J’accompagne Villars au poste médical, décidément incapable de me résoudre à me retrouver livrée à moi-même au sein de ce bâtiment, frappé d’une sourde menace qui se tient tranquillement tapie dans les quartiers d’isolations, en attente de la moindre faille pour envahir les corridors et nous entraîner dans son sillage de mort et de chaos. Nous découvrons notre prisonnier assis sur le rebord de son matelas, portant à ses lèvres d’une main chancelante un bol de liquide bouillant qui parait le réconforter. Herlock est installé dans un angle de la chambre, caressant d’un geste distrait son menton, un oeil soucieux posé sur le convalescent. Il accueille notre arrivée en se redressant, tandis que l’humanoïde lève un regard déroutant dans notre direction. Difficile de deviner ses émotions au travers du miroir déformé de ses six pupilles noires. Il me parait cependant dénué de toute agressivité ou rancœur, et il me semble déceler une certaine reconnaissance sur les traits de son visage aux reflets argentés.
— Comment vous sentez-vous ? Demande Villars en saisissant le bras de notre étrange hôte
— Je vais mieux, je vous remercie de votre intervention. Je suis juste un peu étourdi encore, car vous m’avez injecté une trop forte dose.
— Vous m’en voyez désolé, mais je ne connais que fort mal l’organisme humanoïde. De plus, je n’ai aucune idée de ce qui vous est arrivé.
— Oh ! Vous n’avez pas d’inquiétude à vous faire à ce sujet, je suis accoutumé à mon état. Je souffre d’une insuffisance métabolique qui déclenche l’équivalent des attaques d’épilepsie chez vous si je suis victime d’une trop violente émotion sans avoir de Piradoxine à portée de main…
— Vous êtes en train de nous dire que votre crise était due à une maladie récurrente et n’a aucun rapport avec ce qui s’est passé sur votre bâtiment ? Intervient Herlock.
— En effet, je suis atteint d'Aricrosi. À l'instant où… ce cauchemar a envahi le vaisseau, j’ai senti que j’allais m’effondrer, je me suis alors précipité vers le poste médical dans l'intention de pratiquer l’injection du remède, mais il était trop tard. Les spasmes ont commencé à m’assaillir lorsque j’ai franchi le seuil de l’infirmerie, pourchassé par les miens qui… oh bon sang !
Il baisse la tête, incapable de poursuivre et se remet à trembler. Je m’approche afin de poser une main apaisante sur son épaule tandis qu’il étouffe un gémissement de désespoir.
— Je suis quand même parvenu à ramper jusqu’au placard où vous m’avez trouvé, ensuite j’ai entendu ces bruits atroces et ces hurlements…
— Calmez-vous, tout cela est terminé, vous êtes en sécurité maintenant, dis-je
— Vous ne comprenez pas… personne n’est en sécurité !
Herlock se lève dans un mouvement agacé et pose sur l’humanoïde un regard mêlé de mépris et de froide haine.
— Que pouvez-vous nous apprendre au sujet de cette chose qui a détruit votre bâtiment ? Comment se fait-il que vous ayez survécu ? Demande-t-il fermement.
— Je n'en sais rien, capitaine Herlock… ce que j’ai vu dépasse toute logique et tout raisonnement. Je ne comprends pas pourquoi je suis encore en vie, j'ai perdu connaissance et me suis éveillé dans cette armoire, je n'ai jamais osé en franchir le seuil jusqu'a ce que vous débarquiez avec votre équipage. Mes compagnons se sont métamorphosés, les os craquaient et transperçaient leur peau et puis… ils se sont fondus au vaisseau, c’est le chaos qui a envahi les couloirs. Les ténèbres, les abîmes, le mal absolu !
Il tremble si fort que son bol lui échappe des mains et se brise avec un bruit de céramique. Je fixe le liquide sombre qui s’étale lentement entre les joints du carrelage blanc tandis qu’un frisson glacé parcourt ma nuque. Herlock a froncé les sourcils et je devine toute la colère que lui inspire le représentant de ce peuple qu’il combat sans relâche depuis si longtemps.
— Tout cela ressemble étrangement à ce qui s’est passé dans le couloir 37, capitaine, intervient Villars. À ces mots, l’humanoïde se relève d’un bond, et son visage grisâtre vire au blanc laiteux.
— Oh ! Vous l’avez ramené avec vous ! Vous avez ramené le chaos avec vous ! Hurle-t-il en attrapant sa tête à deux mains.
— Assez ! Gronde Herlock en s'avançant d'un pas. Le rescapé lui jette un regard terrifié et se rassied maladroitement.
— Qu’allez-vous faire de moi ? Gémit-il comme s’il venait soudain de réaliser qu’il se trouve dans une situation critique, prisonnier du plus ardent et du plus dangereux détracteur de la politique colonisatrice de son peuple. Herlock toise l’humanoïde en poussant un soupir las.
— Je vais te laisser vivre pour l’instant. Villars, implantez-lui un bracelet de contention et installez-le dans le quartier des officiers, près de ma cabine. J'estime qu'il y sera plus en sécurité.
— Bien, capitaine.
— Quant à toi, considère cela comme une liberté surveillée, bien que je te déconseille de traîner dans les couloirs, je pense que ta présence ne sera guère appréciée par ici. Le bracelet est programmé de manière à t’interdire l’accès des centres vitaux du vaisseau. Si jamais tu tentes de passer le sas de la salle des machines, de l’armurerie, du local technique ou de la salle des réacteurs, tes veines ne seront plus qu'acide avant que tu n’aies eu le temps de respirer.
Le docteur saisit le bras du prisonnier et à l’aide d’une étrange tenaille lui enserre le poignet. L’humanoïde pousse un cri de douleur mêlé de surprise et découvre le petit cercle de métal irisé de points de lumières. L’une d’elles clignote au rythme d’un cœur qui bat et ses reflets verts indiquent sans doute le bon fonctionnement du matériel. Villars éponge précautionneusement avec une compresse stérile le sang qui s’écoule de la blessure du poignet dans lequel plonge une fine sonde métallique. Je remarque que le douloureux bracelet a été scellé à chaud par la tenaille, empêchant toute tentative de retrait de l’objet. Villars applique un rayon cautérisant sur la plaie qui se referme proprement autour de la canule. Rebutée par l’aspect barbare de ce procédé, je dois cependant admettre qu’il est l’unique moyen de préserver notre sécurité à tous.
— Appelez Mime afin qu’elle le mène à sa cabine, fait Herlock en se dirigeant vers la porte. Et assurez-vous qu’il dispose de Piradoxine. Ayana, accompagnez-moi sur le pont. Syrus et Key nous y attendent. Il faut que nous mettions en place une stratégie de traversée des défenses terrestres.
— Capitaine ? Demande le médecin.
— Qu’y a-t-il, Villars ?
— Et bien, voilà… je pense connaître quelqu’un qui pourrait nous aider à nous poser sur terre. Je vous rejoins dans quelques minutes pour vous exposer mon idée, dit-il en nettoyant méticuleusement ses instruments.
— Entendu, docteur Villars. Je vous attends sur le pont.
Il s’écarte du sas afin de m’inviter à le précéder et je m’exécute aussitôt. Nous traversons les corridors sans prononcer un mot et je me rends soudain compte que le claquement rapide et volontaire de sa démarche à mes côtés possède quelque chose de rassurant.

Je lève les yeux dans sa direction et sans savoir pourquoi les battements de mon cœur s’accélèrent. Son expression d’une sévérité glaciale ne laisse rien transparaître de l’angoisse qui s’est emparée de chacun d’entre nous à l’approche de notre destination imminente. Il s’aperçoit subitement que je le dévisage et m’arrête net à quelques pas du poste de commandement, pose une main sur mon poignet tandis que ses traits s’adoucissent imperceptiblement.
— Je n’ai même pas pris le temps de savoir comment tu te sentais, murmure-t-il en caressant ma joue du bout des doigts. Je baisse les yeux, troublée par cette prévenance qui ne lui est pas coutumière, puis souris et me noie dans son regard attentif.
— Je vais bien, dis-je dans un souffle. Je crois que la peur me tenaille, mais je ne peux pas affirmer que ce soit une sensation nouvelle. Je survivrai.
Il me rend un léger sourire tandis qu’une violente flamme irradie soudain mon ventre et le creux de mes reins. Désir de sa bouche contre la mienne, de la chaleur de son corps et de ses mains, soif d’oubli, de fuite éperdue entre ses bras qui me préserveront de toutes les horreurs, de toutes ces souffrances, de toute cette terreur…
Je me laisse emporter par les battements désordonnés de mon cœur et l’enlace. Je sens ses bras qui se referment autour de ma taille et ferme les yeux. Je perçois dans son baiser le brasier qui s’est brusquement éveillé en lui et plonge dans une parfaite inconscience de tout ce qui nous entoure. Plus rien d’autre n’existe que lui… Mais un immense désespoir s’empare alors de moi qu’il semble déchiffrer immédiatement. Il saisit mon visage entre ses mains et m’oblige à le regarder, tandis que je pose les miennes sur ses avant-bras. Je n’arrive pas à exprimer ni même à comprendre réellement ce que je ressens.
— Nous allons nous en sortir, je te le jure, chuchote-t-il d’une voix tendue. Je tente d’échapper à son regard, mais il ne cède pas, et une larme vient rouler sur ma joue.
— J’ai tellement peur, dis-je faiblement. Tellement peur de souffrir de nouveau, tellement peur de te perdre…
Son expression me bouleverse tandis qu’il approche son visage si près du mien que son souffle vient caresser mes lèvres.
— Je suis avec toi à présent : tu ne me perdras pas et nous sortirons de ce cauchemar ensemble. Je ne permettrai plus jamais que nous soyons séparés. Je t’en fais le serment…
— Oh, Herlock, je sais que tu es sincère, mais que peux-tu faire contre cette menace qui déjà est à nos portes ?
— Je peux tout, si tu es à mes côtés… murmure-t-il avec un sourire rassurant, avant de me serrer contre lui. Une émotion pure et douloureuse me submerge, qui se transforme progressivement en une paix intérieure salvatrice, tandis que je m’applique à croire en ses paroles sans y trouver de failles et me blottis contre son cœur, espérant que cet instant se fige à jamais dans le temps.

Son expression renfrognée et pensive me dissuade de tenter de l’approcher et je rejoins Villars à l’infirmerie, redoutant de me retrouver seule à bord du bâtiment infecté. Le grand homme m’accueille avec un sourire reconnaissant, comme si ma présence le réconfortait. L’énorme bosse sur sa tempe a un peu désenflé, substituée par une palette de couleurs évoluant du jaune au violacé intense.
— Comment va votre blessure, docteur ?
— Je ferai avec.
— Bon sang, il n’a pas eu la main légère, dis-je dans un souffle en considérant de plus près la marque douloureuse.
— Le capitaine ne fait jamais les choses à moitié, ironise-t-il avec une pointe de rancœur, avant de se détourner vers la grande table couverte de microscopes et d’instruments complexes. J’observe un instant ses gestes minutieux et précis, tandis qu’il s’applique à déposer une goutte de sang sur une petite plaquette de verre.
— Je peux faire quelque chose pour vous, commandant ?
— Oh, et bien… en fait, non. Je voulais juste savoir comment vous vous sentiez...
À ces mots, il s'écarte du microscope afin de se retourner vers moi, avec un sourire compréhensif.
— Vous êtes anxieuse et je peux le comprendre. Je redoute moi aussi notre prochaine escale. Venez, allons nous aérer un peu.
Je quitte la pièce à sa suite et nous arrivons bientôt devant un sas flanqué d'un panneau d'interdiction. Villars pose sa main sur le capteur d'empreinte et les portes s'ouvrent sur une salle amplement éclairée par des néons au spectre proche de celui du soleil terrien. Des dizaines de plantes et de fleurs multicolores envahissent le sol et les étagères. Leur teinte verte tranche vivement avec la couleur grisâtre des murs de métal, qui se succèdent sans fin à travers tout le vaisseau. Une douce chaleur s’élève du plancher et l’humidité est presque palpable.
— J’ai mis au point cette petite structure il y a deux ans avec l’accord du capitaine, m’annonce Villars avec un sourire radieux. Certes, cela ne vaut pas les belles forêts de l’Oasis, néanmoins c'est une petite jungle emplie de mille trésors. Sur votre droite, là-bas, ce sont des rangs de tomates. Il me désigne avec fierté ses plants de légumes aux noms qui me sont inconnus et aux couleurs appétissantes. Et là, des courgettes, des carottes, des pommes de terre, ici, des fraises, et là des salades… ne trouvez-vous pas cela extraordinaire ?
Je suis stupéfaite. Je ne pensais pas que d’authentiques denrées terriennes puissent encore exister, tous les spécimens de fruits et légumes des planètes colonisées étant des modèles hybrides aux formes standardisées et à la teinte blanche spécifique, témoignant de leur rendement amélioré et de leur appartenance à la guilde des commerçants. Je suis émerveillée par les coloris éclatants qui par leurs seules beautés semblent m’appeler à la cueillette. Je fais quelques mètres et tombe en admiration devant un arbre parsemé de minuscules pompons jaunes, dégageant une odeur à nulle autre pareille, dans lequel dansent quelques dizaines de petites abeilles.
— Eh oui, il y a même des insectes, n’est-ce pas formidable ? Et regardez, voici ma pharmacie personnelle, lance joyeusement le docteur en balayant d’un geste de vastes supports de cultures couverts d’herbes aromatiques en tout genre et de plantes inconnues.
Devant mon silence, il arrache une feuille argentée d’un court bosquet et la brandit triomphalement sous mon nez.
— Sentez cela, n’est-ce pas un pur délice ? C’est du thym. Là-bas, vous avez du romarin et de la lavande.
Le parfum de la lavande me fait tressaillir, me replongeant dans quelque chose dont je n’arrive pas à me souvenir, c’est juste une sensation étrange de douceur et de volupté…
— C’est magnifique, Villars. Mais comment êtes-vous entré en possession de toutes ces choses ? Il y en a pour une véritable fortune et je suppose que toutes ces espèces sont éteintes depuis longtemps et certainement interdites. Son visage se rembrunit et son expression mélancolique me pousse à regretter ma question.
— C’est Ramis, murmure-t-il en souriant dans le vague. C’est le jeune Ramis qui est parvenu à se procurer tout ça pour moi… Je frémis en imaginant le jeune homme manchot qui fut le dernier à tenter de me retenir à bord.
— Herlock m’a dit que vous étiez parti avec lui. Comment se fait-il que vous soyez revenu, docteur ? Il sourit et me jette amicalement un énorme fruit à la peau rouge et dorée que je rattrape au vol.

— Je suis resté près de Ramis aussi longtemps qu’il a eu besoin de moi. Mais je suis aujourd’hui bien plus efficace ici. Je vais où je suis certain d’être utile… mais goûtez plutôt ceci, et dites-moi si ce n’est pas une expérience extraordinaire.
J’hésite un instant et croque dans la peau fine et brillante. Je suis surprise par l’acidité délicate qui s’adoucit presque aussitôt pour laisser la place à une palette d’arômes sucrés et doux qui glisse sur mon palais.
— C’est fantastique, dis-je dans un souffle, avant de me délecter de nouveau de la petite merveille. Villars esquisse un sourire triste en hochant la tête.
— Ramis se moquait de moi et de mes plantes, mais je me souviens de son expression identique à la vôtre lorsqu’il a pour la première fois découvert le goût de toutes ces choses.
— Savez-vous ce qu’il est devenu aujourd’hui ?
Il pousse un long soupir en se détournant pour entamer la taille nerveuse de quelques brins aromatiques récalcitrants, puis stoppe son geste et murmure sans se retourner.
— Ramis a traversé tant d’épreuves difficiles, vous savez, mais ce n’est pas un mauvais gars. Il a tellement souffert… Je pose une main sur l’épaule du médecin afin qu’il me regarde et suis déroutée par son expression attristée.
— Que s’est-il passé, docteur Villars ? Qu’est-il advenu de Ramis ?
— À l’heure actuelle, il travaille toujours comme chasseur de prime pour la guilde des commerçants, autrement dit : l’union terrestre.
Je suis effarée par ce que je viens d’entendre. Comment ce jeune homme si plein d’idéaux a-t-il pu finir par se rallier à l’U.T, qui exerce une scandaleuse domination sur les mondes colonisés, fixant des règlementations et châtiments contraires aux règles élémentaires de toute liberté individuelle.
— J’imagine ce que vous devez penser, commandant, mais au départ il l’a fait pour moi. Nous avions besoin de subsister lorsque nous avons quitté l’Arcadia et…
— Pourquoi est-il parti ? Je comprends que vous ayez désiré le suivre, mais pour quelle raison a-t-il abandonné le vaisseau ?
Le regard de Villars se rembrunit et il secoue la tête dans un signe de négation affligée.
— Il n'a pas tourné les talons de son plein gré. Il a été proscrit.
— Ramis a été banni ? Mais, docteur, je ne conçois pas qu'Herlock…
— Ramis est allé beaucoup trop loin. Il est devenu impossible pour le capitaine de tolérer plus longtemps son comportement. J'entends sa décision… tout comme je comprends les réactions du jeune Ramis…
Un silence auréolé de mélancolie nous unit soudain, accompagné du doux bourdonnement des insectes.
— Vous ne me direz rien de plus, n’est-ce pas, docteur ?
— Je pense que le capitaine sera plus à même de vous relater les faits, si vous tenez vraiment à connaître la vérité. J'imagine cependant que les sentiments qui lient ces deux hommes sont d’une complexité qui nous dépasse, vous et moi. Allez, ne parlons plus de cela. Finissez donc de déguster ce fruit.
Je lui souris avec une pointe d’émotion au fond du cœur. Comment Herlock a-t-il pu bannir ce jeune garçon fougueux et tout entier dévoué à sa cause ? Que s’est-il réellement passé ? L’expression sévère du docteur ne laisse aucun doute sur le fait qu’il ne désire pas revenir sur le sujet et je décide de ne pas insister.
— Quel est le nom de l‘arbre qui produit de telles merveilles ? Fais-je
— Le malus communis, autrement dit… le pommier.
Tout ce qui se mange est aujourd’hui codifié par numéro, la toute puissante guilde des commerçants jugeant plus pratique et efficace cette nouvelle méthode. Peu à peu, les dénominations pleines de charmes héritées de nos ancêtres sont tombées en désuétude, et de nos jours plus personne ne se souvient de tous ces mots maintenant inutiles. Encore une fois, c’est par le biais des livres interdits que je me rappelle avoir entendu parler de pommiers. Je suis affligée de réaliser à quel point je ne connais rien de ce que fût notre monde avant la Grande Guerre et me surprends à envier Villars qui a traversé plus d’un siècle et accumulé tant de souvenirs et de connaissances. Même si je décidais de me plonger nuit et jour dans les centaines d’ouvrages de la bibliothèque du capitaine, rien ne remplacera jamais son vécu. Rien ne me permettra jamais de sentir l’odeur des blés fraîchement coupés ou des lilas débordants de fleurs printanières. Je ne pourrai jamais marcher au milieu d’un vaste champ de lavande étalant ses brins arrogants sous le cuisant soleil d’été. Jamais je ne pourrai sommeiller au pied d’un figuier croulant de fruits juteux et odorants tout en chassant avec nonchalance les quelques papillons colorés virevoltant en désordre. Toutes ces sensations, tous ces bonheurs d’autrefois, je ne pourrai jamais les imaginer qu’au travers des pages de livres interdits. J'embrasse la démarche passionnée de Villars et lui suis reconnaissante de son désir de partager toutes ces merveilles issues de son histoire. Je comprends également la raison de son attachement pour le jeune Ramis, à qui il a sans doute tenté de transmettre toutes ces choses avant qu’elles ne soient irrémédiablement perdues. Le souffle de l’ouverture du sas me fait sursauter. Stelly semble surprise par ma présence et une fois de plus évite soigneusement de croiser mon regard. Elle passe devant moi et s’adresse à Villars exactement comme si je n’étais pas là, mais la droiture exagérée de sa posture ainsi que ses gestes trop maniérés dénotent de son malaise.
— Toujours perdu au milieu de ta forêt… Herlock te demande à l’infirmerie, doc. Je crois que l’humanoïde a repris connaissance, dit-elle en balayant les alentours d’un oeil gourmand. Elle semble soudain rajeunir d’une dizaine d’années et se met à se balancer d’un pied sur l’autre en inclinant la tête avec une moue boudeuse pleine de charme juvénile, qui se transforme aussitôt en un sourire complice au grand homme qui hausse les sourcils.
— Je veux bien te donner quelques fraises, Stelly, mais ce n’est pas pour en faire profiter le gredin qui te suit partout. Elle sourit de plus belle et l’embrasse bruyamment sur la joue.
— Suis-moi, dit-il d’un air bourru et attendri.
J’observe en silence le manège de cette étrange adolescente qui quelques heures plus tôt avait perdu toute innocence. Je ne sais que penser de son expression mutine et enjôleuse et son petit rire cristallin me hérisse. Elle nous quitte avec un plein panier de fruits multicolores sous le regard bienveillant de Villars, qui tourne la tête dans ma direction avec un haussement d’épaules.
— Je suis incapable de lui résister.
— C’est bien ce que j’ai cru comprendre, dis-je
— Vous semblez soucieuse, commandant.
— C’est que… elle est si différente aujourd’hui.
— Ce n’est plus une enfant, tout simplement.
— Je ne sais pas. Je pense qu’il y a autre chose, docteur Villars. Il gronde au fond d’elle une telle haine.
— J'imagine que c’est le propre de tous les adolescents, Ayana. La vie à bord ne simplifie pas les choses, mais je ne crois pas qu’il y ait lieu de s’inquiéter. En tout cas en ce qui me concerne, elle sera toujours mon petit ange blond.
— Vous avez sans doute raison, docteur.
Syrus vient de nous rejoindre dans les quartiers d’isolation du niveau cinq. Je suis un instant fascinée par sa stature massive et ses longs cheveux rougeoyants en boucles soyeuses qui dégringolent le long de son dos. J’ai la fugace sensation que se tient devant moi un guerrier viking d’un autre temps. Une lueur d’angoisse traverse son regard d'acier lorsqu’il aperçoit derrière nous la chose frémissante qui palpite doucement à l’intérieur de la cellule, mais il ne laisse rien transparaître et esquisse un rapide salut militaire en direction d'Herlock, qui l’accueille d’un signe de tête.
— Vous m’avez fait demander, capitaine ?
— C’est exact, Syrus. Je vais avoir besoin de l'avis objectif et impartial des meilleurs d’entre vous afin de trouver une issue à ce qui se passe ici.
Key est assise dans un coin de la pièce, et observe en silence chaque nouvel arrivant qu'Herlock a convoqué. Mime, de son côté, semble positivement fascinée par la créature et a posé
une main sur la vitre sans un mot, auréolée d’une mystérieuse lumière dorée dont les pulsations étranges me mettent mal à l’aise. Je jette un regard furtif à Villars, qui a plaqué une compresse à
la forte odeur d’Arnican sur sa blessure et me demande pourquoi en l’état actuel de ses connaissances, il s’acharne encore à vouloir utiliser ces antiques remèdes terriens, plusieurs fois
séculaires
— Il n’existe rien de mieux que les plantes de notre bonne vieille terre, murmure-t-il à mon intention, comme s’il avait lu sur mon visage le fond de mes pensées. Je lui souris. Sa présence
et ses préceptes d’autrefois me réconfortent agréablement au sein cet univers qui se délabre chaque jour un peu plus. Je jette un regard furtif aux aquariums sinistres où la dizaine de
rescapés attend son verdict en silence. Ils semblent mal en point. L’un d’eux s’écroule soudain en gémissant. Les autres s’écartent d’un bond et se plaquent au mur, saisis d’effroi.
— Ça recommence, capitaine ! Hurle un jeune homme, en se ruant contre la vitre.
— Faites quelque chose ! renchérit son compagnon d'infortune.
Nous nous dévisageons longuement les uns les autres, parfaitement incapables de réagir, jusqu’à ce qu’Herlock brise enfin le silence accablant, entrecoupé des halètements douloureux du mourant et
des reptations infâmes de la créature.
— Je souhaiterais obtenir votre accord unanime à propos de la résolution que je viens de prendre en cet instant critique.
Syrus fronce les sourcils en caressant d’un geste machinal sa longue moustache effilée, tandis que chacun d’entre nous appréhende la suite.
— Syrus, étant mon porte-parole auprès des diverses factions de ce bâtiment, vous serez contraint de justifier à l'égard des troupes du pénible devoir que je me vois dans
l’obligation d'accomplir en ce jour.
— Je m'acquitterais de cette tâche, capitaine. D’autant que je ne conçois pas qu'un autre choix puisse s'offrir à nous, si nous souhaitons préserver au mieux la sécurité de cet
équipage, répond-il en tournant la tête vers les deux cellules encore intactes. Je réalise soudain où il veut en venir et croise instinctivement mes doigts devant mon nez et mes lèvres,
camouflant pudiquement mon expression effarée. L’un des « contaminés » vient de comprendre en même temps que moi.
— Quoi ? Mais vous ne pouvez pas faire ça, capitaine ! Le doc va trouver un remède, hein doc ? Je veux pas mourir ! supplie-t-il.
Mime pose une main près de son visage à travers le carreau, et plonge son regard sans pupilles au fond du sien. Il me semble que la vaporeuse lueur dorée s’intensifie.
— Il n’y a pas de second choix, car voici le seul moyen de garder votre âme dans cette dimension… murmure-t-elle avec un calme et une douceur qui paraissent apaiser miraculeusement
le jeune homme. Un deuxième « contaminé », se relève du fond de la chambre et s’approche de la vitre.
— Elle a raison, mes amis. Nous n’avons aucune autre échappatoire. Personnellement, je préfère décider de ma mort. Il est hors de question que je succombe de cette... manière, dit-il en
désignant la cellule voisine.
— Mais je n’ai que vingt ans ! gémit un frêle garçon dont le teint aux reflets bleuâtres me donne la chair de poule.
— Tais-toi ! Lui assène un petit homme grasseyant en se relevant.
— Tu n’as pas compris ? Nous n’avons pas le choix ! Tu veux finir comme cette chose, tu tiens à sentir ta carcasse qui se déchiquette , te fondre à ce
cauchemar ?
— N… non, répond la voix brisée du jeune garçon.
Un hurlement de douleur me fait sursauter.
— Il faut agir vite, capitaine ! Ça ne va plus tarder maintenant ! fait le premier homme.
Herlock les contemple en silence, et je sais qu’en cet instant il maudit son impuissance. Il se retourne vers nous et la tension dans sa voix est palpable.
— Quelqu’un condamne-t-il cette décision ?
Personne ne répond, et les yeux se baissent dans une acceptation résignée de l’inéluctable.
— Bien.
Villars se lève et fouille dans un tiroir, en extrait une petite boite métallique frappée d’une tête de mort, qu’il tend d’une main tremblante au capitaine. Il farfouille ensuite sous la table
et déclenche l'ouverture d'un compartiment secret, duquel il sort une bouteille de whisky, breuvage symbolique de notre terre natale, aujourd'hui devenu une denrée rare
et des plus précieuse. Il la contemple d’un air songeur avant de la présenter à Herlock avec un haussement d’épaules embarrassé.
— C’est du 150 ans d’âge, je la gardais pour une grande occasion. Je pense que c’en est une…
Herlock la saisit, impassible.
— Désactivez la porte, ordonne-t-il d’un ton sec.
— Reculez tous, ajoute Syrus, en portant une main sur la crosse de son arme, prêt à en faire usage au moindre mouvement suspect des condamnés. Villars pianote un code, et
le sas se déverrouille. Il enfonce un levier qui ouvre les parois de verre dans un souffle. La créature dans son bocal adjacent semble réagir à ce mouvement et palpite de plus belle.
— Restez contre le mur, insiste Syrus.
Les prisonniers s’exécutent sans rechigner et Herlock entre. L’un d’eux tend une main vers la boite, saisissant la bouteille de l’autre.
— Allez les gars, faites pas cette tronche, ce soir c’est la fête ! On boit aux frais du capitaine !
Il ouvre le petit coffret et après une brève hésitation, s’empare d'un cachet, qu’il avale en hâte avec une grande rasade d’alcool.
— Et ! T’enfiles pas tout le whisky hein ! Plaisante un autre homme, en suivant le mouvement.
Un cri nous glace soudain le sang. Le malheureux garçon recroquevillé à terre se tord de douleur. Mais le capitaine saisit son cosmogun, vise sa tête et fait feu à bout
portant sans aucun état d'âme. La cervelle éclabousse les murs et ne reste plus de son visage qu’un trou sanguinolent. Le corps est pris de spasmes, ce qui l’incite à tirer de nouveau. Cette
fois, plus rien. Il rengaine son arme et récupère la boite et la bouteille.
Le même manège se déroule dans la seconde cellule, avant que ne se ferment définitivement les portes. Les hommes se sont alignés devant la vitre et saluent d’un geste formel l’assemblée qui leur
fait face. Nous leur rendons leur salut dans un silence tendu. Déjà agréablement étourdis par la substance meurtrière, ils décident de s’installer avec une paisible résignation sur les
couchettes bordant les murs blancs de leur tombeau.
— Je vais faire sécuriser la zone en niveau quatre, capitaine, souffle Syrus avant de quitter la pièce. Villars et Key ne tardent pas à lui emboiter le pas, tandis que nous restons figés face à
ces vies en train de s'éteindre à jamais avec une humilité désarmante. Mime s’approche et pose une main sur mon épaule. Ce contact m’apaise sans que j'en saisisse la raison. Il me semble
qu’elle ne ressent aucune peine, aucune peur, et qu’elle me transmet en silence cette paix qui l’anime.
— Ils vont s’endormir dans une douce euphorie, c’est tellement mieux ainsi, me murmure-t-elle, d’une voix indéfinissable. Je ferme les yeux, me laissant envahir par une étrange sensation
d’immatérialité, surprise par l'engourdissement soudain de tous mes muscles, puis la regarde quitter les lieux, perplexe. Il n’y a plus un bruit, excepté le frémissement glauque de la
créature qui parait attendre tranquillement son heure. L'action du poison est foudroyante. Déjà, la respiration des hommes est plus lente. Celle de l’un d’eux s’est arrêtée. Le capitaine
semble incapable de détacher son regard de ses compagnons mourants. Je pose doucement ma main sur son avant-bras, ce qui le fait sursauter.
— Ils n’étaient certes pas de parfaits coéquipiers, mais ils ne méritaient pas de mourir ainsi, murmure-t-il
Il me regarde comme s’il venait de s’éveiller d’un cauchemar. Je devine qu’il s’en veut, je sais qu’il déteste se sentir si impuissant, mais que peut-on contre l’enfer ?
Me voilà au banc des accusés, prostrée sur le siège qui a servi à l’interrogatoire de l’humanoïde, quelques heures auparavant. Pourquoi Villars a-t-il jugé bon de
m’injecter cette saleté de calmant ? Pourquoi cet oeil inquiet du capitaine, qui m’observe en silence ?
— Pourquoi ne m’a-t-on pas restitué mon arme ?
Villars jette un regard embarrassé à Herlock, qui lui sourit en guise de réponse.
— Je ne désirais courir aucun risque, et être certain que ce qui est arrivé n’est pas le fruit d’une quelconque contamination, car vous avez été exposée de fort près à cet...
homme, si l'on peut encore le définir en tant que tel.
— Et qu’en est-il ? dis-je, en repoussant la sournoise angoisse qui s’insinue en moi.
Le médecin prend les devants, en m’indiquant que je peux me lever.
— Il n’en est rien. D’après mes premières analyses, ainsi que ce que m’ont confessé les proches des victimes, et à la suite de quelques recoupements personnels, je crois
pouvoir affirmer que les deux malheureux avaient consommé des drogues ramenées du vaisseau humanoïde. Cependant, je n’arrive toujours pas à analyser la teneur de ces produits. Il
semble que leur composition ait été modifiée, leur structure moléculaire s'avère absolument incompréhensible pour l’instant. Mais je travaille là-dessus… En tout cas, pas de soucis
de votre côté, vous êtes en pleine santé, très chère.
— Vous m’en voyez rassurée, docteur, dis-je en me redressant.
Il jette un nouveau regard à Herlock.
— J’aurai besoin de son témoignage, si je veux mettre le plus de chances de notre côté, capitaine.
— Pas maintenant, Villars, laissez-la récupérer un peu.
— Je vais bien, capitaine, si je peux aider Villars, je crois qu’il n’y a pas une minute à perdre.
— Entendu. Je vais tenter de réunir les consommateurs potentiels de ces drogues dans les quartiers de confinement du niveau cinq, afin que vous puissiez pratiquer les analyses nécessaires,
docteur Villars. Il hésite un instant, puis me tend mon arme.
— Commandant Ayana, je voudrai que vous évitiez de rester seule quelque temps.
— Je vous assure que je vais bien, capitaine.
La grimace amusée du docteur Villars interrompt brusquement notre conversation, dont l’accent impersonnel ne semble convaincre que nous…
— Je veillerais sur elle, capitaine.
Herlock lui accorde un sourire reconnaissant avant de s’éclipser.
— Bien évidemment, personne ne me demande mon avis, dis-je au médecin, sur le ton de la plaisanterie. Le grand homme barbu plonge un regard adouci au fond du mien, tandis que
le timbre de sa voix se teinte d'une légère mélancolie.
— Je ne pense pas qu’il souhaite courir le risque de vous perdre une seconde fois…
Je préfère ne pas répondre à son allégation.
— Que désirez-vous savoir, Villars ?
— Avant toute chose, commandant, je voudrais comprendre pourquoi vos analyses ne présentent aucune trace de métabloquant 634. Quand avez-vous reçu votre dernière injection ?
— Je n’avais plus navigué depuis très longtemps, docteur. Je crois que cela date d'une bonne douzaine d’années, j’étais encore sur le Dark Oak à l’époque…
— Vous n'ignorez pas que pour une efficacité optimale les injections doivent être renouvelées tous les dix ans. Le protocole est très clair.
— Oui, je suis au courant, mais voyez-vous, je ne suis pas certaine de vouloir tripler mon espérance de vie, mon ami.
— Quand je pense au nombre de gens qui seraient près à tout pour obtenir ne serait-ce qu'une seule dose ! Soyez raisonnable, je vous prie : vous savez pertinemment que
l'administration régulière de métabloquant 634 est l'unique moyen efficace pour lutter contre l’ostéoporose et la fonte de vos muscles.Sans parler du blocage des cycles de...
Je l'interromps d'un soupir en lui tendant mon avant-bras.
— Très bien, docteur, vous avez gagné, injectez-moi donc ce produit miracle.
Il me rend un sourire complice en ouvrant le petit coffre contenant les ampoules de jouvence, autrefois si controversées et pourtant si convoitées sur terre. L'interdiction et le retrait du
marché de ce sérum aux incroyables propriétés par le gouvernement n'ont fait que donner plus de valeur encore aux précieuses fioles, qui sont devenues une manne fantastique pour
les trafiquants en tout genre. Je ne peux m’empêcher de grimacer au contact de l’aiguille et une interrogation m’obsède soudain.

— Villars, connaissez-vous l’âge réel du capitaine ?
Il applique une petite compresse de tissus à l’endroit de la piqûre et jette la seringue dans un bac de métal.
— Si je le savais, je ne vous le confierais certainement pas commandant. Son passé lui appartient. Libre à vous de lui poser la question.
Je le dévisage avec curiosité, tandis qu’il s’affaire au nettoyage méticuleux de ses instruments.
— Et vous, docteur, quel est votre âge ?
Il referme précautionneusement le coffre avant de se retourner vers moi.
— Personne ne vous a jamais dit que vous étiez trop curieuse ?
Je soutiens son regard et penche la tête sur le côté, tentant de deviner le nombre d’années qui se dissimulent derrière le visage bon enfant d’un homme d’une cinquantaine d’années. Il soupire
avant de répondre.
— J’ai 124 ans. La réponse vous convient-elle, commandant ? Et, non, je ne tiens pas à vous parler de l‘avant-guerre.
Je suis stupéfaite, et pourtant je ne le devrais pas. Je sais pertinemment que le métabloquant 634 est fréquemment utilisé par les équipages, afin de lutter contre les méfaits de la vie
spatiale sur l’organisme humain. J’en fais moi-même usage depuis longtemps, et je suis consciente que mon physique doit avoisiner celui d’une femme de 25 ans, alors que j’en accuse
20 de plus. Cette substance a faussé tous nos points de repère dans le temps, et j’ai parfois encore du mal à réaliser qu’il est impossible de deviner l’âge réel d‘un individu, sinon par le
biais d‘analyses poussées… Quel peut donc être l’âge d’Herlock ? A-t-il connu les années paisibles de l’avant-guerre ? Ai-je vraiment envie de le savoir ? Je n’en suis pas certaine…
Ce n’est que tard dans la nuit que l’équipage est convoqué sur le pont. Le capitaine est installé à la barre, comme il le fait souvent lorsqu'il désire
accorder une solennité sans équivoque à ses propos. La gravité des évènements semble à la mesure de ses traits soucieux et tendus. Je remarque Stelly dans un coin de la pièce, toujours flanquée
de son acolyte aux cheveux gras, qui lui murmure quelque chose à l’oreille. Elle éclate d'un petit rire nerveux qui s’étrangle alors que son regard croise le mien. J’y discerne une tristesse
infinie qui, une fois encore, se transforme en insolite rancœur. La voix d’Herlock s’élève bientôt, et son inflexion sévère me fait frissonner.
— Je ne suis pas en mesure pour l’instant de vous donner une explication sûre et rationnelle quant à ce que nous venons de vivre à bord. L’ordinateur central poursuit ses recherches et ses
recoupements, mais il semblerait qu'actuellement, aucune réponse cohérente ne permette de définir précisément quel est le danger auquel nous devons faire face. Certains membres de l’équipage ont
été placés en isolement, afin de limiter les risques, mais d’après les premiers résultats du docteur Villars, ce qui a tué aujourd’hui ces deux hommes n’est pas un virus. Il s’agirait d’un effet
secondaire lié aux drogues ramenées du vaisseau humanoïde, qui parait être à même de modifier la structure moléculaire d’un individu. Ces produits seront donc réquisitionnés, et je compte
sur votre bon sens et votre intégrité pour collaborer avec Syrus et le docteur Villars, qui sont chargés de récupérer tout matériel suspect.
Une vague de grognements mécontents traverse l’assemblée, aussitôt contrée par le capitaine, qui hausse le ton.
— Il en va de votre survie, de notre survie à tous. De ce fait, aucune trahison ne sera tolérée, et les contrevenants impitoyablement châtiés. J’espère avoir été très clair sur ce
point.
— Limpide, capitaine. Le règlement sera appliqué, répond Syrus, sous les regards hargneux de quelques hommes, dont il ne semble guère se soucier.
— L’autre point dont je voulais vous informer est le suivant : L’Arcadia est très gravement endommagé et certains composants sont impossibles à trouver ailleurs que… sur terre.
À ces mots, mon sang se glace et un long frisson traverse ma colonne. Je ferme les yeux, refusant d’entendre la suite.
— Nous faisons donc route vers notre planète. Ce voyage apparaît des plus périlleux, mais nous n’avons guère le choix : l’oasis ne bénéficie pas d’un laboratoire suffisamment performant, ni
des matériaux adéquats. Je vous demande ipso facto de vous préparer au combat. Nous atteindrons notre destination dans cinquante-trois heures. Vous pouvez disposer. Syrus passera vous
voir individuellement.
La masse des hommes se met en mouvement, accompagné d’un bavardage étouffé, tandis que Stelly semble assommée par la nouvelle. Key me frôle imperceptiblement en passant.
— Ça vous rappellera de bons souvenirs, grince-t-elle, sans s’arrêter.
Je n’ai pas le temps de me soucier de ses états d’âme. Je me précipite vers Herlock, qui se dirige vivement vers les quartiers d’isolement.
— Capitaine, il faut que je vous parle.
— Pas maintenant Ayana, je dois vérifier si…
J’agrippe son avant-bras et le stoppe dans son élan, ce qui l’oblige à se retourner. Il me jette un regard étrange.

— C’est impossible, nous ne pouvons pas regagner la terre, c’est… elle… il n'y a...
— Nous discuterons de cela plus tard, commandant.
Il s’écarte et poursuit son chemin, mais je décide de lui emboiter le pas. Il faut que je lui avoue maintenant, car je n’en aurais plus la force dans quelques minutes. Nous traversons
les couloirs à toute vitesse, j’ai presque la sensation qu’il tente de me fuir, mais il est contraint de s’arrêter devant l’imposant sas du quartier d’isolation.
— Herlock, je t’en prie, tu dois entendre ce que j’ai à te dire…
Il me fait face et son expression embarrassée me déconcerte.
— La terre, elle…
Les mots refusent de faire surface. Comment lui annoncer ce que je n’ai pu lui confesser il y a de cela huit interminables années ? Il pousse un long soupir et relève une mèche de
mes cheveux derrière mon oreille, comme il le fait chaque fois qu’il tente de me faire appréhender quelque chose d’essentiel. Il esquisse un sourire triste et compatissant, avant de
m’avouer dans un murmure.
— Je le sais.
Les battements de mon cœur s’accélèrent et je ne peux dissimuler ma stupeur.
— Et je sais aussi pourquoi tu as choisi de ne rien me dire. Mais je voudrais à l’avenir que tu comprennes une seule chose : je n’ai en aucun cas besoin d’être préservé. J’aspire à
être celui qui te protège, bien que je doute que tu sois en mesure de l‘accepter.
Je baisse les yeux, mortifiée, mais il pose un index sous mon menton, m’obligeant à relever la tête pour le regarder.
— Si tu es ma faiblesse, permets-moi d'être ta force…
Je dois accomplir un terrible effort pour ne pas laisser affleurer une larme d‘émotion. Auprès de lui, je peux lâcher prise, à ses côtés, je peux être celle que je suis sans en payer le
prix, mais encore faut-il que je sois capable d‘être en paix avec moi-même… Je suis incapable de répondre, trop enferrée dans une lutte intérieure contre mes propres démons.
Il esquisse un sourire imperceptible et pose sa main sur le capteur d’empreinte afin de déverrouiller l’entrée des quartiers d'isolation. Un petit voyant vert
clignote et l’imposante porte de métal s’ouvre lentement sur une salle illuminée de néons blafards. Je découvre les cellules de verre qui recouvrent le pan du mur qui me fait face, tandis
que les regards anxieux des « contaminés » convergent dans notre direction. Deux soldats armés montent la garde, malgré l’évidente invulnérabilité de la paroi sécurisée
qui nous sépare de l’espace de quarantaine. La quinzaine d'hommes est répartie en trois groupes à l'intérieur des compartiments hermétiquement clos.
— Capitaine, Aaron se sent mal, il faut faire quelque chose, s’écrie immédiatement l’un des malheureux prisonniers de la cellule de gauche.
— Il a raison, capitaine, regardez-le, vous ne pouvez pas le laisser souffrir comme ça ! renchérit l’un de ses compagnons.
J’aperçois le jeune garçon aux traits asiatiques qui s’est recroquevillé dans un coin de la chambre. Il est couvert de sueur et claque des dents. Son teint bleuté n’annonce rien de
bon. Herlock enclenche son émetteur en s’approchant de la vitre.
— Villars, rejoignez immédiatement le niveau cinq : nous avons une urgence.
Le malade pousse un gémissement lancinant en se tordant de douleur.
— Depuis quand est-il dans cet état ? demande Herlock
— Il s’est effondré il y a vingt minutes, capitaine. Il agonise, il faut le sortir de là, lui répond un jeune garçon aux longs cheveux bruns, qui semble avoir du mal à
respirer.
Je remarque alors les cernes profonds qui encadrent les regards injectés de sang de plusieurs captifs. Le mourant pousse une nouvelle plainte déchirante en se repliant sur lui-même.
Herlock me fait signe de reculer, ainsi qu’aux deux gardiens, et s’approche du sas de la cellule afin d'enclencher la procédure d’ouverture.
— Villars, donnez-moi le code de la chambre de contention numéro un, demande-t-il à travers le petit émetteur. La voix lointaine du docteur grésille, nerveuse et essoufflée
— Négatif, capitaine. Vous ne devez en aucun cas ouvrir cette porte, c’est bien trop risqué.
Un hurlement étouffé par l’épaisseur des cloisons nous parvient, et il me semble déceler le craquement des os. Je fais quelques pas en arrière, jusqu’à sentir le mur contre mon dos,
incapable de quitter le jeune garçon des yeux. Une panique aveugle s’empare des hommes, qui tambourinent désespérément contre les parois inviolables en suppliant qu’on les extirpe de
là.
— Sortez tous d’ici ! ordonne Herlock en pianotant nerveusement sur le tableau de commande de la porte. Les deux gardiens se précipitent dehors sans demander leur reste.
— Nom de Dieu, Villars ! Donnez-moi ce foutu code ! rugit-il.
— Je suis désolé, capitaine, mais il n'en est pas question : cela mettrait tout l’équipage en péril.
— C’est un ordre, docteur Villars ! insiste Herlock, hors de lui, tandis que les cris terrifiés des hommes s’amplifient. Cette fois, j’en suis certaine, j’entends distinctement le
craquement des os qui se disloquent.
— Sors d’ici, Ayana ! m’ordonne-t-il, en dégainant son cosmogun. Il le pointe vers le tableau de commande, mais Villars fait irruption au même moment et fond sur lui, l’empêchant
de toucher sa cible et le déséquilibrant de tout son poids.. Le laser ricoche contre le mur et vient détruire les instruments complexes alignés sur une table à ma droite.
Les cris de terreurs s’entremêlent en une abominable cacophonie et je tente de détacher en vain mon regard du jeune garçon, qui n’est plus qu’un amas de chair sanguinolent. De longs fragments
d’os mouvants grimpent le long des parois de la cellule, claquant contre le verre et transperçant les corps des malheureux horrifiés, qui frappent de plus belle contre les vitres, où
viennent exploser des taches de sang mêlées d’entrailles éparses.
— Lâchez-moi, Villars ! vocifère Herlock, alors que le grand homme à la stature imposante s'efforce de l’empêcher de se relever.
— Ne faites pas ça, capitaine ! Vous allez tous nous faire tuer !
— Je n’abandonnerai pas mes hommes !
Villars est beaucoup plus massif que le capitaine, mais bien moins leste et le coup de crosse qu’il reçoit en pleine tempe a aussitôt raison de lui. Il s’effondre dans un geignement
pathétique, tandis qu’Herlock se précipite de nouveau vers la vitre.
Je réalise soudain que Villars est dans le vrai. L’ignoble créature qui a maintenant envahi toute la cellule n’a laissé aucun survivant, et leurs dépouilles viennent se fondre avec
d’horribles bruits de muscles qui se déchirent à l’entité qui ne cesse de croître. Les rescapés des cellules voisines se sont terrés dans le coin le plus éloigné de la chose, fous de
terreur.
Je parviens enfin à m'arracher du mur et bondis vers Herlock, me jette devant lui en hurlant, faisant barrage de mon corps, adossée à la paroi de verre à travers laquelle je
perçois les immondes reptations de l’amas de chairs informe.
— C’est trop tard !
Il me dévisage, furieux, puis son regard se fixe sur ce qui grouille dans mon dos. Il reprend son souffle et me saisit par les épaules afin de m’éloigner de la vitre. Je vais m’agenouiller près
de Villars, qui s’est péniblement redressé sur les coudes, une main contre sa tempe qui a déjà doublé de volume. Les hommes des cellules voisines n’ont plus la force de hurler, et se sont blottis
les uns contre les autres, hagards et gémissants. Herlock récupère son arme sans cesser de scruter la chose palpitante qui semble tenter de trouver un chemin à travers les
murs hermétiques de sa prison. Il baisse enfin un oeil vers nous et hésite un moment, avant de tendre la main à Villars pour l’aider à se relever.
— Vous n’auriez rien pu faire, capitaine, bredouille d’un ton hésitant le grand homme.
Herlock le dévisage un instant, oscillant entre la vindicte et la gratitude.

— Que va-t-il advenir maintenant, docteur ? murmure-t-il en balayant la pièce du regard, sans réellement escompter de réponse.
— Je n’ai pas encore eu l’occasion de vous souhaiter la bienvenue à bord, commandant, admet-il, avec un sourire franc et généreux.
— Merci.
Des flashs de douleurs irradient toujours mon cerveau par vagues, troublant ma vue et mon équilibre, mais je décide de ne pas y prêter attention. Je plaque la compresse contre mes narines et entreprends de rejoindre la salle de l’ordinateur principal, qui devrait pouvoir répondre aux questions qui se bousculent dans mon esprit. Herlock a déjà réuni une cellule de crise afin de parer aux multiples avaries et problèmes techniques du bâtiment et s’affaire à répartir et définir en hâte les tâches incombant à chacun. Je quitte les lieux, tandis que me suit le regard bienveillant de Syrus, qui s’empresse ensuite d’aller prêter main-forte au gros des troupes.
— L’Arcadia est vraiment très endommagé, m’accueille sans détour la voix omnipotente d’Alfred, dès que je franchis le seuil de cette salle devenue son univers à jamais.
— Pourquoi n’avez-vous pas réagi, Alfred ? Nous avons bien failli nous écraser sur cette maudite planète !
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, Ayana, à aucun moment je n’ai décelé la présence d’une planète, ou de quoi que ce soit d’autre d’ailleurs.
— Quoi ? Mais enfin Alfred, je pensais que vos « neurones » envahissaient toutes les machines de ce bâtiment par le biais de l’ordinateur central.
— C’est exact, il n’est aucun composant électronique de ce vaisseau qui ne fasse pas partie aujourd’hui de ce que je suis devenu.
— Et bien alors, comment expliquez-vous ce qui vient de se passer, Alfred ? Nous avons vraiment cru ne jamais nous en sortir, et cette attraction terrible, et ces cris ? Bon sang, comment pouvez-vous affirmer ne rien avoir décelé ?
— C’est impossible, les radars et tous les capteurs n’ont détecté absolument aucune anomalie. Je ne comprends pas, toute activité physique ainsi que les données mathématiques sont restées stables, enfin jusqu’à la manœuvre extrême du capitaine. Etes-vous certaine qu’il y avait effectivement quelque chose sur notre trajectoire ?
— Une planète, Alfred ! Nous avons failli percuter rien moins qu’une planète ! Je ne crois pas que tout l’équipage ait été victime d’une hallucination…
— Bien…, je vais essayer d’élaborer une théorie quant à ce qui a bien pu advenir. Il me faut replonger dans un milliard d’archives et de connaissances afin d’effectuer des recoupements et des raisonnements cohérents. Il va me falloir quelques heures, je pense. Revenez me voir d’ici là…
Je l’abandonne à ses recherches, troublée par son aveuglement et ses réponses d’un cartésianisme presque agaçant. J’ai à peine le temps de parcourir quelques mètres dans le corridor principal qu’un homme me heurte rudement, avant de s’effondrer quelques mètres devant moi. Il se contorsionne en hurlant de douleur ou de terreur, je suis bien incapable de faire la différence. Je saisis instinctivement mon arme en m’approchant pour m’agenouiller à sa hauteur, quand un second cri me parvient. Un jeune garçon fait irruption à la suite du premier, l’arme brandie et les yeux injectés de sang.
— Il faut le tuer ! glapit-il, en levant son cosmogun d’une main vacillante.
L’homme à mes pieds hurle de plus belle, tandis qu’un sang bouillonnant dégouline maintenant entre ses lèvres. Je reste pétrifiée d’horreur au son clair de ses os qui craquent et se déboîtent, incapable de prendre une décision. Le jeune garçon appuie sur la détente et un laser vient frapper le malheureux en pleine poitrine.
— Arrêtez ! fais-je dans un cri, en pointant mon arme vers son crâne.
— Vous ne comprenez pas, il faut l'abattre ! Ou peut-être êtes-vous atteinte aussi, vous êtes comme lui… murmure-t-il, en me mettant en joue.
— Ne m’obligez pas à…
Trop tard. Son doigt allait presser la détente. J'ai été contrainte de tirer. J’ai visé entre les yeux. Un réflexe. Il s’effondre avec un bruit sourd, tandis que l’homme blessé à mes pieds continue de se tordre en spasmes incohérents. Les os de sa colonne ont déchiré l'épiderme de son dos et semblent vouloir vivre une existence propre, heurtant avec des bruits secs de cartilage le sol métallique. Je me traine vers l’arrière, les jambes coupées par la terreur, incapable de réagir.

Le malheureux n’est toujours pas mort… Ses côtes déchiquètent leur carcan de peau et commencent à croître et à ramper au hasard. Il faut que je me reprenne. Je tire plusieurs salves de lasers, qui viennent brûler l’amas de chair sanguinolent qui était autrefois un membre de l’équipage, et parviens à me remettre sur pied. Il bouge toujours, d’une écœurante reptation saccadée, ce qui achève de me mettre hors de moi.
— Mais tu vas crever, oui !!!
Ma colère prend le pas sur la terreur qui me paralyse, afin de m’éviter de sombrer dans la folie, et c’est avec une rage inutile bien qu’inespérée que je fais feu une bonne dizaine de fois sur l'entité sans nom, qui finit par cesser d’avancer. Le son de la course des hommes qui se rapprochent ne parvient pas à me ramener à la réalité, et je suis incapable de baisser mon cosmogun, persuadée que la chose va se remettre à ramper dans ma direction. On me parle, mais je ne peux pas écouter, il faut que je surveille le tas informe, prêt à me sauter à la gorge, ne me déconcentrez pas… Une main se pose précautionneusement sur la mienne, me faisant sursauter et me ramenant presque parmi les vivants. Mais mes doigts refusent de desserrer leur étreinte, douloureusement crispés sur la crosse. Un brouhaha soudain envahit mon cerveau. Les cris de Stelly, des exclamations, des mots qui fusent, et la voix du capitaine.
— Lâchez votre arme, Ayana, s’il vous plait. C’est fini.
Je réalise alors seulement qu’il tient fermement mon poignet. Tandis que Stelly sanglote dans les bras de Mime, qui semble être la seule en mesure de garder un semblant de calme.
— Donnez-moi cette arme, commandant, insiste Herlock.

Je parviens enfin à déplier mes doigts engourdis, et il saisit aussitôt le cosmogun, qu’il jette à l’un de ses équipiers, sans me quitter des yeux. Il m’attrape par les épaules, m’aidant par ce geste à détacher mon regard de la scène atroce qui s’étale sur le sol et les murs du corridor.
— Bon sang, mais que s’est-il passé ? demande Syrus.
— Elle a buté Davy, c’était l’un de mes meilleurs hommes ! vocifère une voix, que je ne connais pas.
— Mais qu'est-ce que c’est que ce truc ? renchérit quelqu’un d’autre.
— Commandant Ayana, que s’est-il passé ici ? insiste une voix jeune, qui m’est étrangère
— Assez. Laissez-la respirer. Nettoyez-moi plutôt ce couloir. Key, faites-moi appeler Villars ici. Je veux des analyses complètes de ces deux corps, intervient Herlock
— À vos ordres, capitaine.
Il me saisit par le bras et se fraye un chemin sous les grognements de protestation des curieux, tandis que je me concentre pour éviter de me retourner vers cette chose, dont il me semble sentir le regard mauvais planté dans mon dos…






