QUELQUES EXPLICATIONS...

Avant que vous entamiez la lecture de mon roman je tiens à vous expliquer en quelques mots ma démarche.

S'il est devenu impossible aujourd'hui de faire partie de notre société qu'en acceptant de faire des dizaines, voir des centaines de concessions plus ou moins grave, afin de pouvoir « survivre »,

Il reste malgré tout un coin perdu au tréfond de mon esprit où se côtoient des valeurs totalement surannées de nos jours.

Il existe au fond de moi un vaste univers peuplé d'hommes et de femmes libres et incapables de sentiments étriqués par un conditionnement médiatique de masse, qui s'est appliqué à reléguer aux oubliettes les vrais aspirations et les vrais besoin de la nature humaine.

Quelque part dans mes rêveries et mes fantasmes existent encore les mots honneur, parole, vérité, liberté, amour, idéal, grandeur...

C'est-ce monde là, ainsi que les coups de gueules que m'inspire le vrai monde que j'ai décidé de mettre en ligne.

Le roman qui m'a été au départ inspiré par l'univers de Matsumoto n'est guère fidèle à celui-ci, je préfère être claire sur ce point.

Il s'agit d'une digression autour de son oeuvre.

J'ai voulu donner une dimension réaliste et plus adulte à l'univers d'Herlock, ce qui demande au lecteur accoutumé à ce monde une certaine ouverture d'esprit pour accepter que les codes habituels ne soient pas respectés.

J'ai tenté une approche aprofondie des sensations et des sentiments des personnages au travers du filtre de ma propre perception des choses

Je sais que le concept ne plaira pas forcément à tous les fans et je m'en excuse par avance.

Ne cherchez pas de chronologie ni de cohérence par rapport à l'oeuvre originale. J'ai voulu laisser divaguer ma plume au grés de mes envies sans me sentir bridée par l'oeuvre existante. Ce roman n'est pas une fan-fiction, je ne le considère pas comme tel.

Je vous souhaite une bonne lecture et n'hésitez pas à laisser votre avis, positif ou négatif...

 



 

 



Un petit plus! Voici une selection de morceaux de Virgin Black, un groupe qui m'a beaucoup inspiré lors de l'écriture de ce roman.

Ne marche qu'avec internet explorer pour l'instant. Cliquez / glissez sur les chiffres pour changer de piste.



Le roman intitulé "Le Kid de l'espace" n'est pas la suite directe de mon roman.

Il s'agit d'une histoire parallèle qui se situe quelques temps après la fin de mon 1er tome.

* Le style d'écriture est volontairement différent, car les évènements sont perçus d'un autre point de vue. Les dessins sont également inhabituels, mais collent mieux à l'ambiance de cette histoire à mon sens.



Vendredi 11 avril 2008
Les mots d’Andrak me hantent tandis que je me dirige vers le pont dans le silence métallique des couloirs flanqués de taches de lumière blanchâtre. La réalité se mêlant aux cauchemars… n’ai-je pas déjà été confrontée à cela ? Je stoppe soudain ma marche, le cœur battant. Il me semble que quelque chose autour de moi s’est modifié. Juste une sensation, une angoisse, un pressentiment ?
Mon cœur s’accélère encore lorsque quelque chose me pousse à fouiller dans la poche extérieure de mon veston. Je suis presque rassurée de sentir sous mes doigts l’incomparable douceur d’un duvet. Je sors de ma poche la fragile plume de nacre au moment même où l'éclairage artificiel vacille imperceptiblement. Je frémis, les yeux rivés sur la frêle chose blanche issue de mes nuits tourmentées. La luminosité rassurante des allées vacille de plus belle et prend soudain une teinte mordorée. Je lève les yeux et fixe le souffle coupé, les chandeliers d’argents illuminés de dizaines de bougies tremblantes qui se substituent maintenant contre toute logique aux petits carrés de lumière familiers. J’avance de quelques pas, abasourdie, et découvre l’immense porte de bois brut sur ma gauche, qui est venue remplacer le sas du poste médical. Mon regard se focalise brusquement sur le fond du corridor plongé dans l’obscurité. Quelque chose bouge dans la pénombre. Des ombres sinueuses glissent le long des murs de pierre. Je n’arrive plus à me raisonner tant l’illogique de la situation me glace le sang, j'ai conscience de mon souffle qui se fait de plus en plus saccadé, il me semble laisser échapper un gémissement de terreur et mes jambes se mettent à trembler. Je pousse un cri d’horreur en sentant remuer quelque chose entre mes doigts. Je baisse les yeux sur la petite plume juste à temps pour voir s’agrandir à la lisière des nervures blanches une horrible tache de sang, qui coule lentement dans ma paume et le long de mon bras, tandis que la plume se racornit et commence à ramper dans le creux de ma main. Le duvet ensanglanté se déforme en longs tentacules osseux qui tentent de pénétrer mes chairs. Je secoue la main de toutes mes forces, incapable de me raisonner et ne peut contenir un nouveau cri de terreur. Je recule, haletante, lorsque je sens le canon d’une arme qui vient se ficher entre mes omoplates. La plume monstrueuse disparait dans le sol tandis que je suis aveuglée par la lumière blanche des allées de l’Arcadia. Plus aucune trace des chandeliers, plus d’ombres menaçantes. Je lève machinalement les mains en l’air, presque soulagée d’avoir repris pieds dans ce monde.
— Plus un seul geste, commandant, m’ordonne la voix emplie de rudesse et de méchanceté d’une jeune femme. J’obtempère, encore sous le choc de ce que je viens de traverser et stupéfaite de reconnaitre le timbre cristallin de Stelly. Il est si différent de celui de la petite fille que j’ai abandonnée quelques années auparavant. Comment a-t-elle pu se métamorphoser à ce point ? Suis-je coupable de la dévorante colère que je pressens dans ses mouvements ? Sommes-nous tous responsables de la perdition de cette enfant autrefois si douce et pure ?
— Avancez commandant Ayana, m’ordonne-t-elle sèchement en me poussant avec le canon de son arme.
— Stelly, que fais-tu ? dis-je d’une voix blanche.
— Je fais ce que j’aurais dû accomplir il y a bien longtemps. Je rends justice à ceux qui ont été trahis.
— De quoi parles-tu ?
— Ne vous inquiétez pas, vous allez le savoir avant de mourir.
Elle me bouscule sans ménagement à travers le sas de la salle de contrôle qui nous fait face sans un mot de plus. Le capitaine se redresse d’un bond tandis que tous les regards convergent dans notre direction. La stupeur et l’incompréhension se dessinent sur chaque visage. Comment eût-il pu en être autrement ? J’aperçois du coin de l’œil la main artificielle de Ramis qui se rapproche imperceptiblement de la crosse de son Watsup, alors qu’Herlock esquisse un geste d’apaisement vers la jeune femme. Il fait un pas en avant et cela la met en rage.
— N’avance plus ou je n’hésiterai pas une seconde. Que personne ne tente quoi que ce soit, vous êtes prévenus, persiffle-t-elle, au comble de la haine.
— Pourquoi fais-tu ça Stelly ? Demande Herlock en reculant. Je sens la pointe de l’arme qui s’appuie un peu plus fort contre ma colonne et je sers les dents pour ne pas laisser transparaitre la douleur.
— Tu n’as pas une petite idée, mon cher protecteur ? Tu n’as vraiment pas une vague intuition de ce qui se passe ?
Il reste interdit, effaré comme nous tous par la tournure démentielle que prennent les évènements.
— Une geôle pourrie dans les quartiers de détentions humanoïdes sur Terre, il y a de cela dix ans, ça ne te rappelle rien ? Insiste-telle.
— Je ne comprends pas ce que…
— Tu ne comprends pas ? Un jeune soldat, un ami à toi, du nom de Hans Winkler, ça ne te dit rien non plus ?
— Bien sûr que si Stelly, mais que…
— Tais-toi ! Vocifère-t-elle, à la limite de l’hystérie. Il te faisait aveuglément confiance, tout comme Zon, il était ton ami, ton frère d’armes, et tu l’as lâchement abandonné… Je suis au courant de tout : je sais aujourd’hui que les humanoïdes t'ont libéré. Tu devais leur fournir les plans du téléporteur et revenir dans le délai imparti. Tu devais revenir sinon ils abattaient tes amis. Ils t'ont accordé la liberté et tu n'es jamais réapparu,tu t'es enfuis comme un lâche et n’es jamais revenu les chercher, tu as laissé crever mon père pour sauver ta peau !
— C’est totalement faux ! Ça ne s'est pas passé ainsi !
— La ferme ! Écume-t-elle en pointant l’arme contre ma tempe. Je l’ai vu. Il m’a parlé. Il m’a dit combien il a souffert, ils l’ont torturé jusqu'à ce qu’il gémisse comme un chien au fond de sa prison. Il n’était pas encore mort lorsqu’ils l’ont balancé dans la fosse commune, avant d’y mettre le feu. Il m’a décrit son calvaire dans les moindres détails. Il m’a montré ce que je n’aurais jamais dû voir.
Herlock est devenu livide. Il pose sur Stelly un œil hagard et douloureux, incapable de trouver une réponse adéquate à ses allégations teintées de folie.
— Ce sont des hallucinations, dis-je à demi-mot.
— Je ne vous ai pas donné l’autorisation de parler, commandant Ayana.
— Ce que tu as aperçu est certainement lié à la menace qui se rapproche, j’ai moi aussi vu et ressentit des choses…
— Silence ! Je sais ce que j’ai vu. Tu as condamné mon père à l’enfer et maintenant tu vas payer, grince-t-elle. Elle m’oblige à m’agenouiller et je sens sa main trembler sur la détente de l’arme qui est déverrouillée. Au moindre faux mouvement, un laser me transpercera le crâne.
— Quant à elle, c’est vrai, tu ne vivais plus depuis son départ. Moi qui te pensais incapable d’amour, je me trompais. Tu lui as voué ton âme, à elle. Pourquoi ? Pourquoi n’as-tu jamais pu m’aimer comme tu l’aimes ? Pourquoi ne m’as-tu jamais aimé ? Parce que dans mes traits tu devinais ceux de celui que tu as trahi ? Si tu savais comme j’ai espéré atteindre ton cœur, comme j’ai pleuré la nuit en rêvant à tes bras venant me réconforter, comme j’aurais voulu être digne de ton affection, dit-elle d’une voix brisée et tremblante de désespoir. Je ne peux m’empêcher de revoir les grands yeux bouleversés de la petite Stelly qui me demande de la prendre dans mes bras, tandis que je sens s’accentuer le tremblement de sa main qui tient l’arme. L’expression éperdue du capitaine me fait mal. Je n’ai jamais vu une telle détresse au fond de ses yeux. Il dévisage la jeune femme, incapable de faire face à tout ce qu’il vient de comprendre en quelques secondes, muselé par la stupéfaction et la souffrance. Zon, qui jusque-là s'est tenu à l'écart tente une prudente approche.
— Stelly, pose cette arme, tu ne résoudras rien ainsi, d'autant que tu ne connais pas la vraie version des faits je crois bien...mais elle ne l'écoute même pas, son regard verrouillé à celui du capitaine, qui retient son souffle.
— Je ne peux pas te tuer, c’est au-dessus de mes forces. Mais ce n’est pas toi que je vais abattre, reprend-t-elle soudain d’un ton glacé. Un violent coup de crosse contre ma tempe. Une douleur aiguë traverse tous les nerfs de mon visage et je sens un liquide poisseux couler le long de ma mâchoire.
Herlock a crié quelque chose, mais je n’ai pas compris. La tête me tourne. Je porte une main à ma blessure et constate avec une impuissance hagarde que des gouttes de sang viennent s’écraser entre mes jambes.
— Je veux que tu endures ce que j'ai enduré, ce que mon père a subi, je veux que tu souffres du même vide insondable qui s’est creusé au fond de moi durant toutes ces années, grince la jeune démente en appuyant douloureusement le canon du cosmogun contre l'arrière de mon crâne.
— Dis-lui adieu, Herlock, annonce-t-elle d'une voix blanche.
Je ferme les yeux, appréhendant ma mort imminente, lorsque le claquement caractéristique d’un laser résonne dans la pièce. Une abominable douleur transperce ma nuque, juste sous l‘oreille.
Un hurlement et le bruit d’une chute et d’une arme qui tombe, les cris du capitaine… j’ouvre les yeux. Ma tête est contre le sol et une grande flaque pourpre s‘étend devant moi. Je remarque Stelly qui se débat sous la poigne de Syrus, j'aperçois le regard horrifié de Ramis qui me contemple, son Whatsup encore dans la main. C‘est sans doute lui qui a dévié la trajectoire du cosmogun. Mais pourquoi me dévisage-t-il ainsi ? J’essaie de me redresser, mais mon corps refuse de répondre. Une vague de panique s’insinue en moi.

death-copie-copie-1.jpg
Quelqu’un me soulève doucement. Je croise le regard d’Herlock et je peux y lire un tel désespoir ! Mais que se passe-t-il ? Je tente de lui parler, mais mes lèvres refusent de remuer. Il pose ma tête contre sa poitrine, caresse mes cheveux… ses mains sont couvertes de sang. Villars semble paniqué, il lui dit quelque chose, mais les sons paraissent déformés, les syllabes se noient dans le brouhaha environnant. Herlock se relève en m’entraînant avec lui. Je traverse les couloirs dans ses bras, le docteur sur nos talons. Ma vue se brouille et je lutte pour ne pas sombrer. Je me concentre sur le rythme des battements du cœur d’Herlock, qui s’accélèrent irrégulièrement. Nous sommes devant la porte de l’infirmerie qui s’ouvre dans un souffle. J’ai peur, je suis soudain terrifiée. Je voudrais crier, mais je ne suis plus capable du moindre geste, tout mon organisme est paralysé. Je vous en prie ! Dites-moi ce qui se passe ! Herlock m’allonge avec précaution sur la table d’opération, il est livide et je jurerais voir une larme perler le long de sa joue. Il plonge son regard au fond du mien, tente un sourire rassurant en caressant mes cheveux et s’écarte afin de laisser le docteur Villars m’administrer ce qui doit être un anesthésique, mais je n’ai pas mal… je ne ressens plus rien… Le médecin plaque un masque sur mon nez et tout autour de moi prend une consistance floue et vacillante… Il me semble entendre la voix brisée d’Herlock et je le vois qui saisit sa tête entre ses mains. Je me sens mal, je suis tellement terrifiée que je refuse de sombrer, mais je ne peux pas lutter, la pénombre envahit mon esprit, je ne contrôle plus rien…



Je n’ai plus froid. Le soleil orangé de cette fin d’après-midi réchauffe généreusement mes épaules et mes bras dénudés. Une délicate brise d’été joue avec les herbes verdoyantes de la prairie éclaboussée de Paquerettes blanches et d'un tapis de frêles coquelicots, s’engouffrant sous les pans de ma jupe de soie bleue si légère. Je frissonne au doux contact du tissu contre ma peau légèrement hâlée par l'astre bienveillant de ce début de saison. Le chant de milliers de cigales enthousiastes accompagne le vol désordonné des papillons multicolores qui animent de leurs fragiles danses les framboisiers sauvages. Je ramasse un brin de lavande parmi les dizaines de pieds odorants qui bordent ma route et je souris en apercevant au loin le toit de la maison de pierres ivoirines. Je m’élance sur le chemin de terre avec un rire cristallin. Un rire d’enfant. J’ai huit ans et je hume avec délice le parfum d’une tarte aux pommes mêlée de cannelle qui refroidit sur le rebord de la fenêtre encadrée de glycine dentelée, tandis que le chat gris s’étire nonchalamment à mon arrivée. Je tente de le caresser, mais il crache méchamment et sa patte leste griffe le dos de ma main. Qu'importe, je n'aime pas les chats. Ils sont fourbes et savent des choses qui nous échappent à nous, humains. Je le regarde s'éloigner à toute vitesse, perplexe. Je ne devrais pas être ici, quelque chose au fond de moi cherche à me prévenir. Le félin se doute de quelque chose...
J'ai fait un songe étrange cette nuit, mais cela m'arrive si souvent. Je rêve beaucoup trop, me dit tout le temps maman. Elle en a même parlé au docteur une fois. Il a expliqué que ce n'était pas grave, les rêves allaient me quitter plus tard, lorsque je serais grande. Cela m'a rendue triste. Je n'ai pas envie que mes rêves disparaissent, même si parfois ils me font peur. Je me sentirais vide et seule sans eux. Mon dernier songe était différent des autres. Il y avait des milliers d'étoiles et des planètes, je naviguais au coeur de l'espace. C'était si beau et si vaste ! Il y avait un homme avec un bandeau noir couvrant son oeil blessé, quelque chose de très étrange me liait à lui, comme si je l'avais toujours connu, mais le souvenir s'est doucement évaporé au fil de cette magnifique journée, ne me laissant qu'un arrière-gout insolite de danger. Je balaie d’un geste distrait les angoisses qui parasitent l’harmonie de ces instants de plénitude. Il faudrait sans doute que je renonce à mes rêves, maman et le docteur ont raison. Cela ne mène à rien. La porte s’ouvre sur son sourire bienveillant. Elle est si belle, auréolée de douceur et d’amour, ses lourds cheveux d'or retenus par un ruban de dentelle noire. La lueur affectueuse au fond de ses yeux clairs me comble d’un bonheur sans restriction. J’ai huit ans et maman m’invite à entrer dans la cuisine emplie de tous les arômes sucrés qui me font déjà saliver. Elle me tend une main et me soulève sans effort. Je suis dans ses bras et je peux entendre les battements réguliers de son cœur, en harmonie avec les miens. Je me blottis contre sa poitrine et profite sans remords de sa chaleur et du parfum aux accents d’amande et de fleur d'oranger de sa peau si douce. Tout est si paisible et feutré. Je suis tellement bien, je suis si heureuse. J’ai huit ans et je suis enfin rentrée à la maison…

 

 

 

Vendredi 4 avril 2008

Un cri déchirant précède de quelques fractions de secondes l'irruption dans le corridor d'un jeune garçon terrifié. Il semble ne pas s'apercevoir de ma présence et me bouscule avant de s'effondrer sur le sol gris, sans cesser de fixer quelque chose au fond de la pénombre. Il tremble si fort que je parviens à entendre le claquement de ses dents qui s'entrechoquent. Je m'accroupis à sa hauteur afin de lui venir en aide et il pousse un nouveau hurlement au contact de ma main. Il pointe un doigt vers le fond désert du corridor en rampant maladroitement vers l'arrière.

— Pitié ! Non ! Je vous en prie, je n'ai pas mérité ça ! Gémit-il dans une transe hystérique. Je l'empoigne par les épaules et lui assène une paire de claques afin de briser l'illusion dans laquelle il doit sans doute se débattre. Il lève soudain vers moi des yeux hagards et humides de terreur, haletant.
— Relevez-vous, dis-je sévèrement. Mais il ne réagit pas, encore sous le choc de ce qu'il vient de traverser, et m'indique de nouveau le bout du couloir noyé dans la pénombre.
— Vous l'avez vu ? Il vient nous châtier. Il vient nous punir de tous nos méfaits ! chuchote-t-il d'une voie vacillante teintée d'une ferveur hystérique qui me hérisse.
— Je n'ai rien vu, reprenez-vous, c'est un ordre, ou je vous fais interner dans la section 4.
— Il est venu nous condamner pour tous nos péchés ! Il m'a choisi pour être sa main, je dois sanctionner les pécheurs ! Glapit-il en me jetant soudain un regard injecté de sang. L'éclat de sa folie me frappe alors de plein fouet et je comprends qu'il me faut agir vite. Je lui assène un coup de poing et lui retourne prestement un bras dans le dos pour l'immobiliser au sol. Je pose mon genou contre ses reins afin de le neutraliser et enclenche mon émetteur dans l'espoir de contacter Villars.
— Urgence couloir 34, docteur Villars : un membre d'équipage prit de démence.
— Encore un ? Mais c'est une véritable épidémie ! Bien, je vous envoie de l'aide, vous le ferez rapatrier au poste médical, me répond la voix grésillante du médecin.
— Vous allez tous le payer ! Dieu arrive et il est en colère ! Rugit le pirate en espérant vainement se dégager. Je le plaque plus brutalement au sol afin de le faire taire, excédée par ses élucubrations religieuses. J'ai de tout temps méprisé ces doctrines quelles qu'elles soient, qui tentent de donner un sens illusoire à nos actes et à nos vies en nous dictant des conditions. Comment après tant de sang versé et de siècles écoulés un être humain peut-il encore adhérer à ces croyances obscures prônant la toute-puissance d'une entité supérieure ?
— Dieu a décidé de nous exterminer, car nous sommes indignes ! Vocifère le forcené, échaudant mes nerfs. J'enfonce son visage dans le sol en m'appuyant de tout mon poids contre son dos tandis qu'il se débat de plus belle.
— Ferme-la ou je t'envoie rejoindre ton dieu de pacotille, dis-je avec un agacement grandissant. J'aperçois Andrak et Key au bout du corridor, qui se précipitent afin de me prêter main-forte. Nous obligeons le jeune homme à se relever et je frissonne en remarquant une longue trainée de sang qui s'écoule de son nez. La station debout semble l'aider à reprendre ses esprits et il se calme au bout du compte, nous jetant des regards craintifs et embarrassés.
— Encore ces foutues hallucinations, grogne Key.
— Celui-ci a vu Dieu, dis-je avec une moue cynique. Les assistants du docteur Villars arrivent enfin, escortés de trois gorilles armés. Ils prennent en charge le forcené qui se montre coopératif, exactement comme s'il venait de s'éveiller d'un violent cauchemar. Je les regarde l'emmener, soulagée.
— Il semble que plus de la moitié de l'équipage soit déjà victime de ces hallucinations, murmure Key en passant une main nerveuse dans ses cheveux.
— Ce ne sont pas que des visions. Ces... choses que vous voyez sont bien réelles. Elles sont issues non pas de vos cerveaux, mais indiscutablement d'une réalité parallèle, une dimension qui s'insinue petit à petit dans la nôtre, répond Andrak.
— Foutaises, fais-je, excédée. Qu'est-ce qui vous permet de si hasardeuses conclusions ? Ce ne sont que des hallucinations générées par nos peurs enfouies.
— Malheureusement, ce n'est pas si simple, insiste Andrak avec un certain malaise.
— Qu'essayez-vous de nous dire ? Reprends Key.
— Si nous restons dans les alentours de cette menace trop longtemps, les évènements vont irrémédiablement s'aggraver et prendre de telles proportions qu'il sera impossible de lutter. J'ai été témoin de tout ceci, j'ai vu également des choses, et je les aie... touchées. Je veux que vous compreniez, je ne sais pas comment c'est possible, mais ces dimensions sont capables d'entrer dans la nôtre, d'interférer avec notre réalité, de nous... engloutir.
— Mes terreurs n'appartiennent qu'à moi, et c'est elles que j'ai dû affronter jusqu'à présent, dis-je avec mépris.
— Vous vous méprenez : vos peurs et vos cauchemars ne sont qu'une dimension parmi des milliards à laquelle vous avez accès de temps à autre sans pouvoir en faire partie, en temps normal.
— C'est absurde.
— Je pense qu'il a peut-être raison, commandant, intervient Key. Cela rejoint étrangement l'explication de monsieur Zon.
— Les rêves, les cauchemars, les pensées, ne sont qu'une suite de stimulus électriques générés par notre cerveau, Key, c'est une des premières choses que l'on apprend dans les écoles de l'U.T.
— Et si ce n'était pas le cas, commandant ? S'il y avait une autre vérité que celle de l'U.T ?
Je la foudroie du regard, piquée à vif par sa remarque et furieuse de réaliser que mon argumentation et mes réticences sont uniquement dictées par une peur instinctive qui s'éveille au creux de mon ventre et que je tente en vain d'endiguer. Je frémis en songeant à la petite plume de nacre au fond de ma poche. Conscient de la tension qui s'est installée, Andrak s'empresse de reprendre la parole.
— Grace au lieutenant, j'ai été en mesure de contacter mon haut commandement. Demande est faite aux autorités suprêmes de vous accorder audience, afin de leur exposer les faits, ceci bien entendu avec l'assurance de votre immunité parlementaire diplomatique. Il n'y a plus qu'à attendre leur accord. Une simple formalité.
— Imaginez-vous réellement que vos dirigeants respecteront l'immunité qui nous est promise ?
— J'en suis certain. Jamais un humanoïde ne trahit ses engagements. La trahison est un délit très grave sur ma planète, passible de la peine capitale, même en ce qui concerne les affaires civiles d'ordre privé. Je pense d'ailleurs que votre peuple devrait s'inspirer de notre code, cela éviterait beaucoup de situations inextricables.
— Je me passerai de vos conseils, Andrak, contentez-vous de faire au mieux afin que cette entrevue ne se métamorphose pas en bain de sang.
— Je ferai tout mon possible pour que nos fratries puissent s'allier en une salutaire harmonie afin de lutter contre cette menace.
— N'en faites pas trop, seule la fatalité nous unira, je ne vois là aucune harmonie, dis-je avec une moue maussade.
— Je regrette que vous appréhendiez les choses avec tant d'amertume.
— Ne regrettez rien. Herlock vous l'a fait comprendre à sa façon et je vais maintenant vous donner ma version : je ne vous aime pas, Andrak. Je n'apprécie guère de devoir collaborer avec ceux qui m'ont jadis traitée comme un simple rat de laboratoire, je ne suis pas heureuse de partager ma destinée avec les monstres qui ont massacré mon équipage et tous ceux que je chérissais autrefois, je suis malade rien qu'à l'idée de devoir rencontrer vos chefs barbares qui n'ont pas la décence de respecter nos morts et fabriquent des machines de guerre avec les dépouilles de mes frères... Évitez donc à l'avenir de me faire l'apologie de votre merveilleux peuple, car il se pourrait que ma main dérape et se referme sur votre immonde cou décharné afin de vous faire taire à jamais. Je suis arrêtée net au milieu de mon sermon par le regard aux multiples pupilles qui reflète une telle déception et une si authentique tristesse que je regrette presque mon soudain épanchement de haine.
— Je vous comprends, commandant, se contente de murmurer l'humanoïde en baissant les yeux.

 
 
J'abandonne mes compagnons et rejoins machinalement les quartiers du capitaine. Je frappe, mais personne ne répond. Je pose ma main sur le capteur d'empreinte à tout hasard et esquisse un léger sourire lorsque le sas se déverrouille. Ainsi donc, il a entré mes coordonnées dans le logiciel de verrouillage de son univers personnel. Je lui en suis reconnaissante et quelque peu émue, mais le verre de vin brisé qui gît au pied du bureau ne me laisse guère le temps de profiter de cette révélation. Je balaie rapidement la pièce d'un regard inquiet et découvre une vieille photo un peu plus loin, lacérée avec acharnement. Je la saisis avec appréhension et elle me dévoile les visages déchiquetés de trois enfants d'une dizaine d'années, aux yeux pétillants de vie. Je reconnais sans hésitation les regards d'ébènes de Zon et de sa soeur, ainsi que celui plus clair et rêveur du petit Herlock. Je fronce les sourcils. Pourquoi s'être ainsi acharné sur ces images du passé ? Herlock a-t-il lui aussi été contraint d'affronter ses propres démons ? Cela ne me dit rien qui vaille et le pressentiment d'un imminent malheur me submerge avec une singulière violence. Je quitte les lieux avec empressement, nourrissant le secret espoir que mon instinct se joue de moi.

Jeudi 27 mars 2008

Le bilan de cette réunion s’avère plus que complexe. Il me semble que toutes les certitudes et les principes qui ont régi jusqu'à présent nos destinées sont sur le point de voler en éclat. L’inexorable danger qui s’étend maintenant bien au-delà des frontières de la nébuleuse de Razokan remet en question tout ce qui a fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui et la précarité de la situation parait vouloir nous contraindre à des alliances qui m’inspirent une confiance plus que mitigée, si toutefois le peuple humanoïde et les grands pontes de la guilde commerciale se montrent capables de comprendre que nous n’avons guère le choix. Tout vacille, j’ai la sensation d’être un marin perdu au sein d’un vieux navire qui prend l’eau de toute part et s’apprête à sombrer. Jamais notre survie ne m’est apparue plus incertaine, et c’est sans doute pour cette raison que je ne parviens plus à juguler les bouffées d’angoisses qui m’assaillent, entrecoupées d’inaccoutumées pulsions de vie et de profond désespoir. Herlock a préféré se retirer dans le calme et la pénombre de ses quartiers, tandis qu’un impérieux besoin de me mêler à la foule s’est emparé de moi, ce qui ne m’est guère coutumier. J’observe avec attention chacun de mes semblables au sein du réfectoire saturé d’odeurs de graisses et de fumée, me laissant étourdir par le vacarme de bavardages entremêlés. Quelque chose a changé dans mon regard. Tout ce qui m’entoure me semble auréolé d’une indéfinissable tristesse. Chaque geste, chaque sourire, me paraît marqué d’un sceau inexorable. Ont-ils seulement conscience que chaque instant, chaque minute, nous rapproche d’une échéance sans doute fatale ? Ont-ils seulement idée de l’effroyable vulnérabilité de nos existences ? J’assiste en silence à la querelle stérile de deux pirates avinés pour une bouteille à moitié vide. À quelques pas, la si jeune Stelly rit aux éclats au milieu d’un groupe de béotiennes recrues, visiblement fascinées par son décolleté. À sa droite, une petite troupe de femmes discute avec entrain en jetant quelques œillades indiscrètes en direction de la table de Zon, qui trinque avec Ramis, sous l’oeil réprobateur de Key. Je m’aperçois soudainement que malgré toutes les longues traversées que nous avons partagées, je ne sais rien de son histoire, je n’imagine même pas ce qui la lie avec tant d’abnégation à l’Arcadia et à son capitaine, je m’en veux soudain de ne jamais m’être posée la question avant ce jour et je frissonne à l’idée de tout ce qui m’échappe, tout ce que je ne connaitrai jamais de mes fidèles compagnons de voyage, alors pourtant que nous allons sans doute périr ensemble. Mon dieu, tous ces sentiments, ces rancoeurs, ces rêves, ces folies, ces peines et ces joies, tout ce qui semble donner un sens à nos vies, tout cela nous paraitra bientôt tellement absurde, à l'instant où l’univers entier s’embrasera, au moment où tout ce que nous maitrisons sera englouti par ce chaos indescriptible qui avance chaque seconde un peu plus. Je laisse divaguer mon regard au hasard de la salle commune, perdue au cœur de ces réflexions inutiles, lorsque mon sang se glace d’un seul coup. Je suis tétanisée à la vue du petit visage crasseux d’un enfant aux cheveux en bataille qui me toise d’un oeil noir au milieu de la foule. Personne ne semble lui prêter attention. Un enfant que je reconnais aussitôt, le souffle coupé par la stupéfaction. Autour de lui, les hommes se restaurent et boivent sans paraitre interpellés par la présence d’un si jeune voyageur à bord. Suis-je en train de perdre la raison ?

vision-copie-1.jpg
Je remarque le regard de Ramis qui s’est posé sur moi et se lève, tandis que je ferme les yeux et entreprends de contrôler ma respiration qui s’accélère en rythme avec les battements de mon cœur, je les ouvre de nouveau, mais l’enfant est toujours là, qui me dévisage avec une animosité inconcevable. Mes mains se mettent à trembler alors que je tente vainement de me raisonner : Tomy est mort il y a dix ans de cela, ce que tu vois n’est qu’un effet secondaire de la proximité avec la menace. Il n’est qu’illusion, rappelle-toi les mots d’Andrak…

Une main vient se poser sur l’épaule du petit garçon tandis que mon cœur s’accélère encore. Je lève les yeux vers le nouveau venu qui plonge son regard clair au fond du mien et je ne peux contenir un cri de stupeur. Je me redresse d’un bond, renversant mon verre et ma chaise, et recule de quelques pas, terrifiée. Kyle pointe vers moi un index accusateur avec un rire diabolique, pendant que ses traits se déforment en un masque de folie meurtrière. Ses doigts se fondent soudain avec l’épaule de l’enfant dans d’abominables bruits de craquements d’os alors que s’élève un hurlement aux accents inhumains de la gorge du petit être difforme. Les deux corps se modifient tandis que je recule encore. Je sursaute au son de la voix de Ramis, qui pose une main sur mon avant-bras et me retourne vivement.

— Vous vous sentez bien, commandant ?

— Je… n’en suis pas certaine, fais-je en lui désignant la place vacante qui accueillait il y a quelques secondes les fantômes de ma conscience malmenée. Il esquisse un sourire compréhensif et me tend un coude amical afin de m’inviter à le suivre. Tétanisée et confuse, je m’exécute sans quitter des yeux la chaise obstinément vide qui me fait face à quelques mètres de là.

— Allons marcher un peu, vous êtes plus pâle qu’un spectre, dit-il. Nous abandonnons le réfectoire et le contact franc de son bras ainsi que le calme des corridors m’aide à reprendre mes esprits. Je suis brusquement embarrassée par mon accès de panique et c’est les yeux rivés au sol que je poursuis mon chemin.

— Vous vous sentez mieux ? Demande soudain le jeune homme.

— Oui, je te remercie, je ne sais pas ce que…

— Vous avez vu quelque chose, n’est-ce pas ?

— Je n’en suis plus certaine, je crois que je suis victime d’hallucinations, sans doute notre promiscuité avec ce magma immonde qui est en train d’engloutir les étoiles…

Il stoppe alors la marche et je lâche son bras, décontenancée.

— Vous aviez l’air d’avoir vu un fantôme, ironise-t-il

— C’est à peu près le cas, enfin, je crois, dis-je avec une pointe d’humour.

— Oui, moi aussi j’ai croisé des fantômes ces derniers temps. L’un d’eux traine dans le sillage du capitaine… Mais au fait, je n’ai pas eu le loisir de vous remercier.

— Pourquoi ?

— Et bien, pour avoir volé à mon secours lorsque nous avons déserté la terre, car j’imagine que le capitaine se serait fait un plaisir de m’abandonner à mon triste sort.

— Il ne te hait pas, Ramis, j’en suis certaine.

— Oui, je pense aussi que tout dans son attitude démontre à quel point il m’apprécie, grince-t-il avec cynisme. Mais j’étais convaincu de toute façon que vous ne me laisseriez pas tomber, commandant.

— Tu savais aussi que nous allions être attaqués, n’est-ce pas, Ramis ?

— J’oublie parfois à quel point vous pouvez être perspicace Ayana.

— Ce n’était pas bien compliqué, Ramis. Un passage menant droit à l’Arcadia, au cœur même de la pièce prise d’assaut, ta rapidité d’analyse et de réaction…

— Je l’avoue, j’ai orchestré cette opération depuis le début. Mais vous reconnaitrez qu’il n’y a eu aucune perte parmi l’équipage, c’était du travail de professionnel.

— Pourquoi, Ramis ? C’était extrêmement risqué !

— Quel autre moyen avais-je de vous accompagner ? Le capitaine ne m’aurait jamais accepté au sein de son équipage, et il fallait absolument que je sois des vôtres. Je n’avais pas d’autre choix que de lui forcer la main en prévenant l'armada humanoïde la plus proche, car je dois rendre cet univers meilleur, c’est mon destin, et je sais pertinemment que l’Arcadia sera au cœur du terrible affrontement qui se prépare.

— Bon sang, tu ne changeras donc jamais, Ramis.

— C’est ce qui fait tout mon charme, avouez-le.

— Ainsi, tu penses qu’il y aura une bataille… mais comment veux-tu que nous nous mesurions à l’enfer que vos expériences absurdes ont libéré ? Quel est le pacte qui te lie à monsieur Zon ? Il baisse les yeux, puis me saisit par les épaules.

— Monsieur Zon n’est pas le monstre que vous imaginez, commandant. Son but était louable et tellement ambitieux. Si nous étions parvenus à nos fins, cela nous aurait menés sur de si vastes chemins…

— Il semble que vous ayez échoué, entrainant avec vous la destruction de milliards de vies, humaine ou non, l’annihilation de cet univers ! Bon sang, Ramis, te rends-tu compte de ce que vous avez libéré, dans le seul but de maitriser ce qui ne doit pas l’être ? Vous êtes tous deux complètement inconscients, ou fous.

— Nous allons défaire ce qui a été fait, quand bien même je devrais y laisser la vie, et soyez certaine que tel est également le but de monsieur Zon.

— Je pense que malheureusement nombreux sont ceux qui vont devoir y laisser la vie, la tienne et celle de Zon ne suffiront pas, Ramis.

— J’ai fait beaucoup d’erreurs, Ayana, j’en suis conscient. Je suis loin d’être celui que j’étais autrefois. Mais une chose est incontestable. Je tiens toujours parole et je vous jure que je mettrais fin à ce cauchemar. Il ne peut en être autrement. Il fait quelques pas en avant puis se retourne dans ma direction.

— Quant à ma petite manigance, je pense que vous comprendrez qu’il serait néfaste d’en parler au capitaine, n’est-ce pas ?

— Je crois qu’il sait déjà parfaitement à quoi s’en tenir.

Une lueur incrédule traverse son regard, puis il exécute une discrète révérence avec un sourire éclatant avant de s’éclipser.

Jeudi 20 mars 2008

La clarté rougeoyante et instable qui inonde la salle de pilotage me donne l’impression de plonger dans le ventre d’un gigantesque animal. À l’instar de mes compagnons, je reste muette de stupeur devant l’ampleur extraordinaire que semble avoir prise la chose dans cette partie de l’univers. Aussi loin que portent mes yeux un magma informe parait se mouvoir à travers l’espace, avalant les étoiles et les planètes avec de répugnantes convulsions. Des amas sombres d’une matière indescriptible se diluent et se rétractent avec incohérence.
— Quelle distance nous sépare de cette chose ? Demande Herlock.
—50 000 spatiokilomètres, mais l’ordinateur central ne décèle toujours rien d’anormal, si ce n’est l’absence de tout corps céleste. C’est comme si pour Alfred, cette partie de l’univers était complètement… vide, répond Key dans un souffle atterré.
— Regardez ! Crie Ramis. Ça s’étend ! Bon sang, cette chose se rapproche de nous à toute vitesse.
— Mon dieu, jamais je n’aurais imaginé une telle chose, murmure Zon, plongé dans une sorte de transe admirative mêlée de terreur. Je recule soudain, convaincue d’avoir aperçu au sein du magma bouillonnant les traits déformés de milliers de visages. Je frotte mes yeux pour me débarrasser de cette horrible illusion lorsqu’une violente douleur irradie mon cerveau, faisant flancher mes jambes. Je titube et réalise que je ne suis pas l'unique victime de ce mal subit. Un long filet de sang ne tarde pas à s’écouler de mon nez alors qu’il me semble déceler de nouveau cette étrange psalmodie au cœur d’un entrelacs de chuintements et de murmures insolites. Suis-je la seule à les entendre ?
— Machine arrière ! Hurle le capitaine en agrippant la barre à pleine main.
Je rejoins mon poste de pilotage, quelque peu étourdie, et tape une série de codes afin de neutraliser les moteurs principaux, tandis que Key se charge des réacteurs annexes. Par bonheur, cette fois aucune attraction n’entrave notre manœuvre, sans doute car nous sommes encore bien trop loin de la source des perturbations. La douleur de mon crâne s’estompe rapidement et c’est avec soulagement que je vois s’éloigner le magma incompréhensible qui défigure l’espace derrière nous.
— Je crois que nous avons un sérieux problème, murmure Ramis à l’attention de Zon, qui lui jette un regard étrange tandis que je sursaute, persuadée d’avoir aperçu une ombre sinueuse l’envelopper un instant.

ombres-copie-copie-1.jpg
— Monsieur Zon, Ramis, Syrus, salle de conférence, sur le champ. Avisez également le docteur Villars de me rejoindre, grogne Herlock avec mauvaise humeur. Key, maintenez le cap vers la planète Epona. Il va nous falloir demander de l’aide si nous souhaitons empêcher cette chose d’atteindre les colonies frontalières de l’U.T. commandant Ayana, avec moi.
Je le suis sans discuter à travers les couloirs, avec la désagréable sensation que des ombres menaçantes se dissimulent dans les recoins à notre approche et se mettent à louvoyer dans notre dos.

undefined

— Je veux savoir exactement quelle était la teneur et le but des expériences que tu as mené, Zon, ordonne brutalement le capitaine, sans plus de cérémonie. Ce dernier recule d’un pas et nous dévisage sans un mot.
— Répondez donc, monsieur Zon, insiste Villars.
— Comment voulez-vous que je vous dépeigne en quelques phrases des dizaines d’années d’une recherche acharnée ? Je ne suis pas convaincu que vous êtes en mesure de comprendre…
— Essayez toujours, dis-je avec agacement.
— Bien. Mes recherches se sont basées sur la théorie des cordes, qui fût développée pour la première fois dans les années 1984, par un certain Michael B Green et son homologue John H. Schwarz. J’ai tenté de savoir si effectivement il existe plusieurs dimensions qui nous échappent et ne s’entrecroisent jamais, comme de nombreux physiciens l’ont autrefois suggéré. Ces dimensions seraient la résultante de fréquences ondulatoires infinies. Pour faire simple, grâce à Ramis, je suis parvenu à briser, ou plutôt dévier certaines de ces cordes.
— Quel était le but de cette manœuvre ? Répond sèchement Herlock.
— Je voulais être capable de relier entre elles plusieurs dimensions, d’ouvrir un passage vers quelque chose qui nous dépasse, de découvrir comment modifier l’espace-temps et changer nos destinées. Vous n’imaginez pas toutes les possibilités que laisse entrevoir cette légère modification... et plus que tout, j’avais l’espoir de la retrouver, dit-il en levant un regard empli de colère et de douleur vers le capitaine qui demeure impassible.
— Modifier le temps ? Changer la destinée ? Bon sang, Zon, êtes-vous devenu complètement fou ? S’écrie Villars en le dévisageant d’un air affligé.
— J’y suis presque parvenu. Souviens-toi, Ramis. Le messager. Le messager est parvenu à traverser les dimensions. Puis tout s’est dégradé, nous avons perdu le contrôle. Il n’est jamais revenu. Comment l’aurait-il pu ? Ces choses abominables que vous avez vues et entendues ne sont que la résultante des dimensions qui s’entrecroisent et forment quelque chose d’inconcevable. Quelque chose qui ne devrait pas être.
— Mon Dieu, Zon, qu’avez-vous fait ? Murmure Syrus avec horreur.
— J’ai ouvert les portes du chaos originel. J’ai libéré l’enfer.
— Votre folie a condamné tout ce qui vit dans l’univers et vous faites des métaphores ! N’avez-vous donc aucun respect pour quoi que ce soit ? Par votre faute nous sommes en passe d’assister à la fin de toute civilisation et vous parlez de l’apocalypse avec une exaltation hystérique qui me donne furieusement envie de vous botter le train ! Bon sang, capitaine, ce type est sans doute un génie, mais c’est plus encore un illuminé dangereux ! Rugit Villars avec fureur.
— Contentez-vous de suivre les pistes que je vous ai données et épargnez-nous vos commentaires, lui répond Zon avec une condescendance irritée
— Vous n’avez aucun ordre à me donner !
— Assez ! Rugit Herlock. Calmez-vous, docteur Villars. Cela ne sert strictement à rien de vous emporter ainsi. Quant à toi, Zon, je te conseille d'apporter à nos savants plus qu’une piste de recherche. J'exige des résultats dans les 48 heures ou je programme un chasseur qui t’enverra directement au cœur de ta magnifique création. Ramis, je veux que tu me mettes en contact avec le commandement de l’union terrestre. Nous allons avoir besoin de toutes les forces armées envisageables.
— Mais, capitaine, je ne pense pas que…
—Lorsqu’ils auront vu ce que nous avons vu, lorsqu'ils sauront ce que nous savons, ils seront bien contraints d'écouter. Transmets-leur la copie de l’enregistrement du poste de contrôle.
— Entendu, capitaine. Je vais tenter de les joindre. Mais auparavant, je voudrais savoir si je peux récupérer ma cabine. Je ne peux décemment jouer mon nouveau rôle de diplomate au beau milieu de la horde de soudards qui me servent actuellement de voisins, répond Ramis avec un sourire narquois.
— Accordé, soupire Herlock avec lassitude.
— Je vous remercie, capitaine. Je vous promets que vous ne regretterez pas votre geste.
Un étrange désarroi traverse le regard d'Herlock, qui semble dérouté un instant par la gratitude et l’enthousiasme du jeune homme et quelque chose s’adoucit dans ses traits tendus, quelque chose qui s’apparente au soulagement à la suite d'une rude bataille, au réconfort de retrouver un être cher disparu depuis trop longtemps ? Le signal sonore de la porte détourne mon attention.
— Laissez-moi entrer, capitaine, ce que j’ai à vous dire est d’une importance capitale, grésille la petite voix de l’humanoïde derrière le battant. Herlock enclenche le visualisateur.
— Que voulez-vous, Andrak ? Ceci est une réunion strictement confidentielle.
— Je pense que je peux vous aider, capitaine. Je vous en prie, permettez-moi d'entrer.
Herlock enclenche le dispositif d’ouverture du sas, et l’humanoïde, intimidé, nous dévisage avec angoisse sans oser bouger.
— Entrez donc, Andrak, nous n’allons pas vous faire de mal, dis-je en lui faisant signe vers l’intérieur. Il m’accorde un sourire reconnaissant et s’exécute en se tordant nerveusement les mains.
— Je… j’ai vu comme vous ce qui arrive droit vers les territoires habités. Je ne vais pas y aller par quatre chemins, capitaine. Je pense qu’il est de mon devoir d’avertir mon commandement et du vôtre de m’y autoriser. Mon peuple a le droit de savoir ce qui se passe.
— C’est ça, de cette manière ils n’auront plus qu’a nous localiser et se pointer avec l’artillerie lourde, car qui nous dit que vous ne leur transmettrez pas notre position ? Grogne Ramis
— Là n’est pas le but de mon appel. Croyez-moi, je n’ai aucune intention de nuire à ceux qui m’ont sauvé la vie.
— Ouais, bien sûr. Tout le monde sait que la parole d’un humanoïde est sacrée, insiste Ramis avec arrogance.
— Tout à fait, monsieur Ramis.
— LIEUTENANT Ramis, je te prie. J’ai pris du galon depuis tout à l’heure. Allez, ne me fais pas rire, tu ne crois pas que tu vas parvenir à nous convaincre tout de même ?
— Permettez-moi d’insister, lieutenant Ramis. Tout d’abord, sachez que la valeur de la parole donnée a sans doute plus d’importance pour mon peuple que pour le vôtre. Ensuite, imaginez que contrairement à ce que vous pensez, nous ne sommes pas des brutes incultes et sans cervelle, ce qui n’est pas toujours valable en ce qui concerne vos congénères, et par conséquent nous sommes tout à fait à même de nous rendre compte de la terrible gravité de ce qui est en train de se passer et d’agir subséquemment de la manière la plus appropriée afin de venir à bout de ce qui menace, semble-t-il, l’univers dans son ensemble. Univers dans lequel nous évoluons au même titre que vous, humains.
Ramis reste muet quelques secondes, pris de court par la réponse sèche et sévère d’Andrak, que j’admire soudain pour le courage de sa démarche et de ses quelques mots à Ramis, qui, avec sa caractéristique impétuosité, aurait fort bien pu décider de l’abattre en une fraction de seconde. Mais le jeune homme se contente d’un large sourire assorti d’une claque amicale dans le dos de l’humanoïde, qui vacille avec stupeur.
— Je t’aime bien toi, t’as du cran. Capitaine, nous devrions peut-être écouter ce qu’il veut nous dire après tout, déclare Ramis.
— Que proposez-vous, Andrak ? Demande Herlock
— Je voudrais que vous acceptiez de me faire confiance, capitaine. Il me faut contacter mon haut commandement afin qu’ils sachent ce qui se passe. Je dois également leur transmettre l’enregistrement de la salle de contrôle. Je pourrais sans doute obtenir l’immunité provisoire de l’équipage de l’Arcadia afin que vous puissiez expliquer la situation à nos dirigeants et…
— Vous êtes en train de me parler d’une collaboration avec vos semblables ? L’interrompt sèchement Herlock.
— Je… ce que j’ai vécu à bord du Neskar dépasse tout ce que vous pouvez imaginer, capitaine. Ça a commencé par les hallucinations, et puis les rêves et les cauchemars qui se sont mélangés à la réalité, les crises de folies des membres de l’équipage, et puis… les transformations, cette chose a pris le contrôle de nos esprits et du bâtiment. Mon dieu, vous avez vu comme moi ce que sont devenus mes compagnons ! Imaginez que cette chose s’attaque aux colonies, aux familles, aux enfants !
— Assez ! Vocifère soudain Zon. Allez-vous le laisser gémir ainsi encore longtemps ? Nous perdons du temps.
— Capitaine ! Insiste Andrak en agrippant la cape d’Herlock, qui le repousse fermement. Ce que j’essaie de vous dire, c’est que nous n’avons pas le choix. Si nous voulons survivre, il va nous falloir nous unir, j’en suis convaincu. Sans cela, nous sommes tous condamnés.
Herlock se rapproche vivement de l’humanoïde et empoigne à son tour le col de sa veste, ce qui le pousse à reculer, terrifié.
— J’ai passé la moitié de mon existence à combattre ceux de ta race. Vous avez torturé et avili mon peuple pendant des décennies. Vous avez massacré sans scrupule mes amis et mes frères, tout ce que j’ai un jour aimé a été détruit par votre civilisation intolérante et colonisatrice. Comment peux-tu croire que je vais collaborer avec les tiens, que je maudis au-delà de toutes limites ? Siffle-t-il avec répugnance. Andrak baisse ses yeux étranges qui me paraissent soudain plus brillants. Un humanoïde connait-il les larmes ? Que répondre à ce flot de haine et de souffrance ? Quelles justifications donner à tant de mort et de destruction ? Chacun en cet instant semble se perdre à l’unisson dans ces questionnements. Syrus pose alors une main amicale sur l’épaule du capitaine.
— N’oublie pas que tu as passé la première moitié de ta vie à combattre ceux de ta propre race, mon ami. N’oublie jamais combien ils sont aussi coutumiers du mal. Mais je pense malgré tout qu’aucun de ces deux peuples ne mérite d’être ainsi exterminé par ce qui se rapproche. Andrak à raison. Nous devons nous unir.
Un long silence tendu s’installe tandis qu’Herlock dévisage chacun d’entre nous avec attention, comme s’il cherchait les échos de sa haine au fond de nos prunelles.
— Très bien. Docteur Villars, escortez Andrak jusqu’au pont. Key va vous montrer la procédure de mise en liaison, annonce-t-il finalement d’un ton désincarné. Une fois encore, toutes ses réticences se sont évanouies face aux arguments du grand homme roux. Une fois encore, j’observe avec perplexité les traits paisibles et rassurants de Syrus, qui m’évoquent plus que jamais les portraits de valeureux guerriers d’autrefois. Quelque chose d’anachronique accompagne les pas de cet homme étrange.

Mercredi 5 mars 2008
Bon, c'est pas gagné avec mon ordinateur qui a décidé de faire une grève longue durée et qui est en ce moment même certainement en train de se faire triturer les entrailles par un technicien sadique et hors de prix. Je vous présente donc une nouvelle colo, terminée à la souris, du coup, arg ! Heureusement elle était déjà pratiquement finie. Ce dessin n'a aucun lien avec l'histoire, j'avais juste envie de changer un peu le style de vêtements du capitaine, et de me donner une idée de ce qui pouvait se cacher derrière le bandeau noir. J'aime bien mettre à jour le côté sombre des personnages.
J'espère que ça vous plaira. ^^

piracy.jpg
  • spacepiracy
  • : Weblogs
  • : Il était une fois une gamine de Huit ans qui croisa le regard froid et mystèrieux d'un Capitaine solitaire sur le petit écran de sa télé, un après midi pluvieux...
  • Retour à la page d'accueil

Catégories

Newsletter

Inscription à la newsletter

Recherche

Calendrier

Mai 2008
L M M J V S D
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
<< < > >>

Recommander

Cliquez ici pour recommander ce blog

LIVRE D'OR

L'Arcadia



Pirates ont rejoint l'équipage


drapeau-anglais.png
drapeau-allemand.png
 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus