À quelques mètres de l’Arcadia, nous apercevons Mime qui se précipite à notre rencontre. Elle semble très affectée.
— Alfred ! C’est terrible ! Je viens de déchiffrer le plan de vol du vaisseau d’Emeraldia, comme tu me l’avais demandé.Tu… tu avais raison, elle se dirige droit sur Zamora !
— Bon sang ! Un malheur n’arrive jamais seul, comme le disaient nos ancêtres, gémit-il. Je dépose le petit garçon et lui fais signe de suivre les siens, avant de me retourner vers Alfred.
— Que se passe-t-il ?
— Le siège de Microteck Society se trouve sur Zamora. J’ai bien peur que les intentions d’Emeraldia soient claires. Seulement, les laboratoires sont sous contrôle humanoïde et les bâtiments sont hautement sécurisés, protégés par une armada de pointe. Elle n’a aucune chance de s’en sortir seule, glapit-il en se précipitant vers ses quartiers. Je le suis jusque dans sa chambre en tentant de le calmer, mais il ne m’écoute plus. Sans se soucier de ma présence, il saisit une petite valise de métal et y jette en vrac quelques vêtements, des rations de survie, et un tas d’outils étranges. Je pose une main sur son avant-bras pour arrêter son geste et l’oblige à me regarder.
— Alfred, je vous en prie…
Il se dégage maladroitement et reprend le remplissage hétéroclite de la petite valise.
— Je ne peux pas l’abandonner, dit-il sans m’accorder un regard. Ne me le demandez même pas, c’est absolument inutile.
Je reste immobile, déchirée entre le désir de le suivre et mon devoir à bord de ce bâtiment. Mais mon hésitation est de courte durée.
— Très bien, alors je vous accompagne.
— Non ! gronde-t-il en se redressant, les poings sur les hanches.
— Vous ne pouvez pas quitter le vaisseau maintenant, Herlock a besoin de vous ! Il empoigne sa veste élimée.
— Je conçois que ce ne soit pas le meilleur moment, mais vous savez comme moi que personne ne peut rien pour lui. Il s’est déjà barricadé avec sa douleur et ne laissera entrer personne. Seul le temps pourra peut-être atténuer ce qu’il ressent.
— C’est vrai, mais il aurai bien besoin du soutien de ses hommes.
— Alors, restez Alfred, vous êtes le seul qu’il laissera lui venir en aide, et vous le savez. Mes derniers mots le coupent net dans son élan. Il me dévisage fixement, je le sens flancher.
— Je ne peux pas, se ravise-t-il. Je ne peux pas abandonner Emeraldia.
— Et moi je ne peux pas vous laisser partir seul. Il boucle sa valise et me jette un regard vaincu.
— Très bien, mais le capitaine n’appréciera pas.
— Ne me dites pas que vous aviez l’intention de le prévenir de votre décision. Il ne nous laissera jamais partir seul, se sentira contraint de venir en aide à Emeraldia, et je ne pense pas qu'il soit actuellement en mesure de combattre. Il sourit, amusé et embarrassé.
— Allons chercher vos affaires, le temps presse.
Je me dirige vers la porte lorsqu’un bruit suspect m’alerte.
Je l’ouvre vivement, et n’ai que le temps d’apercevoir une ombre furtive disparaître au fond du couloir.
— Quelqu’un nous écoutait, constate rageusement Alfred.
— Il n’y a plus une minute à perdre, dis-je en prenant la direction de mes quartiers.
Une demi-heure plus tard, Alfred entame les manœuvres de décollage, et nous sommes propulsés à travers l’espace à bord d’un appareil que le petit homme a choisi pour sa grande maniabilité et sa vitesse remarquable. Malgré tout, il nous faudra plusieurs heures pour atteindre la planète Zamora. Je me cale au fond de mon siège et observe mon compagnon. L’angoisse se lit sur son visage, habituellement si serein. Il a sorti les plans détaillés des laboratoires humanoïdes et semble décidé à les apprendre par cœur.
— Comment avez-vous eu ces plans ?
— Oh ! Grâce à un ami. Un très bon ami qui a travaillé à l’élaboration des cellules de détention des cobayes. Je vous rassure, il ne collaborait que parce que ses enfants étaient détenus en otages.
— C’est affreux… les a-t-il retrouvés ?
— Lorsque son travail fut achevé, ils l’ont éliminé, ainsi que ses deux filles. Autrefois, il y a de cela quelques milliers d'années, les pharaons faisaient de même avec les architectes de leurs tombeaux. Mon ami se doutait bien que la parole des humanoïdes n’avait que peu de valeur, mais qu’aurait-il pu faire ? Je ne sais que répondre. Il m’a confié ces plans quelques jours avant son exécution, à toutes fins utiles, a-t-il dit. Pour détruire le fruit de l’intérieur…
— Avez-vous trouvé la faille ?
— Peut-être, murmure-t-il en plissant les yeux.
La navette file à travers les étoiles à une vitesse proche de celle de la lumière. J’abandonne Alfred à son étude et m’installe confortablement, reculant le siège pour allonger mes jambes.
Je ferme les yeux, mais les images de carnage envahissent mon esprit avec une violence désagréable. Je soupire et me redresse. Le voyage va être long…
— Je crois savoir comment nous allons entrer, chuchote soudain le petit homme. Il faudra désactiver cette porte-ci, à l’arrière. Je dois pouvoir y arriver sans trop de problèmes. Mais ils ont certainement posté des vigiles derrière.
— Combien seront-ils d’après vous ?
— Pas plus de deux, je pense. Il s’agit d’un accès secondaire menant à la déchetterie.
— Bien, dans ce cas je crois pouvoir les neutraliser, dis-je d’un ton assuré. Le petit homme a un sourire amusé et entreprend de m’expliquer tous les détails.
— Le couloir que nous emprunterons alors mène directement au réfectoire. Il faudra attendre qu’il soit désert bien entendu. Ensuite nous bifurquerons sur la droite afin de rejoindre le quartier des détenus. Il n’y aura qu’à suivre ce couloir-ci, dit-il en pointant du doigt la carte détaillée du site. Par contre, nous allons avoir du mal à ne pas nous faire repérer.
— Alfred ? Il relève la tête et me jette un regard complice. Qu’allons-nous trouver là-bas ?
— Je n’en ai aucune idée. Mais, à mon avis, il faut nous attendre au pire…Ces laboratoires ont obtenu l’aval du gouvernement de l’union terrestre pour approfondir l’étude de soi-disant traitements révolutionnaires sur les criminels qui engorgent les cellules de la station pénitentiaire. Or, vous savez comme moi comme il est de nos jours aisé de condamner n’importe quel gêneur potentiel. De plus, Emeraldia nous a décrit le but réel de leurs expérimentations… Il soupire, semble harassé de fatigue.
— Vous ne pensez pas qu'ils soient des malfaiteurs, n'est-ce pas ? vous comptez libérer les prisonniers ? Il me fixe d’un air grave.
— Je pense que nous devons emmener ceux qui seront capables de nous suivre. Ensuite, j’installerai ces petites merveilles au pied du générateur principal.
Il aligne sur le tableau de bord une dizaine de petites bombes ultras puissantes, au design travaillé. Les lignes épurées camouflent un concentré de technologies de pointe au service de la destruction.
— Dès que nous aurons retrouvé Emeraldia et libéré les détenus, j’enclencherai le compte à rebours. Nous disposerons de vingt minutes pour quitter les lieux. Un bref silence s’installe. Je suis sûr que nous pouvons réussir, renchérit-il, devant mon expression perplexe.
Je laisse mon regard divaguer à travers l’obscurité balayée de traînées blanches lumineuses.
Curieusement, la perspective de ce qui nous attend m’électrise agréablement. Encore une fois, je vais pouvoir me jeter à corps perdu dans le danger et l’action. Encore une fois, je vais pouvoir me doper, grâce à l’inévitable adrénaline qui va se distiller par à-coup dans mes vaisseaux et irradier mon cerveau. Encore une fois, je vais pouvoir m’abandonner à mon instinct, sans chercher à réfléchir ou à analyser la portée de mes actes… Encore une fois…
Mon compagnon a soigneusement replié la précieuse carte et s’est enfoncé dans son siège, décidé à prendre un peu de repos avant la bataille. Incapable de l’imiter, je décide d’entreprendre le nettoyage minutieux de mes armes. Les démonter et les remonter soigneusement m'a toujours procuré un calme et une sérénité inespérés...
— Amarrez l’Arcadia et tenez-vous prêt à ouvrir le sas. Key et Ramis avec moi. Alfred, prépare les détecteurs de radiations et les scanners.
— Je vous accompagne, capitaine, dis-je sans vraiment attendre de réponse.
— Très bien, allons-y. Vérifiez tous vos armes et restez sur vos gardes. Je n’ai aucune idée de ce que nous allons trouver là-bas.
Il descend les marches, tandis qu’une vague de cliquetis métalliques s’élève autour de lui lorsque nous lui emboîtons le pas. Je ferme la marche, en enclenchant le chargeur de l’arme la plus légère et maniable de mon artillerie.
L’atmosphère de la petite ville est chargée de cendres noires et collantes. La plupart des bâtiments ne sont plus que ruine, et le sang de dizaines de cadavres plus ou moins décomposés se mêle à la boue inondant les ruelles accidentées. De nombreux arbres sans doute centenaires ont été déracinés, ce qui donne une idée de la violence des évènements qui nous ont précédés de peu. Nous avons affaire à des puissances qui nous dépassent.
Key ne peut réprimer un cri en apercevant le corps d’un tout jeune enfant à demi décapité par un laser. Il n’a guère plus de deux ans… Ramis s’approche de la jeune femme et enveloppe ses épaules de son bras valide, dans un geste protecteur. Seul le capitaine semble hermétique à tout ce qui l’entoure, sachant exactement où il va, nous entraînant rapidement à sa suite à travers les petites ruelles aux dessins complexes, qui autrefois étaient certainement dotées d’un très beau cachet. Il stoppe sa marche tandis que se dessine un nouveau croisement.
— Séparez-vous et tentez de trouver des survivants. N’oubliez pas les caves, car la ville en est truffée et les scanners thermiques n’iront pas forcément jusque-là, ordonne-t-il sans se retourner. Je vous retrouve ici dans trois heures. Soyez très prudents et restez en contact radio permanent.
Chacun s’exécute immédiatement, et sans un mot de plus, il poursuit son chemin. Je demeure sur place, indécise…
— Capitaine ? Il se retourne vers moi. Ses traits sont tendus et une sourde angoisse émane de tout son être. Permettez-moi de…
— Accordé.
Je suis heureuse qu’il m’autorise à l’accompagner sans bien savoir pourquoi. Au bout de quelques minutes, nous atteignons une porte, ravagée par les explosions. Il hésite quelques secondes, puis se faufile entre les planches calcinées pour entrer. Je n’ose pas le suivre, soudain terrifiée à l’idée de ce que je vais découvrir. Mais le bruit sourd d’une chute me fait sursauter, m’oblige à empoigner mon arme avant de me glisser à l’intérieur de la maison en ruine. Mon regard balaie rapidement la scène de dévastation qui s’offre à moi et je ne peux réprimer les tremblements incontrôlés qui m’envahissent. Herlock me tourne le dos, agenouillé devant le corps inerte de la femme aux cheveux argentés. Ses vêtements en lambeaux découvrent son ventre ouvert et sanglant tandis que ses yeux révulsés fixent le plafond dans une expression d’horreur figée. Son visage si clair, si doux, est couvert de plaies profondes. Elle gît sur le dos, au pied du lit où est ligotée la jeune femme aperçue sur l’enregistrement vidéo.
D’atroces fils barbelés entaillent impitoyablement ses poignets. Je ne peux détacher mon regard de son visage tuméfié, qui a dû être fort plaisant. Sa bouche fragile s’ouvre sur une langue bleuie et un filet de sang noir coule le long de son cou tendu, couvert de traces de strangulations. Ses longues jambes fines sont écartées dans une pose obscène et son bas ventre meurtri ne laisse aucun doute quant aux outrages abjects qu’elle a dû subir avant de mourir, ou peut-être après… Une grande flaque de sang poisseux envahit presque entièrement le lit et le sol où s‘éparpillent les objets domestiques dont la présence parait soudain incongrue. Il semble que les corps aient été mis en scène par un esprit malade, et cette mise en scène macabre sonne comme un avertissement.
Je recule en trébuchant, nauséeuse et choquée. La tête me tourne, et l’odeur de sang et de décomposition me sont subitement insoutenables. Un long moment s’ensuit, sans que je sois capable de la moindre réaction. J'observe d'un oeil hagard le capitaine, en train de détacher les poignets de la jeune femme. La manipulation délicate de ces corps inertes et mutilés achève de me dégoûter. Je m’écarte précipitamment de la porte et cours dehors pour aller vomir.
Encore étourdie, je repère une petite fontaine s’écoulant au milieu d’une place tout près. Je m’y agenouille et plonge mes mains dans l’eau glacée, m’asperge abondamment le visage. Je reste ainsi penchée sur le miroir inconstant de l’eau souillée, haletante et tremblante, durant d’interminables minutes. Puis, ne voyant pas réapparaître le Capitaine, j’arrache du fond de mes entrailles un reste de courage, et franchis de nouveau le seuil de la petite maison ravagée.
Herlock a installé les corps côte à côte afin de les recouvrir d’un drap qui déjà commence à se tacher inexorablement de pourpre. Je le cherche du regard et finis par l’apercevoir dans un coin reculé de la pièce. Il est assis face à une petite table branlante, et se tient la tête entre les mains. Ses longs cheveux dissimulent son visage, mais je parviens à distinguer dans la pénombre ses larmes, qui viennent s’écraser sur le bois vermoulu, dans un silence presque irréel. L’émotion se mêlant à l’embarras, je m’approche de lui doucement et le cœur battant, pose une main sur son épaule. C’est avec un étonnement mutique que je le laisse entourer ma taille de ses bras puissants, son visage se perdant contre mon cœur. Il est des instants qui semblent s’affranchir de toute réalité. Je l’enlace tendrement comme si ce geste était une évidence, une logique naturelle et instinctive guidant mes mains. Nous restons ainsi immobiles de longues minutes. Je perçois les spasmes de ses sanglots muets et le parfum de ses cheveux. Cette brusque intimité me fait frissonner. Le temps parait s’étirer dans le silence étrange de ce tombeau et je ne désire qu’une chose en cet instant : alléger sa souffrance… et je réalise toute l’étendue de mon impuissance…

— Allons-nous-en, murmure-t-il enfin d’une voix brisée, en s’écartant de moi. Il se relève rapidement, souhaitant sans doute effacer au plus vite les empreintes de cet instant de défaillance. Je jette un dernier regard aux draps ensanglantés dessinant les corps presque encore tièdes de celles qui ont été sa famille et la nausée me reprend. Je m’empresse de quitter la chambre mortuaire.
Le chemin du retour ne résonne que du claquement régulier des talons de nos bottes, ainsi que du crissement omniprésent de nos armes. Chacun perdu dans un tourbillon de pensées incohérentes et maussades… Mon esprit se focalise sur le regard empli de terreur de la jeune femme et je frotte mon visage, comme si ce simple geste parviendrait à me libérer des images atroces qui dansent devant mes yeux.
Nous rejoignons Alfred qui me jette un regard plein d’appréhension et j’esquisse un signe de tête négatif en laissant parler mon regard. Le petit homme parait désemparé quelques secondes puis entreprend malgré tout de faire son rapport au capitaine.
— Nous avons trouvé une dizaine de survivants, dont trois enfants. Key et Ramis sont avec eux. Ils seront là d’ici quelques minutes, le temps de rassembler quelques affaires. Aucun signe de radioactivité sur le site.
— Très bien. Attendez-les ici avec Ayana, répond Herlock sans rien laisser transparaître. Et envoyez une équipe pour rapatrier les dépouilles de la maison 541, dans la zone 27.
— À vos ordres, capitaine, fait Alfred en le dévisageant. Herlock fait volte-face et s’éloigne en direction de l’Arcadia sans plus d’explications. Aussitôt, Alfred perd sa fragile contenance.
— Dites-moi que ce n’est pas vrai ! Ils ne sont pas…
— Ils sont tous morts, Alfred, dis-je d’une voix blanche. Il blêmit et s’éponge le front. Il regarde son ami s’éloigner dans la brume poussiéreuse aux entêtantes effluves de mort…
— Je crois… qu’il va mal.
Ramis et Key ne tardent pas à nous rejoindre, escortant une poignée d’hommes et de femmes aux yeux hagards, leurs corps amaigris couverts de plaies et d’ecchymoses.Un petit garçon au visage obscurcit de crasse lève vers moi des yeux rougis de fatigue et de larmes. Il a peut-être trois ou quatre ans, et étreint dans ses petits bras les lambeaux de ce qui a dû être une peluche douce et colorée. Ses cheveux noircis et hirsutes lui donnent l’aspect d’un petit épouvantail, et mon cœur se serre lorsqu’il me tend sa petite main d’un geste maladroit. Je le prends dans mes bras et indique la direction à suivre au petit groupe, qui m’emboîte le pas.
C’est avec un certain soulagement que je rejoins mon poste de pilotage. Le vrombissement sourd et les vibrations des moteurs qui s’enclenchent ont quelque chose de réconfortant, et c’est avec un réel plaisir que je quitte la planète Amalthée, pour me retrouver de nouveau plongée au sein des étoiles et de l’espace infini. Je me rends compte que je vis depuis si longtemps ainsi, traversant les galaxies dans une effervescence belliqueuse et rebelle, que je suis incapable de m’adapter à un autre mode de vie. L’action est devenue une drogue à accoutumance, me permettant d’échapper à toute introspection, repoussant au plus profond de mon inconscient toutes ces angoisses morbides et ces regrets éternels, effaçant la noirceur de mon âme et la souffrance de seulement « exister »…
Je fixe à travers les hublots la planète que nous venons de quitter, déjà transformée en un minuscule petit point noyé dans l’obscurité de l‘espace. Cette obscurité qui faisait si peur à Anoki me réconforte. Cet immense manteau noir m’enveloppe et me protège, dissimulant la pénombre tapie au fond de moi, dont l’émergence sporadique me terrifie.
Je suis arrachée à mes réflexions par le petit voyant lumineux qui se met à clignoter sur mon écran de contrôle, signalant un message codé gradué première urgence. J’enclenche le décrypteur et au bout de quelques manipulations complexes, parviens à visionner L’enregistrement. L’image de mauvaise qualité fait apparaître le visage sale et échevelé d’une très jeune femme, visiblement amaigrie et épuisée. Ses grands yeux clairs embués de larmes reflètent une terreur proche de la panique. Ses mains tremblantes s’agrippent à une arme beaucoup trop lourde pour elle. Elle est contrainte de crier afin de se faire comprendre au milieu du terrible vacarme qui semble se rapprocher à toute vitesse. Je me lève, désarmée face à tant de souffrance, et recule jusqu’à la porte sans le quitter des yeux. Pour la première fois depuis que j’ai fait sa connaissance, je ressens le désir de le réconforter, lui à l’accoutumée si fort qu’il parait invincible, presque inhumain. Mais je tourne les talons et l’abandonne à son enfer. Il n’a pas bougé, et une flaque de sang s’agrandit maintenant sur le carrelage gris aux reflets sinistres…
— Nous avons été découverts, gémit-elle. L’image est interrompue, puis reparaît, saccadée et imprécise, le son complètement saturé, presque inaudible.
— Je t’envoie ceci pour que tu ne viennes pas, quoiqu’ils te disent !…Ils….Jamais… sont les seuls mots que je parviens à saisir. Puis une explosion plus violente que les autres, un cri déchirant, la caméra tombe,et… plus rien. Je frémis. Qui est-elle ? De quel nouveau drame suis-je encore l’impuissante spectatrice ? Je m’accorde un bref instant de réflexion puis décide de transférer le message sur le moniteur principal.
— Capitaine, je viens d’intercepter un message de détresse. Il était porteur des codes de l’Arcadia.
— Allez-y, m’indique-t-il en désignant l’imposant écran noir qui domine la salle. Je m’exécute tandis qu’il enclenche le pilotage automatique. Les images démesurément agrandies accentuent encore la violence de la scène, et la terreur de la jeune fille nous semble à tous communicative.
Le capitaine est devenu livide. Sa main droite se crispe sur la barre du vaisseau et une lueur de désarroi traverse son regard. Mais elle disparaît aussitôt et il ne desserre pas les mâchoires. Alfred, en revanche, pousse de petits cris d’animal blessé en faisant les cent pas devant le moniteur.
— Mon dieu, capitaine ! Il faut faire quelque chose !
— Elle nous demande de ne pas y aller, rétorque Herlock, sans quitter des yeux l’écran devenu silencieux.
— Mais nous devons faire quelque chose ! glapit Alfred. Nous ne pouvons pas les abandonner ! Il s’agit de votre…
— Assez ! coupe brutalement le capitaine. S’ensuit un long et pesant silence que personne n’ose briser, jusqu’à ce qu’il reprenne la parole.
— Mime, Ayana, nous changeons de cap : coordonnées 589-887. Planète Katoga-Hiatt dans la nébuleuse de Phtät. La destination est verrouillée : code d’accès 866-3-52. Suivez le plan de vol le plus rapide.
Alfred lui adresse un sourire de reconnaissance, mais il n’y prête guère attention et fait volte-face, descend les marches avec une trop grande hâte et quitte la salle de contrôle sans un mot de plus.
— Nous arriverons à destination dans 21 heures et 37 minutes, hasarde Mime, tentant de passer outre le malaise et la tension qui envahissent les lieux. Je questionne Alfred du regard, mais il secoue négativement la tête d’un air désolé.
— Je ne peux rien dire. Cela lui est trop personnel. Mais peut-être acceptera-t-il de répondre à vos questions. Il me dévisage avec un regard qui ne tolère aucun refus. Je me lève et quitte la salle à la suite du capitaine.
J’arpente les couloirs quelques minutes avant de l’apercevoir enfin, installé à l’une des tables du réfectoire, vide à cette heure, et pourtant empli d’échos lointains et mystérieux. Il me tourne le dos et fixe le verre de vin qu’il tient à la main, le vide d’une traite et le remplit de nouveau. Je demeure ainsi immobile quelques secondes, me demandant ce que je vais bien pouvoir lui dire. Je me sens redevable envers cet homme : après tout, il m’a sauvé la vie… Mais sa détresse me fait peur, tout comme la colère et la violence contenues que je sens bouillonner en lui. Sa voix me fait presque sursauter.
— Ne restez pas plantée là, asseyez-vous, m‘invite-t-il sans se retourner.

— Vous… saviez que j’étais là ? Il saisit un deuxième verre qu’il emplit généreusement avant de me le tendre. Ne jamais se laisser surprendre est une question de survie. Mais vous devez savoir cela.
Je m’installe face à lui tandis que son regard se fixe sur la bouteille de vin, son esprit vagabondant dans des sphères qui me sont inconnues. Pour la première fois, je décèle chez lui une fragilité touchante qui me déstabilise. Je bois une gorgée de vin dont la douceur fruitée me réconforte.
— Pourquoi m’avoir suivi ?
— Je…
— Ils sont ma seule famille, coupe-t-il afin, sans doute, de mettre fin à mon embarras. Ils sont…tout ce qui me reste d’humanité dans cet univers de sang et de mort.
Il plonge son regard dans le mien et je frissonne, incapable de trouver une réplique adéquate.
Mais il n’attend aucune réponse et reprend :
— Mon père était officier dans les forces armées internationales durant la Grande Guerre européenne. Un matin de décembre, un groupe de militants pacifistes a été démantelé. Il y avait de jeunes hommes dont la seule culpabilité tenait en leur idéalisme un peu trop naïf et extrémiste. Il y avait également des femmes accompagnées de nombreux enfants de tous âges… Il fait une pause et bois une nouvelle gorgée de vin. Ils pensaient que leur condition de civils les immunisaient contre les actes de barbarie… et ils avaient tort. Tellement tort… Le président Stalker venait d’accéder au pouvoir et son obsession de l’ordre et de l’autorité débordait déjà sur la population qui ne vit rien arriver. Ce fut son premier coup d’éclat, le départ de sa carrière de tyran qu’il n’eut aucun mal à imposer à un peuple abruti de conditionnements médiatiques. Il ordonna l’arrestation des militants et leur élimination sommaire. Bien sûr, cela fit scandale et quelques voix s’élevèrent, mais elles furent vite étouffées sous la vague d’informations faussées et les jeux sportifs, dont les finales étaient présentées comme les évènements majeurs qui changeraient la face du monde. Mon père faisait partie du peloton d’exécution. Il était déjà en proie depuis quelque temps à de sérieux doutes quant au bien-fondé de sa fonction. Mais cette fois il n’y avait plus d’hésitation possible. Refusant d’accréditer ce massacre, il organisa la fuite des prisonniers. Il fut immédiatement soupçonné et suite à une parodie de procès, condamné à la cour martiale. J’avais huit ans lorsque je vis mon père s’effondrer dans une mare de sang, abattu par ses propres hommes.
Il termine son verre et se resserre une fois de plus.
— Ma mère comprit que ses jours étaient désormais comptés, et n’eut d’autre choix que de me confier à l’une des opposantes, avec qui elle avait sympathisé lors du sauvetage. Je me souviens encore ses yeux clairs de posés sur moi, une telle souffrance assombrissant son visage. Elle savait qu’elle ne me reverrait jamais… Il esquisse un sourire amer en levant les yeux vers moi. Anna pleurait ce jour-là, et la pluie se mêlait à ses larmes impuissantes. Elle me jura de m’aimer comme elle aimait ses deux enfants. Elle me serra contre son cœur et m’obligea à vivre, m’expliquant sans relâche que je comprendrais un jour la signification de tout cela, que rien n’arrive sans raison… Anna prit soin de l’orphelin que j’étais avec un amour sans faille. Elle m’offrit un frère et une sœur, elle me donna une famille… Il ferme les yeux comme pour chasser le flot d’images qui l’assaillent. Lorsque je suis devenu l’homme à abattre de ces gouvernements vérolés, j’ai décidé de les mettre en sécurité le plus loin possible de toute présence ennemie.
Un bref silence s’installe.
— Et ils ont été découverts, grince-t-il d’une voix atone. Il comprime si fort le verre qu’il tient à la main que celui-ci éclate dans un bruit sec, inondant la table du liquide pourpre. Il serre le poing sur les morceaux de verre acérés, s’entaillant profondément la paume de la main. Son visage reste impassible, son regard semble de nouveau me traverser sans me voir. Son sang coule abondamment, se mêlant au vin qui tache la table de métal. Il ne semble plus faire partit de ce monde, affranchi de toute sensation, de toute douleur. Je voudrais toucher sa main, arrêter son geste, mais le ton de sa voix me stoppe net.
— Laissez-moi.
Un lourd silence enveloppe chacun de nous, seulement déchiré par les cris stridents des corbeaux qui ne semblent guère apprécier que l’on vienne ainsi troubler leur tranquillité. Herlock salue mon arrivée d’un sourire imperceptible et je me surprends à frissonner de nouveau en croisant son regard. Nous restons ainsi immobiles un long moment, chacun se recueillant en silence face au cercueil de métal et de verre sécurisé, qui laisse transparaître le visage ravagé du défunt. J’en viens à me demander s’il n’aurait pas mieux valu rester fidèles à nos anciens cercueils de bois. Au moins, le spectacle des corps mutilés ne devient pas une obligation…
Mais il est vrai aussi que le cercueil d’Anoki est de l’un de ceux utilisés lors des cérémonies stellaires. Il est censé être projeté à travers l’espace pour divaguer au hasard des galaxies durant l’éternité. Le bois dans ces conditions est une très mauvaise idée. La voix d’Emeraldia m’arrache soudain à mes comparaisons pratiques.
— Nous sommes réunis en ce funeste jour pour accorder un dernier adieu à l’un des nôtres, Anoki, mon petit frère bien-aimé. La plupart d’entre vous ne l’ont jamais connu et ne le connaitront jamais que comme l’abominable chose que les humanoïdes ont fait de lui. Pourtant, j’aimerais que vous tentiez de l’imaginer tel qu’il était pour moi: un jeune homme si doux et gentil, mais aussi plein d’humour et de joie de vivre. Il n’était pas un grand voyageur, car il détestait l’espace. Son immensité et son vide infini le terrifiaient. Plus que tout, il était attaché à la terre et à ses merveilles qu’il disait illimitées. Elle fait une pose et soupire avant de reprendre. Je suis bien consciente qu’il a ôté la vie à plusieurs de vos compagnons, mais je vous supplie de lui accorder votre pardon. Elle accroche son regard douloureux au mien. Il n’a été qu’une victime de plus de cette effroyable et interminable guerre.
Il émane de cette grande femme l’empreinte d’une réelle noblesse. Le vent soulève en vagues souples sa longue chevelure flamboyante tandis que ses mains délicates saisissent une rose pourpre. Elle esquisse un geste discret et les hommes laissent descendre le cercueil dans la fosse. Elle y jette la rose, puis les premières mottes de terre viennent s’abattre avec un bruit sourd sur le cercueil de métal.
— Je t’aime, Anoki.
Chacun décide alors d’entamer lentement le chemin du retour, dans une morosité et une tristesse presque palpables.
La voix chaude d’Emeraldia m‘interpelle :
— Commandant Ayana ?
Elle s’approche de moi et je suis de nouveau troublée par sa haute stature. Elle me fixe longuement sans dire un mot comme si elle tentait de déchiffrer mon âme, ce qui me met mal à l’aise.
— Je vous remercie au nom d’Anoki de l’avoir arraché à l’enfer lorsque je n’en ai pas eu la force.
Je tente de répondre, mais elle m’en empêche et poursuit : je vous dois une vie. Nos destinées sont désormais liées, ce qui me réjouit, car j’ai pu apprécier votre valeur.
Je ne sais quoi dire, submergée par une émotion liée sans doute au respect qu’elle m’inspire.
Elle fait deux pas en arrière et me salue d’un geste militaire que je lui rends sans hésitation, puis se détourne et se dirige vers son bâtiment
— Où comptes-tu aller maintenant ? Hasarde Alfred. Elle lui saisit la main et y dépose un baiser.
— J’ai un compte à régler, dit-elle avant de s’engager sur la passerelle non sans avoir salué le capitaine Herlock d’un geste formel. Je la regarde s’éloigner avec la certitude que nos routes se croiseront de nouveau.
— Je n’aime pas ça, maugrée Alfred en gravissant le pont de l’Arcadia.
Villars m’informe le lendemain que l’opération de Ramis s’est bien déroulée. J’apprends également que les obsèques d’Anoki auront lieu dans le cours de l’après-midi. Ainsi, nous n'emportons pas sa dépouille. Emeraldia a choisi de le laisser sur cette planète étrangère.
Je suis plutôt étonnée par ce parti pris, mais après tout je préfère penser que plus rien de tout ceci ne me concerne. Je décide de rester à l’abri dans mes quartiers, loin du monde.
Il me semble que tout mon courage m’a abandonné à la faveur d’un épuisement permanent.
Je ne retrouve même pas l’énergie de déjeuner en compagnie du reste de l’équipage comme j’en ai pris l’habitude. Je me love au creux de mes draps et passe ainsi plusieurs heures dans une sorte de transe volontaire et bienfaitrice, m’appliquant à ne rien savoir de ce qui advient hors de cette pièce envahie de pénombre. Je n’ai pas envie de réagir, pas envie de bouger, pas envie de faire face… Chacun semble vouloir respecter mon besoin de calme et de solitude, et je leur en suis reconnaissante.
Bientôt pourtant des martèlements amicaux contre ma porte me font sursauter. Je ne tiens pas à les entendre, mais les coups se font insistants. À contrecœur, je me relève et enclenche l’ouverture de la porte. Je découvre Alfred engoncé dans un rutilant uniforme militaire, sans doute hérité de son ancienne collaboration avec la flotte de défense internationale terrestre. La rigueur de sa tenue contraste étrangement avec sa petite taille et son embonpoint, lui conférant une allure de personnage de livre pour enfant. Il me décoche un large et franc sourire comme il sait si bien le faire lorsqu’il désire être convaincant.
— Il est temps de revenir parmi nous.
— Alfred, je…
— Inutile de discuter, vous le savez bien. Je suis plus têtu que vous.
Je souris en réalisant qu’il a certainement raison. Je ne parviens jamais à résister aux injonctions de ce petit homme, bien que la raison à ceci m’échappe totalement. Il s’assied face à moi sur le lit et saisit mes mains tandis que son visage devient plus grave.
— J’ai terminé les réparations de son vaisseau. Emeraldia nous quitte aujourd’hui, mais elle m’a chargé de vous informer qu’elle espérait pouvoir bénéficier de votre présence lors des obsèques de son frère.
Je frissonne. Aurais-je le cran d’affronter le regard de cette femme ? J’ai tué son frère, sa seule famille… et mon animosité passée à son égard me parait si prodigieusement déplacée. Un malaise désagréable me noue la gorge. Je secoue la tête, en proie à une irrépressible envie de fuir.
— Je vous en prie, insiste Alfred. Il va bien falloir que vous reveniez parmi nous, nous avons besoin de vous… Il hésite un instant. Ramis a besoin de vous.
Mon Dieu ! Le jeune Ramis, mutilé… je n’ai aucune envie de croiser son chemin, d’affronter son handicap, et ma couardise me fait soudain horreur. Je lève les yeux vers Alfred.
— Je vous rejoins sur le pont dans quelques minutes. Le visage du petit homme s’éclaire enfin et il me sourit de toutes ses dents.
— Très bien, je vous y attendrai. Les autres ont déjà pris le chemin du cimetière.
— Alfred ?
— oui ?
— N’aura-t-elle pas préféré rapatrier sa dépouille sur terre ?
— Non. Elle se considère libre de toutes attaches, et ne ressent plus qu’un vague mépris pour notre petite planète bleue depuis la capitulation sans réserve du gouvernement.
— Je peux la comprendre, dis-je en soupirant
— Moi aussi. Et même si je ne partage pas son opinion, je respecte son indépendance.
Il quitte la pièce et je réalise encore une fois à quel point j’apprécie ce petit homme excentrique. Il est toujours si plein d’énergie et de bonne humeur ! Rien ne semble capable de le terrasser et tout en lui respire une bonté pure et sans fard.






