Vendredi 30 novembre 2007

L’Arcadia est plongé dans un calme et une pénombre somnolente lorsque je remonte à bord. Mes pas résonnent dans les corridors désertés, au rythme de mes questionnements silencieux. Je ne peux me résoudre à quitter des yeux le petit cercle noir qui illumine de sa clarté discrète mon chemin solitaire. Comment un objet d'apparence si anodine est-il capable de recéler en ces instants une telle vitale importance ? J’aperçois soudain une silhouette frêle qui se dessine sur le mur qui me fait face. Elle s’immobilise aussitôt. Instinctivement, ma main se pose sur la crosse de mon arme tandis que je m’approche pour découvrir l’expression craintive de notre prisonnier humanoïde, qui lève vers moi ses inquiétants yeux d’insecte en se tassant dans l’obscurité. Je le dévisage en silence, déroutée par son attitude, alors qu’il esquisse un rictus embarrassé.
— Je ne supportais plus d’être cloitré entre les murs de ma cabine, j’avais vraiment besoin de marcher un peu, de voir autre chose. Je sais que je ne devrais pas, mais…
— Vous êtes libre de divaguer à votre guise tant que vous ne tentez pas d’accéder aux centres vitaux du bâtiment. Ne craignez rien, je ne vous ferai aucun mal.
Il m’accorde un faible sourire et semble se détendre quelque peu.
— Je crains que malheureusement vos compagnons ne soient pas aussi tolérants que vous, murmure-t-il en me désignant discrètement le côté de sa mâchoire orné d’un impressionnant hématome.
— Il est vrai que la tolérance et le respect ne sont pas le plus bel apanage de mes semblables.
— Je pense que je pourrais vous affirmer la même chose en ce qui concerne mon peuple. Mais, je suis heureux de constater que vous sembliez indifférente à …
— Ne vous méprenez pas. J’éprouve un profond mépris pour votre civilisation colonisatrice et barbare. Je ne vois pas l’intérêt de frapper un ennemi déjà à terre, voilà tout.
Il s’accorde un instant de réflexion avant de me tendre une main amicale, tandis que je réalise que je n’ai pas plus de considération pour mon peuple que pour le sien.
— Mon nom est Andrak. Je suis heureux de vous connaître et vous remercie pour votre hospitalité et votre franc-parler.
J’accepte de serrer sa main à la texture glacée et lisse avec une légère incrédulité. Il semble très touché par mon geste et me gratifie d’un sourire entendu. Il me fait comprendre par un signe de tête qu’il souhaite se retirer et je le regarde s’éloigner d’un air songeur. Je m’aperçois alors que je suis à quelques mètres de l’imposante porte des quartiers du capitaine et une sourde angoisse accélère les battements de mon coeur. Il va bien falloir que je lui explique les motivations de monsieur Zon, je vais devoir lui parler du pacte morbide qu’il nous propose. Connaissant la haine sans borne qu’ils se vouent, comment appréhender la réaction d’Herlock ? Me voici devant le sas, indécise. Le petit voyant clignotant qui surplombe le battant m’indique qu’il est présent, mais ma main hésite. Je décide de cesser de réfléchir et frappe. Un interminable silence… Finalement dans un bruit de soufflet le sas s’ouvre. Il a certainement utilisé le visualisateur pour savoir qui se permettait de le déranger en cette heure avancée. Mes yeux balaient la pièce plongée dans la semi-pénombre et je le découvre installé derrière son vaste bureau, réchauffant un verre d’alcool entre ses doigts. Son regard suit le moindre de mes mouvements tandis que je m’approche en silence. Il me fait signe de m’asseoir face à lui dans un antique fauteuil et je suis enivrée par l’odeur animale et douce du cuir qui crisse discrètement sous mon poids.



— Qu’exige-t-il ? Murmure-t-il sans détour comme si cette question l’obsédait depuis des siècles. Je sens son regard attentif posé sur moi et réalise qu’il a immédiatement remarqué le petit bracelet qui scintille autour de mon poignet. Un interminable silence s’ensuit que je souffre de briser. Je relève les yeux vers lui et l’intensité de son regard me donne le vertige.
— Il veut se joindre à nous. Il dit connaitre la chose qui a tué nos hommes. Il prétend être en mesure de nous apporter son aide.
L’expression impavide d’Herlock me glace, car je sais maintenant la déchiffrer et un long frisson me traverse. Il se lève vivement et fait le tour de la table afin de s’approcher de moi. Il saisit mon poignet droit et serre le cercle de métal entre ses doigts.
— Comment as-tu pu croire un seul instant que j’accepterais de le laisser monter à bord ? Grince-t-il d’une voix vacillante.
— Ce bracelet contrôle celui qui plonge au cœur de ses veines. Il me suffit d’un geste pour le condamner.
Une lueur incrédule teintée d'incompréhension traverse son regard qui reste rivé au mien un long moment, m'interdisant toute retraite. Je suis assaillie par la désagréable sensation qu'il tente de lire dans mes pensées, cherchant au fond de mes yeux quelque chose qui m'échappe. Il libère enfin mon poignet, se redresse pour se diriger vers les immenses vitres sécurisées aveuglées par la pénombre glacée de l'entrepôt. Un nouveau silence pesant s’instaure entre nous qu’il brise d’un murmure à l’étrange intonation.
— Ainsi, il a lié sa vie à la tienne ?
Que répondre à cela. Toute la signification de ces quelques mots me frappe en plein visage et je ne sais quel sens donner à ce pacte inhabituel qui, je dois bien le reconnaitre, m'unit désormais à son plus fervent ennemi.
— Il a mis sa vie entre mes mains dans le seul but de gagner notre confiance.
Il se retourne dans ma direction avec un sourire énigmatique tandis qu’il pose sur moi un regard adouci.
— Tu le penses sincère, n’est-ce pas ?
— Mon instinct me pousse à croire qu’il m’a dit la vérité au sujet de cette menace. Je considère sincèrement que nous risquons d’avoir besoin de ses connaissances et de son aide.
— Zon a toujours possédé un don de persuasion hors du commun, ironise-t-il en s’approchant afin de saisir son verre de bourbon, qu’il savoure en silence avant de reprendre.
— Je suis certain que ton intuition est fiable. Je te laisse lui signifier mon agrément.
Un immense soulagement mêlé de culpabilité m’envahit. Je l’observe un instant, mais il se retourne de nouveau vers les imposants hublots et son regard se perd dans le vague comme chaque fois qu’il explore les contrées tourmentées de ses souvenirs. Je me lève dans un froissement de cuir et m’approche doucement. Il me tend son verre et je goute le breuvage puissant dont le parfum boisé me réchauffe agréablement la gorge. Nous restons ainsi immobiles, dans le silence des immenses entrepôts désertés dont les limites se diluent dans l'obscurité.



J'avertis dès le lendemain monsieur Zon qu'il est convoqué à bord, afin d'effectuer les vérifications nécessaires de son bracelet. Il accepte sans rechigner de se livrer à ces investigations, qu'il considère comme tout à fait logiques selon ses dires. Je tressaille lorsque la porte s’ouvre sur l’homme aux longs cheveux d’ébène. Il esquisse un sourire narquois et triomphant en posant le pied sur le vaisseau que je l’ai jadis aidé à fuir. Son regard balaie d’un air amusé la foule qui l’accueille avec méfiance et se pose finalement sur moi. Son expression se modifie et quelque chose d’indéfinissable traverse ses yeux sombres, qui me fait hésiter entre l'inquiétude et la perplexité.
— Tiens ! Herlock n’est pas là ? Quel manque d’hospitalité tout de même !  Grince-t-il en levant une main dans un geste ample et tournoyant. Je souris. Il est toujours aussi théâtral.
— Il ne désire pas vous croiser pour l’instant. Il ne voudrait pas vous tuer… par mégarde, dis-je en employant le même ton cynique qu’il affectionne tant. Un immense sourire éclaire alors son visage tandis qu’il saisit une de mes mains pour y poser ses lèvres, dans une révérence désuète et déplacée. Je retire vivement mes doigts, incapable de ne pas lui rendre un sourire amusé.
— Assez, monsieur Zon. Nous avons à faire.
Il se redresse de toute sa haute stature et plonge un regard étrange au fond du mien. Je suis soudain fascinée par le charisme dangereux qui émane de sa présence. Sa beauté asiatique semble d'ailleurs faire l'unanimité auprès de mes quelques rares comparses féminines, à en juger par leurs murmures enthousiastes.



Il parait s'amuser grandement de la situation et entame une discrète révérence en direction d'un petit attroupement de jeunes femmes qui s'est rapproché. Leurs minauderies soudaines et leurs rires étouffés me hérissent.
— Qu'est-ce que c'est que ce guignol ? Grogne soudain un gros homme à l'haleine aigre. Bien entendu, Zon se dirige immédiatement dans sa direction d'un pas leste. Il approche son visage tout près du pirate quelque peu éméché, tandis que déjà la foule se recule instinctivement.
— Le manque de politesse est semble-t-il un maitre mot ici. Il va falloir remédier à cela, ne pensez-vous pas ? Murmure-t-il avec une grimace de dégout. L'homme n'a pas le temps de répondre, sa face soudain plaquée contre le mur, une dague contre la carotide.

— Monsieur Zon ! Cessez cela sur-le-champ, dis-je rageusement. Est-ce donc là votre manière de prouver que nous pouvons vous faire confiance ? Il hésite un instant puis finit par lâcher le gros homme, qui recule en titubant.

— Veuillez me pardonner, mon commandant, j’ai toujours eu beaucoup de mal à accepter le manque de respect et de bienséance des… pirates, dit-il avec une humilité disproportionnée en me décochant son plus beau sourire avec un regard entendu. Je m’apprête à répondre, mais la voix de Key me fait sursauter.
— Suivez-moi, monsieur Zon, je vais vous conduire au poste médical, annonce t’elle froidement en me jetant un regard mauvais. Il toise la jeune femme d'un air moqueur, mais elle s’éloigne sans attendre, tandis que deux hommes armés indiquent à notre hôte le chemin à suivre.
— Fort aimable à vous, mademoiselle Key. Puis je vous appeler Key ?
— Pas de ça avec moi. Contentez-vous de « lieutenant », cela conviendra très bien, grogne-t-elle tandis qu’il lui emboîte le pas. Il sourit en secouant la tête.
— Ah ! les femmes, vous êtes toujours si rancunières ! Il s'arrête net en apercevant Syrus qui surveille la scène en silence à l'angle du couloir. Un curieux désarroi crispe ses traits alors qu'il dévisage le grand Viking avec stupeur.
— Je vous connais, souffle-t-il avec émotion. C'était il y a si longtemps, comment est-ce possible ? Je ne comprends pas...
— Vous devez sans doute vous méprendre, l'interrompt brutalement Syrus. Allons, ne faites pas attendre le docteur Villars. Il lui fait signe dans la direction de Key, qui trépigne d'impatience et Zon s'exécute, non sans jeter quelques regards inquisiteurs au grand homme. Un frisson glacé me traverse soudain. Je frotte mes épaules dans un geste instinctif et pousse un soupir de fatigue. Que va-t-il advenir maintenant ? Ai-je eu raison de convaincre Helock d’accepter que cet infernal individu se joigne à nous ? Ne suis-je pas une fois de plus en train de commettre une terrible erreur de jugement ? Je n’apprécie guère cette situation, tout comme je déteste sentir le trouble diffus que déclenche en moi la présence de cet homme.

Vendredi 23 novembre 2007

Les couloirs immenses recouverts de draperies soyeuses et les plafonds de stucs admirablement ciselés me semblent curieusement familiers. Le bruit de mes talons résonne sur le marbre noir irisé de reflets délicats. Les battants d’une porte démesurée se dressent au fond de ce décor digne des plus grands musées d’autrefois. Des dizaines de statues finement ouvragées bordent cette allée princière, images irréelles arrachées à d'autres âges. Ici, quelques nymphes aux longs cheveux ondulants couronnés de fleurs se baignent nonchalamment sous l’œil avide de satyres hideux. Là, une chasseresse enveloppée de sa toge savamment plissée bande son arc rudimentaire dans une pose presque lascive. Un empereur inconnu expose fièrement son corps d’albâtre à la perfection dénudée, le front ceint d’une couronne de laurier, un ange imberbe se lamente sur l’anatomie sans vie d’un homme à la stupéfiante beauté androgyne…
Je pourrais passer d'interminables heures à admirer les œuvres éblouissantes qui jalonnent mon chemin, mais je n’ai malheureusement pas le loisir de m’y attarder, progressant lentement vers le portail qui mène à l’appartement de mon dangereux hôte, l’estomac noué par une étrange émotion qui ne s’apparente pas à de la crainte. Je ne peux réprimer un sourire en levant les yeux sur les battants immenses qui me dominent de toute leur majesté, alourdis de dorures aux entrelacs artistiquement ciselés, découvrant des scènes torturées et complexes d’une mythologie que je ne connais pas. Tout ici laisse transparaitre la personnalité extravagante teintée de mégalomanie du maitre de ces lieux.

J’abats l’énorme anneau contre la porte, et le choc résonne à travers les couloirs, mais personne ne me répond. Je pousse doucement le battant et comme autrefois, la simplicité et le dépouillement du cadre, qui tranche vivement avec l’entrée, me surprennent et m’apaisent en même temps. Je me perds dans l'observation de splendides katanas qui ornent les murs face à moi lorsqu’un bruit attire mon attention. Des notes de musiques. Quelqu’un joue du piano dans une pièce adjacente. Je me laisse guider par la mélodie qui m'entraine jusqu'a la porte ouverte d’une chambre immense, aussi vide que la précédente. La longue chevelure brune qui descend jusqu’aux hanches de l’homme qui s'adonne à cet art tombé en désuétude il y a bien longtemps ne permet aucun doute quant à son identité. Il me tourne le dos et ses mains frappent les touches avec une conviction qui me saisit à la gorge. S’élève autour de nous une mélodie obscure empreinte d’une infinie mélancolie, qui parfois parait vouloir crier un désespoir sans fin, pour retomber dans une tristesse harmonieuse et veloutée… Je suis incapable de réagir… les notes mineures viennent m’envelopper de leurs caresses nostalgiques et je sens bientôt une larme discrète glisser le long de ma joue. Ma gorge est douloureuse tant l’émotion qui me submerge est redoutable et lorsque la dernière note s’éteint enfin dans une suave plainte, il me semble avoir traversé les contrées sombres et tourmentées si familières à mon âme et inconnues de tous… La voix grave et douce de Zon me ramène brusquement à la réalité.
— J'étais certain que vous comprendriez ce langage, murmure-t-il sans se retourner.
Je ne sais comment il s’est rendu compte de ma présence, mais ça n’a guère d’importance. J’essuie ma joue en tentant d’oublier l’intensité extraordinaire des sensations que la musique vient d’éveiller en moi.



— C’est magnifique, dis-je dans un souffle. Toutes mes défenses se sont effondrées d’un seul coup et me voilà face à lui, plus vulnérable que jamais. Il se retourne vers moi, faisant grincer le petit tabouret de velours et son regard d’ébène plonge au fond de mon âme. Un interminable silence à l’harmonie intime nous enveloppe d’un voile de mystère et de plénitude.
— Il s'agit de la sonate au clair de lune de Ludwig Von Beethoven. Ces quelques notes intemporelles ont traversé les siècles sans jamais perdre de leur ineffable puissance, murmure-t-il.
Il se lève et les pans de son long manteau retombent dans un froissement de tissus le long de ses jambes. Son teint clair qui tranche avec sa chevelure de jais et ses yeux délicatement bridés lui confère une beauté exotique hors du commun. Je réalise lorsqu’il s’approche qu’il est légèrement plus grand qu’Herlock et me demande pourquoi je ne m’en suis pas aperçue auparavant. Sans doute parce que chacune de nos rencontres s’est soldée par une lame menaçante posée sur ma gorge…
— Quel est donc le but de votre requête, monsieur Zon ? Dis-je en balayant les lieux du regard afin d’éviter le sien, qui me met mal à l’aise. Je remarque un immense tableau étrangement fixé contre le mur sur ma droite représentant une jeune femme dont la taille réelle me déstabilise quelques secondes. Il me semble que l’œuvre est volontairement posée à même le sol dans l'espoir de donner au personnage une illusion de vie. Je me rapproche et suis fascinée par la beauté de la toile au réalisme bouleversant. Je suis assaillie par la déroutante sensation que la peinture va s’animer afin de venir me saluer…
— Elle est magnifique, n’est-ce pas ? Murmure Zon en s’approchant derrière moi.
La physionomie métissée de la jeune femme est en effet d’une grâce et d'une délicatesse exceptionnelle. La longue chevelure noire et soyeuse encadrant son visage d’une pâleur immaculée ne laisse guère de doutes quant aux liens de sang qui doivent l’unir à mon hôte. Impossible de ne pas remarquer une si frappante ressemblance, atténuée cependant par l’expression douce et bienveillante que j’ai rarement observée sur les traits de monsieur Zon. Une longue robe de soie blanche tombe en vagues vaporeuses jusqu’au sol de marbre doré et j' aperçois entre ses doigts de porcelaine un petit livre à la couverture de cuir usée, qu'elle serre contre son coeur.  Son front délicat est ceint d’un diadème d'argent aux entrelacs complexes qui vient se perdre dans ses mèches brunes et je frémis en découvrant autour de son cou un médaillon identique au mien.Les touches de peintures de l’artiste sont d’une justesse et d’une finesse de coloris rarement égalé, un véritable travail d’orfèvre. Zon caresse la courbe exquise du visage peint avec une infinie tendresse et son expression d’une mélancolie sans bornes me fait frissonner.
— Je vous présente Tyan, ma sœur, murmure-t-il sans quitter des yeux le tableau impassible, plongé dans une soudaine transe.
— Elle est très belle, dis-je dans un murmure embarrassé.
— Était. Tyan est morte il y a dix-huit ans.
— Je suis désolée…
— Ce n’est pas à vous d’être désolée. Un éclair de rage contenue traverse son regard et je devine que les évènements qui lui arrachèrent sa sœur durent être pénibles, mais il ne semble pas enclin à m’en dire davantage.
— Ainsi, vous êtes revenu à votre point de départ lorsque vous nous avez quittés, dis-je
— Je crois bien avoir été le seul à survivre au superbe coup de maître mené par Herlock et son incroyable acolyte. Il ne me restait plus qu’à donner au commandement humanoïde une version légèrement différente des faits.
— Pourquoi m’avoir fait venir ici, monsieur Zon ?
— Des questions, toujours tant de questions… la bienséance voudrait que vous acceptiez avant tout de trinquer avec moi, commandant, dit-il en se dirigeant vers un somptueux buffet d’acajou. Il en sort deux coupes de cristal qu’il remplit d’un luxueux champagne terrien, dont les fines bulles crépitent délicieusement dans le silence qui s’est soudain instauré entre nous. Il me tend un verre avec un sourire si affable que je ne me sens pas l’audace de le refuser.
— À nos retrouvailles, ma douce Ayana, murmure-t-il.
La familiarité de ces quelques mots m’indispose, mais je porte le savoureux nectar à mes lèvres. La tonalité fruitée et délicate du breuvage m’arrache malgré tout un léger sourire.
— Délicieux n’est-ce pas ? Demande mon hôte.
— Oui, je dois bien le reconnaître, dis-je en évitant toujours consciencieusement son regard.
— Les rares serres hermétiques du nouvel ordre sont encore en mesure de faire des miracles, n'est-ce pas ? Voyez, même au sein de ce chaos, quelques privilégiés s'acharnent à conserver nos traditions certes inutiles, mais tellement délectables. Tyan adorait cette cuvée exceptionnelle, nous dégustions souvent une bouteille en discutant de longues heures à la lueur de quelques bougies, poursuit-il avec un regard absent.
— Si vous en veniez au fait, monsieur Zon. Pourquoi avoir requis ma visite ? Il hausse les sourcils, surpris et agacé.
— Vous a-t-on déjà dit que vous manquiez parfois de tact et de distinction ? Ironise-t-il.
— Je ne suis pas ici pour apprendre les règles de bienséances, monsieur Zon. Cessez donc cette mascarade et donnez-moi la raison de ma présence ici.
Il incline la tête sur le côté ce qui lui confère une expression presque enjouée, accentuée par son sourire engageant.
— J’avais tout d’abord envie de revoir la femme qui m’a si chevaleresquement sauvé la vie autrefois. Ensuite, vous avez raison, j’ai quelque chose à vous dévoiler, car je sais qu’Herlock refusera de m’écouter avec son habituel entêtement. Je suis certain en revanche qu’il sera attentif à ce que vous lui direz, n’est-ce pas ?
Il esquisse un nouveau sourire narquois avant d’enclencher une manette dissimulée dans le mur qui nous fait face. Aussitôt, les pans s’écartent et je suis stupéfaite de découvrir une salle bardée d’ordinateurs et de moniteurs de contrôle visiblement reliés à chaque pièce de cet immense complexe, y compris, bien entendu, les sous-sols.
— Je me doutais bien que vous nous espionniez, fais-je avec mépris.
— Notez que je n’ai jamais dit que je ne le ferais pas. Mais venez donc voir.
Il m’indique un écran de visualisation sur lequel figure l’image de l’Arcadia dans sa globalité, passé au crible de machines sophistiquées.
— Vous avez scanné tout le bâtiment ?
— Exact. Je ne souhaitais prendre aucun risque. Avez-vous déjà entendu parler de la très ancienne histoire du cheval de Troie ?
— Non.
— Oh, qu'importe ? Ce qui m'inquiète est ce que j’ai découvert ici. Son doigt pointe les cellules du niveau quatre, où palpite toujours la créature abjecte. Savez-vous de quoi il s’agit ?
— Nous n’en avons aucune idée pour l’instant. Nous attendons les conclusions de l’ordinateur central. Mais, en quoi cela vous concerne-t-il ?
— Je pense que le destin nous joue parfois de curieux tours. Je crois que ce qui est tapi dans les sous-sols de l’Arcadia est loin d’être un petit problème mineur à régler, commandant. Je suis persuadé que nous sommes tous concernés par cette chose que vous avez certainement dû croiser au fin fond des territoires inexplorés…
— Qu’en savez-vous ?
— Et bien, j’ai déjà rencontré le chemin de cette abomination… je suis malheureusement à même de vous indiquer de quoi il s’agit et ce à quoi nous devons nous attendre.
— Comment est-ce possible ? Nos hommes ont été contaminés par cette chose alors que nous croisions dans les territoires inhabités de Razokan.
Il pousse un long soupir en observant attentivement le sol de marbre et plonge soudain des yeux emplis de ténèbres au fond des miens.
— Les instruments ne mentent pas et si j'étais superstitieux je vous dirais que ce n'est pas le hasard qui vous a mené jusqu'à moi. Je crains malheureusement être en quelque sorte… l'infortuné créateur de cette chose.
Je reste interdite. Comment un être humain pourrait-il être responsable de ce à quoi j’ai assisté, quel rapport peut-il exister entre un être de chair et de sang et cette chose indescriptible sortie des tréfonds de l’enfer et rencontrée au cœur des territoires inexplorés, encore vierge de toute perverse civilisation ? Est-ce là encore une manigance ?
— Ne soyez pas absurde, fais-je avec mépris.
Il esquisse un triste sourire et retourne près du piano aux reflets de nacre afin de se resservir une coupe de champagne.



Il lève la bouteille dans ma direction en guise de question et je m’approche afin de lui tendre mon verre d’une manière presque machinale. Il m’observe un instant, puis se détourne vers l’image éthérée de sa sœur défunte et reprend la parole.
— Tout ce que j’ai fait. Toutes ces nuits interminables d’expériences et de recherches, à élaborer un millier de théories, à analyser des centaines d’échantillons… tous ces échecs et ces incessantes déceptions, toutes ces morts et ces souffrances, tout cela je l’ai fait pour elle. Oh ! Tyan, j'ai échoué, pardonne-moi... Il pose une main sur l'image impassible, tandis que je frissonne à son discours qui transpire une douleur sans âge. La folie contenue que je sens sourdre en lui m’incite instinctivement à reculer d’un pas, mais le bruit de mon talon sans doute, semble l’éveiller de sa soudaine transe et il fait volte-face, plante son regard assuré et autoritaire au fond du mien.
— Si vous désirez survivre à ce qui nous menace tous en cette heure, il vous faudra accepter ma présence à vos côtés. Nous devons repartir vers la nébuleuse de Razokan. Moi seul peux arrêter le cycle infernal qui s’est mis en route. Moi seul connais l’ennemi que nous allons affronter et que nous devons absolument neutraliser sous peine de voir tous les univers habités plonger dans le chaos.
Je recule à nouveau, stupéfaite et contient une envie subite de le gifler.
— À quoi jouez-vous, monsieur Zon ? Me prenez-vous pour une idiote ? Vous êtes en train de me demander de vous faire embarquer à bord de l’Arcadia, le bâtiment de celui que vous avez livré aux humanoïdes sans aucun état d’âme ? Et pour quelle obscure raison devrais-je accréditer votre demande auprès du capitaine ? Parce que vous prétendez être le seul qui soit en mesure de sauver cet univers d’une menace dont nous ne connaissons rien ? Comment pourrais-je vous accorder le moindre crédit ? Je ne sais que trop bien de quoi vous êtes capable. Ma gorge s’en souvient encore, fais-je en découvrant la fine cicatrice traversant ma jugulaire.
— Je conçois que vous éprouviez des difficultés à me faire confiance, mais je puis vous assurer que nos intérêts dans cette triste affaire ne peuvent être que communs. Je n’ai aucune envie ni intention de vous nuire.
— Vous haïssez Herlock, ne me dites pas que vous n’avez pas l’intention de lui nuire, dis-je avec agacement.
— Le contentieux qui m’oppose à votre cher capitaine est devenu l’une des raisons de ma survie, en effet. Mais cette fois, je vais être contraint de mettre de côté mon animosité afin de… sauver l’univers, affirme-t-il avec un petit ricanement moqueur.
— Expliquez moi simplement à quoi nous avons affaire et comment combattre cette chose, que vous semblez si bien connaître, fais-je en posant brutalement la coupe de champagne d’un geste exaspéré. Il penche de nouveau sa tête sur le côté avec un sourire absent.
— Si seulement c’était si simple. Si seulement l’univers qui nous entoure se résumait à des problèmes qui trouvent solutions, à des dimensions où le plus fort triomphe du plus faible, à des choses concrètes que notre petit cerveau humain est capable de percevoir en dehors de tout le reste…
Il fait un pas en avant en écartant les bras dans un mouvement extatique, ses yeux noirs de nouveau traversés par une lueur sauvage teintée de folie.
— Si seulement l’univers fonctionnait comme votre petite conscience l’imagine, avec ses limites et ses règles simples. Mais il n’en est rien ! Grince-t-il en s’approchant bien trop près à mon goût. Je dégaine instinctivement mon cosmogun et lui plante entre les côtes.
— Assez, monsieur Zon. Je n’ai pas envie de tenter de comprendre un traître mot de vos délires. Dites-moi comment venir à bout de cette menace et reculez ou je vous transperce sans aucun regret, fais-je dans un sifflement haineux. Il parait surpris et s'exécute d’un bond avec un sourire méprisant.
— Je pense que toutes les explications que je pourrais vous donner ne vous satisferont guère, mais sachez seulement une chose : il n’existe à ma connaissance aucun moyen de stopper ce qui est sur le point de se mettre en place.
— Si vous n'avez pas de solution, à quoi pourriez-vous bien nous servir ?
— Je tiens à vous apporter mon aide, car je connais l'essence de ce que nous allons devoir affronter, ce qui me permettra d'aiguiller les recherches qui nous aideront potentiellement à trouver la faille de notre ennemi. Avec le concours d’Alfred et du docteur Villars, nous avons peut-être une chance de venir à bout de cette chose… si les plus grandes intelligences de ces galaxies ne trouvent pas la clef, alors personne ne le pourra.
— Vous êtes toujours aussi modeste à ce que je constate.
— Je suis simplement conscient de ce que je suis.
Il penche de nouveau la tête de côté en plongeant un regard franc et direct au fond du mien, avant de relever la manche de son manteau de velours, découvrant un bracelet noir irisé de petites lueurs blanches, similaire à celui que porte notre hôte humanoïde.
— Savez-vous ce que c’est ? Murmure-t-il.
— Il semble qu’il s’agisse d’un bracelet de contention.
— C’est exact. Mais celui-ci possède un système un peu particulier. Ses ondes sont reliées à celles de ce deuxième bracelet. Il sort de sa poche un cercle noir légèrement différent du premier car dépourvu du redoutable tube de métal censé se frayer un chemin au cœur de l’organisme du porteur.
— Ces deux carrés lumineux, ici, sont destinés à contrôler le bracelet que je porte. Une seule pression simultanée suffit pour qu'une dose massive de curare se répande dans mes veines, provoquant l’arrêt cardiaque en moins de trois minutes. Celui qui détient ce bracelet devient maître de ma vie.
Il s’approche avec un sourire étrange et referme le petit cercle noir sur mon poignet droit, au bout duquel étincelle toujours le canon menaçant de mon arme.



— Par ce geste, je vous offre ma vie, me chuchote-t-il à l’oreille avant de s’écarter afin de contempler ma réaction en silence. Je fixe l’objet indifférent qui se balance doucement, une petite lueur verte palpitant au rythme d’un cœur. Je rengaine mon cosmogun, abasourdie par ce que je viens de comprendre, tentant de déceler la supercherie dans ses propos ou dans ses gestes. Comme s’il devinait mon incrédulité, il recule d’un pas, écarte les bras en signe d’impuissance.
— Demandez donc à votre médecin de venir vérifier la structure des bracelets, afin de vous débarrasser de tout soupçon, il pourra vous confirmer ce que je viens de vous expliquer.
Je le dévisage sans un mot, enferrée dans une multitude de raisonnements contradictoires et pousse un long soupir avec un hochement de tête affligé.
— Très bien monsieur Zon. Je vais préalablement ordonner à Villars d'analyser mon bracelet et faire part de vos dires et de votre requête au capitaine.
Un large sourire illumine ses traits, lui conférant un charme troublant et il se dirige vers les deux coupes abandonnées qu’il saisit avec entrain.
— Trinquons à notre nouvelle collaboration, commandant.
— Votre enthousiasme me parait prématuré, monsieur Zon.
— Je suis certain que vous saurez être persuasive, commandant.

 

Vendredi 16 novembre 2007

Les composés électroniques et les matériaux rares entreposés dans les sous-sols, sans doute à notre intention, facilitent grandement l’avancement des réparations du grand vaisseau et je ne peux empêcher d’affluer un sentiment de reconnaissance envers Ramis et monsieur Zon. Le jeune chasseur de prime nous a annoncé sa visite et malgré la réticence du capitaine, une certaine fébrilité s’empare de moi à l’idée de le revoir enfin. Herlock a réuni les membres de l'équipage initial de l'Arcadia au bas du pont, refusant de laisser monter notre ancien coéquipier à bord, et le docteur Villars fait les cent pas en jetant des coups d’oeil anxieux à l'imposant sas blindé de l’entrepôt. Key l’observe avec une exaspération grandissante tandis que les grands yeux dorés de Mime se perdent dans le vide. La porte se soulève enfin et je frémis en voyant le capitaine dégainer son cosmogun et déverrouiller la sécurité.

Une silhouette massive nous fait face dans la semi-pénombre, un Watsup dans chaque main, car Ramis semble avoir retrouvé l’usage de son bras disparu. Une tension presque palpable surnage dans le petit groupe alors qu’il fait quelques pas en avant dans un étrange cliquetis métallique. Son visage apparaît bientôt à la lumière et je suis tétanisée par son expression dure et sauvage. Son regard se verrouille immédiatement à celui du capitaine et les deux hommes se toisent en silence durant une éternité, puis chacun décide enfin de rengainer son arme. Villars se précipite alors vers le jeune garçon et l’enlace chaleureusement, les yeux emplis de larmes.
— Fils ! Je suis si heureux de te revoir ! 
Ce dernier fronce les sourcils et se laisse embrasser avec une émotion mal dissimulée, avant de s’écarter un peu rudement. Je remarque avec étonnement qu’un sourire ému éclaire le visage de Key et il semble s’en apercevoir au même moment.
— Bon, je sais, j’ai manqué de correction à ton égard, Key. Mais c’est de l’histoire ancienne maintenant, d’accord ? Pour toute réponse, la jeune femme fait quelques pas et l’étreint avec une certaine brusquerie.
— Tu as beau être un sacré fumier, je dois avouer que tu m’as manqué, fait-elle.
Il adresse un signe de tête respectueux à Mime qui le lui rend en silence et pose enfin les yeux sur moi.
— Je ne pensais pas vous revoir un jour à bord de ce bâtiment, commandant.
— Je n'imaginais pas quant à moi te croiser dans de telles circonstances et avec ce statut qui est le tien. Une lueur troublée voile son regard sombre, mais la voix d’Herlock le ramène aussitôt à la réalité.
— Bien. Tu n’es pas ici pour discuter avec tes anciens frères d’armes. J’en suis certain. Alors, dis-nous ce qui t’amène. Que viens-tu chercher en échange de ton aide ?
Un immense sourire s’étend sur les traits fatigués de Ramis.
— Et bien en fait, vous vous trompez, capitaine. Je ne veux rien. Je suis un simple messager. Cependant, il est vrai que tout service a un prix. C'est pourquoi aujourd’hui, je viens vous demander d’accéder à la requête de monsieur Zon. Après tout, c‘est plutôt lui qui s‘est mis en danger pour vous sortir de cette impasse.
Le regard d’Herlock se rembrunit et il fait un pas en avant. Son timbre désincarné ne présage rien de bon.
— J’accepte le duel.
Le rire sarcastique du jeune Ramis me glace le sang.
— Voyez-vous, je crois que monsieur Zon n’a pas en ce moment de prédispositions belliqueuses, bien au contraire. En fait ce qu’il désirerait c’est… une entrevue avec votre commandant en second. Un sourire triomphant déforme ses traits et il pose les mains sur ses hanches dans une posture de vainqueur satisfait. Mon sang n’a fait qu’un tour et j’observe la réaction du capitaine avec appréhension. Je ne me souviens pas l’avoir jamais vu aussi pâle. L'inflexion sèche de sa voix demeure cependant impassible.
— Pas question.
— Capitaine, il ne demande qu’une entrevue, rien de plus. Ce n’est pas cher payer les risques qu’il a été contraint de prendre. En outre, il lui suffirait d’un appel et il serait élevé au rang de héros vis-à-vis de tout le commandement humanoïde en leur servant l’Arcadia sur un plateau.
— C’est une menace ?
— Non. C’est un fait, capitaine.
— Arrêtez !
Je m’interpose entre les deux hommes qui se sont dangereusement rapprochés et pose une main sur la poitrine d'Herlock pour l’obliger à reculer, sans quitter Ramis du regard.
— J’accèderais à la demande de monsieur Zon. Dis-moi simplement où et quand.
— Dans une heure, appartement 467. Herlock attrape mon poignet et m’oblige à lui faire face
— Je ne peux pas te laisser faire ça, siffle-t-il entre ses dents. L’intensité de son regard me tétanise et je suis incapable de répondre.
— Capitaine, vous pensez sincèrement que je demanderais cela au commandant si je la savais en danger ? Je me retourne juste à temps pour déceler la tristesse sans bornes qui surnage dans les yeux du jeune homme.
— Je m’attends à tout, venant de toi, Ramis.
Ces derniers mots paraissent le traverser comme le feraient des poignards acérés et son expression me brise le cœur. Je me dégage de la poigne sévère d'Herlock et saisis ses mains.
— Je viendrais, Ramis. C’est une promesse.


Il semble surpris et soudain mal à l’aise, recule en retirant ses mains avec un sourire étrange.
— Il vous attendra, commandant.
Il fait volte-face et se dirige vers la porte, mais Villars court à ses trousses, un énorme panier bourré de fruits et de légumes entre les bras.
— Emmène ça, mon petit ! Ça te fera le plus grand bien, tu as mauvaise mine.
— Doc, je…
— Ne discute pas, fais-moi plaisir, s’il te plait, prends ça.
Un sourire reconnaissant et attendri adoucit les traits du tueur à gages, qui se laisse étreindre encore une fois par le grand homme barbu, avant de disparaître dans la pénombre. Je tressaille en imaginant tout cet amour et cette haine, ces sentiments et ces rancoeurs mêlées qui s’entrecroisent. Ne risquent-t-ils pas un jour de finalement nous anéantir ?
Pour l’instant, me voici de nouveau sur le devant de la scène, contrainte d’accepter l'invitation de l’un des individus les plus dangereux qu’il m’ait été donné de rencontrer. Herlock a tourné les talons, m’abandonnant à mes décisions et à mes appréhensions, sans doute lassé qu’une fois de plus j'agisse sans tenir compte de son avis. Mais je ne peux en effet me résoudre à penser que Ramis me mettrait sciemment en danger. Je n’arrive pas à le concevoir, même s’il est tellement différent aujourd’hui. Je ne comprends pas la requête de monsieur Zon, mais quelque chose d’insolite se débat au fond de moi, mêlant curiosité, crainte, envie et impatience. Je dois sans doute paraître perdue, immobile au milieu de l’entrepôt déserté, car Mime s’approche de moi et pose une main sur ma joue. L’étrange lueur mordorée nous enveloppe toutes deux et je suis fascinée par la lumière d’une splendeur sans égal qui danse autour de nous. Cela n’était jamais arrivé auparavant… mais je ne suis pas inquiète. Soudain, une sérénité magique submerge mon esprit. Mes muscles se détendent et il me semble presque percevoir un doux parfum de fleur sucrée qui envahit l’atmosphère.
— La plupart des êtres humains sont des créatures magnifiques, car toujours guidées par leurs passions et leurs sentiments. Vous faites partie de ceux-là, tout comme Herlock, Ramis, Zon… apprenez à l’accepter et à lâcher prise… chante sa voix dans mon esprit, tandis que je me noie dans l’éclat mordoré de ses yeux immenses. Elle s’écarte enfin, rompant le charme singulier et semble me sourire, inclinant la tête sur le côté dans une expression bienveillante.
— Comment faites-vous ça ?
— Je ne fais rien, sinon vous dévoiler la beauté cachée de votre âme. Quoiqu‘il arrive bientôt, n’oubliez jamais cette lumière qui brille en chacun de vous.
Elle s’éloigne et gravit doucement le pont afin de rejoindre l’Arcadia, tandis que je cherche un sens à ses étranges révélations…

Vendredi 9 novembre 2007

J’aperçois enfin avec un pincement au cœur notre petite planète bleue, qui ressemble à cette distance à ce qu’elle était autrefois, lorsque l’atmosphère n’était pas encore saturée de radiations et que des milliers d’espèces prospéraient à travers des continents alors indépendants les uns des autres. Aujourd’hui, le nombre des terriens est tellement restreint qu’il ne subsiste qu’une seule caste dirigeante, qui déploie sa sournoise tyrannie sur le globe dans son intégralité. Caste qui fut d’ailleurs à l’origine de la parfaite perdition de notre monde, quand ils parvinrent après des siècles d’infiltration de leurs membres au sein des postes clefs gouvernementaux, à faire accéder au pouvoir leurs élites. Ils saisirent leur chance lorsque le réchauffement climatique de la planète entraina de tels bouleversements démographiques que les famines et les exodes s'accélérèrent, déclenchant des guerres civiles et des catastrophes sanitaires un peu partout. Ils édifièrent ce qu’ils appelèrent « le nouvel ordre », et installèrent Stalker à la tête du pouvoir, détruisant des décennies de démocraties pour exercer un total contrôle sur les peuples sous prétexte d'unification. L'invasion humanoïde ne fit que précipiter une fin annoncée du monde tel qu'il existait alors. Les quartiers généraux de la défense mondiale sont le centre névralgique de ce tout puissant gouvernement, car de leur surveillance dépend maintenant la pérennisation de l’ignoble supercherie menée de main de maître depuis la fin de l'occupation humanoïde, il y a aujourd'hui presque treize ans… J’imagine qu’il ne doit pas être aisé de saborder leurs installations et me demande si nous ne courons pas à notre perte.

 



Les moteurs du grand vaisseau ont été coupés, nous plongeant dans un silence inhabituel, seulement parasité par la ventilation discrète des ordinateurs. Herlock s’est posté à la barre, l’œil rivé sur l’écran de communication ainsi que la majorité de l’équipage qui s’est réuni sur le pont. Je me demande pourquoi Syrus ne nous a pas rejoints en un tel moment… Le visage renfrogné de Ramis apparaît enfin sur le moniteur tandis que chacun retient son souffle. Il est concentré et semble avoir laissé de côté son ironie et ses sarcasmes déplacés.
— Dans exactement cinq minutes et quarante-deux secondes, vous pourrez amorcer la descente. Les capteurs atmosphériques ainsi que les radars seront coupés pendant vingt minutes. Nous ne pouvons pas faire mieux sans que cela se remarque. Je sais que c’est juste, mais…
— Ce sera suffisant, assure Herlock d’un ton ferme.
— Bien, j’espère que vous avez raison, capitaine. J’ai envoyé un plan détaillé de trajectoire à Alfred, qui vous mènera jusqu’aux sous-sols de la tour de l’Est. L’Arcadia y sera à l’abri le temps que les réparations soient effectuées. Il existe un passage donnant directement accès aux appartements des deux derniers étages qui sont la propriété de monsieur Zon. Il les met à votre disposition.
Une lueur incrédule traverse le regard d’Herlock et je remarque ses mains qui se contractent sur la barre.
— Il n’y a aucun piège, capitaine, ajoute Ramis qui semble également s'en être aperçu.
— Pourquoi donc tant de soudaine mansuétude à notre égard ?
— Allez savoir, peut-être espère-t-il rendre le monde meilleur…
La mélancolie qui surnage dans le regard de Ramis me rappelle presque le jeune homme qu’il était autrefois et comme s’il devinait mes sentiments, il pose les yeux sur moi avec un sourire doux, virtuellement bienveillant.
— Bienvenue sur Terre, Ayana. Bienvenue à tous et bonne chance pour votre descente, murmure-t-il dans un souffle avant de couper la communication.
— Je veux voir tout le monde à son poste immédiatement ! Préparez-vous à la descente ! Clame Herlock en déverrouillant la barre d‘un mouvement précis et énergique.
— Key, mettez les moteurs principaux en marche, puissance maximum ! Inclinaison 48 degrés. Commandant, à mon signal : mise à feu des réacteurs annexes et fermeture de tous les sas. Envoyez le plan de trajectoire de Ramis, passez-moi en manuel et programmez la procédure de sécurité.
Les secondes semblent être des heures d’attente, durant lesquelles chacun est absorbé par la lecture attentive du compte à rebours qui défile sur l’écran de contrôle. Jamais une suite de chiffres ne m’a paru aussi menaçante. Je retiens mon souffle comme le reste de l’équipage, tandis que le zéro me nargue soudain de toute sa hauteur démesurée.
— En avant ! Accrochez-vous, ça va secouer ! Vocifère le capitaine en tournant la barre afin d’obtenir l’inclinaison idéale que lui indique Alfred pour pénétrer dans l’atmosphère. Aussitôt, les énormes réacteurs crachent une puissance extraordinaire, nous plaquant contre les sièges et faisant dangereusement craquer l’ossature de métal déjà fort endommagée. La proue descend brusquement de plusieurs degrés, me donnant l’impression d’être entraînée dans une chute d’une dizaine de mètres. Je serre les dents, le cœur au bord des lèvres, m’efforçant de ne pas quitter Herlock des yeux, en attente de son signal. Il empoigne fermement la barre afin de garder son équilibre et fixe le tableau de bord sans se soucier des tremblements violents qui ébranlent la coque.
— Maintenant ! Hurle-t-il en pointant un doigt dans ma direction.
J’abaisse la manette de mise à feu et une nouvelle accélération vient de nouveau m’écraser violemment contre le siège. Il me semble qu’un poids phénoménal s’étale sur mon visage et mon torse, m‘empêchant de respirer. J’aperçois d’immenses flammes rouges qui lèchent les vastes hublots, signe que nous venons de pénétrer dans l’atmosphère terrestre à une vitesse beaucoup trop élevée. La coque se met à vibrer de plus belle et le gémissement des turbines poussées à l’extrême me transperce les tympans, mais je m’efforce de garder les yeux ouverts sur notre destination qui se rapproche chaque seconde. Je ne tarde pas d’ailleurs à distinguer les cimes de grandes falaises grises noyées de poussière.
— Coupez les moteurs annexes, commandant, et passez en mode furtif. Key, inversez la puissance des réacteurs principaux, ordonne le capitaine.
L’arrêt soudain de nos propulseurs nous projette vers l’avant, mais ne ralentit pas suffisamment le bâtiment qui vient frôler dangereusement la crête de la montagne aux arêtes menaçantes. Herlock dévie habilement le cap à l’aide de la barre tandis que nous retenons notre souffle, sa délicate manoeuvre nous permet de poursuivre notre trajectoire qui se stabilise enfin. L’inclinaison du vaisseau se normalise et Herlock enclenche le pilotage automatique afin de descendre les marches et de s’approcher des hublots.
— Nous allons maintenant savoir à quoi nous en tenir, Ramis, souffle-t-il entre ses dents.
Au même instant, une énorme trappe de métal couverte de sable s’entrouvre lentement sous nos pieds et nous invite à nous engouffrer dans les entrailles de la Terre.



C'est avec soulagement que je constate qu'aucun comité d’accueil ne nous attend aux portes de l’Arcadia. Herlock a refusé à ses hommes l’accès des appartements de Zon, persuadé qu’un guet-apens n’est pas à exclure. Pour ma part, je ne sais que penser. J’ai du mal à comprendre l’attitude de monsieur Zon et sa générosité me semble pour le moins suspecte. Les différentes factions qui peuplent aujourd’hui l’Arcadia ne paraissent pas disposées à accepter les interdictions aussi facilement, mais pour l’heure, une bonne partie des pirates est affairée au recensement minutieux des diverses avaries et détériorations qui sillonnent la coque et les circuits électroniques. Je recule afin de mieux jauger de l’ampleur des dégâts et suis tétanisée par la phénoménale trace de griffe, qui semble avoir traversé l'alliage sécurisé aussi aisément que du beurre. Les trois éraflures béantes témoignent de la puissance démesurée de cette menace qui se rapproche inexorablement, s’étalant sur toute la longueur du vaisseau dans un dessin implacable. Les abords des plaies ne sont plus qu’un amas informe de tôle en fusion qui s’est brusquement refroidi, abandonnant de longues traînées bouillonnantes sur les flancs endommagés de l’appareil.
— Bon sang, il y en a pour des jours de boulot… murmure Syrus dans mon dos, en découvrant l’étendue des dégâts. Je me retourne vers lui et une fois encore son visage d’une autre époque me déstabilise. Pour la première fois, son expression paisible se teinte d’une gravité effrayante.
— Je n’ai jamais rien croisé de tel… et j’ai pourtant vu tant de choses, murmure-t-il. La voix colérique de Stelly qui résonne à l’extrémité de l’entrepôt me fait sursauter.
— Quoi ? Mais il est hors de question que je végète dans ces sous-sols moisis pendant des semaines alors que là-haut nous attend tout le confort que l’on peut souhaiter ! Herlock agrippe son bras et l’oblige à se diriger vers le pont de l'Arcadia. 
— Lâche-moi ! Rugit-elle.
Je décide d’intervenir lorsqu’ils arrivent à ma hauteur, mais une fureur glacée transfigure les traits du capitaine, qui ne semble plus vouloir écouter qui que ce soit. Il resserre douloureusement son étreinte sur le bras de la jeune fille sans desserrer les dents tandis qu’elle se débat en vain. Je m’engouffre sur le pont à leur suite, talonnée par Syrus. Herlock fait volte-face.
— Dites-lui de me lâcher ! Il me fait mal ! Gémit Stelly en se tortillant sous la poigne implacable d'Herlock. Il la libère enfin avec un mouvement de lassitude et je décèle une souffrance éperdue au fond de son âme, devant toute l’étendue de son impuissance.
— Regardez ce qu’il m’a fait ! Insiste Stelly en indiquant son biceps rougi par la pression des doigts.
— Assez, Stelly ! Bon sang, mais que cherches-tu à la fin ? Tu crois que c’est pour te contrarier que l’on t’interdit l’accès des appartements de Zon ? Dis-je. Elle esquisse un sourire grimaçant empreint de dégoût.
— Non, bien sûr, c’est pour me protéger… vous devriez peut-être m’enchaîner nuit et jour pour être sûrs que je ne risque rien. Il existe là-haut tout le luxe et le confort imaginable, tout ça nous est offert sur un plateau, et je devrais moisir des semaines durant dans cet infâme entrepôt parce que vous êtes tous paranoïaques ? J’en ai assez de subir les névroses de tout le monde ici ! Crache-t-elle avec rancoeur. Quelque chose me frappe soudain de plein fouet.
— Comment sais-tu à quoi ressemblent ces appartements ? Un bref silence d’hésitation au cours duquel son expression perd un peu de son assurance.
— Je l’imagine, c’est tout. Peut-être que je me trompe, mais ça m’étonnerait. D’après ce que j’ai pu apprendre, monsieur Zon est quelqu’un de raffiné, non ? Cette fois, j’en suis certaine, elle ne nous dit pas tout.
— Capitaine, je pourrais accompagner Stelly, si vous le désirez, suggère Syrus. Elle lui jette un regard méprisant dont il ne se soucie guère.
— Et bien, voilà, ton chien de garde me propose ses services. Comme ça, tout le monde est content, n'est-ce pas ?
Herlock la dévisage en silence et tout en lui s’est de nouveau refermé. Impossible de discerner la moindre émotion dans ses traits impassibles et sévères. Il se tourne enfin vers Syrus et lui indique son consentement d’un signe de tête. La jeune femme se redresse avec un air hautain, convaincue d’avoir gagné une bataille et un sourire triomphant vient éclairer son visage.
— Je vais chercher quelques affaires, je vous rejoins sur le pont dans cinq minutes Syrus, dit-elle avant de s’éclipser.
— Prenez une dizaine d’hommes et fouillez chaque recoin de ces appartements. Ne la laissez seule à aucun moment.
— Bien, capitaine. Vous n’avez aucun souci à vous faire.
— Je le sais, Syrus, répond Herlock avec un sourire discret et entendu au grand gaillard roux qui entreprend déjà de réunir ses compagnons. Je le regarde songeusement s’éloigner, presque envieuse de l’étrange complicité qui semble unir les deux amis.
— Je ne t’ai jamais vu accorder ainsi ta confiance à quelqu’un d’autre qu’Alfred, dis-je dans un murmure distrait, tandis qu’il enveloppe mes épaules d’un bras affectueux.
— Syrus a traversé tant de choses que nous ne connaîtrons jamais… Mais son âme est pure et son sens de l’honneur sans égal.
L’image du sourire confiant et paisible affiché par le colosse roux s’impose de nouveau à moi et achève de me convaincre qu’un lourd secret entoure cet étrange personnage. Mon instinct me souffle également qu’il serait prêt à donner sa vie pour protéger celle d’Herlock, mais quelle peut bien être la raison de cette respectueuse dévotion ?

Vendredi 26 octobre 2007

— C’est absolument hors de question, docteur Villars ! Gronde le capitaine.
Le médecin a décidé de ne pas lâcher prise et revient à la charge avec une assurance mêlée de colère qui me surprend. Je remarque du coin de l’œil l’étrange Syrus qui observe la scène en silence, adossé contre le mur, ses bras puissants croisés contre sa poitrine. Son expression attentive et calme me laisse perplexe. Cet homme à la carrure et à la stature impressionnante semble toujours empreint d’une douceur et d’un calme serein.


 

Son visage volontaire encadré de boucles rousses dégage quelque chose de rassurant et sa présence quasi permanente dans l’ombre d’Herlock m’intrigue, mais je suis arrachée à mes considérations par le ton brutal de Villars.
— Capitaine, Ramis est le seul qui puisse avoir accès aux systèmes de surveillance spatiale de la Terre. Sa carte de l’union lui permet de rentrer presque partout où il le désire. De plus, nos derniers alliés se sont fait exécuter il y a de cela plusieurs années. Comment diable voulez-vous que nous traversions les défenses terrestres sans sa collaboration ?
— Je ne demanderai pas l’aide d’un traître qui s’est vendu à l’union terrestre, insiste Herlock
— Bon sang, capitaine ! Vos rancoeurs personnelles risquent de coûter la vie de tout votre équipage, est-ce que vous en êtes conscient ?
Herlock blêmit et ses mâchoires se crispent tandis qu’il foudroie le docteur d’un regard noir.
— Il ne s’agit pas ici de rancœur personnelle, monsieur Villars. Vous me demandez de mettre la vie de mon équipage entre les mains d’un traître.
— Et bien soit, capitaine. Vous ne lui faites pas confiance, c'est votre droit, mais avons-nous vraiment le choix ? Herlock s’apprête à répondre, mais Syrus exécute un pas en avant et prend la parole.
— Je pense qu’il est dans le vrai, capitaine. Nous ne sommes pas en mesure de refuser l’aide de Ramis. Les défenses terrestres sont beaucoup trop puissantes pour pouvoir tenter une traversée en force. Il serait en effet salutaire que quelqu’un puisse brouiller les radars de surveillance durant quelques heures, qui que soit-ce... quelqu’un. S'il réside sur Terre, cela signifie qu'il existe certainement des relations ou des accords particuliers entre le gouvernement du Nouvel Ordre et la guilde des commerçants.
Le capitaine observe le grand homme roux, stupéfait. Un long silence tendu s’insinue entre les trois individus qui tentent de se comprendre.
— Admettons que vous ayez raison tous les deux : pour quels motifs à votre avis Ramis accepterait-il de nous aider ? Une lueur d'espoir illumine le regard de Villars qui fait un pas en avant.
— Il ne pourra jamais me refuser ce petit service. Je me charge de le convaincre. D'autant que la menace est à nos portes et je pense que personne ne peut décemment ignorer ce qui se passe dans la nébuleuse de Razokan. Nous n’arriverons à rien si nous ne faisons pas solidairement front à cette… chose qui se rapproche des univers habités.
— Très bien. Vous avez mon aval pour contacter Ramis. Mais je tiens à entendre ses réponses, nous assène finalement Herlock à contrecœur. Villars lui décoche un sourire reconnaissant avant de s’éclipser, tandis que je me demande qui est vraiment Syrus pour parvenir à rallier le capitaine à son avis si aisément. Il me semble qu’une aura de mystère s’épaissit autour de l'imposant Viking qui, à l’évidence, dispose de l’absolue confiance d'Herlock.
— Si Ramis tente de nous trahir, abattez-le, murmure-t-il froidement à l'attention de son premier lieutenant.
— À vos ordres, capitaine. 
Les deux hommes échangent un regard lourd de secrets et de connivence, puis le grand Viking quitte la pièce. Herlock se retourne vers moi et je suis incapable de prononcer le moindre mot, abasourdie par ce que je viens d’entendre. Il fronce les sourcils et se dirige vers la porte.
— Comment peux-tu ordonner une telle chose ? Qu’a bien pu faire Ramis pour que tu parles ainsi de sa mise à mort sans aucune hésitation ? Dis-je.
— Il a tiré à bout portant et sans justification sur l’un de mes meilleurs hommes, entre autres choses. Je pense que cela justifie certaines décisions. Il n’attend aucune réponse et s’apprête à quitter les lieux, mais j’agrippe son avant-bras et le contrains à me faire face. Contre toute attente, il reprend aussitôt la parole, comme s’il se défaisait d’un trop pesant fardeau.
— J’ai sans doute fait souffrir Ramis, tout comme Stelly. Chacun a imaginé trouver en moi leur père défunt. Mais je ne suis pas un père. Je ne le serai certainement jamais. J’ai tenté de les protéger au mieux, mais je n’ai pas su leur offrir ce qu’ils escomptaient de moi. Je suis coupable de leur perdition, c’est incontestable. Cependant, je suis le capitaine de ce bâtiment et je ne peux accepter de laisser Ramis mettre en danger la vie des presque deux cents hommes qui vivent ici sous mon commandement et par conséquent ma responsabilité.
Je me rends soudain compte du poids phénoménal qui pèse sur ses épaules depuis tant d’années. Je comprends alors les raisons de son énigmatique silence, de son cœur clos sous une muraille si souvent infranchissable, de son âme écorchée s’interdisant la moindre défaillance. Jamais il n’a pu lâcher prise comme je l’ai fait pendant huit longues années. Jamais il n’a été en mesure d'agir dans son unique intérêt, sacrifiant son existence au service de toutes ces âmes qui s’en remettent à ce qu‘il est, qui se reposent sur son ineffable résilience et son courage. Toutes ces vies entre ses mains, quelle titanesque responsabilité… et l’amour égaré de ces enfants malmenés par la guerre pour lesquels il demeure le dernier point de repère dans cet univers chaotique. Derrière sa façade glaciale se débat une âme dont l’empathie démesurée conditionne toute la destinée. Je sens déferler en moi une émotion indicible et une nouvelle vague de culpabilité me terrasse, lorsque je réalise combien ma fuite éperdue l'a sans doute blessé, malgré son apparente indéfectible force.
— Tu n’es pas responsable de ce qu’est devenu Ramis. La guerre et la fatalité le sont. Tu ne peux rien contre le temps qui fait de Stelly une adolescente meurtrie. Tu ne peux rien contre la destinée de chacun d’entre nous, tu n’es pas Dieu, fais-je dans un murmure.
Il esquisse un sourire triste et reconnaissant, mais je décèle une étrange incrédulité au fond de son regard.
— Allons voir ce que Ramis va nous répondre, dit-il.




Lorsque nous arrivons sur le pont, les codes de l’immense écran de communication instantané sont déjà verrouillés sur le flux interspatial du jeune Ramis.
— Nous l’avons averti, capitaine. Il devrait se connecter d’un instant à l’autre, affirme Villars en caressant distraitement sa barbe, comme chaque fois qu’il est trop nerveux. Une tension pour ainsi dire palpable semble d’ailleurs surnager au sein de l’assistance restreinte en attente de l’image de notre ancien coéquipier devenu paria. Herlock a choisi de rester en retrait, les bras croisés et le regard sombre. Je sursaute lorsque le voyant vert se met à clignoter, une fraction de seconde avant que n’apparaisse le visage de notre compagnon. J’ai presque du mal à le reconnaître tant il a changé. Ses traits si fins se sont durcis et ses joues sont curieusement émaciées. Ses grands yeux brun autrefois si pétillant de vie reflètent une méfiance et une colère difficilement contenue.



Ses cheveux coupés très courts accentuent la puissance de ses mâchoires et sa carrure massive n’a plus rien à voir avec celle du fragile novice que j’ai quitté il y a huit ans. Un curieux entrelacs de métal remplace son bras perdu naguère et son sourire grimaçant me fait froid dans le dos.
— Et bien, quel comité d’accueil ! Si je m’attendais à ça, grince-t-il avec une désagréable ironie. Son regard croise le mien et il semble déstabilisé un instant, mais se reprend aussitôt.
— Mais ça alors, c’est une véritable réunion de famille ! En quel honneur ? Ça fait pourtant des siècles que…
— Ramis, nous avons besoin de ton aide, l'interrompt Villars. À ces mots, le jeune homme hausse les sourcils dans une expression exagérément surprise.
— Besoin de moi ? Qui a besoin de moi ? Je ne suis qu’un abominable traître tout juste bon à collaborer avec la guilde des pourris. Ne me dites pas que vous aviez oublié, hein… 
— Assez, Ramis, siffle Herlock en avançant vers l’écran.
— Assez ? Assez ? J’ose espérer que vous plaisantez, capitaine. Sachez que plus personne ne m'assène d’ordres à présent. Je ne vous permets pas non plus de m’en donner, je ne suis plus votre subordonné, est-ce clair ?
— C’est vrai que tes nouveaux amis ne t'administrent certainement pas d’ordres. Ils t’indiquent juste quel innocent tu dois abattre. 
— Arrêtez ! Je vous en prie, dis-je en m’approchant à mon tour du grand écran. Ramis, nous vous avons contactés, car l’Arcadia est gravement endommagé et nous devons absolument nous poser sur terre, du seul fait que nous avons besoin de composants très spécifiques. Nous avons pensé que…
— Qu'en fonction de mon statut, je pourrais sans doute vous aider à pénétrer l’atmosphère sans vous faire repérer. Il jette un regard empli d’une colère amusée au docteur Villars, qui lui accorde un sourire complice avant d’ajouter.
— Je ne sais pas jusqu’où ta carte peut mener, mais nous supposons que l'union terrestre a signé des accords avec le Nouvel Ordre. Il faudrait que tu puisses désactiver les radars de surveillance des quartiers généraux quelques heures, sans que personne s’en rende compte.
— Ben, voyons. Rien que ça ! Vous voulez que je pénètre l'état-major de la sécurité mondiale…
— Est-ce que c’est possible ? Insiste le médecin.
— Ah ! Docteur Villars, malgré toute votre science vous êtes parfois si naïf. Je vous rappelle que la terre fait partie des planètes indépendantes. Le Nouvel Ordre de Stalker n'a rien à voir avec l'U.T. Il n'existe aucun accord, uniquement un pacte de non-agression qui me permet de subsister en ces lieux sans être dévoré vif par ces cannibales obèses, elle me sert d’immunité, c’est tout. Je n’ai accès à rien sur les mondes autonomes.
Une vague de découragement traverse l’assemblée, mais un sourire narquois s’élargit sur le visage de Ramis, qui semble se délecter de sa furtive position de supériorité.
— Par contre, je suis revenu vivre sur terre pour travailler en collaboration avec quelqu'un qui possède des entrées très privilégiées ici. Je pense qu’il ne me refuserait pas ce petit service.
— De qui s’agit-il ? Demande Villars, dubitatif. Le jeune homme éclate d’un rire désagréable avant de dévisager Herlock avec un sourire plein de défiance machiavélique.
— C’est un vieil ami à vous, capitaine. Je sens que ça va vous plaire…
— Tu n‘es qu‘un gamin sans cervelle, Ramis, grogne Herlock avec un mépris non dissimulé.
— Ramis, cesse tes railleries et dis-nous si tu es en mesure de nous venir en aide, ajoute Villars avec une impatience agacée.
— Très bien. J'accepte de vous aider. Dites à Alfred qu’il sécurise minutieusement cette communication et qu’il reste connecté. D’après les paramètres que j’ai affichés sur mon écran, vous n’êtes plus qu’à quelques heures d’ici. Il faut donc faire vite. Je vous tiens au courant de la démarche à suivre dès que je serai parvenu à contacter monsieur Zon. À ces mots, mon cœur bondit dans ma poitrine et le visage d’Herlock devient livide, ce qui bien entendu déclenche chez Ramis un rire jubilatoire des plus crispants.
— Je constate que tes fréquentations ne se sont guère améliorées, murmure le capitaine avec un timbre tout à coup las et fatigué.
— Vous êtes bien placé pour me conseiller sur mes relations hein, capitaine ? 
— Collaborer avec ce salopard… tu es vraiment un moins que rien, Ramis, crache Key avec dégoût. Il la toise avec nonchalance avant de répondre.
— Peut-être, mais le moins que rien va vous sortir une sacrée épine du pied, ma jolie, alors à ta place, je surveillerai mon langage. En plus, ça ne te convient pas du tout.
— Bon, ça suffit comme ça. Nous allons exécuter ce que nous demande Ramis. Nous n’avons aucune autre solution de toute façon. Nos rancoeurs respectives et personnelles n’ont rien à faire dans cette opération. Je ne veux plus rien entendre qui s’y rapporte, dis-je d’un ton sec. C’est la première fois depuis mon retour que j’endosse mon rôle de commandant et cela parait fortement déplaire à Key, qui me dévisage, les mains sur les hanches.
— Curieux comme l’identité de notre nouvel allié providentiel ne semble pas vous déranger, grince-t-elle dans ma direction.
— Assez ! Le commandant vient de vous donner un ordre et vous êtes priée de vous y conformer. Nous nous passerons de vos commentaires, Key, intervient Herlock.
— Alors, quelques problèmes d’autorité, capitaine ? Raille Ramis
— Contente-toi de faire ce que tu as dit et contacte-nous quand tu seras prêt, répond froidement Herlock avant de couper la communication.

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