qui trouvent solutions, à des dimensions où le plus fort triomphe du plus faible, à des choses concrètes que notre petit cerveau humain est capable de percevoir en dehors de tout le reste…
Il fait un pas en avant en écartant les bras dans un mouvement extatique, ses yeux noirs de nouveau traversés par une lueur sauvage teintée de folie.
— Si seulement l’univers fonctionnait comme votre petite conscience l’imagine, avec ses limites et ses règles simples. Mais il n’en est rien ! Grince-t-il en s’approchant bien trop près à mon goût. Je dégaine instinctivement mon cosmogun et lui plante entre les côtes.
— Assez, monsieur Zon. Je n’ai pas envie de tenter de comprendre un traître mot de vos délires. Dites-moi comment venir à bout de cette menace et reculez ou je vous transperce sans aucun regret, fais-je dans un sifflement haineux. Il parait surpris et s'exécute d’un bond avec un sourire méprisant.
— Je pense que toutes les explications que je pourrais vous donner ne vous satisferont guère, mais sachez seulement une chose : il n’existe à ma connaissance aucun moyen de stopper ce qui est sur le point de se mettre en place.
— Si vous n'avez pas de solution, à quoi pourriez-vous bien nous servir ?
— Je tiens à vous apporter mon aide, car je connais l'essence de ce que nous allons devoir affronter, ce qui me permettra d'aiguiller les recherches qui nous aideront potentiellement à trouver la faille de notre ennemi. Avec le concours d’Alfred et du docteur Villars, nous avons peut-être une chance de venir à bout de cette chose… si les plus grandes intelligences de ces galaxies ne trouvent pas la clef, alors personne ne le pourra.
— Vous êtes toujours aussi modeste à ce que je constate.
— Je suis simplement conscient de ce que je suis.
Il penche de nouveau la tête de côté en plongeant un regard franc et direct au fond du mien, avant de relever la manche de son manteau de velours, découvrant un bracelet noir irisé de petites lueurs blanches, similaire à celui que porte notre hôte humanoïde.
— Savez-vous ce que c’est ? Murmure-t-il.
— Il semble qu’il s’agisse d’un bracelet de contention.
— C’est exact. Mais celui-ci possède un système un peu particulier. Ses ondes sont reliées à celles de ce deuxième bracelet. Il sort de sa poche un cercle noir légèrement différent du premier car dépourvu du redoutable tube de métal censé se frayer un chemin au cœur de l’organisme du porteur.
— Ces deux carrés lumineux, ici, sont destinés à contrôler le bracelet que je porte. Une seule pression simultanée suffit pour qu'une dose massive de curare se répande dans mes veines, provoquant l’arrêt cardiaque en moins de trois minutes. Celui qui détient ce bracelet devient maître de ma vie.
Il s’approche avec un sourire étrange et referme le petit cercle noir sur mon poignet droit, au bout duquel étincelle toujours le canon menaçant de mon arme.



— Par ce geste, je vous offre ma vie, me chuchote-t-il à l’oreille avant de s’écarter afin de contempler ma réaction en silence. Je fixe l’objet indifférent qui se balance doucement, une petite lueur verte palpitant au rythme d’un cœur. Je rengaine mon cosmogun, abasourdie par ce que je viens de comprendre, tentant de déceler la supercherie dans ses propos ou dans ses gestes. Comme s’il devinait mon incrédulité, il recule d’un pas, écarte les bras en signe d’impuissance.
— Demandez donc à votre médecin de venir vérifier la structure des bracelets, afin de vous débarrasser de tout soupçon, il pourra vous confirmer ce que je viens de vous expliquer.
Je le dévisage sans un mot, enferrée dans une multitude de raisonnements contradictoires et pousse un long soupir avec un hochement de tête affligé.
— Très bien monsieur Zon. Je vais préalablement ordonner à Villars d'analyser mon bracelet et faire part de vos dires et de votre requête au capitaine.
Un large sourire illumine ses traits, lui conférant un charme troublant et il se dirige vers les deux coupes abandonnées qu’il saisit avec entrain.
— Trinquons à notre nouvelle collaboration, commandant.
— Votre enthousiasme me parait prématuré, monsieur Zon.
— Je suis certain que vous saurez être persuasive, commandant.

 

Vendredi 16 novembre 2007

Les composés électroniques et les matériaux rares entreposés dans les sous-sols, sans doute à notre intention, facilitent grandement l’avancement des réparations du grand vaisseau et je ne peux empêcher d’affluer un sentiment de reconnaissance envers Ramis et monsieur Zon. Le jeune chasseur de prime nous a annoncé sa visite et malgré la réticence du capitaine, une certaine fébrilité s’empare de moi à l’idée de le revoir enfin. Herlock a réuni les membres de l'équipage initial de l'Arcadia au bas du pont, refusant de laisser monter notre ancien coéquipier à bord, et le docteur Villars fait les cent pas en jetant des coups d’oeil anxieux à l'imposant sas blindé de l’entrepôt. Key l’observe avec une exaspération grandissante tandis que les grands yeux dorés de Mime se perdent dans le vide. La porte se soulève enfin et je frémis en voyant le capitaine dégainer son cosmogun et déverrouiller la sécurité.

Une silhouette massive nous fait face dans la semi-pénombre, un Watsup dans chaque main, car Ramis semble avoir retrouvé l’usage de son bras disparu. Une tension presque palpable surnage dans le petit groupe alors qu’il fait quelques pas en avant dans un étrange cliquetis métallique. Son visage apparaît bientôt à la lumière et je suis tétanisée par son expression dure et sauvage. Son regard se verrouille immédiatement à celui du capitaine et les deux hommes se toisent en silence durant une éternité, puis chacun décide enfin de rengainer son arme. Villars se précipite alors vers le jeune garçon et l’enlace chaleureusement, les yeux emplis de larmes.
— Fils ! Je suis si heureux de te revoir ! 
Ce dernier fronce les sourcils et se laisse embrasser avec une émotion mal dissimulée, avant de s’écarter un peu rudement. Je remarque avec étonnement qu’un sourire ému éclaire le visage de Key et il semble s’en apercevoir au même moment.
— Bon, je sais, j’ai manqué de correction à ton égard, Key. Mais c’est de l’histoire ancienne maintenant, d’accord ? Pour toute réponse, la jeune femme fait quelques pas et l’étreint avec une certaine brusquerie.
— Tu as beau être un sacré fumier, je dois avouer que tu m’as manqué, fait-elle.
Il adresse un signe de tête respectueux à Mime qui le lui rend en silence et pose enfin les yeux sur moi.
— Je ne pensais pas vous revoir un jour à bord de ce bâtiment, commandant.
— Je n'imaginais pas quant à moi te croiser dans de telles circonstances et avec ce statut qui est le tien. Une lueur troublée voile son regard sombre, mais la voix d’Herlock le ramène aussitôt à la réalité.
— Bien. Tu n’es pas ici pour discuter avec tes anciens frères d’armes. J’en suis certain. Alors, dis-nous ce qui t’amène. Que viens-tu chercher en échange de ton aide ?
Un immense sourire s’étend sur les traits fatigués de Ramis.
— Et bien en fait, vous vous trompez, capitaine. Je ne veux rien. Je suis un simple messager. Cependant, il est vrai que tout service a un prix. C'est pourquoi aujourd’hui, je viens vous demander d’accéder à la requête de monsieur Zon. Après tout, c‘est plutôt lui qui s‘est mis en danger pour vous sortir de cette impasse.
Le regard d’Herlock se rembrunit et il fait un pas en avant. Son timbre désincarné ne présage rien de bon.
— J’accepte le duel.
Le rire sarcastique du jeune Ramis me glace le sang.
— Voyez-vous, je crois que monsieur Zon n’a pas en ce moment de prédispositions belliqueuses, bien au contraire. En fait ce qu’il désirerait c’est… une entrevue avec votre commandant en second. Un sourire triomphant déforme ses traits et il pose les mains sur ses hanches dans une posture de vainqueur satisfait. Mon sang n’a fait qu’un tour et j’observe la réaction du capitaine avec appréhension. Je ne me souviens pas l’avoir jamais vu aussi pâle. L'inflexion sèche de sa voix demeure cependant impassible.
— Pas question.
— Capitaine, il ne demande qu’une entrevue, rien de plus. Ce n’est pas cher payer les risques qu’il a été contraint de prendre. En outre, il lui suffirait d’un appel et il serait élevé au rang de héros vis-à-vis de tout le commandement humanoïde en leur servant l’Arcadia sur un plateau.
— C’est une menace ?
— Non. C’est un fait, capitaine.
— Arrêtez !
Je m’interpose entre les deux hommes qui se sont dangereusement rapprochés et pose une main sur la poitrine d'Herlock pour l’obliger à reculer, sans quitter Ramis du regard.
— J’accèderais à la demande de monsieur Zon. Dis-moi simplement où et quand.
— Dans une heure, appartement 467. Herlock attrape mon poignet et m’oblige à lui faire face
— Je ne peux pas te laisser faire ça, siffle-t-il entre ses dents. L’intensité de son regard me tétanise et je suis incapable de répondre.
— Capitaine, vous pensez sincèrement que je demanderais cela au commandant si je la savais en danger ? Je me retourne juste à temps pour déceler la tristesse sans bornes qui surnage dans les yeux du jeune homme.
— Je m’attends à tout, venant de toi, Ramis.
Ces derniers mots paraissent le traverser comme le feraient des poignards acérés et son expression me brise le cœur. Je me dégage de la poigne sévère d'Herlock et saisis ses mains.
— Je viendrais, Ramis. C’est une promesse.


Il semble surpris et soudain mal à l’aise, recule en retirant ses mains avec un sourire étrange.
— Il vous attendra, commandant.
Il fait volte-face et se dirige vers la porte, mais Villars court à ses trousses, un énorme panier bourré de fruits et de légumes entre les bras.
— Emmène ça, mon petit ! Ça te fera le plus grand bien, tu as mauvaise mine.
— Doc, je…
— Ne discute pas, fais-moi plaisir, s’il te plait, prends ça.
Un sourire reconnaissant et attendri adoucit les traits du tueur à gages, qui se laisse étreindre encore une fois par le grand homme barbu, avant de disparaître dans la pénombre. Je tressaille en imaginant tout cet amour et cette haine, ces sentiments et ces rancoeurs mêlées qui s’entrecroisent. Ne risquent-t-ils pas un jour de finalement nous anéantir ?
Pour l’instant, me voici de nouveau sur le devant de la scène, contrainte d’accepter l'invitation de l’un des individus les plus dangereux qu’il m’ait été donné de rencontrer. Herlock a tourné les talons, m’abandonnant à mes décisions et à mes appréhensions, sans doute lassé qu’une fois de plus j'agisse sans tenir compte de son avis. Mais je ne peux en effet me résoudre à penser que Ramis me mettrait sciemment en danger. Je n’arrive pas à le concevoir, même s’il est tellement différent aujourd’hui. Je ne comprends pas la requête de monsieur Zon, mais quelque chose d’insolite se débat au fond de moi, mêlant curiosité, crainte, envie et impatience. Je dois sans doute paraître perdue, immobile au milieu de l’entrepôt déserté, car Mime s’approche de moi et pose une main sur ma joue. L’étrange lueur mordorée nous enveloppe toutes deux et je suis fascinée par la lumière d’une splendeur sans égal qui danse autour de nous. Cela n’était jamais arrivé auparavant… mais je ne suis pas inquiète. Soudain, une sérénité magique submerge mon esprit. Mes muscles se détendent et il me semble presque percevoir un doux parfum de fleur sucrée qui envahit l’atmosphère.
— La plupart des êtres humains sont des créatures magnifiques, car toujours guidées par leurs passions et leurs sentiments. Vous faites partie de ceux-là, tout comme Herlock, Ramis, Zon… apprenez à l’accepter et à lâcher prise… chante sa voix dans mon esprit, tandis que je me noie dans l’éclat mordoré de ses yeux immenses. Elle s’écarte enfin, rompant le charme singulier et semble me sourire, inclinant la tête sur le côté dans une expression bienveillante.
— Comment faites-vous ça ?
— Je ne fais rien, sinon vous dévoiler la beauté cachée de votre âme. Quoiqu‘il arrive bientôt, n’oubliez jamais cette lumière qui brille en chacun de vous.
Elle s’éloigne et gravit doucement le pont afin de rejoindre l’Arcadia, tandis que je cherche un sens à ses étranges révélations…

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